
Après 33 ans d’existence, l’émission américaine "The Late Show" présentée par Stephen Colbert s’est arrêtée le 21 mai. Une disparition officiellement motivée par des raisons financières, mais qui s'inscrit dans un contexte politique tendu avec de nombreuses critiqu...
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Pierre Charette
On va essayer de voir avec vous en quoi cette histoire de la fin du Lecceau nous concerne ici en Europe.
Guillaume De Smet
La première.
Narrator/Reporter
Les clés médias. On n'arrive à ne qu'une seule.
Guillaume De Smet
Bonjour à toutes et tous et bienvenue dans ce nouvel épisode des Clés Média. Clap de fin pour une émission mythique aux Etats-Unis, le Late Show de Stephen Colbert sur CBS a tiré sa révérence il y a quelques jours. Officiellement pour des raisons économiques, officieusement il y aurait aussi un peu de politique là-dedans. Donald Trump déteste ces émissions satiriques très populaires dans le monde anglo-saxon qui se moquent du pouvoir. Alors aujourd'hui on va vous emmener aux Etats-Unis, on verra comment la fin de cette émission a été perçue. ce qu'elle représentait dans la culture médiatique là-bas. Et puis on s'interrogera avec l'humoriste Pierre Charette sur les liens entre humour, pouvoir et démocratie. Et on commence par un petit retour sur les événements. Bienvenue sur le plateau de Stephen Colbert. Installez-vous dans le public. Présents chaque soir, 200 personnes travaillent pour cette émission de CBS. Ici, on reçoit des stars.
Narrator/Reporter
Hey everybody, look at there. It's Taylor Swift, ladies and gentlemen. The one, the only, it's the magnificent Oprah Winfrey. Welcome back to Glacier. I'm here with none other than Arnold Schwarzenegger. I'm here with Prince Harry. This guy, Barack Obama. On fait des sketchs, comme ici, lors
Guillaume De Smet
de la dernière émission, lorsqu'il fait semblant que le pape est là et ne veut pas sortir de sa loge.
Narrator/Reporter
Votre sainteté, veuillez sortir!
Guillaume De Smet
Léo, Léo, s'il vous plaît! On a une émission!
Pierre Charette
Pas question, Colbert. Vous appelez ça un hot-dog de Chicago? Le pape ne plaisante pas.
Narrator/Reporter
Oh no!
Pierre Charette
Oh no!
Guillaume De Smet
On se moque aussi, et notamment du pouvoir, comme en 2017 déjà, avec cette tirade restée dans les anales. Stephen Colbert, comme Jimmy Fallon ou Jimmy Kimmel, pilote et présente ce qu'on appelle un Late Show. Un produit médiatique typiquement anglo-saxon de troisième partie de soirée qui mélange les styles et draine de grosses audiences. Même si celles-ci, comme celles de la télévision en général, glissent vers le numérique ces dernières années. En juillet dernier, une grosse fusion se joue. Paramount, la maison mère de CBS, veut racheter le studio de cinéma Skydance. La transaction est importante, elle nécessite l'approbation de la FCC, le gendarme des médias américains. La FCC est dirigée depuis peu par un proche de Donald Trump. Or, CBS est visé par une plainte du président. Pendant la campagne électorale, la très sérieuse émission d'actualité 60 Minutes aurait soi-disant remonté une interview de Kamala Harris à la défaveur de Donald Trump. Paramount finit par verser 16 millions de dollars au président pour fermer le dossier, ce qui, dans le contexte avec la fusion avec Skydance, ressemble furieusement à un conflit d'intérêts. Stephen Colbert fonce dans le tas.
Narrator/Reporter
Maintenant, je crois que ce genre de réconciliation financière compliquée avec un officiel du gouvernement a un nom technique dans les circles légales, c'est Big Fat Bribe.
Guillaume De Smet
A big fat bribe, un gros pot de vin, ce sont donc ces mots. Trois jours plus tard, CBS annonce la fin de son émission pour mai 2026. Nous y voici. Ces dernières semaines, les marques de soutien ont été nombreuses. David Letterman, l'ancien animateur, celui qui présentait l'émission avant Stephen Colbert, est venu lui rendre hommage. Dans une séquence mémorable, ils sont montés sur le toit du bâtiment pour lancer des meubles du studio sur un grand logo CBS posé sur la chaussée en contrebas.
