
Alors que l’édition 2026 du Festival de Cannes va se refermer, nous nous intéressons à l'avenir du cinéma, à la dualité entre création et financement avec en toile de fond l'affaire Canal+, ainsi qu’aux défis posés par l’émergence de l’IA. Notre invité est Jean-Yve...
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Host
Je déclare le 79ème Festival de Cannes ouvert! J'ai entendu qu'il y avait une peur qui se diffusait. Et c'est normal qu'il y ait une peur qui se diffuse. La première. L'intelligence artificielle est déjà rentrée dans les studios.
Jean-Yves Roubain
Les clés médias.
Host
Je pense que c'est important de montrer qu'on n'est pas d'accord avec Bolloré.
Jean-Yves Roubain
Marie Van Kutsen.
Host
Hollywood est en train de se recomposer. Il s'agit de prévenir une guerre de plus. Nous ne ferons pas les yeux. Bonjour et bienvenue dans vos clés médias. Ambiance tapis rouge aujourd'hui. Festival de Cannes oblige mais derrière les paillettes, le cinéma se questionne et s'interroge sur son avenir. Ces derniers jours, on a beaucoup parlé de la tribune anti-Bolloré publiée dans Libé, anti-Canal Plus diront certains mais il n'y a pas que les questions de concentration économique des médias qui secouent le secteur depuis plusieurs années, l'intelligence artificielle déferle sur le cinéma. Certains s'en réjouissent, d'autres s'en inquiètent, particulièrement dans le processus créatif. On se souvient de la grève des scénaristes à Hollywood en 2023. Et puis on parlera aussi diffusion des films avec des salles de cinéma qui accueillent moins de monde qu'avant et des plateformes de streaming qui grignotent le marché. Mais avant toute chose, retour sur la polémique de ces derniers jours.
Jean-Yves Roubain
La première, les clés médias.
Host
Nous sommes le 12 mai. Alors qu'à Cannes, on décompte les heures avant le lancement de la 79e édition du festival, dans le journal Libération du matin, on peut lire une tribune. Elle est signée par 600 professionnels du cinéma, des métiers techniques à la diffusion en passant par les créatifs. Il et elle dénoncent la mainmise de Vincent Bolloré à l'horizon 2028 sur le réseau de salles de cinéma UGC. Et le fait qu'il soit actionnaire principal de Canal+. Les signataires formulent une crainte dans cette petite phrase reprise un peu partout. Il et elle redoutent une prise de contrôle fasciste sur l'imaginaire collectif. La réception de la tribune est mitigée. Certains comprennent l'alerte lancée par les signataires, parce que le contexte, il est bel et bien là. Vincent Bolloré est omniprésent dans la sphère culturelle et médiatique, avec des rachats successifs qui font de lui un acteur devenu incontournable. Il n'a par ailleurs jamais caché qu'il poursuivait, je cite, «un projet civilisationnel collant à ses valeurs, celle d'un christianisme conservateur, celle de l'extrême droite », analysent certains. L'affaire Grasset tout récemment, le rachat d'Europe 1 du journal du dimanche, la suppression des guignols sur Canal+, ou encore le changement de ligne pour ITL, devenu CNews. Vincent Bolloré a aussi prouvé que l'ingérence dans ces médias rachetés n'était pas un tabou. Et à un an des élections présidentielles en France, pour lesquelles l'extrême droite n'a jamais été aussi près du pouvoir, il y a une forme de convergence des risques, disons-le comme ça. Le 17 mai, soit quelques jours après la publication, petit séisme. Maxime Saada, le patron de Canal+, aussi directeur de CNews, réagit. Il déclare dans un brunch de producteurs qu'il ne veut plus travailler avec les 600 signataires de la tribune. Moi, je n'ai pas envie de travailler avec des gens qui me traitent de crypto-fasciste. Je suis désolé. La limite, pour moi, elle est là. Et là, c'est l'emballement. Les signataires comprennent qu'ils sont en quelque sorte mis sur liste noire. Sur la croisette, on interroge les équipes de films sur le sujet. Je pense qu'aucun cinéaste n'a été censuré
Jean-Yves Roubain
pour financer ses films par Canal+.
Host
Je pense que Canal+. fait bien son boulot pour l'instant et
Jean-Yves Roubain
qu'on devra gueuler quand Canal+. ne fera pas bien son boulot. Mais pour l'instant, ils le font très bien.
