
En ce contexte de guerre, les nouvelles anxiogènes ont un impact sur le stress et l'anxiété de la population. Il est donc important que les médias puissent aussi réfléchir à d’autres façons d'informer sur la guerre, de proposer des formats plus pédagogiques. Nous e...
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Marie Van Kutsem
Est-ce que vous avez le sentiment de saturer de l'actualité, de voir toujours les mêmes infos anxiogènes?
Michel Vizard
La première, la fatigue, la grosse fatigue face à l'information. Cette roue infernale qui se met en
Marie Van Kutsem
place, qui ressemble du stress face aux infos. Moi, je vous comprends, en fait.
Michel Vizard
Les clés médias. Marie Van Kutzem.
Marie Van Kutsem
Bonjour, comment allez-vous aujourd'hui? Avez-vous écouté la radio ce matin? La télévision? Avez-vous scrollé hier soir sur votre smartphone partant d'un contenu à l'autre? Est-ce que parfois vous ressentez une pointe d'angoisse? Et si la guerre était à nos portes? Et si demain il n'y avait plus d'essence, plus de gaz, même ici ou à des prix invraisemblables? C'est quoi la prochaine info qui va nous tomber dessus? Sommes-nous encore vraiment à l'abri ici en Europe? Aujourd'hui, dans cet épisode, on va prendre le temps de comprendre ce que la surabondance d'informations fait à nos cerveaux. Et on s'interroge, est-ce la faute au monde comme il va, aux réseaux sociaux, à la façon de fabriquer l'information? Peut-être un peu de tout ça. Bienvenue dans ce nouvel épisode des Clés Média.
Michel Vizard
Le blocage du détroit de Hormuz limite la circulation du pétrole et fait flamber le prix du baril.
Evelyne Joss
Cet après-midi, Téhéran, encore dans un épépanage de fumée.
Michel Vizard
La guerre
Marie Van Kutsem
en Iran, une offensive israélo-américaine. Dans les médias, l'information est partout. L'ayatollah Khamenei a été tué et il y a des bombardements dans le pays. Les bombardements continuent de s'abattre sur le pays.
Michel Vizard
La plus grande perturbation de l'approvisionnement mondial en pétrole et en gaz de l'histoire. L'Iran a de nouveau répliqué, notamment sur Israël aujourd'hui, où des frappes ciblées ont fait neuf morts.
Marie Van Kutsem
Sur les réseaux sociaux, l'omniprésence d'influenceurs inquiets à Dubaï amplifie l'impression de proximité de la guerre. Il vient encore d'y avoir un bombardement au-dessus de chez nous.
Anonymous Interviewee 1
Je suis en panique, je suis désolée.
Marie Van Kutsem
De base, c'était censé être les bases de l'armée américaine qui sont censées être touchées. Je ne suis pas sur une base. Là, c'est au-dessus de chez nous.
Anonymous Interviewee 1
On n'a aucune base de l'armée américaine autour de chez nous.
Michel Vizard
On a les messages d'alerte.
Evelyne Joss
Ils ont visé l'aéroport de Dubaï aussi.
Michel Vizard
Donc bon, un peu stressant.
Marie Van Kutsem
Et depuis plusieurs semaines, les images, les informations se succèdent et tout le reste en parallèle continue. La guerre en Ukraine, la situation à Gaza, la polarisation du débat politique, la montée de l'extrême droite, l'omniprésence de Donald Trump et j'en passe. Le Portugal a intensifié ses ventes de drones à l'Ukraine depuis le début de l'invasion russe. Impossible de faire plus avec moi.
Michel Vizard
On perd actuellement 20 millions d'oiseaux chaque année en Europe.
Marie Van Kutsem
Les scientifiques ont établi 9 critères de santé de la planète et 5 se portent mal. A l'été 2025, une étude de l'Institut Jean Jaurès en France sortait ses chiffres sur la fatigue informationnelle. 77% des Français disent couper ponctuellement ou régulièrement les canaux d'information pour se préserver. Ils sont même 90% à le faire parmi ceux qui disent souffrir de fatigue informationnelle. Lorsque cette étude est sortie, j'avais recueilli quelques témoignages de personnes qui avaient choisi de s'éloigner de l'actualité.
