
À l’occasion de la Foire du livre de Bruxelles, nous nous intéressons au milieu très concurrentiel de l’édition. Face aux nombreux refus, pour gagner du temps ou pour bénéficier de davantage de liberté, de nombreux auteurs se tournent désormais vers l’auto-édition....
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Laurence Ortega
On va se pencher sur le cas
Marie-Veine Cutzem
de l'auto-édition qui est de plus en plus privilégiée.
Stéphanie De Zangré
Oui, je déteste l'auto-édition.
Thierry Belfroy
Si tu veux être lu, il faut apprendre à être vu.
Marie-Veine Cutzem
Bonjour à toutes et tous et bienvenue dans ce numéro spécial des Clés Médias. Vous entendez l'ambiance derrière nous, nous sommes en direct de la foire du livre. Alors on va parler livre évidemment et plus précisément de ce phénomène en pleine expansion, celui de l'auto-édition, à savoir le fait de publier un livre soi-même sans passer par une maison d'édition. En 2024, une étude française calculait qu'en moyenne, un auteur, une autrice auto-édité vendait 22 exemplaires imprimés contre plus de 1400 pour celles et ceux passant par une maison d'édition classique. Et pourtant, l'auto-édition répond à une demande très forte. Et parfois, ça fonctionne du tonnerre. Pensez à Melissa da Costa ou Virginie Grimaldi, deux grandes vendeuses de romans. Elles sont toutes les deux passées d'abord par l'auto-édition. Alors, pourquoi se lancer dans cette aventure? Est-ce que c'est une bonne idée? Ou de la poudre aux yeux? Voir un vrai risque d'arnaque parfois? Eh bien, on va en discuter dans quelques minutes avec nos invités. Mais avant cela, Sarah Poussey a rencontré trois personnes qui ont choisi l'auto-édition.
Narrator/Host
On écoute.
Laurence Ortega
La première... Les clés? Ah
Sébastien Muche
mais c'est la jungle! Clairement, c'est super compliqué. Non, honnêtement, c'est très compliqué.
Narrator
Ça, ce sont les mots de Sébastien Muche pour décrire le marché du livre. Le Nivellois s'est lancé dans l'écriture un peu par hasard. Après plusieurs drames personnels et notamment la perte d'un enfant, il traduit le trop-plein d'émotions en poèmes et décide d'en faire un recueil intitulé «J'écris pour tenir».
Sébastien Muche
La première idée, c'était vraiment de tout mettre à plat, sur papier. Et puis j'ai eu de bons retours, des gens qui connaissaient l'histoire et tout ça. Et donc je me suis dit qu'il n'y en a rien. Allons des marchés, des maisons d'édition et tout ça. Je n'ai eu aucun retour en Belgique, bizarrement. Mais par contre, j'ai eu trois propositions de contrat en France. Contrat qui ne me plaisait pas parce qu'en fait, dans l'édition, il y a les éditeurs à compte d'auteurs et compte d'éditeurs et tout ça. Moi, c'était à compte d'auteurs et donc je ne voulais pas payer pour être édité.
Narrator
Sébastien décide donc de s'auto-publier. Il contacte un imprimeur proche de chez lui qui accepte d'imprimer son manuscrit. Et surtout, il crée son propre label d'édition, une marque qu'il jugeait indispensable pour la crédibilité de son livre.
Sébastien Muche
Comme les contrats que j'avais eu en France, il fallait payer pour être édité, je me suis dit, dans ces cas-là, je préfère mettre de l'argent pour moi. J'avais la chance de déjà avoir un numéro de TVA, donc j'ai pris pas mal de temps pour connaître un peu ce monde-là, parce que moi je viens du monde de la musique, donc j'ai fouillé, j'ai contacté des gens. Je me suis dit, je vais faire un nom, une marque, pour être un peu plus crédible, à la limite, pour la presse, pour les libraires et les distributeurs aussi. J'ai créé ça pour paraître crédible.
Narrator
Depuis, Sébastien a déjà publié deux livres d'autres autrices avec sa société d'édition. Stéphane Houbec, l'un de nos collègues à la RTBF, a lui fait appel à une société wallonne pour publier son livre consacré à l'humanisme.