Host
Mathieu Kassovic, comme d'autres, se montre nuancé et rappelle qu'aujourd'hui Canal Plus est un soutien indispensable à la création cinématographique. C'est aussi ce que pense Jeanne Herry, la réalisatrice du film Garance, qui commence tout de même sa réponse à un journaliste par ceci. C'est vrai que moi, je comprends d'où est née cette tribune. Elle est née d'une peur, d'une anxiété. C'est sûr que quand derrière, on entend «liste noire », «menace », ça ne fait qu'entretenir cette anxiété. Voilà, c'est normal. Adèle Exarchopoulos réagit aussi. Tu ne peux pas avoir peur de perdre ton travail juste parce que tu exprimes une inquiétude collective.
Jean-Yves Roubain
La liberté d'expression.
Host
Elle résume assez bien le sentiment général malgré tout. Cette réaction de Maxime Sahada vient en quelque sorte confirmer les craintes des signataires. Que leur liberté de parole soit bafouée et que l'arbitraire fasse loi. La tribune voit le nombre de signataires augmenter. En réponse à cela, plus de 2500 personnes s'y sont désormais associées. L'affaire fait la une. Et sur le plateau de tout beau tout neuf, l'émission de Cyril Hanouna, on commente aussi les événements. Tous les professionnels ont salué la mise au point de Maxime, qui a trouvé les mots justes et qui a expliqué pourquoi Canal+, ne pouvait pas entendre de telles choses. Puis, parole est donnée au chroniqueur, écoutez l'ancienne présentatrice Christine Bravo. Sans Canal+, il faut que vous le sachiez, il n'y a plus de cinéma. Mais ces gens qui crachent dans la sueur, Justine Trier, souvenez-vous. Oui, bien sûr. Alors, excusez-moi, c'est Canal+, qui finance son film. Absolument. Elle a la palme d'or et la vénette au lieu, quand elle reçoit, de remercier, elle tape sur... Mais cette meuf, je suis désolée, on arrête de lui filer du pognon, de l'argent public et de boloré et caisse des merdes pour financer ses films. Exactement. Cette polémique semble souligner, une fois encore, les divisions profondes qui existent aujourd'hui dans la société française. «Le cinéma n'avait pas besoin de ça », résume le producteur Alain Attal.
Jean-Yves Roubain
Je suis confus et emmerdé de cette réaction à chaud qui crée une espèce de liste noire. Et en même temps, on est emmerdé parce qu'on a une formidable maison qui soutient la diversité. Souleymane ne serait pas fait sans canal. Le dossier 137, l'année dernière, ne serait pas fait sans canal. Et maintenant, on se retrouve dans une espèce de bras de fer un peu relou que je trouve très embêtant dans la période dans laquelle on vit.
Host
Alors le cinéma, quel cap pour demain? Bienvenue dans ce nouvel épisode des Clés Médias. Bonjour Jean-Yves Roubain.
Jean-Yves Roubain
Bonjour.
Host
Vous êtes le président de l'union des producteurs francophones de films et le fondateur de Fracas Productions. On va commencer bien sûr avec cette affaire Canal+. Canal+, c'est un gros gros acteur économique privé pour le cinéma français.
Jean-Yves Roubain
C'est un des gros acteurs en tout cas. Il faut savoir que quand on finance des films, on les prévend. Donc on prévend les droits de diffusion. En France, c'est Amazon, Netflix, Disney. On fait la même chose ici en Belgique, BTV, Proxibus, RTBF ou RTL. Donc c'est un des gros acteurs qui investit 170 millions dans le cinéma français et même européen par an.
Host
Oui c'est ça, européen, c'est bien de le préciser, on profite en fait un peu tous sur le continent européen de la force de frappe de Canal+.
Jean-Yves Roubain
Oui absolument, en tant que producteur belge de films belges, on n'arrive jamais à monter complètement un financement en Belgique, le territoire entre guillemets trop petit, donc on se tourne forcément vers des pays coproducteurs et la France est un de nos alliés simplement par la langue.
Host
Vous avez déjà collaboré à titre personnel avec Canal+.
Jean-Yves Roubain
Ah oui, sur beaucoup de nos films, effectivement, oui.
