
L’Union européenne semble souvent lointaine et compliquée pour le citoyen, et cela alimente parfois un sentiment de méfiance. Dans un tel contexte, le journalisme européen tente de faire comprendre le fonctionnement des institutions mais aussi de décrypter les déci...
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Guillaume De Smet
Le cyberharcèlement, c'est vraiment nul.
Olivier Henryon
J'ai arrêté de boire, j'ai arrêté de fumer.
Marie-Flore Pirmet
Vous êtes méchant.
Guillaume De Smet
Madame, Monsieur, bonsoir, voici les titres.
Olivier Henryon
Est-ce qu'on n'a pas le droit d'avoir un journal qui soit engagé au centre droit?
Guillaume De Smet
Bonjour et bienvenue dans vos clés médias comme chaque vendredi. Aujourd'hui, on s'attaque à un gros morceau, l'actualité européenne et sa couverture journalistique. Parce qu'il faut dire que la grosse machine européenne, elle l'impressionne. Avec ses ramifications complexes, avec toutes ses langues, ses textes techniques qui doivent être ratifiés dans chaque pays, avec ses tensions et ses désaccords, sa lenteur institutionnelle parfois, ses lobbies. Mais c'est aussi un appareil fascinant, unique au monde, ambitieux et porteur de valeur. Comment ça fonctionne l'actualité européenne? De quoi parle-t-on précisément d'ailleurs? Qu'est-ce qu'on choisit de traiter? Comment rendre cette information accessible et attractive? Cette émission est une plongée dans les coulisses de la Commission et du Parlement mais ça va bien plus loin que cela. Bienvenue à vous.
Marie-Flore Pirmet
Dans une ère où il y a beaucoup d'insécurité dans le monde actuellement, je pense que la souveraineté alimentaire est quelque
Guillaume De Smet
chose de très important et je pense
Marie-Flore Pirmet
que l'Europe devrait nous soutenir beaucoup plus que ce qu'ils font actuellement. Mais il n'y a plus d'avenir dans l'agriculture parce qu'en fait ils sont derrière un bureau avec un costume cravate mais ils ne savent pas ce qui se passe derrière, dans un champ ou dans une ferme, ils ne savent pas.
Olivier Henryon
Il y a des produits phytosanitaires par exemple qui sont interdits chez nous, qui sont encore employés là-bas.
Guillaume De Smet
Nous sommes le 18 décembre 2025. Ils viennent de toute l'Europe. Les tracteurs bloquent Bruxelles, le siège des institutions européennes. Leurs inquiétudes portent sur l'avenir de l'agriculture, le budget de la PAC, la politique agricole commune, mais pas que. En ligne de mire également, l'accord Union Européenne-Mercosur, qui va notamment impacter le secteur de l'élevage.
Olivier Henryon
il va y avoir de la viande qui va venir de là-bas. Si cette viande-là inonde le marché, comme c'est la loi de l'offre et de la demande qui fait le prix, si l'offre devient trop grande, ça pourrait faire baisser les prix. Les gens se sont rendus compte ici que finalement cette viande, qu'elle est arrivée, c'est de la merde, c'est nourri avec des OGM, il y a des hormones, ils n'ont pas envie de ça.
Guillaume De Smet
Ces manifestations, on les observe aussi dans d'autres pays où les agriculteurs sont inquiets, en France par exemple.
Olivier Henryon
S'il y a des revirements et qu'on est déçu, on ne viendra plus pour discuter. On arrêtera de discuter et l'ébène se lève au rhum. Ça, je vous le garantis. On a une exigence de qualité en France, en Europe, qui est élevée. Et visiblement, au niveau du Mercosur, le compte n'y est pas.
Guillaume De Smet
Ou ici, en Espagne, où ce journaliste est parmi les tracteurs, à Madrid.
Olivier Henryon
Des agriculteurs et des ganaderos qui sont
Marie-Flore Pirmet
venus de différents endroits de l'Espagne pour,
Olivier Henryon
dans cette journée, protester pour la signature
Marie-Flore Pirmet
de l'accord avec le Mercosur, qui a eu lieu au mois de janvier.