Stéphane Houbec
J'ai envoyé mon manuscrit à 2-3 éditeurs, puis j'ai pas trop insisté. Et c'est Via Via, une connaissance, qui venait de publier un livre via le livre en papier, société Wallon, et qui m'a donc conseillé. J'ai pris contact avec eux, et je dois reconnaître qu'à la fois le système est relativement simple, le service est de qualité, et le résultat, c'est un beau livre, donc j'en suis super heureux. C'est une compilation un peu de tout ce que j'ai pu écrire, rédiger depuis que j'ai 18 ans. J'avais envie de reprendre tout ça, de remettre un peu tout ça aussi à jour. J'essaie de montrer que dans ce monde tellement compliqué, tellement dur, on peut essayer de retaper sur le clou des valeurs. Les valeurs c'est la liberté, c'est l'égalité, c'est la diversité, c'est la paix évidemment, c'est la tolérance. Donc toutes ces grandes valeurs qu'on qualifie d'humanistes.
Narrator
Stéphane Houbecq a déjà publié d'autres ouvrages en maison d'édition, par exemple chez l'Armatan. Mais ce qu'il aime dans ce processus d'auto-édition, c'est justement la liberté d'écriture.
Stéphane Houbec
La grande différence, je dirais, c'est qu'ici, on vous fait une totale confiance sur le contenu. Il n'y a pas un comité de lecture ou un relecteur ou une relectrice qui vous dirait ce passage-là, oui, non, etc. Il y a une totale liberté éditoriale, donc ça, ça me convient. En même temps, vous êtes auteur et vous êtes éditeur, donc vous êtes évidemment responsable de tout ce que vous allez écrire et publier.
Narrator
Profiter d'une grande liberté sans s'enfermer dans le carcan d'une maison d'édition, c'est aussi ce qui a poussé Stéphanie De Zangré à publier par elle-même ses deux livres pour enfants.
Stéphanie De Zangré
Je suis un peu une créative touche à tout. J'aime bien mener des projets de A à Z et apprendre comment on fait. Et les livres s'intègrent un peu dans ce projet multicasquette où j'aime créer de tout.
Marie-Veine Cutzem
...
Stéphanie De Zangré
J'ai assez vite commencé à me documenter sur la réalité de l'édition. J'ai compris que ça n'allait pas être pour moi, en tout cas dans cette période de ma vie. Et puis j'ai surtout réalisé, avec une surprise et beaucoup de joie, qu'on peut tout à fait publier un livre sans passer par une maison d'édition. La seule chose, c'est qu'il faut des fonds, il faut des sous pour l'impression.
Narrator
Dans le cas de Stéphanie, son entreprise de création de bijoux lui a permis de couvrir ses premiers coups d'impression et surtout de promouvoir son livre grâce à des réseaux sociaux très suivis.
Stéphanie De Zangré
Alors j'ai pas fonctionné par précommande, là je parle du premier livre. J'en ai imprimé 500 qui sont partis en quelques mois. Et j'en ai réimprimé 500, qui sont aussi partis assez rapidement. Et donc, voilà, on en a vendu un petit millier, un bon millier, et je n'en ai plus imprimé. Et puis, j'ai sorti un second livre pour enfants l'année d'après. Et celui-là, je l'ai directement imprimé 500 fois aussi. Et là, je n'ai pas été plus loin parce que je l'ai sorti quand j'étais en congé de maternité. J'ai moins communiqué dessus. Et donc, il s'est écoulé plus lentement.
Narrator
Son maison d'édition, c'est en effet à l'auteur de faire connaître son livre et d'essayer de le diffuser au maximum. Et si Stéphanie a pu se baser sur sa communauté existante, ça a vraiment été la partie la plus compliquée pour Sébastien et Stéphane.
Stéphane Houbec
Ce n'est pas mon fort, je ne suis pas non plus un grand vendeur, mais c'est le bouche à oreille. C'est certaines émissions, notamment sur Vivacité, je suis passé dans deux émissions.
Sébastien Muche
C'est super compliqué. Honnêtement, c'est très compliqué. Je n'ai eu aucune interview, aucune chronique ou quoi que ce soit du livre. Puis, j'ai eu la chance d'être bien suivi par une librairie à Nivelles, là où j'habite. Ils ont vraiment mis en avant le livre. C'est la librairie au Petit Prince. Après les autres, voilà, on passe Il n'y a rien à faire, on passe après les grosses maisons d'édition. C'est la jungle, oui, c'est vraiment la jungle. Pour se reconnaître, oui.