Host
Et comment ça se passe?
Jean-Yves Roubain
En fait, on passe en général par un producteur indépendant français qui va faire son marché, entre guillemets, faire le tour des diffuseurs pour pouvoir, comme je le disais, vendre les droits de diffusion. Donc là, en l'occurrence, on sent un peu le type de film qui peut intéresser Canal+, ou qui peut intéresser Disney, par exemple.
Host
Et vous sentez une ouverture du côté de Canal+, ce que dénoncent ici les signataires. Alors c'est plutôt des craintes, ils ne disent pas que c'est aujourd'hui qu'il y a une forme de censure ou autre, mais est-ce que ça c'est quelque chose que vous, vous avez pu peut-être ressentir une fois ou l'autre?
Jean-Yves Roubain
Alors je pense que ce genre de lettre comme ça, co-signée par 600 personnes, est toujours très dangereuse parce qu'elle peut être mal interprétée. Et d'un autre côté, je pense que Canal+, a réagi d'une manière très émotionnelle, et je peux comprendre la manière dont ils ont réagi. Je pense que Canal+, a toujours suivi les films indépendants depuis des années, bien avant que Bolloré ne soit l'actionnaire de Canal+. Et les discussions que l'on a avec l'équipe de Canal+, sont toujours ouvertes, et je n'ai jamais senti de censure quand on présente un film.
Host
Et donc vous dites que vous comprenez aussi la réaction de Maxime Salada, le patron de Canal+.
Jean-Yves Roubain
Mais je pense que la cible était Vincent Bolloré, et je pense que c'est tout à fait légitime de se poser la question de quelqu'un qui a un monopole comme ça sur le financement et la diffusion des films. C'est tout à fait légitime d'avoir peur. Ici, je pense que les signataires étaient vraiment visés Bolloré et pas Canal+, Cinéma. Et je pense que la confusion va être là. Et c'est dommage de passer par ce genre de lettres, comme je le disais, parce qu'on doit absolument privilégier le dialogue. Et Canal+, Cinéma a toujours privilégié le dialogue avec nous.
Host
Est-ce que cette affaire, parce qu'il a quand même été question d'une forme de liste noire, est-ce qu'elle pourrait pousser certains réalisateurs ou producteurs à s'auto-censurer à l'avenir? Du genre on ne va pas critiquer ou proposer tel type de film parce qu'on a peur de ne plus avoir un financement, c'est plausible ça?
Jean-Yves Roubain
Je pense que le soufflet va un peu descendre dans les prochains jours. Je sais qu'il y a une réunion qui est prévue la semaine prochaine avec l'Association des producteurs français et Canal+, je pense que ça va s'apaiser. Le dernier film, on est en fin de production d'un film qui s'appelle Le Fossoir et qui parle de la liberté de la presse et Canal+, a co-financé ce film-là.
Host
J'ai l'impression que c'est assez particulier le monde du cinéma par rapport à d'autres secteurs culturels parce qu'il y a vraiment une forte tension entre d'un côté la création et puis de l'autre des enjeux économiques énormes parce qu'en fait ça coûte cher de faire un film bien plus que faire un morceau de musique ou même écrire un livre.
Jean-Yves Roubain
Oui tout à fait, un film ça va entre 3 millions et 15 millions pour un film indépendant. On a fait une étude récemment avec l'union des producteurs, on est quasiment à 55% du coût du film qui va dans la main d'oeuvre, donc c'est un véritable levier de création d'emploi.
Host
On parle beaucoup de la concentration économique du secteur médiatique et culturel, des grands groupes qui en rachètent d'autres, c'est quelque chose qu'on voit à l'oeuvre aussi aux Etats-Unis avec par exemple le rachat de la Warner par Paramount. Est-ce que ce sont des mouvements à l'oeuvre qu'on ressent aussi chez nous?
Jean-Yves Roubain
Je pense que les Etats-Unis sont un territoire un peu plus gros que la Belgique, francophone en l'occurrence.
Host
Après, quand je dis chez nous, on peut voir ça aussi en Europe.