Narrator/Reporter
Ces confrères
Guillaume De Smet
et concurrents d'autres chaînes sont aussi venus sur le plateau le saluer, dont Jimmy Kimmel qui avait lui-même été brièvement mis à pied en septembre pour avoir osé une moquerie sur la récupération politique par les MAGA de l'assassinat de Charlie Kirk. Il faut dire que Donald Trump n'est jamais loin et ne se prive pas de cracher son venin sur ces personnages un peu trop impertinents à son goût. Le soir de la dernière émission la semaine passée, Donald Trump a écrit sur son réseau Truth Social.
Pierre Charette
Incroyable qu'il ait tenu si longtemps. Aucun talent, aucune audience, aucune vie. Il était comme un mort. Vous pourriez prendre n'importe qui dans la rue. Il serait meilleur que ce parfait crétin. Dieu merci, il est enfin parti.
Guillaume De Smet
Stephen Colbert n'a pas encore dit ce qu'il ferait désormais, relancer une émission en ligne, se concentrer sur d'autres projets. Mais une chose est sûre, les temps ont déjà été plus fastes pour les humoristes américains. On en discute avec nos invités.
Pierre Charette
Bonjour
Guillaume De Smet
Aviva Freed.
Aviva Freed
Bonjour.
Guillaume De Smet
Vous êtes notre correspondante aux Etats-Unis, basée à Los Angeles. Il est quelle heure chez vous?
Aviva Freed
Un peu plus de 3h30 du matin, c'est un late late late show dans les clés.
Guillaume De Smet
Merci pour ce réveil en pleine nuit, rien que pour nous. Cette dernière émission, la semaine passée, c'était quelque chose, ça a animé les discussions?
Aviva Freed
C'est vraiment quelque chose dont tout le monde a parlé ici. Même en cette période où les audiences télé diminuent, où l'audience de la case est relativement basse par rapport au passé, il y a eu plus de 6 millions de téléspectateurs devant leur télé pour dire au revoir à Stephen Colbert. C'est-à-dire plus du double de l'audience de la case, même en comptant les replays. Et ça a été l'occasion de rassembler des stars jusqu'au bout de la nuit. Vous imaginez, l'émission a dépassé de 18 minutes le temps prévu. Vous le savez, dépasser son temps de 18 minutes, c'est quasiment impossible. On aimerait bien tous le faire, mais on ne peut pas. Et c'était une émission qui était chargée d'émotions, de stars. Il y a eu Ryan Reynolds, Elvis Costello, Paul Rudd. Tous les autres animateurs des talk show concurrents sont venus, eux aussi, dire au revoir. Jimmy Kimmel, Jimmy Fallon, comme vous l'avez dit dans le sujet d'avant. Et puis il y a eu quelque chose pendant cette dernière émission, il y a eu la représentation du Late Show disparaissant dans un trou noir, ce qui est un peu symbolique, ça veut bien dire voilà l'avenir qui attend les Late Show aujourd'hui, on ne sait pas trop ce qui va arriver d'eux. Cerise sur le gâteau, il y a eu pour dire au revoir Paul McCartney qui est venu en personne chanter Hello Goodbye, c'est assez symbolique parce que dans ce même studio c'est là que les Beatles avaient fait leur première apparition à la télé américaine en 1964 donc c'était vraiment très symbolique et pendant la chanson et bien Stephen Colbert a éteint lui-même pour la dernière fois les lumières du studio C'était émouvant, c'est la fin d'une époque, celle des late show qui ont quand même depuis 50 ans fait la pluie et le beau temps à la télé américaine.
Guillaume De Smet
J'étais sur le site du Guardian en préparant cette émission, le Guardian journal britannique, et même là une foule de spectateurs ont écrit au journal pour partager leurs meilleurs souvenirs de l'émission. J'imagine que la presse américaine aussi a largement commenté le sujet.