Narrator
Les deux auteurs ont quand même chacun écoulé environ 200 exemplaires de leurs ouvrages et comme ils ont choisi l'impression à la demande, cette aventure ne leur a pas fait perdre de l'argent, au contraire. De son côté, ce qui a surtout manqué à Stéphanie, c'est de l'aide pour la distribution de son livre dans plusieurs points de vente.
Stéphanie De Zangré
J'ai commencé à démarcher des librairies et ça m'a pris un temps de dingue et j'ai très vite compris que ça n'allait pas être possible. Donc on se pose la question pour l'avenir, est-ce qu'on ne chercherait pas justement un distributeur parce que ça existe, je l'ai appris récemment, on peut tout à fait s'adresser à un distributeur sans passer par une maison d'édition et s'adresser donc à cette entreprise qui s'occupe de diffuser dans les librairies notre travail.
Narrator
Autre travail important habituellement effectué par la maison d'édition, la relecture et l'amélioration du manuscrit. Des sociétés ou associations proposent désormais des services de relecture. Stéphanie, elle, a créé son propre cercle de conseillères pour améliorer son travail.
Stéphanie De Zangré
C'est des relectrices, il y a des journalistes, il y a des autrices aussi. Et donc j'essaye de leur demander leur avis quand j'en ai besoin. C'est important.
Narrator
Même si, à la fin, ce qui importe à ces auteurs, c'est surtout, bien sûr, l'avis de leur lecteur.
Sébastien Muche
J'ai eu pas mal de retours de personnes qui m'ont dit «je me suis retrouvé dans telle ou telle partie du livre, ça m'a aidé à voir autrement». Je trouve ça chouette que finalement ça puisse aider d'autres personnes. Ce n'était pas le but premier, mais si ça peut jouer un rôle chez quelqu'un, c'est doublement gagné.
Narrator
L'auto-édition de Stéphanie Le Souling, c'est donc pour elle une véritable chance qui est donnée à n'importe qui de pouvoir un jour transmettre ses mots.
Stéphanie De Zangré
Je trouve ça juste magnifique de pouvoir se dire moi aussi je peux le faire et je vais le faire et d'offrir cette possibilité à tout le monde. Alors évidemment tout le monde ne réussit pas, ça c'est encore un autre sujet.
Narrator
Un autre sujet qu'on abordera notamment dans cette émission.
Marie-Veine Cutzem
Voilà pour ces témoignages recueillis par Sarah Poussey. Alors nous sommes donc en direct de la foire du livre et c'est le moment d'accueillir nos invités. Bonjour Thierry Belfrois.
Thierry Belfroy
Bonjour Marie.
Marie-Veine Cutzem
Vous êtes journaliste, chroniqueur, spécialiste de littérature et de bande dessinée à la RTBF et Laurence Ortega est aussi avec nous. Bonjour.
Laurence Ortega
Bonjour.
Marie-Veine Cutzem
Vous êtes coach d'auteur, cofondratrice de Cléa, compagnie d'auteurs et de lecteurs en Belgique. C'est une association qui accompagne les auteurs, les autrices en devenir pour l'écriture, la relecture, la promotion aussi de leurs ouvrages. Vous avez accompagné 85 livres publiés à ce jour, un quart en maison d'édition, trois quarts en auto-édition. Alors première question, Laurence Ortega, c'est un constat que vous faites aussi. L'auto-édition, c'est un phénomène en explosion parce que c'est évidemment assez difficile à chiffrer puisque ça passe par différents circuits. votre impression à vous qui êtes dans le milieu?
Laurence Ortega
Je pense qu'il faut aussi, peut-être pour commencer, distinguer vraiment le monde de la fiction et le monde de la non-fiction qui sont des domaines très distincts. Donc dans le domaine de la fiction, effectivement, on l'a entendu, les trois personnes qui ont témoigné étaient plutôt dans ce domaine-là. Il y a une vraie démocratisation et c'est vraiment très accessible. Ils ont chacun bien raconté qu'ils avaient pu en fait se débrouiller pratiquement tout seuls avec des prestataires et donc oui je constate vraiment une évolution très forte dans ce monde-là. Je vous avais dit aussi, hors antenne, qu'il y a même des salons des auteurs indépendants maintenant. C'est carrément deux jours de conférences pour aider les auteurs en autopublication à percer. Et du côté de la non-fiction, qui est le domaine qui m'occupe maintenant depuis 2018, puisque j'accompagne surtout des professionnels et des experts avec ses 85 livres publiés, Je leur dis toujours que l'autopublication, c'est la liberté. Et comme j'accompagne beaucoup d'entrepreneurs pour qui la valeur liberté est importante aussi, c'est vrai que l'autopublication les séduit beaucoup, notamment pour des raisons de rapidité.