Jean-Yves Roubain
C'est effectivement des mouvements qui sont un peu inquiétants. C'est jamais bien de tout centraliser dans les mains de quelqu'un et c'est pour ça, je pense, que la Tribune est sortie la semaine dernière. Donc, il faut rester extrêmement vigilant. Ici, en Europe, je pense qu'on a toujours cette exception culturelle qui est fort influençable, en tout cas du côté français. Mais voilà, il faut vraiment rester vigilant par rapport à ces acteurs américains qui prennent de plus en plus de place. Je parlais d'Amazon, de Disney, de Netflix. Il faut rester absolument indépendant pour la création et créer du contenu culturel.
Host
Alors on a beaucoup parlé ici des financements privés. Il y a aussi des financements publics qui entrent en compte dans la production cinématographique. Quelle est leur place aujourd'hui ici en Belgique, en France? Est-ce que c'est une proportion importante dans la production cinéma?
Jean-Yves Roubain
Alors on est plafonné à 50% de financement public quand on fait un film. Quand je regarde la Belgique par exemple, on arrive à mon avis à plus ou moins 20-30% de financement public pour un film entre guillemets classique. Le reste vient du tax shelter comme vous le savez, qui représente...
Host
On peut peut-être rappeler rapidement en quoi consiste le mécanisme Oui, donc c'est une
Jean-Yves Roubain
mesure fiscale qui permet aux sociétés en bénéfice de pouvoir investir dans une oeuvre, cinéma,? série ou théâtre en l'occurrence maintenant, il y a du gaming aussi. Donc en gros c'est de l'argent qu'on reçoit pour financer plus ou moins 42% de nos dépenses en Belgique. Donc c'est un vrai levier aussi économique.
Host
Alors quelques chiffres justement, on va les explorer puisque Sarah Poussey s'est penchée sur les derniers chiffres du Centre du cinéma et de l'audiovisuel.
Sarah Poussey
Le Centre du cinéma et de l'audiovisuel a pour mission d'encourager la création audiovisuelle en fédération à l'Uni Bruxelles. Il soutient donc différents projets via des aides financières, gère plusieurs fonds dédiés par exemple à des projets de séries et travaille aussi à la diffusion et à la promotion des œuvres. Dans son rapport portant sur l'année 2025, on apprend que l'enveloppe globale qui a été allouée au secteur du cinéma l'année dernière atteint un record avec 46 850 000 euros. Par contre, le montant des aides à la création a lui bien diminué. C'est notamment une conséquence de la dotation du centre du cinéma qui n'est plus indexée. Or, à l'inverse, le nombre de projets déposés, lui, ne cesse d'augmenter. La concurrence entre les films est donc très grande puisque la commission du cinéma ne sélectionne qu'un peu plus de 20% des projets envoyés et tous ces films qui sont soutenus par le centre du cinéma sont globalement appréciés par la critique. Plus de 2000 films ont été sélectionnés en festival et 347 sont repartis avec des prix l'année dernière, ce qui pour Thierry van der Zandt, le directeur du centre du cinéma et de l'audiovisuel, est un assez bon baromètre du succès du cinéma belge.
Jean-Yves Roubain
Ça c'est un premier baromètre qui est très important pour nous parce qu'on fait un cinéma qui s'adresse peut-être plus au festival puisque c'est un cinéma d'auteur et donc c'est un peu notre bulletin aussi de voir les films belges qui sont sélectionnés à Cannes. Là aussi on est en concurrence avec le cinéma mondial donc arriver à y exister c'est déjà la preuve qu'il y a des bons choix qui sont faits et des choix qui sont des choix vraiment artistiques, vraiment des choix culturels.
Sarah Poussey
Le problème, c'est que tous ces films, salués par la critique, ont du mal à rencontrer leur public. Ils n'ont attiré que 200 000 spectateurs dans les salles belges l'année dernière, ce qui représente une baisse de 30% par rapport à 2024. Précisons quand même que cette année 2024 a été une année un peu record, notamment avec le succès du film T'inquiète, donc c'est normal que les chiffres de l'année suivante soient un peu moins glorieux. Ce qui attire les Belges dans les salles obscures, ce sont les films d'animation et les blockbusters américains. Par exemple, pour cette première partie d'année 2026, les films en tête du box-office sont Super Mario Galaxy, Avatar ou The Utopia 2. Et puis, il y a aussi la recette toujours payante des films d'horreur avec le dernier volet de la saga Conjuring qui se place également assez haut. Enfin, un film français a quand même eu son succès en Belgique. L'année dernière, la nouvelle aventure d'Etuche a attiré plus de 185 000 spectateurs en salle.