Guillaume De Smet
Cet accord UE-Mercosur est un cas d'école de l'actualité européenne. On a, petit 1, un accord supranational en discussion qu'il faut pouvoir expliquer au grand public. Petit 2, un sujet qu'il faut décliner en fonction du pays que l'on informe, car il a des implications différentes selon les pays. On a vu les agriculteurs de plusieurs pays se mobiliser contre le Mercosur, mais certains secteurs y sont nettement plus favorables, comme l'industrie automobile, fer de lance de l'économie allemande, ou le secteur pharmaceutique, plutôt bien représenté en Belgique par exemple. Enfin, petit 3, toujours pour bien cadrer notre beau sujet typiquement européen, il faut expliquer la réglementation d'un côté et la vraie vie des gens de l'autre. Parce que c'est ça aussi l'Union Européenne. Des décisions à haut niveau qui vont avoir un impact au choix sur nos assiettes, nos rayons de supermarché, notre environnement, nos données en ligne, nos portefeuilles. Pour traiter des dossiers comme celui-là, il y a les journalistes européens. Ils sont un peu plus de 900 journalistes accrédités auprès des institutions européennes, rien qu'à Bruxelles. Et on atteint 1200 personnes en intégrant tous les métiers de soutien technique. Bruxelles est aussi la capitale des lobbies, 10 000 groupes de pression enregistrés, des ONG aux industriels, des think tanks aux jeux de pouvoir. Tout cela intrigue et s'intègre dans le grand jeu de l'Union européenne. On estime que Bruxelles se situe juste derrière Washington DC en matière de présence journalistique et de lobbies. Un centre névralgique mondial qu'il faut pouvoir arpenter et décoder. On en parle avec nos invités. Et pour nous parler des coulisses, aujourd'hui deux journalistes de profils différents dans cette émission. Bonjour Marie-Flore Pirmet, vous êtes journaliste pour The European Correspondents, c'est un média gratuit. Article long format, disponible dans 7 langues. On va décrire un peu ce que vous faites dans un instant. Et Olivier Henryon est aussi avec nous, bonjour.
Olivier Henryon
Bonjour Marie, bonjour à tous.
Guillaume De Smet
Vous êtes journaliste ici à l'RTBF pour La Cellule Européenne. On vous entend notamment le vendredi dans Matin Premier avec votre chronique. Alors que l'on comprenne bien ce que fait chacun, Marie-Flore Pirmet, The European Correspondent, c'est un média qui propose quoi exactement?
Marie-Flore Pirmet
C'est un média qui propose une newsletter quotidienne, du lundi au vendredi, une newsletter qui est gratuite. et dont l'objectif est de raconter l'Europe de manière transnationale. Donc ici, on ne vient pas spécialement s'attacher à l'actualité chaude qui touche aux politiques européennes, aux décisions qui sont prises au niveau européen. On va plutôt venir regarder comment un pays va réagir suite à une décision européenne et puis venir le comparer à d'autres pays, voir si plusieurs pays du continent réagissent de la même manière et puis vraiment parler de l'effet des politiques sur les citoyens et les citoyennes.
Guillaume De Smet
On est sur une ligne éditoriale, on comprend bien qu'elle est plutôt dans le temps long. 70 000 abonnés à cette newsletter, 80 000 maintenant, ça monte, à votre newsletter quotidienne. Au niveau du financement, comment ça se passe?
Marie-Flore Pirmet
Le financement, à la base, c'était un média qui était volontaire, donc les journalistes n'étaient pas rémunérés. Ça fait peu de temps que Le Correspondent arrive à rémunérer ces journalistes. Depuis juillet, en fait, ils ont bénéficié d'un financement de la commission qui permet aussi de venir financer le travail non seulement des journalistes, mais aussi des personnes qui gèrent le média. Ensuite, comme c'est un modèle sans paywall, un peu inspiré du Guardian, les revenus sont à 50%.
Guillaume De Smet
On peut choisir de mettre ce qu'on veut, contribuer à ses moyens.
Marie-Flore Pirmet
En fait, les revenus sont basés à 50% sur des donations volontaires de la part des lecteurs et électrices. Et les 50% restants, c'est des publicités aussi qui s'insèrent dans les newsletters et sur le site web.
Guillaume De Smet
Olivier Henry, on vous entend donc régulièrement sur nos antennes, vous vous couvrez plutôt l'actualité chaude de l'Union Européenne. Vous êtes le journaliste européen tel qu'on l'imagine qui va assister aux conférences de presse officielles, qui se balade dans les couloirs du Parlement, de la Commission?