Marie-Veine Cutzem
Et parce que les processus sont longs, évidemment, avec les maisons d'édition.
Laurence Ortega
Exactement.
Marie-Veine Cutzem
Thierry Belfroy, vous, en tant que chroniqueur, vous recevez souvent des demandes pour des relectures, des chroniques sur des livres auto-édités, plus qu'avant peut-être?
Thierry Belfroy
Pas forcément beaucoup plus, mais c'est vrai que ça a augmenté. En tout cas, ce qui a augmenté, c'est la proposition de parler d'un livre qui est auto-édité. Il y a un peu plus de 20 ans, quand j'ai commencé à m'intéresser à tout ce domaine pour la RTBF, c'était quelque chose qui était impensable. Ou presque impensable. Peut-être en poésie. Il y avait déjà des propositions de gens qui envoyaient un recueil de poésie qu'ils avaient auto-édité. Parce que là on sait bien que c'est extrêmement difficile de se faire éditer par des éditeurs. Mais en littérature ça n'existait pas. Aujourd'hui évidemment chaque année ça augmente. D'ailleurs les chiffres le montrent. Vous disiez qu'on n'a pas de chiffres mais il en existe quelques-uns. et notamment les derniers chiffres qu'on a qui viennent des Etats-Unis, qui sont vraiment le pays qui a lancé véritablement cette nouvelle manière de travailler pour les gens, j'allais dire les auteurs, mais je ne suis pas sûr qu'ils soient toujours des auteurs, ça montre qu'en fait il y a une progression de 7 à 8% par an, ce qui est énorme. Et donc aux Etats-Unis, on est à pratiquement 3 millions de livres auto-édités par an.
Marie-Veine Cutzem
Oui. Premier renseignement peut-être de cette explosion de l'auto-édition, c'est que publier un livre, ça reste quelque chose qui motive beaucoup de monde.
Thierry Belfroy
Oui, j'ai l'impression qu'aujourd'hui tout le monde veut être auteur, tout le monde veut faire son livre. Alors c'est vrai que Laurence le disait, il faut distinguer la fiction de la non-fiction. On entendait tout à l'heure, par exemple, un des... une de trois personnes à interviewer qui est dans notre maison, qui travaille au service juridique chez nous. et qui déclarait qu'en fait c'était toute une série de textes sur l'humanisme qu'il voulait partager. Moi j'appelle ça la non-fiction, c'est vraiment pas quelque chose de de l'ordre de je vais raconter une histoire. Et bien ce genre de livre là c'est ce que j'appellerais du livre témoignage. Il y en a énormément et il y a de plus en plus de gens qui veulent laisser une trace. Alors ça peut être des entrepreneurs comme ceux qui vont voir Laurence, ça peut être des gens qui effectivement ont au bout d'une carrière, au bout d'une vie envie de dire à leurs enfants mais aussi à leurs amis et à des gens qui ne les connaissent pas je crois en un monde meilleur, lis-moi pour essayer de où ça peut être tout simplement une famille dans laquelle le patriarche ou la grand-mère ou l'arrière-grand-mère décide de laisser à tous ces enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants qu'elle ne connaît peut-être pas encore, qui vont naître plus tard. D'où on vient là? Quelles sont nos racines? Quels sont nos secrets? Ca c'est tout à fait autre chose. Pour moi ce que je distingue c'est la fiction parce que c'est vraiment le domaine dans lequel je me suis moi spécialisé depuis très longtemps. Que ce soit en littérature ou en bande dessinée puisque je m'occupe des deux secteurs à la fois. Et là je vois très bien qu'il y a un vrai problème avec l'auto-édition. Tout le monde se croit auteur mais tout le monde ne peut pas être auteur. Tout le monde ne peut pas faire quelque chose qui a une qualité, qui a un intérêt, qui amène quelque chose, une pierre au monde. Et donc quand on n'a rien à dire, on n'a rien à dire.