Anonymous Interviewee 1
Ça m'embêtait de me faire envahir par des choses qui se passent à l'autre bout du monde et pour lesquelles je ne peux rien faire. C'est-à-dire que j'étais de mauvaise humeur, que je commençais à me tracasser de manière disproportionnée.
Anonymous Interviewee 2
Cela fait à peu près six ans que j'ai arrêté d'écouter le journal parler dans ma voiture le matin. Tout simplement parce que c'est devenu trop anxiogène et je remarquais que ça avait vraiment un impact pour démarrer ma journée.
Marie Van Kutsem
Jeune maman avec une vie très remplie, j'avais du temps pour m'informer, mais qui
Anonymous Interviewee 1
ne suffisait jamais à m'informer de façon satisfaisante.
Marie Van Kutsem
Et donc du coup, en fait, j'ai lâché l'affaire. C'est-à-dire, je me suis dit, c'est pour être frustrée tous les jours, à savoir un peu, mais pas savoir assez. Alors du coup, autant utiliser ce temps à autre chose. Les temps ont changé depuis l'époque où le grand JT du soir ritualisait le moment de s'informer. Une sélection d'informations limitées, portées par un média reconnu. Aujourd'hui, l'info est partout et permanente avec nos smartphones en poche.
Anonymous Interviewee 1
L'information n'est plus claire. Tout le monde communique, tout le monde informe. Et là-dedans, en fait, il faut faire un tri. Moi, j'ai un gros problème depuis deux ans, c'est que je ne sais pas si ce qu'on me dit est vrai.
Marie Van Kutsem
Alors qu'il n'existait pas il y a 20 ans, les réseaux sociaux sont aujourd'hui, pour 62% des sondés, le premier lieu de l'information quotidienne. 55% s'informent toujours avec le JT, 46% avec la radio. Mieux comprendre ce que nous fait l'actualité et la manière dont on la consomme, c'est aussi retrouver un peu de maîtrise sur le monde qui nous entoure. Et c'est ce dont on va parler avec nos invités. Bonjour Evelyne Joss. Vous êtes psychologue chargée de cours à l'université de Lorraine. Vous avez aussi travaillé 20 ans chez MSF. Vous êtes donc allé sur des terrains de catastrophes humanitaires. Vous avez vu ces situations de près et vous vous intéressez à l'anxiété informationnelle, à ce que provoque l'actualité sur notre santé mentale. Une première question avec vous. Est-ce qu'on peut dire que l'époque, elle est particulièrement anxiogène? Parce que c'est vrai qu'on a la sensation d'une succession de crises, je dirais, depuis le Covid. Une accélération aussi de ces crises. Est-ce que c'est juste une impression ou c'est bien réel, ça?
Evelyne Joss
C'est le sentiment que c'est bien réel et que ces crises ne s'empilent pas seulement les unes sur les autres, mais qu'en fait elles sont mêlées les unes aux autres. Il y a les co-anxiétés, il y a l'anxiété technologique avec l'IA, les pertes d'emplois, les scénarios catastrophes, les deepfakes, il y a l'anxiété économique, tout ce qui est de l'ordre de la guerre. C'est ce qu'on appelle une polycrise, et comme Aristote disait, la somme totale est plus que la somme des parties, ça veut dire que si on prend chaque poids de chaque crise séparément, en fait leur addition donne quelque chose de plus que la simple addition. Parce que les unes s'en entraînent les autres, on a parlé de ce qu'on vient de passer là maintenant. avec la crise de l'énergie qui est l'augmentation des prix suite à la guerre en Iran. On sait aussi que les crises c'est souvent l'occasion de ne plus suivre les bonnes règles au niveau de l'environnement parce que l'argent est mis ailleurs, est mis dans la guerre. Et donc toutes les personnes qui voient que leur note d'électricité, de gaz augmente ont peur pour l'avenir. Toutes les personnes qui étaient déjà anxieuses par rapport à l'environnement le deviennent davantage. Donc toutes ces crises sont mêlées en fait.
Marie Van Kutsem
On accueille aussi notre deuxième invité, c'est Michel Vizard. Bonjour Michel.
Michel Vizard
Bonjour.
Marie Van Kutsem
Vous avez longtemps été journaliste à la RTBF et vous êtes le cofondateur de l'ancienne SBL NewsX qui sensibilisait les médias et les étudiants journalistes au journalisme constructif. Alors vous qui avez observé et travaillé sur l'actualité des dizaines d'années, vous vous dites aussi qu'il y a quelque chose de particulier ces derniers temps?