Olivier Henryon
Pas aussi souvent que je le souhaiterais mais effectivement c'est un peu ça le boulot, c'est-à-dire suivre l'actualité de l'Union européenne au quotidien. On participe au Conseil, on suit les réunions du Conseil européen, vous savez ce qu'on appelle les sommets qui se déroulent tous les deux trois mois ici à Bruxelles. On suit aussi les rendez-vous quotidiens de la Commission européenne. On les suit en ligne, on peut poser nos questions en ligne aussi, ou on peut aussi aller à la Commission européenne pour écouter la parole divine des porte-parole de la Commission qui nous explique...
Guillaume De Smet
En vrai!
Olivier Henryon
Exactement, aller voir en vrai pour les écouter nous expliquer ce qui est à l'ordre du jour. les écouter tenter de ne pas nous expliquer exactement ce qu'on veut entendre parce que c'est aussi pas mal de la langue de bois. C'est aussi aller au Parlement européen. Le Parlement européen c'est une source extraordinaire d'informations au niveau européen parce que les députés ont envie de parler.
Guillaume De Smet
On les croise dans les couloirs, c'est plutôt des discussions.
Olivier Henryon
Il y a aussi une grande lecture de la presse, de la presse internationale. C'est aussi une grande source d'informations parce qu'ici on n'a pas énormément de moyens pour suivre l'actualité européenne qui couvre quand même un spectre énorme. De l'environnement à l'agriculture, en passant par la politique de défense, la consommation. Et donc on suit aussi ce que d'autres collègues font, des rédactions qui sont peut-être plus nombreuses, plus structurées et qui ramènent de l'information et qui attirent notre attention sur tel ou tel sujet qui va passer à l'ordre du jour de la commission.
Guillaume De Smet
On parlait de financement il y a un instant avec Marie-Flor, au niveau de la RTBF il y a ce système Euranet Plus, donc on reçoit des subventions de l'Union Européenne et en échange on doit produire des contenus européens, c'est comme ça que ça fonctionne?
Olivier Henryon
C'est ça, c'est un projet qui est monté en commun avec plusieurs radios européennes et l'idée c'est de mettre en commun nos productions, de discuter entre nous aussi et d'avoir un débouché antenne d'un certain nombre de minutes qui parle d'Europe et contre lequel on reçoit un certain montant d'argent. Ne me demandez pas lequel, je n'en sais rien. C'est un projet qui est soumis à la Commission européenne en disant qu'on vous propose pour ces deux prochaines années de mettre l'accent sur telle ou telle chose. Par exemple, cette année, on met particulièrement l'accent sur le débunkage d'informations, sur le fact-checking. Mais ça a pu être sur les jeunes il y a quelques années.
Guillaume De Smet
En tout cas, ce qui est marquant ici, c'est que de chaque côté, on voit qu'il y a un financement de la part de l'Union européenne pour couvrir ces sujets européens. Marie-Flore Pirmet, vous avez la garantie d'avoir une liberté éditoriale totale malgré la présence de ces financements derrière.
Marie-Flore Pirmet
Je dirais que c'est un peu comme ce qu'Olivier mentionnait il y a quelques instants. Nous cette enveloppe elle s'étale aussi sur deux ans. Il n'y a pas spécialement de portée thématique contenu qu'on doit proposer mais c'est
Guillaume De Smet
clair que... Vous ne vous engagez pas à faire ceci ou cela en échange de la subvention?
Marie-Flore Pirmet
Moi je reste journaliste aussi à côté de ma posture d'éditrice pour Le Média et on ne m'a jamais demandé. De toute manière ça serait très mal vu. journalistique qu'on vient de nous demander en fait de traiter de ceci ou de cela. Donc non, on reste des journalistes.
Olivier Henryon
Ça ne nous décrédibilise pas totalement que d'obéir à des injonctions de traiter tel ou tel sujet. On doit parler d'Europe mais on parle de ce qu'on veut, comme on le veut et parfois même de manière trop critique. Moi j'avoue que les chroniques dont vous évoquiez tout à l'heure la présence le vendredi matin sur la première, on me reproche souvent dans les couloirs de la Commission du Parlement d'être un petit peu trop critique, pas assez optimiste par rapport à l'Union Européenne. Tant mieux quelque part.
Marie-Flore Pirmet
Oui, parce que ça reste n'importe quel autre pouvoir politique. On doit pouvoir venir amener un regard critique sur les sujets dont on traite finalement.
