
Le 14 mai 2011, Dominique Strauss-Kahn est arrêté par la police new-yorkaise suite à une plainte pour viol déposée par une femme de chambre du Sofitel. 15 ans après le début de ce scandale, nous revenons sur le traitement médiatique de l'affaire DSK avec Marine Pra...
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Pierre Marley
Dominique Strauss-Kahn a été inculpée. Dominique Strauss-Kahn.
Marie Van Kutsem
Dominique Strauss-Kahn.
Marine Pradel
Il était quand même directeur général du FMI. La première.
Marie Van Kutsem
Dominique Strauss-Kahn. Dominique Strauss-Kahn.
Guillaume De Smet
L'affaire Dominique Strauss-Kahn.
Pierre Marley
L'ancien ministre, l'ancien directeur du FMI, l'ancien favori à la présidence.
Anne-Cécile Jean
Les clés médias, c'est une faute morale. Et je n'en suis pas fier.
Marie Van Kutsem
Marie Van Kutsem.
Marine Pradel
Bonjour et bienvenue dans Les Clés Médias. On fait un bond de 15 ans en arrière aujourd'hui direction New York. Le 14 mai 2011, les journalistes font le pied de grue devant le Sofitel à New York. DSK y aurait agressé sexuellement une femme de chambre, Nafisatou Diallo. Ce sont les deux protagonistes principaux d'une affaire au retentissement international où le décalage de notoriété, de maîtrise du langage face aux médias, d'argent aussi, vont précipiter la fin du dossier et l'abandon des poursuites. La presse était-elle prête en 2011 à traiter cette affaire comme il l'aurait fallu? Où est-ce que ça a dérapé? Quels enseignements ont tiré aujourd'hui? Est-ce une sorte de mitou manqué cette affaire DSK? C'est le thème de cet épisode des Clés Média. On est ravis de vous recevoir. On commence par un petit retour sur la chronologie des événements. 14 mai 2011. Devant le Sofitel à New York, les journalistes arrivent en fin de journée, installent leurs caméras, tentent de croiser des responsables de la sécurité ou des personnes qui travaillent dans l'hôtel. Il faut glaner des infos sur ce qu'il s'est passé quelques heures auparavant, dans la suite 2806.
François Mazur
C'est donc ici que tout s'est passé, à cet hôtel Sofitel de la 44e rue à New York, au 28e étage, la suite 2806. Et c'est là qu'une jeune femme se présente, une femme de ménage âgé de 32 ans, samedi peu après midi, elle frappe à la porte, pas de réponse, elle rentre et ensuite se produit ou se serait produit les faits qui sont reprochés à Dominique Strauss-Kahn.
Marine Pradel
Vers 16h, Nafisatou Diallo, la femme de chambre, est reçue dans un hôpital new-yorkais pour des analyses médico-légales. Elle a des contusions, une douleur à l'épaule. Elle présente des traces d'agression sexuelle.
François Mazur
C'est une employée modèle depuis trois ans, tant par la qualité de son travail que par son comportement. C'est donc une accusatrice crédible aux yeux des policiers new-yorkais.
Marine Pradel
A 16h40, Dominique Strauss-Kahn est arrêtée par la police new-yorkaise à l'aéroport JFK, à bord de l'avion qui allait le ramener en France. L'affaire est prise très au sérieux par la justice américaine. Il n'y a pas de possibilité de libération sous caution. Et très rapidement, une procédure pénale est engagée contre DSK. C'est le procureur Cyrus Vance qui est à la manœuvre. Sept chefs d'accusation sont prononcés, dont ceux d'agression sexuelle, tentative de viol et séquestration. DSK est envoyé dans la foulée à Rikers Island, l'île prison de Manhattan. Dans les médias français, c'est le choc. Sidération, le mot n'est pas trop fort
Sarah Poussey
à propos des images de Dominique Strauss-Kahn.
Marine Pradel
La France s'est réveillée ce matin en
Marie Van Kutsem
découvrant des images du patron du FMI menottée.
Pierre Marley
Choc, un séisme, ce sont les mots qui résonnent le plus depuis quelques heures, depuis que Dominique Strauss-Kahn a été inculpée.
Marine Pradel
Les images sont fortes, elles évoquent les films américains. DSK mal rasé, regard noir, main derrière le dos et menotté, encadré par des policiers jusqu'à la voiture qui l'emmène. Ce sont des images de ce que l'on appelle la perpwalk, la marche du suspect. Une tradition de la justice pénale américaine mais perçue en France comme une mise en scène excessive, voire avec les jours qui passent, comme une forme d'acharnement.