Michel Vizard
Mais effectivement, on a un monde aujourd'hui, je dois pas le dire, c'est tous les jours, qui est extrêmement complexe. Et je ne pense pas, vous dites des dizaines d'années, mais il y en a encore des plus de cinq mois, je crois, qui sont toujours quelque part, mais qu'on n'a jamais connu quelque chose d'aussi grave aujourd'hui, c'est en clair. Donc ça met en question complètement la manière de travailler des médias par rapport à ça. Ça a toujours été le cas, mais aujourd'hui, voilà. Mais les médias ne sont pas à l'origine d'une crise, d'une difficulté, c'est très important de le dire. Ils ont la responsabilité après de voir comment ils la traitent et comment ils l'expliquent.
Marie Van Kutsem
Et on reviendra d'ailleurs avec vous tout à l'heure pour parler solutions. Mais Evelyne Joss, je reviens vers vous. On peut donc blâmer l'époque dans ce sentiment d'anxiété, mais on doit aussi parler des supports. On l'évoquait dans l'introduction, on est aujourd'hui en prise constante avec les nouvelles du monde via nos smartphones. Ça aussi ça joue.
Evelyne Joss
Oui, bien sûr, ça a créé des boucles d'amplification. Nous avons ce qu'on appelle un biais de négativité, c'est-à-dire que notre cerveau est plus attentif et plus accaparé par tout ce qui est négatif que par ce qui est positif. Alors, d'un point de vue de l'évolution, évidemment, c'est très bien parce que prendre conscience des dangers, des menaces, ça a permis à notre espèce de survivre. Mais évidemment, a créé aussi quelques difficultés. Donc ce biais de négativité, ça ne veut pas dire du tout qu'on aime les mauvaises nouvelles, ça veut simplement dire que notre attention est plus accaparée par ça. Et les réseaux sociaux, quand ils nous offrent des contenus négatifs, engagent plus de réactions et donc avec les algorithmes nous propose aussi plus de contenu que nous avons regardé donc négatif. Comme on a déjà une tendance à consulter toutes les informations qui confortent notre vision du monde, on est dans une boucle qui s'amplifie.
Marie Van Kutsem
Oui c'est ça, c'est le fameux biais de confirmation qui s'ajoute à ce biais de négativité. Alors on va scroller, scroller encore dans ces mauvaises nouvelles. C'est ce qu'on appelle le doom scrolling qu'on pourrait traduire par défilement morbide. Ça repose sur d'autres mécanismes psychiques assez puissants et notamment par exemple l'intolérance à l'incertitude.
Evelyne Joss
Oui, on a besoin d'être informé. Dans l'humanitaire, on le voit très vite que dans les situations de crise, le besoin d'être informé est vital. C'est une façon de reprendre du contrôle sur les choses. Évidemment, c'est de l'ordre de la maîtrise mentale. Dans le cas, par exemple, de la guerre en Iran, ça ne nous donne pas des outils. pour réagir mais donc effectivement le besoin d'être informé par rapport à cette intolérance à l'incertitude nous pousse à consulter les informations. Ça nous donne quelque part une illusion de contrôle. Le problème c'est que quand on ne peut rien faire, eh bien ça va provoquer un sentiment d'impuissance, qu'on appelle l'impuissance à prise. Donc effectivement, en boomerang si vous voulez, notre comportement finalement augmente notre anxiété alors qu'au départ, Il est enclenché par notre besoin d'être rassuré.
Marie Van Kutsem
Oui c'est ça et puis il y a peut-être aussi une forme de culpabilité de se dire pourquoi je me sens mal, j'ai pas le droit alors que des gens meurent sous les bonds ou bien cette culpabilité c'est plutôt le résultat de l'impuissance dont vous parliez. Une impuissance qu'on peut ressentir face à des conflits qui sont très loin de nous mais qui nous touchent quand même.
Evelyne Joss
Il peut y avoir les deux, ces conflits d'abord ne sont plus si loin, avec les médias, avec les images. C'est vrai que quand on parle de fatigue informationnelle, c'est que certaines personnes ne parviennent pas à faire comme les personnes que vous avez interviewées, c'est-à-dire qu'elles n'arrivent pas à faire des diètes. parce qu'elles se sentent coupables si elles ne s'intéressent pas au sort de victimes plus atteintes qu'elles-mêmes.