Guillaume De Smet
Un regard critique et puis un regard aussi qui déconstruit parce qu'on dit souvent que l'actualité européenne, l'information européenne, elle est complexe. Marie-Flore Pirmet, est-ce que c'est vrai déjà? Et si oui, est-ce que c'est dû aux institutions, aux mécanismes décisionnels? Enfin, d'où ça vient cette idée-là?
Marie-Flore Pirmet
Je dirais que oui, structurellement, l'Union européenne, ce n'est pas le système le plus facile à comprendre. Moi, en tant que journaliste, c'est vrai que ça m'a longtemps éloignée de ces sujets-là, je ne vais pas mentir. Mais c'est vrai que, déjà, de par sa structure, de par les nombreuses institutions qui la composent, Puis les processus aussi qui n'aident pas non plus les citoyens et les citoyennes je pense à comprendre ce qui se joue vraiment au vu de leur longueur, des négociations, du fait que tout passe d'abord par le niveau européen pour ensuite retomber au niveau national où chacun, chacune je veux dire, doit prendre ses dispositions pour pour mettre en application les réformes et les législations européennes. Donc oui, je pense que c'est quand même un niveau institutionnel qui est complexe et qui, au niveau journalistique, peut aussi se refléter.
Guillaume De Smet
Demande petit un défi d'accessibilité.
Olivier Henryon
Effectivement, a priori, c'est complexe. Et si a priori c'est complexe, c'est peut-être aussi parce qu'on n'y est pas confronté de manière quotidienne. On nous explique peut-être pas très bien à l'école Alors qu'on s'y intéresse un petit peu, c'est pas si compliqué que ça finalement. Pour un belge en particulier, quand on est confronté à une lasagne institutionnelle extraordinairement compliquée, j'ai pas toujours bien compris moi à quoi servait la coco, la coco à mes compagnies, j'ai plus de facilité à me plonger dans les affaires européennes que là-dedans. Donc la complexité, oui, mais c'est pas un vrai problème. Puis justement, je pense que le défi c'est pour nous journalistes d'arriver à expliquer ces choses qui peuvent paraître complexes et les expliquer de la manière la plus simple possible.
Guillaume De Smet
Bon alors justement, comment on fait, Marie-Flore Pirmet, pour aller prendre un sujet européen, le rendre sympa, accessible, attractif aussi, parce que ça aussi, ça compte, cette actualité européenne qui semble parfois un peu éloignée de nous. Comment on fait?
Marie-Flore Pirmet
Nous, aux correspondantes, on a pris le pas de se dire qu'on va s'éloigner des jeux de pouvoir, du tout politique et de l'actualité chaude, pour se concentrer vraiment sur des sujets qui vont être transnationaux, donc on va prendre par exemple l'agriculture et on va analyser les effets dans chaque pays. Et puis je dirais qu'on ramène toujours ça à l'échelle du citoyen, de la citoyenne. Qu'est-ce que ça va impliquer? Le fait que la semaine dernière, je disais dans l'édition de ce matin, que le Parlement européen a voté un élément clé d'un accord commercial avec les Etats-Unis. Qu'est-ce que ça représente dans le panier de l'européen moyen? On va analyser ça, souvent aussi avec des experts, des expertes. Mais donc je dirais que le fait de ramener ça aux effets qui nous concernent tous et toutes, ça permet de se dire en fait l'Europe n'est pas si loin. Et ça c'est vraiment en tout cas le focus que nous on essaye de garder au European Correspondents.
Guillaume De Smet
aussi, j'ai l'impression, des articles, pour avoir un peu parcouru votre site, des articles qui vont assumer un point de vue depuis un état membre, mais qui va être traduit dans d'autres langues. Et là, on a presque un petit effet courrier international comme ça.
Marie-Flore Pirmet
Un petit peu, oui, c'est vrai. Je reprends un autre papier dans l'édition de ce matin. On parlait d'une recherche qui avait été menée en Ukraine sur la biodiversité dans les cimetières. Cette recherche qui expliquait qu'en gros, les cimetières sont un véritable refuge du vivant. Et bien depuis cette recherche qui est basée en Ukraine, on va un peu questionner d'autres pays, d'autres Etats membres pour voir si des recherches similaires ont pu être menées. Si pas, on peut rester concentré sur l'Ukraine. Mais s'il y a d'autres exemples, il y en avait un à Vienne notamment, on va essayer d'aller interroger plusieurs acteurs, plusieurs actrices sur le même sujet.