Host
Voilà pour tous ces chiffres et ce petit regard aussi sur les films qui font le top du box-office. Jean-Yves Roubain, on rappelle que vous êtes à la tête de l'union des producteurs de films francophones. Cette question de la fréquentation des salles, on ne peut pas le nier, ça pèse quand même sur la diffusion. La chronologie des médias, c'est-à-dire l'ordre dans lequel une oeuvre est diffusée via différents canaux, elle est en pleine mutation aujourd'hui. Avant c'était d'office d'abord dans les salles, ce n'est plus forcément le cas aujourd'hui.
Jean-Yves Roubain
Oui, mais je pense qu'on a effectivement depuis quelques années, depuis l'arrivée des plateformes, clairement, tout est en train de changer. Avant, on avait le chemin classique d'un film qui était la salle, la diffusion Proximus ou BTV et puis la diffusion RTBF bien après. Maintenant, on peut tout à fait produire des films qui ne seront diffusés que sur une plateforme, peut-être une sortie salle à vendre et puis sur une plateforme. Donc, tout est en train de changer, clairement.
Host
Est-ce qu'on doit se dire que les salles de cinéma, c'est pour certains types de films, on a entendu, animations, films d'horreur, blockbusters, et que globalement il faut penser cette diffusion différemment?
Jean-Yves Roubain
Je pense que oui, un film n'est jamais l'autre et je ne peux pas dire que certains films ont droit à une sortie cinéma ou pas. Je pense qu'il y a des films qui n'ont peut-être pas une place dans les salles de cinéma et qui peuvent justement se déplacer directement vers le streaming Netflix par exemple. Donc on a une entreprise, une industrie de prototype, donc tous les films sont très différents. Et comme je le dis, il y en a certains qui peuvent aller vers le cinéma d'autre part.
Host
Et qui décide là? Dans vous en tant que producteur ou est-ce que vous intervenez dans cette chaîne de décision?
Jean-Yves Roubain
Disons que nous producteurs, on commence directement avec un scénario en main. Donc on a le papier, on réfléchit un peu comment on peut déjà... La stratégie de sortie du film, enfin d'abord la stratégie de financement qui va forcément inciter à une sortie sale ou pas. Donc c'est clairement une discussion qu'on a très en amont de la production en elle-même. Maintenant on peut se rendre compte qu'un film n'atteint pas peut-être certains objectifs qu'on s'était donnés et peut-être on va le mettre plutôt sur une voie, comment dire, festival uniquement et moins dans une sortie sale qui coûte très cher au final.
Host
Vous les voyez comment, ces plateformes et ce changement dans la diffusion? Est-ce que c'est plutôt une tuile ou une opportunité? Parce que peut-être que ça permet aussi de toucher un plus grand public.
Jean-Yves Roubain
Oui absolument, c'est ce que je dis. Je pense que certains films peuvent aller directement vers les plateformes. C'est pas du tout injurieux d'être diffusé sur Amazon, sur Netflix ou sur Disney. Et je pense que la demande est d'autant plus grande maintenant qu'il y a 15 ans. Donc pour nous c'est une vraie opportunité.
Host
Ces plateformes aujourd'hui, elles sont des actrices crédibles du secteur. Tout le monde se rencontre, on est d'accord pour faire des beaux produits, etc.
Jean-Yves Roubain
Absolument, oui, tout à fait. Au niveau de toutes les plateformes, on a des interlocuteurs vraiment de qualité qui cherchent forcément à faire plaisir à leurs clients aussi. Donc on a des vraies discussions sur la création et sur les œuvres qu'on va leur fournir, entre guillemets.
Host
Netflix par exemple, prenons cet exemple-là. En Belgique, comment ça se passe les négociations avec un acteur comme celui-là?
Jean-Yves Roubain
Alors Netflix est basé à Bruxelles, mais plutôt pour des négociations au niveau de l'Europe, mais sinon leur siège central européen est basé à Amsterdam. Donc on a une personne référente là-bas avec qui on discute et qui peut intervenir dès là, même une idée. Donc on peut avoir une idée, un scénariste vient me trouver avec une idée de... de projet ou une feuille simplement, une enquête, que j'envoie et on peut commencer à discuter. On peut dire que ce n'est pas du tout ce que l'on recherche, ce n'est pas du tout le type de film que l'on recherche. Ou dire, ah oui, ça m'intéresse, avancez peut-être sur l'écriture, puis on en parle plus tard. Donc on a vraiment un dialogue constant avec Netflix ou les autres.