Aviva Freed
Oui, la presse américaine a largement commenté le sujet parce que les Late Show, ça fait partie de l'ADN de l'Amérique, ADN de la télé américaine. Ça date des années 60. La star du genre, c'est Johnny Carson, c'est lui qui a établi les codes, la référence absolue en la matière. Alors les Late Show, qu'est-ce que c'est? Parce que c'est vrai qu'on n'a pas vraiment l'équivalent chez nous. C'est un mélange de comédie, de musique, vous interviewez des stars qui viennent comme ça. À l'époque, c'était vraiment un format qui s'est vite installé à la télé et dans le cœur des Américains. Quand vous parlez à des Américains, à des personnes d'une génération, on va dire de la génération X, des personnes un petit peu plus âgées que les jeunes, elles vont toutes vous raconter comment elles avaient exceptionnellement par exemple le droit de veiller tard pour regarder leur star favorite de l'époque aller sur le fauteuil du Late Show. Il y a beaucoup de nostalgie, il y a beaucoup de souvenirs, il y a beaucoup de choses qui remontent à la surface avec la fin de ce Late Show. Un Late Show qui était aussi façonné par la peste personnalités des animateurs de ce programme. C'est ce qui a fait leur succès. D'ailleurs, il n'y a pas eu tant que ça d'animateurs de Late Show. On peut plutôt les compter sur les doigts de la main. Mais voilà, ça a créé une espèce d'ambiance, une espèce de rituel de la télé américaine. Même si, évidemment, avec l'avènement des réseaux sociaux, l'avènement du numérique, c'est un peu plus boudé par la jeune génération. On peut dire qu'ils ont quand même réussi aussi à se renouveler puisqu'ils se sont lancés sur les réseaux sociaux en mettant en ligne des clips, des extraits, des choses inédites qui font souvent encore le buzz, créent l'événement. Oui, on peut vraiment dire qu'il y a une affection, un attachement entre les publics américains et les late show. Voilà, ça explique totalement l'émotion suscitée par Stephen Colbert, relayée dans toute la presse américaine, qui y voit aussi, en défendant un peu sa paroisse, qui y voit aussi une attaque directe envers la liberté de la presse et ce fameux premier amendement qu'il garantit.
Guillaume De Smet
Oui, Aviva Fried, parce qu'effectivement, vous parlez beaucoup de la nostalgie. Après, il y a aussi tout ce volet inquiétude. Est-ce que ça aussi, c'est relayé dans les journaux aujourd'hui qui se disent attention, là, on est en train de toucher finalement à une forme de liberté d'expression via l'humour, ce type d'émission?
Aviva Freed
Oui exactement, c'est vraiment ce qui se passe. Alors il y a eu évidemment l'annonce de la fin du Late Show, c'était en juillet dernier au début de la saison, enfin un petit peu avant le début de la saison, et c'est là où c'était vraiment le coup de saumon. On a entendu la suspension pour quelques jours de Jimmy Kimmel suite à une blague... peut-être de mauvais goût, et encore, ce qui a surtout été relayé de manière déformée, incomprise, mais largement par tous les réseaux MAGA de Donald Trump. Et c'est vraiment ça que pointent du doigt les journalistes, que pointent du doigt les humoristes, que pointent du doigt beaucoup de monde. Cette inquiétude, on ne peut plus dire les choses sans être menacé, parce qu'il y a une espèce de regroupement dans le giron de plusieurs milliardaires. Paramount et Skydance, il faut quand même bien reconnaître que le studio Skydance, c'est la propriété de David Ellison, qui est lui-même le fils de Larry Higgins. l'oracle, le géant d'internet, qui est un très proche de Donald Trump, très proche du MAGA, qui est un donateur du parti républicain. Donc évidemment, sans sombrer dans le complotisme le plus absolu, on peut quand même se poser des questions sur la légitimité de ces arrêts, de ces suspensions. sachant qu'en plus c'est quelque chose que Donald Trump déteste, c'est les hate shows, il est toujours toute la nuit en train de tweeter, en train de poster son avis sur les hate shows et son avis c'est très souvent des insultes en disant qu'il faut utiliser le pouvoir de l'état américain pour sanctionner, pour suspendre éventuellement les licences, le droit d'émettre aux stations qui n'empêcherait pas les animateurs de hate shows de s'exprimer et d'insulter le président, les MAGA, les conservateurs. Ils commandent beaucoup toute la nuit mais
Guillaume De Smet
ils les regardent quand même apparemment.