Guillaume De Smet
Et vous Olivier, quel est votre angle d'attaque pour rendre cette information accessible et attractive?
Olivier Henryon
Ça dépend en fait du temps qu'on nous donne. C'est-à-dire que dans les journaux, on a très peu de temps, on a 50 secondes, donc on doit aller au fait.
Guillaume De Smet
Oui, surtout quand il s'agit de parler d'un sommet qui est en cours, on va aller chercher la dernière info.
Olivier Henryon
Et on le fait le plus simplement possible en évitant tout le charabia, le jargon, enfin tout ce que vous voulez, qui est caractéristique de l'Union Européenne et qui la rend aussi assez distante. Donc ça c'est essayer de vulgariser un maximum ce genre de choses. Après quand on a un peu plus de temps, je crois qu'effectivement la recette c'est de ramener, comme l'a dit Marie-Flor, l'information à l'échelle du citoyen. Faire en sorte que le citoyen se sente concerné par cette information. Et puis quand il s'agit ensuite d'aborder des thèmes peut-être un peu plus politiques, qui peuvent paraître un peu plus rebutants. À ce moment-là, j'essaie d'y intégrer beaucoup d'images, beaucoup de métaphores. Ça permet aux gens de s'accaparer d'une idée plus facilement et de la comprendre, de mettre un peu d'humour aussi dans la mesure du possible, pour permettre aux gens de se dire que finalement ce n'est pas si compliqué.
Guillaume De Smet
On voit souvent dans les séries qui traitent des coulisses de l'Union Européenne les fameux lobbyistes, les jeux d'influence derrière les décisions officielles. Il y a même une série qui s'appelle «Jeu d'influence sur Arte». Je vous la recommande, on va écouter un petit extrait.
Olivier Henryon
Vouloir interdire les pesticides magnifiques, même Rostand ne serait jamais permis ça.
Marie-Flore Pirmet
Il y a très peu de chances que l'amendement soit voté.
Olivier Henryon
Peu de chances, c'est déjà beaucoup trop. Ce qui compte maintenant, c'est ce que vous allez faire pour empêcher qu'il le soit. Bon, après, je contacte la presse papier. On appelle qui? Alexandre Bartheau? Bartheau, c'est une bonne idée. Il sait être sobre. Et puis, il saura être persuasif aussi parce que telle que je connais Michel, il n'aura pas envie de parler.
Guillaume De Smet
Olivier Henryon, ce côté tout se joue en coulisses, double jeu, lobbyiste, tout ça, est-ce que c'est du fantasme ou est-ce que c'est vrai?
Olivier Henryon
C'est vrai qu'il y a un grand nombre de lobbyistes qui sont basés ici à Bruxelles. Je crois que Bruxelles a une double caractéristique. Elle accueille le plus grand nombre de journalistes qui couvrent les actualités européennes. Je crois qu'il y a près de 1200 journalistes qui sont basés ici à Bruxelles. C'est presque un record avec Washington. Et puis c'est aussi une ville qui accueille énormément de lobbyistes. Les lobbies, c'est quoi un lobby? Quand vous parlez d'une ONG, c'est un lobby. Quand vous parlez bien sûr des grandes entreprises qui cherchent à influencer le cours de la politique européenne, ce sont aussi des lobbies. Mais les villes et les régions font aussi leurs lobbies ici auprès des institutions européennes. Donc c'est très très large. Et oui, ils jouent un rôle. Ils jouent un rôle parce que quand on est politique, on n'a pas forcément la science infuse, on ne connaît pas l'étonnant et les aboutissants de tous les sujets. Après, c'est aux politiques de faire le tri et de ne pas se laisser influencer, de ne pas passer, comme on l'a vu trop souvent, des amendements qui sont écrits par des lobbys et les présenter en session plénière. En tout cas, nous, personnellement, en tant que journaliste, on a aussi affaire aux lobbys, on va aussi voir ces lobbys Parce que quand je reprends la question agricole que j'évoquais tout à l'heure, mais quand il s'agit de parler d'agriculture, c'est aussi une source d'information que d'aller voir par exemple la COPAC OGK qui rassemble un petit peu tous les syndicats agricoles européens et d'écouter leur point de vue, mais de savoir aussi d'où ils parlent et de savoir qu'est-ce qu'ils cherchent à nous dire et de le confronter avec le point de vue par exemple d'autres lobbies comme Greenpeace par exemple pour pouvoir équilibrer, essayer de comprendre ce qui est en jeu.