Host
Et Netflix qui a quand même aussi une philosophie d'investir au niveau local, on les voit développer des séries typiquement espagnoles ou typiquement belges, etc. De ce côté-là, comment ça se passe concrètement? Est-ce que la manne d'argent est importante et devenue aujourd'hui indispensable pour les créatifs?
Jean-Yves Roubain
Alors, ça a été négocié, comme vous le savez, on va peut-être pas rentrer dans les détails, c'est assez complexe, mais oui, que ce soit une série ou un film, on va toujours vers Amsterdam. Et pour certains cas, parce que leur manne d'argent reste encore un tout petit peu à définir, mais dans certains cas, ça m'est arrivé de dire plutôt passer par la France. Donc Netflix dit toujours, on veut du local pour aller vers le global. Malheureusement, en Belgique francophone, je pense qu'on n'a jamais eu le cas d'un film ou d'une série 100% belge développée par Netflix. C'est plus le cas dans le nord du pays. Mais je pense que le territoire de la Fédération Maligne Bruxelles est quand même très petit pour Netflix et qu'ils regardent du coup beaucoup plus vers la France.
Host
On va faire, si vous le voulez bien, un petit retour en arrière en septembre 2023. Écoutez.
Jean-Yves Roubain
On sait que ça va arriver.
Sarah Poussey
C'est nous qui avons imaginé Terminator.
Host
Alors on sait que ça va arriver tôt ou tard.
Jean-Yves Roubain
C'est l'un des sujets au cœur des
Host
négociations, et ça me fait vraiment peur,
Jean-Yves Roubain
car s'ils commencent à avoir des ordinateurs
Host
qui écrivent une première version d'un script
Jean-Yves Roubain
plutôt qu'un humain, ça supprime des emplois.
Sarah Poussey
Je crains qu'il ne délègue de plus en plus de choses à l'intelligence artificielle dans le futur. Cela donnera des films standardisés que personne ne veut vraiment voir. Ce sera l'équivalent du fast-food à la télé.
Host
Voilà, témoignage de scénariste à Hollywood lors de la grève de 148 jours qui a secoué le secteur, la plus longue jamais enregistrée dans le secteur, pour évoquer un troisième sujet qui bouscule beaucoup le secteur du cinéma, à savoir l'intelligence artificielle. Jean-Yves Roubin, est-ce que quasiment trois ans après cette grève, les craintes elles se confirment, en tout cas au niveau des scénaristes, des créatifs?
Jean-Yves Roubain
Alors, ce n'est pas un scoop, mais l'intelligence artificielle, on va devoir faire avec. Voilà.
Host
C'est ce que disait de Mimour, d'ailleurs, lors du festival de Cannes cette année.
Jean-Yves Roubain
Tout à fait. Je ne l'ai pas entendu, mais...
Host
Je l'ai vu tout à l'heure, j'en ai regardé une vidéo.
Jean-Yves Roubain
Non, mais on l'utilise. En production, on l'utilise. En fait, on met dans des tâches qui sont purement administratives. On est fort contrôlés au niveau de la production. Il y a des financements publics, il y a le taxe alter. On est fort contrôlés, donc on a mis en place Mes collaborateurs ont mis en place un système avec l'intelligence artificielle pour classer factures, documents, contrats, etc. Après, au niveau de la création, j'ai reçu des propositions de scénarios où l'on sentait vraiment qu'il y avait de l'intelligence artificielle. Je pense que l'intelligence artificielle doit absolument rester un outil et pas être de la création.
Host
Et là vous dites quoi quand vous recevez un scénario dans lequel vous sentez bien qu'il y a de l'IA? Vous contactez la personne qui l'a rédigé en disant écoute, là j'ai compris ce que tu faisais, je te conseille de faire un retour en arrière?