Anne-Cécile Jean
Ne pas libérer, alors qu'il n'y a pas un mort d'homme, ne pas libérer quelqu'un qui verse une caution importante, ça ne se fait pratiquement jamais.
Pierre Marley
Il y a eu une imprudence, on
Anne-Cécile Jean
ne peut pas le... je ne sais
Pierre Marley
pas comment dire, un troussage.
Marie Van Kutsem
Il appelait ça une erreur de jugement.
Anne-Cécile Jean
Qu'il y ait un troussage de domestique, ce qui n'est pas bien. Il y a comme une sorte d'acharnement, de lynchage contre Dominique Stroska.
Marine Pradel
Il faut dire qu'en mai 2011, DSK n'est rien de moins que l'avenir de la France. Haut dans les sondages, il est plus que probablement le futur président à un an des élections. Il est aussi le patron du Fonds monétaire international. Bref, c'est l'un des hommes les plus puissants de la planète. Après quelques jours à Rikers Island, les avocats de DSK obtiennent qu'il soit placé en résidence surveillée avec un bracelet électronique.
Pierre Marley
Dominique Strauss-Kahn a changé de lieu de résidence. Ce mercredi soir, il s'est installé dans un logement situé à Tribeca, un quartier du sud-ouest de Manhattan.
Guillaume De Smet
L'ancien directeur du Fonds monétaire international réside désormais dans cet hôtel particulier. 630 m², 4 chambres, 5 salles de bain, 1 salle de sport, une résidence listée à près de 14 millions de dollars à la vente et qui serait louée 50 000 dollars par mois, c'est-à-dire 35 000 euros.
Marine Pradel
s'ensuit un été où il faut, pour les médias, obtenir la moindre information possible. Les journalistes se relaient devant la résidence surveillée, observent les allées et venues, essayent d'interroger les gens. Et il s'agit aussi d'en savoir plus sur Nafisatou Diallo, cette femme de 32 ans, originaire de Guinée et sur le sol américain depuis quelques années. Le doute à son sujet s'installe lorsque le New York Times publie une conversation téléphonique qu'elle aurait eue avec un ami. Elle aurait dit Cet homme a beaucoup
Sarah Poussey
d'argent, ne t'inquiète pas, je sais ce que je fais.
Marine Pradel
Mais les traductions du dialecte guinéen dans lequel il s'exprime, proposées par la défense de DSK à l'époque et transmises aux journaux, posent aujourd'hui sérieusement question. On découvre aussi qu'elle a menti sur les raisons de son immigration aux Etats-Unis. Et soudain, le doute surgit sur sa crédibilité. La thèse du complot s'emballe également. Et si toute cette affaire était fausse, pilotée depuis Paris pour faire chuter DSK? Et si Nafisatou Diallo était partie prenante d'une machination? Ou si elle avait été instrumentalisée? À la fin de l'été 2011, le procureur Cyrus Vance abandonne toutes les charges contre DSK, qui rentre libre en France. L'affaire est réglée au civil, Nafisatou Diallo reçoit un million de dollars, et DSK, invité sur TF1 dans la foulée, répond aux questions de Claire Chazal.
Anne-Cécile Jean
«Est-ce que c'était une faiblesse? Je crois que c'est plus grave qu'une faiblesse, je crois que c'est une faute morale. Et je n'en suis pas fier. Et je la regrette infiniment, je l'ai regretté tous ces jours. au long de ces quatre mois et je crois que je n'ai pas fini de la regretter.
Marine Pradel
Comment comprendre ce qu'il s'est passé et le retournement de l'opinion et de la justice américaine cet été-là? Les médias ont-ils fait le travail correctement? Y a-t-il eu une forme de racisme ou du sexisme dans le traitement de cette affaire? On profite de cette émission pour explorer ces questions avec notre invité. Bonjour Marine Pradel. Bonjour, vous êtes journaliste freelance correspondante d'Arte à Washington. On vous réveille, il est tôt là chez vous ce matin, 6h30, c'est ça? Merci d'être avec nous. En 2011, vous étiez à New York, vous avez couvert l'affaire tout l'été pour les médias francophones européens, notamment la RTBF et RTL TVI. Avec votre collègue Anne-Cécile Jean, vous vous êtes replongée dans vos enregistrements de l'époque pour réaliser un podcast. Il est sorti En 2023, il est intitulé «Chez Monyou» et il revient sur toute l'affaire et son traitement médiatique. Pourquoi avoir fait ce podcast? Ça vous laissait un goût d'inachevé cette affaire?