Marie-Veine Cutzem
On le disait en intro, vous avez accompagné la publication de 85 ouvrages, dont trois quarts en auto-édition. Est-ce que ça veut dire que l'auto-édition, vous trouvez ça super ou simplement que ça colle parfois mieux à certains besoins, à certaines démarches?
Laurence Ortega
Je suis aussi la fondatrice de Cléa. Dans le cadre de Cléa, on a relu 500 manuscrits de fiction, romans, récits de vie et recueils de nouvelles, donc des formats plutôt longs. Et là aussi, on voit bien qu'il y a plus ou moins ce ratio. Il y a un tiers qui, eux, veulent vraiment être en maison d'édition et y arrivent. Il y en a qui font le choix pour les récits de vie, comme tu le disais Thierry, où là ils décident de s'auto-publier parce qu'ils savent que c'est plutôt pour une transmission familiale et puis il y a ceux évidemment qui essayent de trouver une maison d'édition et qui n'en trouvent pas alors que dans la non-fiction ça peut vraiment être un choix très assumé de se dire en fait je suis conférencier, je suis formateur, j'ai déjà un public qui me suit ou quelqu'un comme Stéphanie qui disait qu'elle avait déjà des réseaux sociaux qui étaient en place avec son entreprise de bijoux et du coup Ça a complètement du sens de faire entrer le livre comme un produit dans l'écosystème entrepreneurial de la personne qui a déjà une certaine notoriété, qui transmet déjà son savoir d'une autre manière et où le livre vient se compléter.
Marie-Veine Cutzem
Donc vous, vous trouvez ça plutôt bien, si je comprends bien.
Laurence Ortega
Moi, en tout cas, je trouve que les deux peuvent coexister.
Marie-Veine Cutzem
Les besoins sont différents, les aboutissements sont différents aussi.
Laurence Ortega
Je ne trouve pas que l'autopublication fait du tort aux romanciers. Alors, je dis toujours tout le monde peut être auteur, tout le monde ne peut pas être écrivain. Je trouve que c'est deux choses très différentes. L'écrivain, il a un talent. C'est comme tout le monde ne va pas être exposé à New York. Mais si j'ai envie de peindre un petit chat et de mettre le portrait dans mon salon, en quoi est-ce que je fais du tort? Si je fais...
Thierry Belfroy
Je n'ai jamais dit qu'il faisait du tort, Laurence.
Marie-Veine Cutzem
Le débat commence.
Laurence Ortega
Parfois, il y a comme une opposition, alors que je trouve que l'autopublication a permis à beaucoup de gens de réaliser leurs rêves. Et puis, il y a beaucoup d'éditeurs qui sont très contents que des systèmes comme Amazon, KDP, comme LibriNova fassent un travail de présélection.
Marie-Veine Cutzem
Thierry Belfroy, les maisons d'édition font un travail de veille sur ces auteurs autrices, auto-éditeurs.
Thierry Belfroy
Il y a une grosse hypocrisie quand même là derrière. Là je dois avouer que c'est vrai. La plupart des maisons d'édition regardent les chiffres, regardent Amazon, regardent quels sont les gens qui sont éventuellement des plumes émergentes sans aucun risque. Là où jadis c'est elles qui prenaient les risques et elles se disaient je mise sur telle ou telle personne parce que j'espère dans un an, dans deux ans, dans dix ans que ma mise de fonds, c'est-à-dire les avaloirs, le salaire que je vais lui donner va provoquer quelque chose ou même Je ne parle même pas en dehors des questions financières, va peut-être faire émerger quelqu'un d'important dans le paysage, même si ça ne rapportera pas forcément énormément de lecteurs ou de lectrices. Mais ça, ça a disparu en partie, pas complètement. Il ne faut quand même pas jeter la pierre aux éditeurs. Ce n'est pas vrai que ça a complètement disparu. Mais c'est facile d'aller regarder qui fait du chiffre sur Amazon, puis d'arriver en disant ça vous intéresserait à être fini chez nous.
Marie-Veine Cutzem
En plus, c'est des personnes qui ont généralement déjà une communauté, en tout cas quand ça fonctionne. Donc on va aller acheter le livre, on va aussi aller acheter le public.