Jean-Yves Roubain
Non, parce que les scénaristes avec qui je travaille habituellement ne l'utilisent pas. Donc ce serait quelqu'un de nouveau qui va me trouver et je ne réponds pas, simplement. Après, à nouveau, je pense que ça peut aider les scénaristes. Quelque part, moi je n'ai pas envie de le savoir, j'ai lu un texte. Mais il faut savoir qu'on est en contact permanent entre producteurs et scénaristes, en association je peux dire. Et on a signé une charte commune, il y a de cela un an et demi, deux ans, et on continue à parler. Donc c'est vraiment un sujet qui tracasse et qu'on doit absolument cadrer, ça c'est évident. Ils y sont arrivés à Hollywood, mais ce sera toujours là demain, ce sera toujours là dans dix ans. Il faut juste être hyper vigilant par rapport à la manière dont on va l'utiliser.
Host
Et qu'est-ce qu'il y a dans cette charte justement? Quels sont les balises que vous avez mises en place?
Jean-Yves Roubain
C'est très très large. C'était juste pour quelque part se taper dans la main en disant on travaille ensemble et on va continuer à y réfléchir. C'est juste un point de départ en fait. Elle est disponible sur le site du Centre du cinéma et on peut la lire. C'est assez large. Mais il faut être, comme je le dis, vraiment très très vigilant. on va devoir faire avec, ça doit être un outil, on l'utilise aussi dans les effets spéciaux, il faut pas se leurrer.
Host
Et là ça peut donner des choses tout à fait intéressantes.
Jean-Yves Roubain
Oui, on n'est pas encore très très loin je trouve, mais ça permet aussi de réduire le coût.
Host
C'est ça. Au niveau de la production, vous parliez de tâches administratives, ce qui est intéressant c'est aussi de pouvoir faire des devis avec de l'IA, expliquez-nous un peu comment ça fonctionne.
Jean-Yves Roubain
Oui, alors ça, c'est encore très, très récent. On va s'y pencher. Clairement, ça nous permet de réfléchir à des solutions. En fait, l'IA peut amener en tout cas des questions au départ et puis des solutions peut-être par la suite. Moi, j'ai déjà, par exemple, utilisé l'IA en mettant un scénario et en réfléchissant pour une approche plus écologique. Et là, elle peut donner cette séquence là, on pourrait récupérer des décors et les amener dans cette séquence là. Donc, ça peut donner en tout cas des idées et ça permet de réfléchir.
Host
Est-ce que vous, à titre personnel, vous vous dites, pour que ça reste un outil, un support et pas un risque de standardisation dans les films, vous êtes plutôt enthousiaste, méfiant? Quelle est votre posture?
Jean-Yves Roubain
Je suis enthousiaste et méfiant.
Host
Les deux.
Jean-Yves Roubain
Comme je dis, c'est un outil. Il ne faut juste pas se faire manger par l'IA et je pense que On fait des films quand même, on ressent vraiment dans le texte qu'il y a quelqu'un derrière. Il y a une âme dans les films. Je pense que l'IA, alors je parle en 2026, je ne sais pas si ce sera en 2040, mais l'IA n'est absolument pas capable de mettre une émotion comme un humain peut le faire. Ça m'arrive d'avoir vraiment des larmes aux yeux quand je lis un texte et je ne pense pas que l'IA serait capable de me donner ces émotions-là en 2026 à nouveau. Donc il faut juste être vigilant, oui.
Host
Oui, on entend aussi parfois dans les critiques qu'il pourrait y avoir une forme de culture à deux vitesses, des productions produites par l'IA parce que ça va vite, parce que c'est pas cher, ce serait ultra standardisé et quelque part, ce seraient des personnes avec peu de moyens qui les consommeraient. Et puis de l'autre, la culture humaine, certifiée, labellisée comme telle, qui serait alors accessible à une forme d'élite. Est-ce que ça, c'est une crainte que vous avez, vous?
Jean-Yves Roubain
Oui, à nouveau, je pense qu'on est vraiment aux prémices de l'IA. Il y a 5-6 ans, on n'en parlait pas vraiment de l'IA. Ça a explosé ces dernières années et je pense que ça va ne faire qu'exploser dans les années prochaines. Donc, au niveau culturel, je ne pense pas que l'IA est capable d'augmenter notre culture et de créer vraiment des artistes comme nous. Je crois vraiment en l'humain et je pense qu'il n'y aura jamais une machine qui pourra dépasser les émotions que quelqu'un peut mettre dans un texte ou une peinture, par exemple.