Marie Van Kutsem
Oui, après l'affaire, quelques temps après, on est partis chacune de notre côté, ma collègue Anne-Cécile Jean et moi. Moi je suis partie m'installer au Moyen-Orient, elle est restée à New York et à chaque fois qu'on se reparlait, on se retrouvait à chaque fois à reparler de l'affaire et on sentait qu'il y avait quelque chose qui n'avait pas été vraiment terminé, qui n'avait pas été fait comme ça aurait dû. Et en fait, ces quelques années plus tard, c'est quand il y a eu l'affaire Me Too et l'affaire Harvey Weinstein à New York, où en voyant les images, ça nous est revenu un peu comme un boomerang parce que tout était similaire en fait, le décor était le même, c'était la cour criminelle de Manhattan et les personnages étaient le même. le même procureur Cyrus Vance. Les avocats des deux côtés étaient les mêmes. Ben Brafman qui était le premier avocat du producteur américain Harvey Weinstein. En face on avait Douglas Wigdor qui était un des deux avocats de Nafisatou Diallo. Les assistants du procureur étaient les mêmes. Donc on avait vraiment toute cette espèce de galerie de personnages, ce décor qui était les mêmes et qui nous sont revenus. Sauf que, évidemment on le sait, le résultat de l'affaire Weinstein n'a pas du tout été le même que celui de l'affaire DSK et du coup ça nous est revenu encore plus fort en se demandant mais qu'est-ce qui fait que six ans plus tard le résultat a été celui-là, celui d'une condamnation d'Harvey Weinstein, une condamnation très lourde en plus, et que six ans plus tôt avec Dominique Strauss-Kahn tout simplement il y a eu un refus d'obstacle en fait, il n'y a pas eu de procès. Et puis ça nous intéressait aussi parce que quand on reparlait de l'affaire autour de nous, on se rendait compte en tout cas qu'en France Il y avait beaucoup de personnes qui pensaient que Dominique Strauss-Kahn avait été blanchi et qu'il avait été d'une certaine façon voilà exonéré alors qu'en fait il n'y avait tout simplement pas eu de procès. Et donc on a décidé, effectivement on a demandé à la société de production pour laquelle on travaillait à l'époque, Keepy News, on leur a demandé de nous envoyer tous les rushs qu'on avait tournés. Il y en avait énormément et on s'est plongé là-dedans en essayant d'aller creuser dans justement ce qui n'avait pas fini. dans les journaux télévisés, ce qu'on appelle le gras, un peu dans les rushs. Parfois on tournait pendant des heures au cas où il se passait quelque chose, notamment devant la maison de Dominique Strauss-Kahn à Tribeca, et puis du coup on capte des conversations entre les journalistes qui, en fait, pendant que la caméra tourne, parlent de l'affaire, etc. Et en fait dans tout ce gras-là, on s'est rendu compte que se disait beaucoup de la façon dont on traitait ce genre d'affaires à l'époque, de la mentalité, pas seulement des journalistes, mais de nous tous, de la société, sur les questions d'affaires de violences sexuelles.
Marine Pradel
Alors votre envie, c'était aussi de relire tout ce qui a entouré et semé le doute sur Nafisatou Diallo pendant cet été-là. On va y revenir, bien entendu. Avant ça, je voudrais vous refaire écouter sa prise de parole en juillet 2011. Elle est avec ses avocats dans une église de Brooklyn. C'est la première fois qu'on la voit s'exprimer devant un parterre de journalistes. On écoute.
Guillaume De Smet
Je suis ici
Marine Pradel
aujourd'hui pour dire à tout le monde comme c'était dur tout ce que j'ai vécu pendant ces derniers mois. J'ai traversé des moments très durs avec ma fille. On vit des moments très durs. Ça, c'est un extrait que vous reprenez dans le podcast. À ce moment, ça va précipiter quelque part le discrédit de Nafisatou Diallo. Elle n'a pas les codes, en fait, devant les médias. Et c'est comme si le fossé qu'il a séparé de DSK était encore plus visible. Comment s'est traité à ce moment-là par les médias?