Aviva Freed
Exactement, c'est le spectateur numéro un.
Guillaume De Smet
Est-ce qu'il y a plusieurs styles ou orientations politiques en fonction des late shows, en fonction des chaînes ou bien globalement on est un peu sur le même titre d'émission et ça tape un peu sur tout le monde?
Aviva Freed
Je dirais qu'il y a eu une évolution au fil des Late Show, repartons un peu dans le passé. Le Late Show s'est construit autour de ce qu'on appelle le monologue, c'est-à-dire au début de chaque émission, l'animateur parle tout seul pendant 5 minutes à peu près, il donne son avis sur tout, il rigole. On repart sur Johnny Carson, l'inventeur du format dans les années 60, il se moquait beaucoup. des politiques, mais de tous bords. Évidemment, bien sûr, le pouvoir en place, on prenait plus pour son grade, mais on va dire que c'est les risques du métier. Mais c'était un peu de tous bords. Et puis, ça restait assez léger. C'était, par exemple, le vice-président Dan Quayle. vice-présidente George Bush senior qui ne savait pas épler patate, ou alors le président Ford qui envoyait des balles de golf sur la tête de tous ses partenaires de jeu. Voilà, donc ça reste quand même assez bon enfant, ça a toujours eu un côté un peu loufoque, notamment à l'époque de David Letterman. Mais ça a évolué. Alors déjà, c'était au moment de l'administration Bush II. Il y a eu l'arrivée de John Stewart avec un nouveau format, le Daily Show. Ce n'est pas vraiment un Late Show, mais ça reste quand même dans la même idée, où il y a eu une introduction de la satire politique. C'est là que Stephen Colbert a fait ses armes. Il était ce qu'on appelait correspondant du Today Show. et il interprétait un personnage de commentateur conservateur, ultra conservateur, à la limite du ridicule. Il s'est vraiment construit une personnalité médiatique comme ça, c'est là qu'il s'est fait connaître, en se moquant des conservateurs. Mais ce qui a tout précipité, c'est l'arrivée de Donald Trump, et les late shows sont devenus beaucoup plus politiques, et on va dire qu'ils se sont installés plutôt dans un créneau plus progressiste. Pas démocrate non plus, parce que les démocrates ont été aussi moqués, mais quand même, c'était un antitrumpisme qui dénonçait toutes les dérives réelles ou perçues de l'administration Trump, des politiques de Trump. Donc oui, il y a plutôt dans tous ces late show, que ce soit Colbert, Kimmel, Fallon, une opposition qui s'est installée avec l'OTAN.
Guillaume De Smet
Eh bien on verra un petit peu comment cela évoluera évidemment pour les années à venir et pour les autres late show qui sont toujours sur les ondes aujourd'hui. Merci beaucoup Aviva Freed d'avoir été avec nous.
Aviva Freed
Je vous en prie.
Guillaume De Smet
On rappelle que vous êtes notre correspondante aux Etats-Unis. On va vous laisser retourner vous coucher puisqu'il est maintenant 3h40 j'imagine chez vous. On va à présent prolonger la réflexion pour parler des liens qui sont parfois tendus entre humour et pouvoir, surtout quand le pouvoir se prend très au sérieux. Et j'ai interrogé à ce sujet l'humoriste Pierre Charette qui a réalisé le podcast «Pourquoi c'est drôle l'humour?» dans lequel il a questionné une série d'humoristes sur leur travail. C'est aussi le nom de sa chronique «D'entrée sans frapper », vous la retrouvez chaque jour sur La Première, chaque semaine plutôt. Et j'ai commencé par demander à Pierre Charette si c'était possible, même en dehors de formats très identifiés comme les Late Show, de faire un humour qui ne serait pas politique.
Pierre Charette
La tarte à la crème, c'est de dire que tout est politique, évidemment. Alors, je pense que tout est politique dans l'humour. Effectivement, à partir du moment où il y a un regard, on porte un regard politique sur ce qu'on est en train de dénoncer. Après, on peut observer qu'il y a quand même des formes d'humour qui se dépolitisent un peu. Quand on fait de l'humour d'observation, c'est un humour qui est quand même moins sur la politique politicienne que sur autre chose. Donc, je pense qu'il est possible de faire un humour qui n'est pas tellement politique.