Host
Vous avez parlé de cette charte que vous avez mise sur pied à votre niveau avec les scénaristes avec lesquels vous travaillez. Est-ce que vous savez s'il existe aussi des chartes de ce type à des niveaux plus larges, peut-être au niveau européen ou en France? Est-ce que c'est un mouvement qui est en cours pour réfléchir tous ensemble justement à la manière d'intégrer cet outil dans la pratique du cinéma?
Jean-Yves Roubain
C'est en tout cas, alors je ne connais pas dans tous les pays si il y a une charte qui a été signée, je pense en France qu'il y en a une, mais en tout cas on voit clairement que c'est un sujet et un problème qui est sur la table. J'ai confiance aux discussions qui ont lieu autour de ce problème, clairement oui.
Host
Les mutations qui touchent le cinéma sont les mêmes que celles qui touchent l'industrie médiatique dans son ensemble. La révolution numérique, et dans ce cas-ci des plateformes de streaming, la concentration économique des groupes financiers, et enfin l'intelligence artificielle qui vient bouleverser les métiers créatifs. Et comme les autres secteurs, le cinéma aussi entre intégration et vigilance. Intégration, en réalisant de beaux projets de films ou de séries avec des équipes passionnées au sein des plateformes elles-mêmes, en cherchant à comprendre aussi comment faire un usage raisonné et stimulant de l'IA. Et de l'autre côté, vigilance, en surveillant les rapprochements financiers, les équilibres dont la diversité des films produit, les dérives avec l'IA. Merci à notre invité Jean-Yves Roubain, président de l'Union des producteurs francophones de films et fondateur de Fracas Productions. A la réalisation de cette émission, il y avait Jonathan Rémy. A la préparation, Sarah Poussey et Marie Van Kutsem. Et à l'écoute, il y avait vous. Merci d'être là si nombreux, ça compte beaucoup. Et à très bientôt pour de nouvelles clés médias.
RTBF | Épisode du 21 mai 2026
Invité principal : Jean-Yves Roubain (président de l’Union des producteurs francophones de films, fondateur de Fracas Productions)
Intervenants : Sarah Poussey (journaliste)
Host : Arnaud Ruyssen
Dans un contexte de Festival de Cannes sous tension, cette édition éclaire les grands défis qui se posent au cinéma contemporain : concentration économique du secteur (autour de Canal+ et Vincent Bolloré), mutation des modes de diffusion avec l’essor des plateformes de streaming, et bouleversement potentiel lié à l’intelligence artificielle. Arnaud Ruyssen s’entretient avec Jean-Yves Roubain pour faire le point sur l’impact de ces mutations en France, en Belgique et à l’échelle européenne, mêlant analyses économiques, interrogations créatives et perspectives concrètes pour l’avenir du 7e art.
| Thème / Sujet | Timecode | |------------------------------|------------| | Polémique Bolloré/Canal+ | 01:24–09:06| | Financement et économie | 09:06–11:40| | Aides publiques et tax shelter| 11:40–14:51| | Fréquentation des salles | 14:51–15:39| | Mutation des diffusions | 15:18–17:36| | Plateformes de streaming | 17:36–19:10| | Grève des scénaristes et IA | 19:10–24:58| | Chartes & débats européens | 24:37–24:58| | Conclusion générale | 25:17–fin |
Le dialogue reste posé, informé, parfois inquiet mais aussi lucide sur la nécessité d’adapter constamment les pratiques. L’attachement à la diversité créative, à “l’âme humaine” du cinéma, et à la nécessité de ne pas céder à la marchandisation ou à la standardisation sont des fils rouges.
Cet épisode de Les Clés propose une plongée claire et équilibrée dans le climat de doutes et d'opportunités qui traverse aujourd'hui le cinéma francophone et européen. Il éclaire trois grandes mutations : l’influence croissante de quelques grands groupes et l’impact de la concentration capitalistique ; les changements radicaux amenés par la logique des plateformes ; le défi encore largement à venir de l’intelligence artificielle, abordée à la fois comme menace de standardisation et comme aide potentielle à la création. Un indispensable pour comprendre à la fois la fragilité, la vitalité et la complexité du monde du 7e art actuel.