Les Clés – #médias : S’auto-éditer, la solution pour être publié ?
Podcast par RTBF – 26 mars 2026
Host: Marie-Veine Cutzem
Invités principaux : Thierry Belfroy (journaliste et chroniqueur), Laurence Ortega (coach d’auteur, cofondatrice Cléa)
Thème principal de l’épisode
Cet épisode, enregistré en direct à la Foire du Livre, explore le phénomène grandissant de l’auto-édition, c’est-à-dire le fait de publier son ouvrage sans passer par une maison d’édition traditionnelle. Au travers de témoignages d’auteurs auto-édités et d’un échange entre professionnels du livre, l’émission questionne les motivations, les avantages, les défis et les réalités économiques et artistiques de cette démarche.
1. Introduction au phénomène (00:00–01:13)
- Le marché de l’auto-édition explose : croissante accessibilité mais impact limité sur les ventes moyennes (22 exemplaires imprimés par auteur auto-édité en 2024 contre 1 400 en édition traditionnelle).
- Des exemples notoires de succès de l’auto-édition : Melissa Da Costa, Virginie Grimaldi ont commencé par ce biais.
- Questions de fond : Pourquoi se lancer ? Est-ce une réelle opportunité ou un piège, voire une arnaque ?
2. Témoignages d’auteurs auto-édités (01:14–09:40)
Sébastien Muche : Poète auto-édité après des démarches traditionnelles infructueuses
- "C'est la jungle! Clairement, c'est super compliqué. Non, honnêtement, c'est très compliqué." (01:31 – Sébastien Muche)
- Son recueil de poèmes part d’un besoin personnel et se heurte à l’absence de réponses des maisons d’édition belges.
- Refus de l’édition à compte d’auteur (où on paie pour être édité), décide d’investir lui-même : "Je préfère mettre de l'argent pour moi." (02:45)
- Monte un petit label pour crédibiliser sa démarche, publie ensuite d’autres auteurs.
- Retours positifs malgré la difficulté : 200 exemplaires vendus, grâce au bouche à oreille et au soutien d’une librairie locale.
Stéphane Houbec : Humaniste, expérimenté en édition traditionnelle, séduit par la liberté
- "J'avais envie de reprendre tout ça, de remettre un peu tout ça aussi à jour. J'essaie de montrer que dans ce monde tellement compliqué, tellement dur, on peut essayer de retaper sur le clou des valeurs." (03:41 – Stéphane Houbec)
- Apprécie la « totale liberté éditoriale » de l’auto-édition : pas de comité de lecture, pas de réécriture imposée (04:38).
- Voit l’auto-édition comme adaptée à la non-fiction, au témoignage ou à la transmission familiale.
Stéphanie De Zangré : Créatrice multicasquette et entrepreneure
- "J'aime bien mener des projets de A à Z et apprendre comment on fait." (05:14)
- Investit personnellement grâce aux bénéfices de son entreprise ; utilise ses réseaux sociaux pour la promo.
- "J'en ai imprimé 500 qui sont partis en quelques mois." (06:18)
- Démarchage en librairie jugé chronophage ; souhaite trouver un distributeur indépendant pour l’avenir (08:00).
- A monté un groupe de relectrices/conseillères pour élever la qualité du livre (08:42).
Sur le bilan et la portée de l’auto-édition
- Pour Sébastien Muche, la récompense est dans les retours directs de lecteurs (08:59).
- Stéphanie De Zangré souligne le sentiment de liberté et la démocratisation : "Je trouve ça juste magnifique de pouvoir se dire moi aussi je peux le faire." (09:27)
3. Analyse avec les experts : État des lieux, enjeux, distinctions (09:45–14:14)
Laurence Ortega : Coach d’auteurs
- "Je pense qu’il faut aussi, peut-être pour commencer, distinguer vraiment le monde de la fiction et le monde de la non-fiction." (10:33)
- Fiction : démocratisation, accessibilité, salons dédiés à l’auto-édition.
- Non-fiction : choix assumé pour beaucoup de professionnels, gain de rapidité et de liberté.
- "L’autopublication, c’est la liberté." (10:57)
Thierry Belfroy : Journaliste & chroniqueur
- "Il y a 20 ans, c’était impensable… Aujourd’hui, chaque année, ça augmente, progression de 7 à 8% par an, quasi 3 millions de livres auto-édités par an aux États-Unis." (11:41)
- Fait la distinction entre fiction (plus difficile d’être repéré, qualité très variable) et non-fiction (livres-témoignages, transmission familiale).
Le débat : Tout le monde peut-il être auteur ?
- Thierry Belfroy : "Tout le monde se croit auteur mais tout le monde ne peut pas être auteur… Quand on n’a rien à dire, on n’a rien à dire." (13:32)
- Laurence Ortega nuance :
- "Tout le monde peut être auteur, tout le monde ne peut pas être écrivain." (15:43)
- Les deux systèmes peuvent coexister, l’auto-édition ne nuit pas à la littérature.