Guillaume De Smet
C'est situer le propos, varier les sources et puis recouper les informations. C'est le travail de base du journaliste. Mais donc vos sources, à vous Olivier, elles sont à la fois politiques, journalistiques, parce qu'on parlait il y a un instant des autres journalistes européens, et auprès des lobbies aussi. C'est également une source.
Olivier Henryon
Et auprès des lobbies et auprès de connaissances qu'on peut avoir dans les institutions qui nous renseignent sur Ça c'est des
Guillaume De Smet
choses qui se construisent, j'imagine, avec les années. Le carnet d'adresses, c'est vraiment central.
Olivier Henryon
Il faut du temps. Et je peux vous dire qu'au sein de la Commission européenne, on a beau avoir des amis, ce ne sont pas les plus loquaces. Ils parlent beaucoup moins facilement à des médias comme RTBF ou les principaux journaux belges, qu'à d'autres grands médias européens qui ont un accès privilégié à la Commission, au Parlement, au Conseil, où des sources bien placées communiquent des informations pour que ces informations se retrouvent le lendemain dans ces médias et que ça puisse se répandre dans l'opinion publique ou même influencer au sein même de la Commission. Il y a une sorte de jeu de donnant-donnant qui n'est pas toujours très clean non plus.
Guillaume De Smet
Et quels sont ces grands médias européens que vous évoquez? Est-ce qu'on peut avoir des noms?
Olivier Henryon
Ou bien c'est touchy? Non, non, pas du tout. Il y a des médias qui l'affirment clairement, qui disent voilà nous on est là pour faire de l'information mais aussi pour un peu canaliser, influencer cette information. Moi je pense à Politico par exemple, je pense au Final Trial Times aussi qui sont les deux grandes sources d'informations ici dans l'Union Européenne et qui sont lues à la Commission Européenne. Donc on sait que quand une information se retrouve dans ces médias, ça lui donne une sorte, c'est une chambre d'écho pour lui donner un peu plus d'importance.
Guillaume De Smet
Alors ça c'est intéressant Marie-Flore Pirmet, Politico donc c'est plusieurs dizaines de journalistes, c'est quand même un média européen assez important, transnational aussi comme The Correspondent pour lequel vous travaillez. Par contre on n'est pas du tout sur le même, ni le même public à la fin, ni la même ligne éditoriale à la base.
Marie-Flore Pirmet
Non du tout, c'est clair que je pense que c'est la première chose qu'on m'a expliqué quand je suis arrivée au European Correspondent, c'était de me dire Ici, on ne doit pas écrire comme chez Politico parce qu'en fait on a envie que les gens comprennent. Si je résume un peu la situation, c'est vrai que quand on consulte Politico, ça peut parfois nous faire comprendre qu'on n'a pas les bases nécessaires pour comprendre l'Europe. Je dirais que c'est quand même un média qui s'adresse à la fois aux décideurs, aux décideuses politiques, mais aussi à des gens qui ont des bases en matière de complexité institutionnelle. Ce n'est pas avec Politico. En tout cas, je trouve qu'on peut commencer à comprendre l'Europe.
Guillaume De Smet
C'est peut-être un média de spécialistes pour les spécialistes.
Marie-Flore Pirmet
C'est un petit peu ça, oui, si on résume très brièvement. Mais c'est vrai que, nous, notre ligne éditoriale, elle s'adresse un peu à tout un chacun qui voudrait s'intéresser à l'Europe, qui n'a pas spécialement besoin de connaissances particulières, qui n'a pas besoin d'un master en sciences politiques européennes pour comprendre, en tout cas.
Guillaume De Smet
Toujours dans le paysage médiatique européen, il y a Euronews, qui est quand même un média assez historique sur la question européenne. Sarah Poussey s'est penchée sur son cas, son histoire. On écoute.
Sarah Poussey
Euronews est créée au début des années 90 par un groupe de chaînes audiovisuelles publiques pour devenir le grand concurrent de la chaîne américaine CNN. C'est donc une chaîne télé d'info en continu, largement subventionnée par l'Union Européenne et ses Etats membres. Le siège du média est basé à Lyon, en France, et le travail de la rédaction est traduit, au départ en cinq langues, jusqu'à 13 aujourd'hui. Nous sommes la rédaction de l'Europe.