Marie Van Kutsem
Moi je me souviens très bien d'être dans cette salle, c'est une église, c'est ce qu'on appelle une méga church ici, donc c'est des églises qui ressemblent pas du tout à nos églises à nous, qui sont vraiment, on dirait une salle de spectacle en fait, c'est gigantesque et puis d'un coup elle est poussée sur scène, elle est entourée de gens qui sont tous là aussi pour promouvoir leur propre agenda personnel, donc il y a des il y a des hommes politiques derrière elle. Tout le monde est un peu là pour soigner sa propre image en la poussant sur scène alors qu'évidemment ça se voit tout de suite. Moi je me souviens, je la filme quand elle sort de l'ascenseur et qu'elle marche jusque sur la scène et elle est absolument terrorisée. On la voit, elle se tord les doigts dans tous les sens. Je fais des gros plans sur ses doigts, le sang circule plus dans ses... dans ses mains tellement elle se tord les doigts, et tout le monde est très déçu en fait, parce qu'on est des centaines, ça fait des semaines qu'on est tous en train d'essayer de trouver des éléments sur elle, qu'on a tous écumé le bronze dans tous les sens pour essayer de trouver des infos, sans jamais la voir, sans jamais qu'il y ait de prise de parole, et donc là, la machine à fantasmes a marché à plein, et tout le monde est très déçu parce qu'on est face à une femme qui n'était pas destinée à se retrouver à devoir prendre la parole devant des centaines de journalistes, qui maîtrise mal l'anglais, Donc il y a toujours la question évidemment qu'on se pose rétrospectivement 15 ans plus tard en se disant est-ce que c'est normal qu'on ait exigé d'une victime de viol présumé, toujours présumé, d'être crédible en racontant un viol dans une langue qui n'est pas la sienne. Et donc évidemment on lui appose à ce moment là nos normes et nos codes de communication. sans qu'à aucun moment ça pose problème à qui que ce soit. Et non seulement face aux journalistes, mais auprès de la justice américaine aussi, il y a des gros problèmes sur l'accès à un traducteur en dialecte peul pour assurer une traduction digne de ce nom à cette femme qui vit un cauchemar à ce moment-là.
Marine Pradel
L'opinion publique, on le sent bien, alors elle vacille au sujet de Nafisatou Diallo cet été-là. On a évoqué dans l'introduction la conversation téléphonique avec un ami, là aussi des questions de traduction. Il y a aussi des éléments sur son dossier à l'immigration qui seraient faux. Et alors c'est assez étonnant parce qu'on ne remet pas vraiment en cause l'agression du Sofitel, mais c'est comme si ces nouveaux éléments sur sa crédibilité générale venaient en fait tout mettre à terre.
Marie Van Kutsem
Exactement et en fait on le sait aujourd'hui parce qu'avec toutes les affaires MeToo, toutes les affaires qu'il y a eu après, on sait aujourd'hui qu'il y a quelque chose d'une espèce de marche à suivre de la bonne victime. Ce terme est affreux mais en gros si vous faites ceci, ceci, cela, a priori vous allez pouvoir avoir droit à la justice. Donc notamment le fait de tout de suite raconter ce qui s'est passé, déposer plainte immédiatement, pouvoir faire le rape kit, donc les examens médicaux légaux qui permettent de constater un viol. Et ça, en fait, c'est extrêmement rare. On le sait, il y a des victimes qui sont en état de sidération, qui mettent un certain temps avant de réaliser ce qui s'est passé, qui mettent un certain temps avant de porter plainte. et des preuves ADN, comme c'est le cas dans l'affaire DSK, qui sont récoltées grosseur après les faits. Ça, c'est extrêmement rare. Aujourd'hui, on le sait dans le traitement des affaires de violences sexuelles. Et malgré tout, ça n'empêche pas que lorsque des éléments de doute arrivent sur tout à fait autre chose que les faits, la conclusion logique est que c'est une personne qui n'est pas digne de se voir rendre la justice. C'est un peu qui vole un oeuf vole un bœuf, c'est-à-dire qui ment sur ses papiers d'immigration et qui va mentir sur n'importe quoi. Quand bien même les preuves des faits sont écrasantes et ça personne ne le nie, c'est-à-dire que nous on a rencontré Enfin rencontré il y a quelques mois le procureur de Manhattan, Cyrus Vance, qui revenait pour la toute première fois sur cette affaire depuis 15 ans et il ne nie pas les preuves matérielles sur cette affaire.
Marine Pradel
À l'été 2011, vous faites partie des journalistes sur place que l'on envoie à la recherche de la moindre information et vous dites dans le podcast que vous avez même vu un journaliste fouiller dans les poubelles de DSK à sa résidence surveillée. Vous vous êtes posé des questions sur la couverture de l'affaire à ce moment-là?
Marie Van Kutsem
Oui, on s'est posé des questions. En fait, il y avait une forme de fébrilité cet été-là, c'est-à-dire qu'une espèce d'excitation. Nous, avec Anne-Cécile, c'était notre premier job de journaliste. On était jeunes, mais on voit en fait arriver de Paris, de Bruxelles, un peu les stars du métier. On voit débarquer des Léa Drucker, des Maryse Burgo, des gens qu'on voit à la télé en fait, et qui viennent. Et donc il y a cette espèce d'atmosphère-là, un peu tout le monde est un peu en compétition pour sentir les infos les uns après les autres, tout le monde est au même endroit. Donc il y a une espèce d'atmosphère d'excitation un peu malsaine et de fébrilité qui honnêtement empêche de se poser les vraies questions. Les vraies questions elles sont arrivées plus tard.