Marie Van Kutsem
Est-ce que vivre des guerres à distance, ça peut aussi «traumatiser» à distance?
Evelyne Joss
Bien sûr, on parle de traumatisme vicarian. Vicarian, c'est un mot qui vient du latin et qui veut dire «à la place de». Et donc, en fait, quand on voit des images de chaos, de victimes en détresse, blessées, etc., eh bien, ça va engager les mêmes circuits au niveau de notre cerveau que si nous les visions vraiment. Donc, on se met quelque part à la place de ces personnes et donc on peut aussi souffrir de symptômes de l'ordre du stress post-traumatique, de l'anxiété généralisée. Évidemment, les symptômes sont moins intenses que les personnes qui sont sous les bombardements, mais ce n'est pas négligeable.
Marie Van Kutsem
On parle beaucoup de la polarisation de la société, de la politique, la montée des extrêmes, etc. Vous vous dites que cette polarisation, elle est aussi nourrie par cette anxiété informationnelle. Expliquez-nous un peu.
Evelyne Joss
Oui, en tout cas, c'est mon point de vue. On parle de la théorie de la terreur, de la gestion de la terreur. Dans cette théorie, quand on parle de terreur, on parle de la peur de la mort en réalité. Et donc, par rapport à cette peur de la mort, puisque nous sommes conscients que nous pouvons mourir, eh bien, on va avoir des espèces de boucliers. Ces boucliers, c'est de se relier à plus grand que soi, donc à des choses qui ont du sens, à des causes supérieures. Donc plus on se sent en danger, plus on se sent menacé, plus on va renforcer en fait ces boucliers. Donc plus on va renforcer nos croyances et nos valeurs qui finalement font partie de notre identité. Donc si on est plutôt conservateur, on va devenir plus nationaliste, on va réclamer de l'ordre, on va peut-être pratiquer davantage la religion, poser beaucoup d'importance sur la famille, et au contraire, si on est plus libéral, ce sera sur la liberté, les droits humains, l'égalité, le changement, l'ouverture, etc. Donc ça veut dire que cette polarisation, c'est le moindre mal parce que ça peut aller jusqu'au nationalisme, à toutes les radicalisations en fait, quelles qu'elles soient.
Marie Van Kutsem
Autre conséquence, c'est sans aucun doute la défiance. Beaucoup d'infos, beaucoup d'anxiété. Une difficulté à hiérarchiser ce qui est important ou pas, ce qui est correct ou pas aussi. Et puis il y a des révélations, on pense à l'affaire Epstein qui vient nourrir un sentiment de «on ne nous dit pas tout». Finalement tout ça, ça vient quelque part abîmer notre sentiment de sécurité de base.
Evelyne Joss
Oui tout à fait, donc c'est vraiment un carburant pour l'anxiété, cette défiance. Pendant longtemps, en tout cas peut-être pas à 100%, mais on avait confiance dans les autorités, on avait confiance dans les médias, et je pense que la crise Covid n'a pas fait beaucoup de bien. C'est très difficile d'avoir une information dans une situation de crise, donc elle n'est pas toujours la plus adéquate. et donc ça crée des rumeurs alarmistes, ça crée aussi des fausses rumeurs. Donc je pense que les médias qui sont souvent associés quelque part comme des suppôts du pouvoir ont été mis dans le même sac et donc effectivement on nous ment. Ça veut dire que les personnes qui sont censées nous protéger ne nous protègent pas. et par rapport à des affaires comme l'affaire Epstein, on parle de deep state, de détails souterrains, c'est l'impression que toutes ces personnes, toutes ces élites, qu'elles soient politiques, qu'elles soient économiques, etc. en fait de façon mondiale sont connectées les unes aux autres et qu'en fait elles servent leurs intérêts. Et pire, on l'a vu avec l'affaire Epstein, c'est pas seulement qu'elles ne sont pas là pour nous protéger mais même parfois pour nous nuire. Et donc dans ces cas-là, les gens vont avoir peur non seulement des crises elles-mêmes, mais elles vont aussi avoir peur des personnes qui sont censées les protéger. Donc évidemment que la menace devient plus grande, c'est aussi ça qui va faire que les personnes vont aller davantage vers des médias alternatifs, qu'elles vont se radicaliser davantage. Mais là où ça devient compliqué, c'est que même maintenant, par rapport aux réseaux qui jusqu'à présent apportaient souvent des réponses un peu binaires et faciles à comprendre, et c'est pour ça qu'on a aussi tellement de théories du complot, et bien maintenant en fait avec l'IA on a aussi beaucoup de deepfakes, c'est-à-dire qu'il y a des gens qui disent même par rapport aux réseaux sociaux, je n'ai plus confiance, avec l'IA on peut faire dire et faire faire. n'importe quoi à n'importe qui. Donc oui, c'est un climat qui va augmenter, à mon avis, le sentiment d'insécurité générale.