Marie-Flore Pirmet
Nous sommes Euronews.
Sarah Poussey
Le problème de ce modèle, c'est qu'informer sur l'Europe en plusieurs langues demande énormément d'argent. Or, les États nationaux préfèrent investir dans leurs propres médias publics. Et même les fonds importants de l'Union européenne ne suffisent plus à maintenir le cap. Le capital d'Euronews s'ouvre donc au privé au début des années 2010. C'est un milliardaire égyptien qui achète 80% des parts et il choisit de faire entrer des recettes par des public reportages, des publicités sous la forme de reportages commandés notamment largement par les Emirats Arabes Unis. En 2022, les parts de ce milliardaire sont rachetées par Alec Capital, une société détenue par un homme d'affaires portugais, Pedro Vargas David. De nombreux médias publics cèdent également leurs parts, dont la RTBF. L'Etat français, territoire où l'entreprise est implantée, accepte la transaction. Pourtant, une enquête de plusieurs médias européens révèle par la suite que c'est bien la Hongrie de Viktor Orban qui est derrière ce rachat. Plusieurs sociétés hongroises ont apporté les fonds. pour finaliser la transaction et le père de l'homme d'affaires en question est un des proches de Victor Orban. Une note confidentielle révèle même l'objectif de ce rachat, à savoir atténuer les billets de gauche dans le journalisme avec l'une des marques les plus influentes de l'Union européenne. Depuis, Klaus Strauss, décrit comme le journaliste le plus controversé d'Allemagne, notamment pour ses positions sur la migration, a été nommé au poste de directeur général et directeur de la rédaction. La rédaction de Lyon a perdu 200 de ses 400 salariés. Le siège principal a été déplacé à Bruxelles et les pubs et reportages ont encore augmenté. Notamment pour le Qatar, l'Union Européenne, l'Azerbaïdjan et l'Ouzbékistan. Deux pays où Euronews planifie d'ailleurs d'ouvrir des bureaux puisque le Média a choisi de se rapprocher de plusieurs Etats autoritaires.
Guillaume De Smet
Voilà pour cette séquence sur Euronews. Marie-Flor, permets votre regard sur Euronews et sur son évolution quand même assez particulière ces dernières années.
Marie-Flore Pirmet
Oui, j'ai entendu dire en tout cas que ça a commencé à être un média qui était de plus en plus influencé aussi, on l'évoquait juste avant cette émission, de par la Hongrie aussi. C'est vrai que ce n'est pas un média avec lequel j'ai grandi non plus, mais je dirais aussi d'un point de vue extérieur, d'auditrice, que ça reste quand même un média qui m'a permis d'approcher des sujets sur l'Union européenne, à l'inverse de Politico, comme on le disait juste avant la séquence.
Guillaume De Smet
Votre avis Olivier Henry, on a la proximité d'Euronews aujourd'hui avec la Hongrie de Victor Orban. Est-ce que ça a abîmé la crédibilité de ce média?
Olivier Henryon
C'est un risque mais ça reste un média qui aujourd'hui couvre l'actualité européenne au niveau télévisuel comme peu d'autres médias le font. Ils parlent des sujets qui sont à l'ordre du jour du Parlement et de la Commission et c'est vrai que c'est un plus. Après c'est vrai qu'il y a cette prise de contrôle d'un ami de Victor Orban dans le capital d'Euronews qui demande à ce qu'on soit peut-être plus vigilant sur la ligne éditoriale d'Euronews.
Guillaume De Smet
Alors, on a parlé de la complexité institutionnelle de l'Union européenne. Un autre élément qui n'est pas négligeable, c'est évidemment qu'on est face à une actualité qui se décline dans plusieurs langues différentes. J'ai demandé à Marie-Flor Pirmet si ça, ça pouvait rendre aussi les choses difficiles à aborder parfois.