Marine Pradel
On s'est aussi demandé ici à l'RTBF comment on avait couvert l'affaire à l'époque avec l'influence française que l'on sait sur notre paysage médiatique. On va écouter cela, c'est une séquence signée Sarah Poussey.
Sarah Poussey
C'est donc un dimanche, jour d'équipe réduite à la RTBF, que l'affaire DSK débute. Le journaliste François Mazur sera envoyé à New York dans les jours suivants pour couvrir l'affaire. Mais en ce 15 mai, c'est à ses correspondants que fait appel l'éditeur du journal télévisé, à Washington d'abord avec Philippe Gasso qui interviendra depuis le siège du FMI, mais aussi à Paris où se trouve Pierre Marley.
Pierre Marley
Où va-t-on à Paris? Au siège du Parti Socialiste. Et on essaie d'avoir quelques infos. C'est très difficile, c'est silence radio. Et de quoi parle-t-on? Tout le monde parle du fait que Dominique Strauss-Kahn est candidat à la présidentielle, qu'il est même le candidat favori du Parti Socialiste. Tout le monde s'attend à un match Sarkozy-Strauss-Kahn pour mai 2012.
Sarah Poussey
Et ça, c'est vraiment l'angle que vont adopter la plupart des rédactions francophones et donc aussi celles de la RTBF. On voit cette affaire surtout comme politique, un véritable retournement dans la course à l'élection présidentielle française.
Pierre Marley
Tout le monde veut savoir ce que le Parti socialiste va décider. Est-ce que Deministre Oscane reste le candidat du Parti socialiste dans ces circonstances? Est-ce que le Parti socialiste va décider de quelque chose? C'est d'abord cet angle-là qui est mis en avant. Et puis, très vite, la deuxième question qui se pose, c'est Est-ce que cette affaire a un fondement? Est-ce que vraiment Dominique Strauss-Kahn a porté atteinte à cette femme? Ou est-ce qu'il s'agit d'une attaque politique pour le décrédibiliser aux yeux de l'opinion?
Sarah Poussey
À l'époque, Dominique Strauss-Kahn est une personnalité très appréciée des Français. Cette affaire est une surprise, alors dans les reportages tournés au lendemain de son arrestation, la thèse complotiste va émerger dans les réactions du public qui attend des preuves tout comme la première secrétaire du Parti Socialiste de l'époque, Martine Aubry.
Marie Van Kutsem
J'en appelle à chacun à attendre la réalité des faits, à respecter la présomption d'innocence, et puis à tous à garder la décence nécessaire.
Pierre Marley
Tout le monde sait que c'est un coureur, mais à faire des choses pareilles, non.
Anne-Cécile Jean
Moi je suis persuadé que c'est un coureur.
Sarah Poussey
au sein même des rédactions et donc ici aussi à la RTBF, la véracité de cette affaire fait débat, comme s'en rappelle Pierre Marley.
Pierre Marley
Je me souviens qu'il y en a qui disent «mais non, cette histoire, c'est pas possible, on veut se faire des scars». Beaucoup voient la main de Sarkozy. D'autres se disent qu'on ne tient pas assez compte de la parole des femmes, qui est là une femme qui a été exploitée sexuellement. Et puis, à partir du moment où il y a l'enregistrement aussi d'un fils à tout dialogue avec son frère qui dit «je vais me faire beaucoup de fric », Tout varie très vite en fait. Donc je crois qu'on oscille beaucoup, on hésite sur la bonne analyse à donner à cette affaire.
Sarah Poussey
Alors avec 15 ans de distance, est-ce que la couverture médiatique de la RTBF a été pertinente sur le sujet? Pierre Marlet dresse un bilan nuancé.
Pierre Marley
La grille d'analyse principale, elle était d'abord politique. On ne s'est pas trop trompé. Il y avait la question principale, c'était de ministre Roskam. Peut-il, après cette affaire, être président de la République? Il me semble que très vite, la réponse a été non. Même s'il est innocent, le mal est fait. Pour autant, la considération, la couverture de la relation homme-femme, toujours le produit d'une culture, le produit d'un contexte. Et je pense effectivement que certains mots, certaines manières d'entendre les choses, de les voir, on ne les dirait plus de la même façon. Mais c'est vrai que quand Jack Lang dit «il n'y a pas mort d'homme », moi, ça me choque à l'époque. Donc, il y a quand même des expressions qui sont utilisées, qui ne sont pas partagées par l'ensemble de l'opinion publique.
