Les Clés – « Liban : une guerre sans fin ? »
Podcast RTBF, animé par Arnaud Ruyssen – 15 mars 2026
Invités : Marouane Chahine (journaliste, écrivain), Wahoub Fayoumi (journaliste RTBF, spécialiste du Moyen-Orient)
1. Thème principal de l’épisode
Cet épisode vise à éclairer la situation de crise au Liban au printemps 2026, alors que le pays est à nouveau plongé dans la guerre suite à la mort du guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, et l’escalade consécutive entre le Hezbollah et Israël. À travers les interventions d’invités experts, Arnaud Ruyssen cherche à comprendre pourquoi le Liban est prisonnier d’un « éternel retour » de la guerre, le rôle complexe du Hezbollah, et les perspectives, ou leur absence, pour une société meurtrie.
2. Points clés & développement des sujets
a. Déclenchement du conflit actuel
- Après l’annonce de la mort de Khamenei à Téhéran (01:08), « Le Hezbollah, mouvement chiite libanais directement relié à l’Iran… décide de tirer des roquettes sur le nord d’Israël », rompant une trêve fragile qui datait de fin 2024 (01:43).
- Israël réagit par des frappes massives contre le Liban Sud, mais aussi la banlieue sud de Beyrouth et la plaine de la Bekaa, touchant infrastructures et cadres du Hezbollah (03:00).
- Conséquences humanitaires immédiates : « plus de 700 000 déplacés dans un territoire trois fois plus petit que la Belgique », hébergés dans des conditions précaires (03:50).
b. Ressenti de la population libanaise : lassitude, peur, sentiment d’éternel recommencement
- Marouane Chahine (05:20) :
« Est-ce que c'est un éternel retour ou est-ce que c'est une guerre qui ne s’est jamais terminée ? (…) Certains n’ont connu quasiment que ça (…) La peur et c’est une lassitude extrême face à une impression que ça ne s’arrêtera jamais. » - Wahoub Fayoumi (06:18) :
« Il y a vraiment une lassitude mêlée à un effroi qui est quand même un peu plus grand cette fois-ci (…) Le Liban est encore un terrain de jeu, entre gros guillemets. »
c. Retour sur l’histoire conflictualisée du Liban
- Indépendance de 1943 basée sur un « pacte national » entre notables chrétiens et musulmans (07:34).
- C. Marouane Chahine (07:34) :
« Deux négations ne font pas une nation » (citation de Georges Nakkash, 1949). - Système confessionnel fragilisé, distribution des postes-clés selon la confession.
- Guerre civile (1975-1990), intervention syrienne et israélienne, émergence du Hezbollah.
d. Le Hezbollah : genèse, rôle communautaire et ambiguïté
- Histoire
- Création en 1982 lors de l’invasion israélienne du Sud-Liban, officialisé en 1985.
- Soutien matériel, financier, idéologique et militaire de l’Iran (09:46).
- Racines communautaires
- Représente la communauté chiite, historiquement marginalisée et paupérisée (10:40).
- Construction d’un État dans l’État : écoles, hôpitaux, réseau social là où l’État libanais est absent.
- Nature plurielle
- Mouvement militaire, parti politique reconnu, acteur social (12:13).
- Wahoub Fayoumi (12:43) :
« Le Hezbollah, dès sa création, est bicéphale ou même tricéphale… un mouvement très puissant, le parti le plus puissant de la scène politique libanaise. »
e. Affaiblissement et contestation du Hezbollah
- Cibles de frappes israéliennes, perte de figures emblématiques, difficultés financières liées à l’affaiblissement de l’Iran (13:50).
- Marouane Chahine (14:44) :
« Son rôle s’amenuise, les capacités financières du Hezbollah elles-mêmes s’amenuisent… On peut imaginer que son rôle social va se réduire avec le temps. » - Dilemme actuel pour la population : le Hezbollah est-il la solution (défense) ou la cause de la guerre ?
- Division de l’opinion publique, pression internationale accrue pour désarmer/marginaliser le Hezbollah – ce qui constitue une rupture avec les précédents conflits (16:04).
f. Le Hezbollah face à la société et l’État libanais
- Déclarations officielles inédites condamnant les actions du Hezbollah par le gouvernement libanais (17:24).
- Réalité du terrain : impossibilité d’une confrontation militaire directe entre l’armée libanaise et le Hezbollah, du fait de la composition même de l’armée (environ un tiers de chiites).
- Dialogue politique incontournable, mais absence de perspective à court terme.
g. Le Liban, otage de la géopolitique régionale, absence de sortie de crise
- Trois générations de Libanais n’ont connu que la guerre (20:32).
- En 2019-2020, un soulèvement pour transcender les divisions confessionnelles, mais sans suite structurelle, en raison de la conjoncture régionale (guerre en Syrie, interventions extérieures, influence israélienne et iranienne, résurgence des chefs de guerre civils).