4. Les stratégies et systèmes d’auto-édition (18:31–20:48)
Plateformes et solutions concrètes
- Amazon KDP : impression à la demande, portée internationale, prix compétitifs, mais enfermement dans leur écosystème numérique (19:32)
- Thierry Belfroy : "Recevoir des leçons d’écologie de la part d’Amazon, c’est costaud…" (19:32)
- Solutions locales : « Le livre en papier » en Wallonie, impression via sites locaux.
- Platforms intermédiaires : LibriNova, Bookelice, distribuants via Hachette/Sodis ; possibilité de choisir les plateformes (y compris sans Amazon).
- Moins connu : possibilité de passer par un distributeur sans maison d’édition, ce qui facilite la diffusion en librairies indépendantes (08:00).
5. Distribution, émergence et conseils pratiques (21:05–22:06)
- Nécessité « dans tous les cas de se bouger » (Laurence Ortega, 21:05) : réseaux sociaux, salons, mutualisation sur des stands, bouche à oreille, démarches personnelles en librairie.
- Importance de la relecture (professionnelle ou amateure) pour assurer le niveau et la réception.
6. Dimension économique : Est-ce vraiment rentable ? (22:06–24:23)
- Les auteurs touchent plus en pourcentage (pas d’intermédiaires), MAIS ils doivent tout faire eux-mêmes (promotion, gestion, distribution, choix d’impression).
- "Si vos heures de travail autres que l’écriture ne comptent pas, vous êtes totalement gagnant." (22:42 – Thierry Belfroy)
- Certains auteurs se rendent compte, après un passage maison d’édition, qu’ils récupèrent du temps de création.
- Pour Laurence Ortega, l’argent ne doit pas être le seul moteur : "Pour moi c’est plus une question de liberté, d’agilité et de rapidité." (24:23)
- Le choix entre maison d’édition et auto-édition dépend des attentes individuelles (reconnaissance, autonomie, ambition économique).
7. Le rôle de la reconnaissance et la cohabitation des systèmes (24:19–25:43)
- Exemples de stars de l’édition qui passent à l’auto-édition « pour des raisons monétaires », stratégie jugée parfois opportuniste.
- La reconnaissance de l’éditeur reste un symbole fort : "Dans la littérature, être reconnu par Gallimard, c’est quand même autre chose que d’auto-publier." (25:19)
- Il existe aussi des formes de reconnaissance différentes via la presse ou des lecteurs engagés.
8. Bilan : avantages et limites de l’auto-édition (25:43–26:07)
- Avantages : liberté totale, gains potentiels accrus, rapidité, aucun filtre imposé.
- Inconvénients : pas de retravail éditorial, légitimité moindre dans le milieu, accès difficile à la distribution large, charge de travail importante, présence d’arnaques (attention aux plateformes douteuses).
Citations marquantes
- "C’est la jungle! Clairement, c’est super compliqué." – Sébastien Muche (01:31)
- "L’autopublication, c’est la liberté." – Laurence Ortega (10:57)
- "Tout le monde se croit auteur mais tout le monde ne peut pas être auteur." – Thierry Belfroy (13:32)
- "Tout le monde peut être auteur, tout le monde ne peut pas être écrivain." – Laurence Ortega (15:43)
- "Recevoir des leçons d’écologie de la part d’Amazon, c’est costaud..." – Thierry Belfroy (19:32)
- "Moi aussi je peux le faire et je vais le faire." – Stéphanie De Zangré (09:27)
Timestamps des moments-clés
- 01:31–02:29 : Sébastien Muche sur la complexité du marché et sa décision d’auto-éditer.
- 03:32–05:03 : Stéphane Houbec sur sa pratique et la liberté trouvée en auto-édition.
- 06:18–08:00 : Stéphanie De Zangré sur la gestion, la promotion et les limites rencontrées.
- 10:33–11:30 : Laurence Ortega sur la distinction fiction/non-fiction et le boom de l’auto-édition.
- 11:41–12:36 : Thierry Belfroy sur l’évolution en 20 ans du marché et les chiffres américains.
- 15:43 : Débat sur la différence auteur/écrivain.
- 19:32–20:40 : Discussion critique sur Amazon et alternatives françaises.
- 21:05–22:06 : Conseil sur la promotion des livres auto-édités.
- 24:23–25:43 : Bilan sur l’importance de la reconnaissance par l’éditeur traditionnel.
Conclusion
L’auto-édition est un phénomène en plein essor, porté tant par la démocratisation des outils que par la volonté de contourner la sélection drastique et parfois démotivante des circuits classiques. Si elle permet à certain·e·s de réaliser leur rêve ou de créer un produit complémentaire à une activité professionnelle, elle impose aussi un investissement total et la capacité de tout gérer soi-même, du texte à la vente. La reconnaissance du secteur traditionnel reste valorisée, mais les frontières bougent, et la plupart des invités s’accordent à dire que l’auto-édition et l’édition classique peuvent cohabiter sans se nuire – à condition de clarifier ses objectifs et d’être lucide sur les réalités du marché.
Écoute conseillée pour : toute personne intéressée par l’écriture, l’édition, les parcours d’auteurs et les mutations du marché du livre, mais aussi les lecteurs curieux de comprendre ce qui se joue derrière les rayons des librairies.