Guillaume De Smet
quotidien, par exemple, sur les petites choses du quotidien.
Pierre Charette
Voilà, sur les petites choses du quotidien, sur l'air du temps, sur des questions qui sont sociétales sans être complètement politiciennes ou en tout cas complètement politiques. Mais effectivement, déjà, dès qu'on glisse sur le côté sociétal, on devient forcément un petit peu politique.
Guillaume De Smet
Dans votre podcast, vous rencontrez notamment Bertrand Husqvarna, humoriste français qui fait des parodies du Média Brut, ça s'appelle Brut. Il dit que lui, il essaie de taper autant sur la gauche que sur la droite. D'abord, qu'est-ce que ça veut dire, ça?
Pierre Charette
à taper sur la gauche autant que sur la droite. Alors, Brut, c'est un format parodique du format Brut, donc c'est des petites capsules qui s'attaquent à des sujets de société qu'on pourrait qualifier de gauche ou de droite. En fait, avec ses auteurs, il classe ses épisodes en épisodes de gauche et en épisodes de droite.
Guillaume De Smet
C'est intéressant, ça.
Pierre Charette
qu'est-ce qu'il veut dire par là? C'est que l'humour de gauche, c'est l'idée qu'évidemment, on va attaquer le pouvoir, qu'on va essayer de contester les gens qui sont au-dessus de nous, l'oppression systémique, etc. L'humour de droite, ça va être quelque chose qui, lui, prend l'exemple d'Alexandre Astier dans Kaamelott, qui est cet humour où le roi Arthur, finalement, regarde de haut sa cour. Et donc, l'idée de faire de l'humour de droite, c'est un peu avoir ce regard descendant sur les choses, c'est-à-dire je suis le roi et vous êtes que des cons. Ça, ce serait un petit peu l'humour de droite. En tout cas, c'est comme ça que l'huile définit. Et du coup, il a des épisodes de droite qui sont, par exemple, un épisode sur l'enseignement. Je ne sais pas si c'est exactement ça comme ça qu'ils appellent ça en France, mais ce serait l'enseignement Montessori, ici en Belgique. Donc, un humour qui se moque quelque part d'une tendance progressiste de l'enseignement. Eh bien ça, il classifie ça d'humour de droite, d'épisode de droite. Et donc, c'est sa manière à lui de taper sur tout le monde, même si effectivement, il ne parle pas de politique ou d'homme politique ou de femme politique en France.
Guillaume De Smet
C'est ça. Et ça, ça lui permettrait d'une certaine manière d'être inclassable, de ne pas avoir une étiquette justement de gauche ou de droite et par conséquent, d'être inattaquable aussi.
Pierre Charette
Ouais, je pense que Bertrand Husker, il est attaché à ne pas effectivement être classé quelque part. Je sais qu'il parlait de la notion de blague juridiquement inattaquable. En fait, ce qu'il voulait dire, c'était politiquement inattaquable ou en tout cas, effectivement, sans étiquette. Je pense qu'en tout cas, si on fait de la satire politique, effectivement, c'est extrêmement important d'essayer de taper sur un peu tous les camps. Après, il existe une règle du genre, c'est que forcément, on a plutôt tendance à taper sur le pouvoir en place. Si le pouvoir est plutôt de gauche, on va taper sur le pouvoir de gauche. Si le pouvoir est plutôt de droite, on va taper plutôt sur le pouvoir de droite.
Guillaume De Smet
Guillaume Meurisse fait aussi partie des gens que vous avez rencontrés. On sait qu'il a eu des fameux problèmes après cette blague sur Benyamin Netanyahou, sur France Inter. On s'en souvient, il y a eu rupture de contrat. Guillaume Meurice travaille désormais sur Nova où il peut laisser libre cours à un humour plus de gauche ici en l'occurrence. Dans son livre il explique que le pouvoir déteste l'humour parce que le pouvoir veut conserver son côté sacré. Est-ce que vous êtes d'accord avec ça?