- Wahoub Fayoumi (22:00) :
« Ce petit bout de terre (…) est un endroit charnière … chaque grande puissance peut aller chercher des intérêts… Le Liban aujourd’hui est à réformer totalement, mais il ne peut pas être réformé selon moi sans que la région puisse arriver à un moment d’apaisement. (…) Nous sommes un peu la balle entre les pattes des chats qui sont autour de nous. » - Marouane Chahine (23:54) :
« Ils ne se sont jamais appartenus (…) Dès qu’il y a des efforts qui sont faits en interne, ils sont fragilisés par un contexte extérieur. »
Il rappelle aussi le rôle délétère du Hezbollah dans le soulèvement populaire de 2019.
h. Ouverture – Absence d’espoir de court terme
- Sensation d’un destin subi : « un peuple qui a une nouvelle fois l'impression de subir dans sa chair des enjeux sur lesquels il n’a pas beaucoup de prise » (24:46).
3. Notables citations & moments marquants
| Timestamp | Speaker | Citation | |-----------|----------------------|---------------------------------------------------------------------| | 05:20 | Marouane Chahine | « Est-ce que c’est un éternel retour ou est-ce que c’est une guerre qui ne s’est jamais terminée ? (…) C’est une lassitude extrême. » | | 06:18 | Wahoub Fayoumi | « Le Liban est encore un terrain de jeu, entre gros guillemets, de ce qui se passe dans la région… On a l’impression que tout devient de plus en plus violent. » | | 07:34 | M. Chahine, citant Georges Nakkash | « Deux négations ne font pas une nation. » | | 12:43 | Wahoub Fayoumi | « Le Hezbollah, dès sa création, est bicéphale ou même tricéphale… un mouvement très puissant. » | | 14:44 | Marouane Chahine | « On peut imaginer que son rôle social va se réduire avec le temps… » | | 16:04 | Marouane Chahine | « Le Hezbollah est au sein de la vie politique libanaise plus isolé que jamais. » | | 17:24 | Wahoub Fayoumi | « Même pour les partis qui sont les premiers ennemis du Hezbollah, il est très difficile d’y aller frontalement… il y a un tiers de l’armée libanaise issu de la communauté chiite. » | | 20:32 | Wahoub Fayoumi | « Il y a au moins trois générations qui n’ont connu que la guerre au Liban… » | | 22:00 | Wahoub Fayoumi | « Nous sommes un peu la balle entre les pattes des chats qui sont autour de nous. » | | 23:54 | Marouane Chahine | « Ils ne se sont jamais appartenus (…) Dès qu’il y a des efforts qui sont faits en interne, ils sont fragilisés par un contexte extérieur. » |
4. Chronologie & Segments principaux
| Timestamp | Sujet principal | |-----------|--------------------------------------------------------------| | 00:20 | Présentation de la situation, rappel du déclenchement | | 01:08 | Impact de la mort de Khamenei, escalade régionale | | 03:50 | Réactions humanitaires et conséquences pour la population | | 05:20 | Vécu de la guerre – ressentis, lassitude, peur | | 07:09 | Histoire politique du Liban, système confessionnel | | 09:46 | Naissance et montée du Hezbollah | | 12:13 | Hezbollah : mouvement politique, militaire, social | | 13:50 | Affaiblissement du Hezbollah, transformations internes | | 16:04 | Controverses autour du Hezbollah et perception populaire | | 17:24 | Incapacité de l’État à gérer frontalement le Hezbollah | | 19:46 | Conséquences de l’échec des réformes et verrou régional | | 20:32 | Les mouvements populaires avortés, impact régional | | 23:28 | Souveraineté compromise et vision pessimiste | | 24:46 | Conclusion – absence d’espoir, peuple otage des enjeux |
5. Tonalité
Analytique, empathique — ambiance grave mais didactique. Grande clarté pédagogique, usage de rappels historiques pour mettre en perspective la tragédie contemporaine. Le sentiment d’enfermement, d’impuissance et de lassitude trace tout l’épisode, avec peu d’espace pour l’optimisme.
6. Pour résumer
Cet épisode décortique en profondeur pourquoi le Liban semble condamné à revivre la guerre de façon ininterrompue :
- Liens indestructibles entre la structure politique interne (le confessionnalisme et le poids historique des communautés), la mainmise régionale et l’absence de souveraineté réelle.
- Un Hezbollah tiraillé entre perte de légitimité interne et puissance militaire difficilement contestable.
- Un peuple fatigué, envahi de peur et d’impuissance, qui cherche en vain une sortie d’un engrenage où la stabilité reste hors de portée tant que le contexte régional ne change pas.
Cet épisode est éclairant pour tout auditeur ou lecteur souhaitant comprendre la complexité, l’histoire et les impasses du Liban contemporain.