Marie Van Kutsem
Bon, on a analysé ce qui est en jeu au niveau santé mentale avec vous. On peut dire que le tableau, il n'est pas très engageant. Maintenant, on va réfléchir à ce qu'on fait. Quelle solution face à cela? Sur quoi a-t-on une prise? Parce que tout couper, c'est tentant. C'est ce que nos témoins ont choisi de faire, mais pas toujours avec succès. Écoutez.
Anonymous Interviewee 1
J'ai réalisé que, lors d'une conversation avec des amis, je n'étais pas du tout au courant de ce dont ils parlaient. Ça m'a fait bizarre. Et là, j'ai pris peur. Et là, je me suis dit, il va falloir que je réintroduise un peu d'informations, mais comment? Et j'en suis à ce stade-là maintenant. Comment?
Evelyne Joss
Où?
Anonymous Interviewee 1
Je suis vraiment très hésitante.
Anonymous Interviewee 2
Je me rends compte que lorsque nous avons des discussions avec d'autres, je n'ai pas toujours un avis sur l'actualité du jour. Cela ne me pose pas de problème en tant que tel, mais je me rends compte que, par exemple, en période électorale, je ne connais pas suffisamment les programmes des différents partis. Du coup, je fais des recherches actives. Ceci me permet tout de même de me forger un avis.
Marie Van Kutsem
Michel Vizard, vous êtes aussi en studio avec nous. On rappelle que vous avez été journaliste à l'RTBF et que vous avez aussi travaillé au sein de l'ASBL NewsX qui travaillait sur le journalisme constructif. Alors, une première question peut-être là-dessus. Tout couper, tout éteindre, est-ce que c'est une mauvaise idée selon vous?
Michel Vizard
Je peux comprendre, ça c'est plutôt à Evelyn Jost de le dire, qu'on ait cette tentation-là, en tant qu'être humain, en tant que citoyen, de se dire moi j'en peux plus. Et je l'entends autour de moi, comme vous certainement aussi, on a envie de faire ça. Maintenant je crois qu'on est justement dans un monde qu'on doit comprendre et que donc se couper l'information, c'est pas une bonne idée. Tout dépend maintenant comment on va l'utiliser et où on va l'utiliser. On parlait des réseaux sociaux, je vais juste citer un petit exemple réaliste aujourd'hui. Il existe des personnes qui ont réussi à produire avec l'IA des articles avec des faux journalistes, des fausses photos et des textes faits uniquement par l'IA. Ça devient affolant. Comment est-ce qu'on peut s'y retrouver? Alors la seule chose, on n'en parle pas ici, c'est de faire référence à des médias reconnus qui ont les moyens, qui enquêtent et qui ont des véritables journalistes. Mais ça devient très compliqué pour le grand public, certainement.
Marie Van Kutsem
Eve Lyngers, vous êtes d'accord avec ça? Il vaut mieux privilégier une forme d'hygiène numérique, comme on le ferait pour ce qu'on mange, pour favoriser une bonne digestion, on va aller chercher les bons aliments?
Evelyne Joss
Tout à fait, je crois que ce coupé je suis tout à fait d'accord. Ce n'est pas une bonne idée, on doit rester en prise avec notre environnement, mais pas au prix d'y laisser sa santé mentale. Donc effectivement, aller plutôt vers les médias reconnus et se limiter aussi à deux créneaux par jour, le matin et le soir par exemple. privilégier plutôt les formats longs, plutôt la radio que les images. Enfin voilà, il y a toute une série de choses qu'on peut mettre en place, mais oui, il faut rester en contact avec notre environnement.
Marie Van Kutsem
Michel Vizard, autre piste, plutôt du côté des rédactions cette fois, c'est donc de se demander comment rendre l'information plus digeste. Le journalisme constructif, on le rappelle rapidement, c'est pas la séquence Les 5 Bonnes Nouvelles de la semaine.