Pierre Charette
J'ai lu cette phrase de Guillaume Meurice et je dois admettre que c'est plutôt malin de sa part de l'exprimer comme ça. C'est vrai, il explique, je pense, le fait effectivement que le monde politique met toute une série de codes pour paraître plus important que le simple mortel et que forcément, l'humour qui ridiculise un peu, qui les met un peu en boîte, ça les fait descendre de leur piédestal et que c'est sans doute pas quelque chose qui est... Ça ne rentre pas dans leur agenda de communication politique, quoi. Très clairement, le but, c'est de les faire paraître le plus... Effectivement, les plus sacrés possibles, les plus intouchables.
Guillaume De Smet
Les plus sérieux aussi.
Pierre Charette
Les plus sérieux et la langue de bois politicienne. Un humoriste comme Guillaume Meurice essaie régulièrement de décortiquer ces... En fait, ces faunés, quoi. C'est ça.
Guillaume De Smet
Est-ce que c'est pour ça aussi selon vous qu'on voit aux États-Unis des tentatives d'intimidation des humoristes et notamment Stephen Colbert de la part de l'administration Trump? Est-ce qu'il y a là quelque chose qui dérange parce que quelque part Donald Trump ce qu'il veut c'est avant tout être pris au sérieux?
Pierre Charette
On peut le supposer, en tout cas. Donald Trump n'est pas quelqu'un qui se distingue particulièrement par son autodérision. Après, c'est le point commun de la plupart des pouvoirs autoritaires. Je pense que depuis Chaplin, on le sait. Dans le cas de Colbert, ici, je pense qu'il n'y a pas vraiment de doute possible sur l'agenda politique qu'il y a. Il y a effectivement aussi beaucoup d'enjeux financiers. Il y a des relais économiques du pouvoir. Tout ça est compliqué, mais On peut légitimement en douter.
Guillaume De Smet
Est-ce que vous avez l'impression que l'humour et donc l'acceptation aussi de la présence de cet humour sont une forme de condition démocratique?
Pierre Charette
Sans doute au même titre que n'importe laquelle des libertés d'expression. L'acceptation de l'humour dans la sphère politique est, je pense, effectivement un indicateur de la viabilité démocratique. Ça me semble clair. Je pense a priori qu'une démocratie qui fonctionne bien, c'est une démocratie où l'humour circule librement, et sans trop de pression. Qu'il y ait des jeux de pouvoir, des jeux de pression, des petites intimidations, sans doute que ça fait partie du jeu, c'est un exercice de friction quand même, l'humour. Donc que ça suscite des susceptibilités, que ça entraîne des réactions, ce n'est pas totalement anormal, mais sans doute qu'il faut que ce se fasse dans un cadre civilisé, effectivement démocratique, et du coup avec de la liberté.
Guillaume De Smet
Et donc, si on prend la question dans l'autre sens, une société très susceptible ou un gouvernement qui réagit violemment à la moindre attaque, c'est le symptôme de quoi? D'une forme de radicalisation?
Pierre Charette
Sans doute. Je pense qu'il y a beaucoup de posture aussi. Là, on est quand même clairement engagé dans une forme de guerre culturelle, d'abord en France, mais qui est importée aussi en Belgique et qui est évidemment présente aux États-Unis depuis plus longtemps encore. On est engagé un peu malgré nous dans cette guerre culturelle. Et donc, il y a, je pense, des postures. Je pense qu'il est de bon ton aujourd'hui de contester les services publics, qu'il est bon de contester le journalisme et qu'il est bon de contester aussi certains humoristes qu'on va d'ailleurs qualifier de bien pensants depuis maintenant une grosse dizaine d'années. Je pense que c'est globalement des postures. Il y a des gens qu'on ne citera pas spécialement. Il y a des gens dans le monde politique qui ont plutôt beaucoup d'humour, mais ça ne les empêche pas de mettre un coup de pression quand une blague ne leur plaît pas ou attaque leur parti. Et pourtant, dans la vie privée, ils ont beaucoup d'humour et beaucoup d'autodérision.
Guillaume De Smet
Ça veut dire quoi? Que face au public, il faut montrer qu'on ne se laisse pas faire quelque part?