Marie-Flore Pirmet
C'est clair que l'Europe, c'est 24 langues officielles. Ça fait autant de perceptions médiatiques, de cultures, de langages dans lesquels s'exprimer. Alors, il y a beaucoup d'informations qui circulent en anglais au niveau de l'actualité européenne. Mais je dirais aussi que d'un autre côté, par exemple, le correspondance, c'est une des raisons qui nous a poussé à lancer dernièrement les éditions dans six nouvelles langues. Donc, en plus de l'anglais, on a maintenant le français, l'italien, le polonais, l'ukrainien, l'espagnol et l'allemand. L'idée c'était de se dire en fait si on veut créer un espace public européen, il faut qu'on puisse s'exprimer dans un maximum de langues pour aller toucher un maximum de lecteurs, de lectrices, pour qu'on essaye de dégager les barrières linguistiques finalement, parce que oui tout le monde ne parle pas anglais, ça reste quand même un défi structurel l'aspect langagier au sein de l'Union.
Guillaume De Smet
Olivier Henry au niveau de la question de ces langues justement dans les couloirs du Parlement, de la Commission, est-ce que vous vous parlez français? Est-ce que vous vous débrouillez un peu dans d'autres langues? Est-ce que l'anglais est la langue qu'on utilise partout? Comment ça se passe?
Olivier Henryon
Alors on parle beaucoup en mauvais anglais. C'est la langue universelle. Je me souviens au début le français se faisait beaucoup plus facilement entendre mais c'est de moins en moins le cas. Donc on parle en mauvais anglais et c'est toujours un avantage d'arriver à maîtriser d'autres langues. Je baragouine quelques autres langues effectivement qui me permettent d'avoir accès à certains députés qui permettent aussi de lire la presse dans ces langues-là et de comprendre un petit peu ce qui se dit. Après, c'est vrai que quand on se retrouve lors d'un sommet européen avec des conférences de presse qui suivent le sommet de chacun des dirigeants dans leur langue nationale, c'est très compliqué aujourd'hui d'arriver à comprendre et souvent les messages ne vont pas forcément dans la même direction. C'est un outil d'analyse qui nous manque. Heureusement, on a l'intelligence artificielle aujourd'hui qui nous permet de réagir beaucoup plus rapidement. puisqu'on peut enregistrer ces petits bouts de son et les faire traduire beaucoup plus rapidement. Parce que j'avoue que je ne maîtrise pas bien le bulgare, ni le roumain, mais que j'y travaille.
Guillaume De Smet
L'enjeu informationnel autour de l'Union Européenne, il est central, parce que l'Europe l'est aussi centrale, dans un monde toujours plus instable et polarisé. Informer, c'est évidemment donner les clés de compréhension, mais c'est aussi lancer des ponts entre les États qui composent l'Union Européenne. Et c'est peut-être l'un des défis du journalisme européen aujourd'hui. Renforcer le sentiment d'appartenance à cette identité européenne, avec toujours un esprit critique. Merci à nos invités. Il y avait Olivier Henryon, journaliste à la cellule Europe de la RTBF et Marie-Flore Pirmet, journaliste pour The European Correspondent, un média en ligne. 80 000 abonnés à la newsletter gratuite, il suffit de s'inscrire. A la réalisation de cette émission, il y avait Guillaume De Smet. A la préparation, Sarah Poussey et Marie-Eve Nkudsem. A très vite pour de nouvelles clés médias.
Épisode du 10 avril 2026 — RTBF, animé par Guillaume De Smet
Dans cet épisode, Guillaume De Smet s’interroge sur la couverture médiatique de l’actualité européenne : pourquoi l’Union européenne paraît-elle si complexe, et comment les journalistes rendent-ils accessibles ces enjeux pour le grand public ? Deux invités aux profils différents confrontent leurs expériences : Marie-Flore Pirmet, journaliste pour The European Correspondent, et Olivier Henryon, journaliste à la cellule Europe de la RTBF. Leurs échanges décortiquent non seulement les défis techniques et éditoriaux du journalisme européen mais aussi le rôle de la multiplicité des langues, l’influence des lobbies et l’évolution des grands médias spécialisés comme Euronews et Politico.
Cet épisode des Clés offre une plongée vivante et instructive dans les ressorts de l’information européenne : de la crise agricole jusqu’aux choix éditoriaux, des enjeux institutionnels aux défis linguistiques, le panel dévoile la nécessité de traduire une matière complexe au niveau du citoyen. Le dialogue entre deux générations et deux modèles de journalisme, le tout ponctué de réflexions sur l’indépendance, la perception publique, et les tentatives pour forger un vrai « espace public européen », apporte des « clés » concrètes pour comprendre pourquoi l’Europe paraît parfois si distante – et comment la rapprocher du quotidien de tous.