Sarah Poussey
L'ancien correspondant à Paris se rappelle l'arrestation de DSK comme l'une des plus grandes surprises de sa carrière, un séisme dans les rédactions. Aujourd'hui, alors que les affaires de violences sexuelles se sont multipliées dans les médias, cette stupéfaction n'aurait certainement plus lieu d'être.
Marine Pradel
Oui, notre regard a changé sur ces agressions sexuelles et sur le traitement qu'on leur donne dans les médias, avec notamment le mouvement MeToo. Marine Pradel concernant DSK, il y a eu le Sofitel, c'est vrai, mais après il y a aussi eu l'affaire du Carlton à Lille. Des soirées où des femmes très jeunes, parfois, ont été recrutées pour avoir des relations sexuelles avec des hommes puissants, dont DSK. Aujourd'hui, en 2026, je ne peux pas m'empêcher de faire le lien avec Jeffrey Epstein. Ça a permis de comprendre que ce type de comportement, de prédation, il était partout.
Marie Van Kutsem
En 2011, ça a été encore un petit peu long. On était tellement focalisés sur la personne de Dominique Strauss-Kahn lui-même. Effectivement, le Carleton, ça a un petit peu élargi le scope, parce que d'un coup, il était plusieurs, même si le Carleton était quand même une organisation de personnes qui était, disons, comme une organisation de malfaiteurs. Il était le principal bénéficiaire de cette espèce d'association de malfaiteurs. C'est-à-dire que tous ces gens se donnaient beaucoup de mal pour lui faire plaisir et organiser ses plaisirs à Lille et en Belgique. Donc ça reste toujours très tourné autour de la personne de Dominique Strauss-Kahn et en ça effectivement il y a beaucoup de similarités avec l'affaire Epstein qui effectivement est tentaculaire aux Etats-Unis. C'est difficile parce qu'en plus c'est une affaire qui a été un peu rejeté comme une histoire de complotistes pendant quand même un certain temps. Et là on est sur un cas où les complotistes avaient en partie raison, enfin c'est terrible, mais de se rendre compte qu'effectivement au fil des révélations et de la déclassification des dossiers par le département de la justice américain, on se rend compte qu'effectivement un certain nombre de thèses conspirationnistes sont confirmées par cette affaire-là. Donc en plus, elle rend le travail journalistique encore plus difficile, parce qu'on doit être encore plus rigoureux, puisqu'on a, par le passé, discrédité certains éléments sur l'affaire Epstein. Donc encore une fois, on a quand même manqué de jugements. et donc c'est bien la preuve que sur ces affaires là il faut vraiment un travail journalistique extrêmement précis et extrêmement rigoureux et c'est à ça que servent les départements spécifiques qui ont été créés dans un certain nombre de médias, le poste de ce qu'on appelle «gender editor », donc c'est des journalistes qui sont spécifiquement formée pour travailler sur les histoires de violences sexuelles. Il y a toute une méthodologie, toute une boîte à outils qui a été perfectionnée, qui a vraiment été pensée, théorisée pour la première fois au moment de l'affaire Harvey Weinstein, avec les grandes enquêtes sorties par le New York Times, le New Yorker. Et depuis ces affaires-là, il y a eu évidemment aussi en France, chez Mediapart, l'affaire Denis Bopin qui était le un des chefs des Verts et qui était le vice-président de l'Assemblée nationale. Et donc ces mêmes méthodes de regroupement de témoignages des victimes, de recoupement, etc. Il y a toute une méthodologie pour éviter justement d'être décrédibilisé quand des affaires aussi tentaculaires que l'affaire Epstein émergent.
Marine Pradel
Oui, et le journalisme devient alors un outil qui vient aussi compléter, voire appuyer le travail judiciaire pour avancer dans ses enquêtes. Alors pour couvrir l'affaire DSK à l'époque, Marine Pradeil, il aurait fallu faire quoi selon vous? Aller chercher d'autres victimes de DSK ou aller rencontrer ces femmes de chambre, s'intéresser à leur quotidien?