Pierre Charette
Sans doute. Sans doute qu'il y a de ça. Sans doute qu'il y a aussi une forme d'irritation et de... Le problème, je pense, pour beaucoup d'hommes et de femmes politiques, beaucoup d'hommes politiques d'ailleurs...
Guillaume De Smet
Les hommes seraient plus susceptibles.
Pierre Charette
Je ne sais pas s'ils sont plus susceptibles, mais en tout cas, ils ont des réactions qui sont plus virulentes. Je pense que le problème pour ces hommes et femmes politiques, c'est que l'humour, c'est quelque chose d'impalpable sur lequel ils n'ont pas beaucoup de prise. C'est très compliqué, en fait, de répondre à une blague qui est bien vue par quelque chose de premier degré. C'est toujours très compliqué. On a toujours l'air un peu ridicule. Essayez de faire du second degré, on a l'air quand même un peu un peu puéril aussi. Donc, en fait, ils sont parfois très mal pris. Donc, si on doit leur mettre quelque chose à leur crédit, c'est que ce n'est pas facile.
Guillaume De Smet
Et puis, il y a cette interface réseau-sociaux aussi. Ce n'est pas comme une discussion où on peut réagir à une blague facilement dans l'autodirision, etc.
Pierre Charette
Il n'empêche que je pense qu'ils auraient tous intérêt à être beaucoup plus détendus. Un homme ou une femme politique qui encaisse bien une blague me paraîtra plus sympathique que quelqu'un qui va s'en offusquer, quoi. Après, ça les regarde.
Guillaume De Smet
Le fait de recevoir des critiques ou des petites intimidations, c'est quelque chose que vous avez déjà vécu. Comment ça se matérialise?
Pierre Charette
Ecoutez, ça dépend.
Guillaume De Smet
Comment ça se matérialise et comment on réagit aussi? Parce qu'il y a un moment, il faut aussi pouvoir poser certaines limites, j'imagine.
Pierre Charette
Alors, comment est-ce que ça se matérialise? Généralement, ce sont des tweets. C'est quand même souvent sur les réseaux sociaux X, enseignement de Twitter, que ça se passe. Donc, il y a certaines personnes du personnel politique qui peuvent interpeller votre employeur ou ce qu'ils pensent être leur employeur, parce que moi, en l'occurrence, je suis indépendant, donc l'RTB fait mon client. J'aime bien parfois de le rappeler parce que parfois, ces hommes politiques sont des gens qui, en principe, défendent les indépendants. Je trouve ça toujours un peu ironique qu'ils essaient finalement d'interférer dans mon travail. Donc, c'est clairement des interpellations de l'employeur, des demandes de remise au pas qui sont très claires et qui sont très explicites, qui sont beaucoup plus explicites depuis 4-5 ans que ce qu'il y avait, je pense, il y a 10 ou 15 ans. Après, comment on y réagit? Moi, de façon plutôt détendue, parce que vraiment, mon but, c'est de faire des blagues qui disent un peu quelque chose de la vie publique. c'est pas de poisonner la vie après et de rentrer dans des guéguerres avec des hommes politiques.
Guillaume De Smet
Après, votre objectif, c'est de faire des blagues, mais comme vous le dites, l'ambiance a quand même un petit peu changé ces dernières années. Est-ce qu'avec le temps qui passe, votre positionnement pour défendre justement le droit de faire des blagues, n'importe quelle blague, a changé?
Pierre Charette
Il s'est affirmé, je dirais. Il y a une envie d'être un poil à gratter ou un sale gosse dans une société qui est à la fois devenue très sérieuse et très agressive. Donc moi, souvent, ma réponse, c'est un peu la dérision. Guillaume Meurice est quelqu'un qui, dans l'absolu, peut m'inspirer par rapport à ça parce que c'est quelqu'un qui sait très bien retourner les critiques, comme on fait une prise de Taekwondo, en renversant un peu la force de l'adversaire. J'aime bien aussi de répondre de cette manière-là, de retrouver une petite pirouette pour répondre. Pour le reste, oui, il y a une affirmation de notre métier. Mais on le fait aussi avec notre culture à nous, c'est-à-dire avec des blagues. Moi, je n'ai pas hyper envie de devoir défendre des blagues au premier degré. Je n'ai pas envie. Ça m'arrive. Alors, pour le coup, c'est quelqu'un qui est dans le domaine politique sans être un élu. Mais j'ai une plainte de l'ancien greffier du Parlement wallou, en l'occurrence, pour une blague qu'il n'y a pas plus dans le magazine Moustique, qu'il m'emploie également. ça m'a mis dans une position très, très particulière, qui était intéressante intellectuellement, mais ce n'est pas ça que j'ai envie de faire de ma vie, c'est-à-dire de devoir expliquer une blague au premier degré à un juge avec des avocats. C'est une expérience très, très particulière, très amusante, franchement. Mais dans l'absolu, ce n'est pas ça que je veux faire. Ce n'est pas le cahier des charges de mon métier.