Michel Vizard
Non, ce n'est pas les bisounours non plus, ce n'est pas la formation dorée, qu'on cache où de l'autre. Au contraire, je dirais que le journalisme constructif, c'est on va au bout de l'information. En fait, l'information, on connaît les fameuses cinq questions du journaliste, qui, quand, où, comment, pourquoi, on rajoute, oui, et après, on fait comment? Et il se passe des choses, il y a des choses qui arrivent, quelle que soit la situation, la crise, ainsi de suite. Alors aujourd'hui, dans le monde qu'on vit, c'est très, très compliqué. Mais il y a quand même des gens qui bougent, des gens qui s'activent, il y a des solutions potentiellement qui arrivent. Donc, on élargit l'aspect de la formation. On ne la masque pas, au contraire, et on l'explique. Je crois que c'est la première démarche. Aujourd'hui, avec la crise, les multiples crises qu'on vit, la première démarche, c'est d'expliquer ce qui se passe. Quand on comprend déjà quelque chose, eh bien, on a déjà fait un pas en avant. C'est déjà du constructif.
Marie Van Kutsem
Mais comment on fait pour faire du journalisme constructif sur un sujet comme la guerre en Iran? Une guerre plutôt lointaine sur laquelle on n'a pas de prise. Qu'est-ce que vous proposeriez vous concrètement? Un exemple?
Michel Vizard
Deux choses, on doit comprendre, donc ça c'est le métier qu'on fait notamment ici à l'RTBF, mais pas que, c'est d'expliquer, etc. Je crois aussi qu'il faut rapprocher ça. Alors, il y a quelque chose aujourd'hui qui dérange un peu, mais que je peux comprendre. On explique beaucoup, presque avant la crise, parfois le prix de litres d'essence, etc. C'est inquiétant. On ne va pas aider les gens à trouver de l'essence moins chère, bien sûr, mais leur expliquer pourquoi et peut-être faire à ce moment-là j'invente quelque part, m'expliquer comment on peut faire pour consommer moins, quelles sont les alternatives, remettre des solutions qui existent. Alors c'est des petites choses. Et alors trouver là-dedans des gens qui s'impliquent dans la solution. On trouvera toujours, dans tous les domaines, des personnes qui essayent de faire bouger les choses dans le bon sens. Et c'est de l'information aussi, ça c'est très important de le dire. Mais jamais, jamais, on ne nie ce qui se passe, ça ce n'est plus de l'information.
Marie Van Kutsem
Est-ce que vous avez d'autres exemples comme ça, très concrets, d'un reportage qu'on pourrait imaginer dans l'actualité aujourd'hui et qui permettrait d'amener justement ce volet constructif?
Michel Vizard
Je vais être franc. J'ai réfléchi parce que vous m'aviez posé la question avant que je sois ici dans le studio. C'est très difficile aujourd'hui, par rapport à l'actualité de la guerre et ainsi de suite, de trouver vraiment du constructif. Je crois que ce qu'il faut faire à ce moment-là, c'est construire un journal, qu'il soit papier, qu'il soit en ligne, etc. avec d'autres informations sur d'autres sujets qui sont de la vraie information, mais qui soient constructifs. On n'invente pas sur ce qui se passe maintenant au Moyen-Orient des choses purement constructives, tellement c'est horrible. Mais par contre, il faut que le package, c'est-à-dire le journal, par exemple, Radio de 5 minutes, on trouve quelque chose qui en vaille la peine et qui soit de l'information. On ne va pas creuser pour dire qu'est-ce que je vais trouver de positif sur la guerre aujourd'hui, c'est très compliqué. Donc soyons réalistes par rapport à ça. Par contre j'informe, j'explique et je fais comprendre à mon public que peut-être il faut aller plus loin, lire un article plus long, écouter un reportage plus long ou une émission comme celle-ci de décodage.
Marie Van Kutsem
Petite pub pour les clés au passage. Eveline Joss, réfléchir à la production même de l'information c'est une piste intéressante selon vous?