Marie Van Kutsem
Alors voilà, il y a deux choses en parallèle. Effectivement, il y avait s'intéresser aux victimes de DSK. Je pense malheureusement qu'en 2011, on aurait beau chercher en France Et en Belgique, des victimes de DSK, son statut, sa puissance était telle que je doute qu'à l'époque, je doute que d'autres femmes auraient parlé parce que son statut, son niveau de pouvoir, son niveau de puissance était tel que je pense que les femmes avaient trop peur de parler face à un homme comme ça. En revanche, on aurait pu chercher à New York chez les femmes de chambre. Et c'est pour ça que notre podcast s'intitule «Shame on you» parce que le 6 juin, devant la cour criminelle de Manhattan, première audience où DSK est présentée à un juge, on tombe sur cette ribambelle de femmes de chambre en uniforme qui viennent, qui se sont déplacées pour venir devant la cour criminelle et qui crient en chœur «Shame on you », «Honte à vous». Et quand on va leur parler à l'époque, Ce jour-là avec ma collègue Anne-Cécile Jean, on leur pose quelques questions et elles nous le disent déjà. Elles nous disent mais moi aussi ça m'est arrivé, moi aussi ça m'est arrivé, ça m'est arrivé plusieurs fois. Et elles nous disent toutes, ça n'est pas un cas isolé, c'est systémique, c'est quelque chose qui arrive tout le temps. Et là-dessus, à ce moment-là, ça aurait dû déclencher quelque chose, on aurait dû se dire oh là là mais... Est-ce qu'il y a un phénomène de société derrière ça? Est-ce qu'il y a quelque chose de plus large qui dépasse la personne de Dominique Strauss-Kahn, qui dépasse la personne de Nafisatou Diallo? Une façon dont les rapports hommes-femmes et les rapports de pouvoir et de domination de genre existent dans nos sociétés, qu'elles soient à New York ou qu'elles soient à Bruxelles ou qu'elles soient à Paris. Et là-dessus, il y a eu un vrai manquement. On était aveuglés par les flashs des appareils photos par la personne de Dominique Strauss-Kahn, par toutes les conséquences politiques comme l'a dit votre correspondant à Paris à l'époque. Donc on n'a pas voulu voir ce que ce jour-là, le 6 juin 2011, ces femmes de chambre ont crié face à nos caméras. On n'a pas voulu les écouter et on aurait dû.
Marine Pradel
À la fin du podcast, vous consacrez un épisode à la voix de Nafisatou Diallo parce qu'elle a écrit un livre, sa version des faits est passée totalement inaperçue lors de sa sortie. Quel est le bilan de cette affaire pour elle aujourd'hui, puisque vous êtes resté en contact avec ses avocats?
Marie Van Kutsem
Le bilan pour elle, il est toujours très négatif. Elle, quand on lui pose la question, elle le dit, elle aimerait revenir à sa vie d'avant le 14 mai 2011. Elle voudrait retourner vivre dans son appartement du Bronx avec sa fille, retrouver son emploi qu'elle aimait et qui lui garantissait un salaire confortable, fixe, syndiqué. Elle avait enfin réussi à atteindre la vie qu'elle avait rêvée dans son parcours d'immigration. Et sa vie d'après a été une vie compliquée à vivre relativement cachée puisque tout le monde a pensé qu'elle avait touché le jackpot. Donc elle a eu beaucoup de pression, de demandes d'argent, elle a dû déménager à de multiples reprises. Le rapport humain avec les gens, quand on sort d'une affaire comme ça, avec cette dimension financière, je pense que le rapport qu'on entretient avec les gens est faussé. par tout ce qui s'est passé. Elle considère encore aujourd'hui que son nom est Salut. Et puis dans la culture dont elle est originaire, il y a une forme de honte et de tâche indélébile que rien ne viendra laver. Donc pour elle, sa vie est gâchée et rien ne viendra changer ça.
Marine Pradel
Et quel est le bilan pour DSK? Il vit au Maroc, lui, c'est bien ça?
Marie Van Kutsem
Oui, il vit au Maroc. Il continue à conseiller des chefs d'État, notamment en Afrique, dans leur relation avec le Fonds monétaire international. Donc, il a une activité professionnelle qui a l'air de bien fonctionner. Et au-delà de ça, moi, j'ai été frappée au moment du tremblement de terre au Maroc récemment, de le voir invité en plateau sur BFM TV. où il était face caméra avec un micro en parlant de l'aide humanitaire à apporter aux sinistrés du tremblement de terre au Maroc, et où un commentateur de télévision journaliste très connu en France lui donnait, en lui posant des questions, du Monsieur le Président, ce que je trouvais assez frappant. Et donc effectivement, le décalage entre la vie de Nafis Atout Diallo, qui 15 ans plus tard continue à vivre cachée, Et Dominique Strauss-Kahn, qui était invitée en plateau et à qui on donnait du Monsieur le Président, j'ai trouvé que le décalage était assez frappant.