Thierry Belfroy
Pour que ça marche, il faut non seulement avoir un certain talent pour qu'on émerge dans ces énormes machines à algorithmes, que sont des machines comme Amazon, mais il faut évidemment une communauté. Et donc lorsqu'une maison d'édition Elle repère quelqu'un, elle repère pas juste une plume, elle repère une plume et toute sa communauté autour. Et aujourd'hui, je vois bien que même dans le monde de la bande dessinée, et puisque je m'y intéresse également, on va chercher des auteurs, des autrices qui sont pas forcément des youtubeurs, pas forcément des instagrammeurs, mais dont on sait qu'ils ont une communauté, dont on sait qu'ils ont des followers et que les followers
Marie-Veine Cutzem
c'est de la promotion.
Thierry Belfroy
Et cette promo, elle est gratos, parce que ce n'est pas l'éditeur qui va la payer. Il faut quand même se dire que le marketing, les tournées promo, tout ça, on réserve ça généralement à des gens qui vendent bien, mais on réserve ça aussi à des gens qu'on paie bien. Si on ne paie pas bien quelqu'un, on n'a pas de risque. Et si on n'a pas de risque, on n'a pas de raison d'investir sur un livre, d'investir sur un auteur ou une autrice. Et donc évidemment tout ça se noue dans des relations compliquées où en fait c'est une sorte de grand jeu de poker et de poker menteur.
Marie-Veine Cutzem
Tout le monde s'observe et on voit aussi qui a du succès et qui en a moins. Laurence Ortega, qu'est-ce qui existe aujourd'hui très concrètement comme solution pour s'auto-éditer parce qu'on entend beaucoup parler d'un géant comme Amazon avec KDP. De quoi s'agit-il et qu'est-ce qui existe d'autre aussi?
Laurence Ortega
Alors il y a effectivement des imprimeurs, notamment le livre en papier qui est plutôt un système d'impression. Donc eux vont imprimer le livre et le mettre sur une librairie en ligne. Donc il y a des solutions locales comme celle-là. Il y a évidemment au niveau complètement international, il y a Amazon qui a le gros avantage de pouvoir, d'abord ils ont des prix ultra compétitifs en impression, ils impriment à la demande, ils impriment en couleur des ouvrages de qualité, ce que très peu d'imprimeurs arrivent à faire au même prix, et surtout ils impriment au plus près de l'acheteur, ce qui fait que, c'est aussi un argument souvent qu'ils utilisent, c'est que même au niveau écologique, le livre est imprimé au moment où l'acheteur l'achète, le plus près, et donc on peut du coup vendre nos livres, par exemple au Québec, moi j'ai des auteurs qui peuvent le vendre au Québec, et l'imprimer au Québec, alors qu'envoyer un livre de chez nous jusqu'au Québec, c'est très compliqué. Puis il y a des solutions comme
Marie-Veine Cutzem
trouver attention avec Amazon.
Thierry Belfroy
Recevoir des leçons d'écologie de la part d'Amazon, c'est quand même costaud parce que le nombre de colis d'Amazon qui foutent la planète en l'air, ça me rend dingue. Mais bon, à part ça, je voulais juste dire par rapport à Amazon, il ne faut pas oublier une chose, c'est qu'ils enferment les gens dans un système. Et ce système, c'est celui du numérique. On n'en parle pas assez. Lorsqu'on veut publier son livre sur les plateformes numériques, on n'a pas le choix avec Amazon, c'est juste Kindle. On est enfermé dans leur système à eux.
Laurence Ortega
Il y a d'un côté des solutions très locales comme les livres en papier qui ne font que du livre papier à la demande, il y a Amazon qui est le géant de l'autre côté, et au milieu il y a des solutions comme LibriNova, comme Bookelice qui proposent aux auteurs de mettre leurs livres numériques sur toutes les plateformes et on peut d'ailleurs même décocher et dire qu'on ne veut pas être sur Amazon si on le souhaite et donc on est sur Fnac et sur toutes les autres librairies, Librel, etc. Il peut être diffusé en librairie. De mémoire, Book List travaille avec Hachette et Book Demand travaille avec Sodis. Ils ont des distributeurs qui permettent aussi aux libraires de commander le livre, de le recevoir via les mêmes distributeurs que dans l'édition traditionnelle. Et donc je trouve que ça c'est des solutions...
Marie-Veine Cutzem
Il y a pas mal de systèmes en tout cas qui existent.
Laurence Ortega
Et français aussi et pas spécialement américain.
Thierry Belfroy
Oui, c'est juste pour signaler que beaucoup de gens ne savent pas qu'en signant avec Amazon, parce qu'ils pensent que c'est la liberté totale, ils sont enfermés dans un système numérique pour l'impression numérique.