Evelyne Joss
Oui bien sûr, je suis tout à fait d'accord avec votre invité, c'est qu'on doit informer, mais dans les informations, pas seulement focaliser sur les mauvaises nouvelles, mais aussi sur les efforts qui sont entrepris pour assurer la sécurité, notamment dans notre pays, puisque les personnes parlent d'une troisième guerre mondiale, ils ont peur des attentats sur notre sol, etc. du fait de cette guerre en Iran, donc je pense aussi que On peut faire quelque chose. Moi ce qui m'inquiète plus c'est les jeunes, parce que les jeunes ne font pas vers les médias, les formalons, etc. Et donc déjà leur cerveau n'est pas mature et donc peut déjà difficilement réguler leurs émotions. Donc on a plus de risques aussi de radicalisation. Moi je pense aussi que les gens peuvent faire pour sortir de cette impuissance, comme on vient de le dire, il y a toujours des solutions, il y a toujours des personnes qui sont prêtes à se relever les manches, il y a des petites ONG humanitaires, il y a des dons qu'on peut faire, il y a des initiatives locales dans lesquelles on peut peut-être s'investir, on peut aussi faire des pétitions, on peut aussi faire des petites actions politiques, écrire à des politiciens, Donc je pense que ce sont des petites choses mais que c'est aussi sortir du sentiment d'impuissance en faisant quelque chose, en consommant différemment notre information. Effectivement, les médias ont un rôle aussi dans la manière dont ils communiquent, parfois à chaud et sans trop savoir parce qu'ils découvrent les images en même temps que les téléspectateurs. Effectivement, ce n'est pas de la communication qui va aider les populations.
Marie Van Kutsem
Michel Huizar, vous vouliez réagir peut-être sur la question des jeunes?
Michel Vizard
Entre autres, oui. Les jeunes, clairement aujourd'hui, je n'aime pas les jeunes, parce qu'en fait, vous comprenez ce que je veux dire, je veux dire que...
Marie Van Kutsem
Ce n'est pas le mot, les jeunes.
Michel Vizard
Non, je n'aime pas la classification, comme ça. C'est beaucoup plus complexe. Autant qu'il y a des tas d'adultes différents, il y a des jeunes qui sont moins jeunes, plus jeunes, et qui ne vivent pas dans le même genre d'environnement. Donc soyons prudents avec une généralisation d'une génération, si je puis dire une chose. Et là, je ne veux pas décharger les médias. Au contraire, c'est une réflexion qui doit être menée. Mais je pense qu'on n'arrivera à rien s'il n'y a pas une véritable, ça j'insiste là-dessus, éducation au média aujourd'hui, dans un parcours scolaire. Et ça commence dès la primaire. Et c'est fondamental et ça n'existe pas vraiment. C'est essentiel aujourd'hui. Comment est-ce que je fais? Mais je pense qu'ils sont tous assez subtils, assez malins pour... accepter une telle démarche, la comprendre, et petit à petit, mais c'est en veille de long terme, on peut. Et là, les médias ont un rôle à jouer aussi. On sait qu'il existe le journal des enfants, des choses comme ça, mais parler vraiment à ce public et faire parler des jeunes à des jeunes, c'est vraiment très important. Il y a des news effectivement, même encore de la pub visiblement, mais c'est très important. Une classe qui ne le font pas globalement, mais on sait qu'ils vont chercher l'information. Qui est-ce qui nous écoute aujourd'hui à l'instant? Évidemment, on est en milieu de journée ici, mais même le week-end, je crois que le public est largement au-delà de la cinquantaine en moyenne, entre 40-50. Donc il y a un vrai travail à faire vers le jeune public et les médias ne savent pas le faire tout seuls. Le Valais Vert, mais ils ne sont pas les seuls.
Marie Van Kutsem
Evinges, cette piste-là, celle de l'éducation aux médias, c'est peut-être plus porteur que tout ce courant qu'on entend pas mal en ce moment, un peu plus relié au développement personnel d'ailleurs, tout ce mouvement de détox digital?
Evelyne Joss
Pour moi, c'est essentiel. Je suis alors absolument d'accord à 1000% par rapport à ça. Et aujourd'hui, je pense qu'on ne peut plus faire l'économie de ça.
Marie Van Kutsem
Michel, vous vouliez réagir. Une dernière petite réaction, on arrive tout doucement au bout de l'émission.
Michel Vizard
Je vais aller très vite. Ce que moi je conseille à tout le monde, c'est de parler avec son voisin, sa voisine et pas nécessairement celui qui partage son avis. Et si on n'est pas d'accord, tant mieux, débattons un petit peu. On échange des préoccupations et peut-être aussi des réflexions et peut-être des solutions.