Marine Pradel
Avec leur travail sur leurs enregistrements de l'époque, Marine Pradel et Anne-Cécile Genre font plus que s'interroger sur la façon dont on a traité et perçu l'affaire DSK en 2011. Elle dissèque l'évolution de notre perception des affaires de violences sexistes et sexuelles, l'évolution aussi de la façon dont les médias les traitent. Ce ne sont plus des scandales ou des faits divers, mais des comportements systémiques favorisés par ce que l'on appelle la culture du viol. Et il ne faut pas oublier non plus le racisme qui a imprégné cette affaire, un élément de plus dans la perception de Nafisatou Diallo par l'opinion publique. Merci à notre invitée Marine Pradel, correspondante d'Arte à Washington et co-autrice avec Anne-Cécile Jean du podcast «Chez Monio» que l'on retrouve sur toutes les plateformes d'écoute. A la réalisation de cette émission, il y avait Guillaume De Smet, à la préparation Sarah Pousset et Marie Van Kutsem. Merci et à très bientôt pour de nouvelles clés médias.
Podcast de la RTBF animé par Marine Pradel avec Marie Van Kutsem
Date de diffusion : 14 mai 2026
Cet épisode revient, 15 ans après les faits, sur l’affaire Dominique Strauss-Kahn (DSK) au Sofitel de New York en 2011, et interroge le traitement médiatique de ce scandale, qui précipita la chute de l’un des hommes les plus puissants de la planète. En mettant en perspective l’émergence du mouvement #MeToo, les intervenantes analysent ce que cette affaire a révélé des failles médiatiques, culturelles et politiques de l'époque. L’émission explore notamment le manque d’écoute de la parole des femmes, les mécanismes de doute autour de la victime, l’importance de la méthodologie journalistique sur les violences sexuelles et le profond impact qu’a eu cette affaire sur les protagonistes et la société.
« Je crois que c’est une faute morale. Et je n’en suis pas fier. » — DSK (06:17)
« Dans tout ce gras-là, on s’est rendu compte que se disait beaucoup sur la façon dont on traitait ce genre d’affaires à l’époque, de la mentalité, pas seulement des journalistes, mais de nous tous, de la société, sur les questions d’affaires de violences sexuelles. » — Marie Van Kutsem (09:12)
« On voit une femme qui n’était pas destinée à prendre la parole devant des centaines de journalistes, qui maîtrise mal l’anglais… » — Marie Van Kutsem (11:06)
« Qui ment sur ses papiers d’immigration va mentir sur n’importe quoi. Quand bien même les preuves des faits sont écrasantes et ça personne ne le nie. » — Marie Van Kutsem (13:23)
« Il y avait une espèce d’excitation malsaine et de fébrilité qui honnêtement empêche de se poser les vraies questions. » — Marie Van Kutsem (15:16)
« Il y a des expressions qui sont utilisées, qui ne sont pas partagées par l’ensemble de l’opinion publique… Mais c’est vrai que quand Jack Lang dit "il n’y a pas mort d’homme", moi, ça me choque à l’époque. » — Pierre Marley (18:54)
« Il faut vraiment un travail journalistique extrêmement précis et extrêmement rigoureux... Il y a toute une méthodologie qui a été perfectionnée, pensée, théorisée pour la première fois au moment de l’affaire Harvey Weinstein. » — Marie Van Kutsem (21:40)
« On n’a pas voulu voir ce que ce jour-là, le 6 juin 2011, ces femmes de chambre ont crié face à nos caméras. On n’a pas voulu les écouter et on aurait dû. » — Marie Van Kutsem (25:05)
« Elle considère encore aujourd’hui que son nom est sali… Dans sa culture, il y a une forme de honte, de tâche indélébile que rien ne viendra laver. » — Marie Van Kutsem (26:10)
« Le décalage était assez frappant entre la vie de Nafisatou Diallo, qui 15 ans plus tard continue à vivre cachée, et Dominique Strauss-Kahn qui était invitée en plateau… » — Marie Van Kutsem (27:27)
« Ce ne sont plus des scandales ou des faits divers, mais des comportements systémiques favorisés par ce que l’on appelle la culture du viol. » — Marine Pradel (27:45)
L’affaire DSK fut, selon les intervenantes, un rendez-vous #MeToo manqué pour la France et l’Europe. Si l’onde de choc fut immense, l’absence de véritable procès et la focalisation médiatique sur le destin d’un homme (au détriment de la victime et des signes systémiques de domination) illustrent les aveuglements de l’époque. Les leçons, tirées à la lumière du mouvement #MeToo, invitent à transformer profondément les pratiques journalistiques et le regard collectif sur les violences sexuelles.