Marie-Veine Cutzem
Attention, est-ce que c'est écrit sur le contrat? Exactement. Laurence Ortega, on sait que c'est hyper concurrentiel comme milieu, rien qu'avec les livres des circuits classiques de l'édition. Alors comment ces livres-là peuvent espérer émerger au fond? Est-ce qu'il y a des circuits qui fonctionnent? Qu'est-ce que vous vous conseillez à vos auteurs, à vos autrices?
Laurence Ortega
Alors moi je conseille, une chose dont on a déjà parlé, c'est que de toute façon dans tous les cas édition ou autopublication, il faut se bouger et faire parler de son livre. Donc ça c'est déjà une règle importante à souligner.
Marie-Veine Cutzem
Donc les réseaux sociaux, le bouche à oreille, les librairies du quartier, des choses comme ça?
Laurence Ortega
Oui, et en tout cas notamment surtout les réseaux sociaux, c'est vrai aujourd'hui. Ou dans les salons du livre aussi, il y a de plus en plus d'auteurs qui s'y mettent. Par exemple chez Cléa, la compagnie des auteurs, on se met ensemble sur un stand à la foire du livre, on mutualise et donc ça nous permet d'être présents dans des salons et d'avoir des contacts directs avec avec nos lecteurs. Ensuite, je pense qu'il faut se faire relire, donc c'est important aussi d'avoir quand même un regard éditorial sur son texte et de ne pas l'envoyer comme ça sur Amazon, chez n'importe quel imprimeur. Donc se faire relire soit par des lecteurs professionnels, soit par des lecteurs amateurs, comme c'est le cas dans le cadre de Cléa. Et ça, ça permet quand même de vérifier que le livre a un certain niveau, alors je n'aime pas parler de qualité, mais en tout cas qui touche le public que l'on souhaite toucher. Donc si on veut faire de la romance, on va toucher un autre public que si on veut un ouvrage très littéraire.
Marie-Veine Cutzem
Cette méta-lecture est vraiment indispensable selon vous et vous la conseillez. Thierry Belfroy, on va parler d'argent aussi. Certains disent choisir l'auto-édition pour avoir de meilleurs bénéfices parce que quand on passe par une maison d'édition, on touche seulement 10% des ventes en tant qu'auteur-autrice. Est-ce que c'est un bon calcul?
Thierry Belfroy
Ça peut, mais ça ne l'est pas forcément toujours. Donc là aussi, il faut nuancer. Il est clair que ce dont on parle de se mettre sur les réseaux sociaux, d'être très présent, de prendre le temps d'aller voir les libraires, tout ça, c'est de l'argent que d'autres paieraient si vous travailliez avec une maison d'édition. Elle paie des gens à faire ça. Tout à coup, il faut que vous le fassiez vous-même. Si vous ne calculez pas ça, si vos heures de travail autres que l'écriture, pour vous, n'ont pas d'importance, Ok, vous êtes totalement gagnant. Si vous deviez commencer à calculer combien vous gagnez à l'heure avec tout ce que vous avez comme tâche différente de l'écriture, ça peut devenir un calcul compliqué. On a eu le cas il y a par exemple deux semaines dans l'émission Galaxie BD que j'anime le samedi sur la première, où Clara Wirth était allée voir une autrice de bande dessinée, une jeune autrice, qui a commencé dans l'auto-édition puis qui a aujourd'hui publié son deuxième album avec une petite maison, vraiment pas une major. mais vraiment une toute petite maison d'édition. Elle disait à quel point elle avait récupéré du temps de création, à quel point elle se rendait compte aujourd'hui que d'être libérée du travail administratif, du travail de choisir son papier, de le commander, d'être certaine de ne pas s'être trompée, etc. Tout ça elle avait bouffé et elle voyait qu'elle avait réussi à retrouver un temps pour créer, un temps vraiment qui effectivement était celui qu'elle voulait donner à sa vie. Je ne dis pas que c'est le cas pour tout le monde, mais chacune et chacun doit son fort intérieur, c'est-à-dire qu'est-ce que je donne et qu'est-ce que je prends. Est-ce que je veux l'attirer au maximum et tant pis mon temps je le compte pas ou est-ce que je veux effectivement mon temps de création et puis être dégagé du reste. C'est la même chose pour les gens qui prennent un agent. Lorsque vous prenez un agent, vous lui donnez 10% du nom de la fameuse série.