Guillaume De Smet
La fin du Late Show de Stephen Colbert est-elle le signe d'une démocratie fragile ou menacée? Elle en est en tout cas certainement un symptôme. Tout ce qui conteste, ridiculise, remet en cause le pouvoir pourrait le déstabiliser. Ou pourrait sembler le déstabiliser. J'aime beaucoup ce que dit Pierre Charette quand il parle de posture. Il y a aussi comme un rôle à jouer pour certains politiques. Il faut performer l'autorité. Et faire taire publiquement celles et ceux qui rigolent, c'est aussi dire je suis et je reste au-dessus de vous. Dans cette posture-là, l'autodérision ou l'indifférence sont évidemment hors du champ des possibles. Merci à nos invités Aviva Afrid, notre correspondante aux Etats-Unis, et Pierre Charette, humoriste que vous retrouvez sur RTBF OVO et ailleurs, dans le podcast et la chronique hebdomadaire Pourquoi c'est drôle l'humour. Merci à Sarah Poussey qui a préparé cette émission à mes côtés et à Guillaume De Smet qui l'a réalisé. Et merci à vous pour votre écoute. A très vite pour un nouvel épisode des Clés Média.
Host: Guillaume De Smet
Guests: Aviva Freed (correspondante à Los Angeles), Pierre Charette (humoriste)
Cet épisode se penche sur la fin du Late Show de Stephen Colbert aux États-Unis – officiellement pour raisons économiques, mais avec des soupçons d’ingérences politiques – et explore la question centrale : peut-on encore se moquer du pouvoir dans un contexte où les tensions entre humour, liberté d’expression et autoritarisme s’exacerbent ?
Guillaume De Smet et ses invités analysent l’importance du Late Show dans la culture américaine, la valeur politique de la satire, et la manière dont la réaction des pouvoirs à la moquerie indique la santé démocratique d’une société.
“Maintenant, je crois que ce genre de réconciliation financière compliquée avec un officiel du gouvernement a un nom technique dans les cercles légaux, c'est Big Fat Bribe.”
— Stephen Colbert, cité par Narrator/Reporter (03:36)
“Incroyable qu'il ait tenu si longtemps. Aucun talent, aucune audience, aucune vie. Il était comme un mort.”
— Donald Trump, lu par Pierre Charette (04:57)
Intervenant : Aviva Freed, correspondante à Los Angeles
“C'était une émission chargée d'émotions, de stars. […] Il y a eu pour dire au revoir Paul McCartney qui est venu en personne chanter Hello Goodbye. C’est assez symbolique parce que dans ce même studio, c’est là que les Beatles avaient fait leur première apparition à la télé américaine en 1964.”
— Aviva Freed (06:43)
“On ne peut plus dire les choses sans être menacé, parce qu'il y a une espèce de regroupement dans le giron de plusieurs milliardaires… très proches du MAGA, donateurs du parti républicain.”
— Aviva Freed (11:04)
Discussion avec Pierre Charette (humoriste)
“C’est sa manière à lui de taper sur tout le monde, même s’il ne parle pas de politique ou d’homme politique…”
— Pierre Charette (17:36)
Cet épisode propose une plongée à la fois analytique et sensible dans la crise du Late Show aux États-Unis, illustrant l’enjeu démocratique fondamental que constitue la possibilité de rire du pouvoir.
À mesure que la satire est reléguée ou censurée, le débat public s’appauvrit et le malaise démocratique s’accroît. La question reste ouverte : pourra-t-on encore longtemps se moquer des puissants ?