Marie Van Kutsem
du local et du vrai aussi, avec des vraies interactions humaines. Vous aviez d'ailleurs une petite citation, on va peut-être terminer avec ça, lisez-la nous.
Michel Vizard
Alors, c'est pas n'importe qui, c'était Obama, il était président en 2008, un peu de nostalgie, mais vous allez voir. Il parlait des journalistes. On peut ne pas être d'accord avec tout ce que vous rapportez. Vous nous aidez tous, nous qui sommes au service du peuple américain, à mieux faire notre travail en nous demandant de rendre des comptes, en exigeant l'honnêteté, en nous empêchant de prendre des raccourcis. Nous comptons sur vous pour nous aider à donner un sens à un monde complexe et à raconter les histoires de nos vies telles qu'elles se déroulent.
Marie Van Kutsem
Sélectionner les informations que l'on consomme, faire confiance à des labels de qualité en matière de sources d'infos, choisir des moments pour s'informer, bien délimité, tout cela relève de cet IGN numérique que l'on évoquait. Et ce n'est pas une démarche pour les plus sensibles ou une tendance détox du moment. C'est devenu quasiment une nécessité pour rester des citoyens ancrés, critiques, capables d'appréhender ce monde complexe. Car il s'agit aujourd'hui de garder la tête froide pour avoir l'énergie de comprendre, mais aussi d'agir ou de résister si cela fait partie de nos projets. Merci à nos invités Evelyne Joss, psychologue et chargée de cours à l'université de Lorraine et Michel Vizard, ex-journaliste RTBF et co-fondateur de NewsX, une ASBL qui travaillait sur le journalisme constructif. A la réalisation de cette émission, il y avait Guillaume De Smet, Sarah Pousset et Marie Van Kutsem à la préparation. Prenez bien soin de vous et à bientôt pour de nouvelles Clés Média.
Date : 19 mars 2026 | Hôte : Marie Van Kutsem | Invités : Evelyne Joss (psychologue, université de Lorraine), Michel Vizard (ex-journaliste, RTBF, cofondateur de NewsX)
Cet épisode des Clés s’intéresse à l’impact de la surabondance d’informations sur nos cerveaux, sur la santé mentale et sur la société. Pourquoi avons-nous parfois l’impression de “saturer” face à l’actualité, d’être anxieux, impuissants, désorientés ? Quels sont les mécanismes psychologiques en jeu, et comment pouvons-nous reprendre la main sur notre rapport aux médias ? Psychologues, journalistes et citoyens témoignent et proposent des pistes pour sortir de l’épuisement informationnel — tant individuellement que collectivement.
Evelyne Joss (05:52) :
“On parle de polycrise, [...] la somme totale est plus que la somme des parties.”
Evelyne Joss (09:39) :
“Le besoin d’être informé nous donne une illusion de contrôle. [...] Le problème, c’est que quand on ne peut rien faire, ça provoque de l’impuissance.”
Michel Vizard (18:38) :
“Le journalisme constructif, ce n’est pas la séquence des cinq bonnes nouvelles, c’est aller au bout de l’information, et surtout expliquer, donner du sens.”
Marie Van Kutsem (25:50) :
“Sélectionner les informations que l’on consomme, faire confiance à des labels de qualité en matière de sources d’infos, choisir des moments pour s’informer… tout cela relève de cet hygiène numérique que l’on évoquait.”
Barack Obama, lu par Michel Vizard (25:20):
“Vous nous aidez tous, nous qui sommes au service du peuple américain, à mieux faire notre travail en nous demandant de rendre des comptes, en exigeant l’honnêteté, en nous empêchant de prendre des raccourcis. Nous comptons sur vous pour nous aider à donner un sens à un monde complexe et à raconter les histoires de nos vies telles qu’elles se déroulent.”
Le ton de cet épisode oscille entre lucidité (constat de l’impact psychologique, des risques pour la démocratie), partage d’expériences personnelles (témoignages d’auditeurs), esprit de solution (hygiène numérique, nouvelles formes de journalisme, engagement local) et plaidoyer pour une (ré)éducation aux médias, condition d'une citoyenneté active et sereine dans un monde saturé d’actualités.
Résumé par Les Clés/RTBF – saison 2026