Marie-Veine Cutzem
Mais on sait pourquoi, il fait le job derrière.
Thierry Belfroy
Il fait ce job qui vous permet d'être libre et de créer librement.
Marie-Veine Cutzem
Laurence Ortega, qu'est-ce que vous pensez d'un exemple comme celui de Joël Dicker, énorme vendeur de livres, qui a choisi de créer sa propre maison d'édition pour récolter les fruits de ses ventes. J'ai l'impression qu'au moment de son annonce, c'était un peu mal perçu dans le secteur. Vous en pensez quoi, vous?
Laurence Ortega
Moi je pense qu'il l'a fait vraiment pour des raisons monétaires parce qu'il s'est
Marie-Veine Cutzem
rendu compte qu'il l'affirmait d'ailleurs.
Laurence Ortega
Il avait déjà sa notoriété donc en fait c'est assez malin sans doute commercialement. Maintenant moi je voudrais revenir aussi sur l'histoire de l'argent et des revenus. Je pense que ça doit être en tout cas pas le seul moteur de l'autopublication. Pour moi c'est vraiment plus une question de liberté, d'agilité et de rapidité. En fiction, il y a un manuscrit sur 3000 qui est reçu par les maisons d'édition. C'est un sacré parcours de combattant. L'autopublication permet de le sortir. De nouveau, quand on a une urgence à le sortir, que ce soit parce qu'on a besoin, envie de transmettre, envie que notre livre sorte encore de notre vivant ou l'année où on a envie qu'il sorte, je trouve que c'est surtout ces moteurs-là qui doivent jouer. Alors que l'édition, pour moi, ce qui est magnifique quand même dans l'édition, parce que moi je suis très fière quand mes auteurs sont choisis par un éditeur, il y a quand même aussi encore aujourd'hui, et heureusement, ce fait qu'ils font un travail de sélection. Alors parfois, ils sélectionnent plus le nom
Marie-Veine Cutzem
que le texte, mais il y a
Laurence Ortega
une très très belle reconnaissance. En tout cas, dans la littérature, être reconnu par Ganimard, c'est quand même autre chose que d'auto-publier. Et après, il y a d'autres moyens d'avoir aussi cette reconnaissance. On peut avoir un journaliste qui a un coup de cœur pour un livre autopublié, des choses comme ça. Et alors on a aussi cette reconnaissance.
Narrator/Host
Alors on résume, l'auto-édition, ou auto-publication plutôt, a ses avantages. Liberté totale, de meilleurs gains puisqu'il n'y a pas d'intermédiaires. Encore faut-il avoir le temps de s'investir et les réseaux pour le faire. Et plus de rapidité dans le processus. Les inconvénients, pas de retravail du texte avec un éditeur, moins de légitimité dans le milieu.
Marie-Veine Cutzem
Pas d'accès au circuit de distribution des livres.
Narrator/Host
Et puis attention à ne pas y
Marie-Veine Cutzem
laisser tous ces sous.
Narrator/Host
On n'en a pas parlé dans cette émission mais les arnaques existent et il faut le savoir. Autant se lancer sur des plateformes reconnues. Vous voilà mieux armé si l'aventure vous tente. Et si vous êtes plutôt de la team lecteur ou lectrice, je vous souhaite encore plein de beaux moments avec un livre à la main. C'est la moindre des choses pendant cette foire du livre.
Marie-Veine Cutzem
Merci à nos invités Thierry Belfrois, journaliste
Narrator/Host
et chroniqueur littéraire à l'RTBF et Laurence Ortega, coach d'auteur et cofondatrice de l'association Cléa. Merci à Stéphanie de Zangré, Stéphane Houbec et Sébastien Muche pour leur témoignage en début d'émission. A la réalisation, il y avait Valentine Gourdange et toute l'équipe qui nous accompagne ici à la Foire du Livre. A la préparation, Sarah Pousset, Marie-Veine Cutzem et je vous dis à très bientôt.
Podcast par RTBF – 26 mars 2026
Host: Marie-Veine Cutzem
Invités principaux : Thierry Belfroy (journaliste et chroniqueur), Laurence Ortega (coach d’auteur, cofondatrice Cléa)
Cet épisode, enregistré en direct à la Foire du Livre, explore le phénomène grandissant de l’auto-édition, c’est-à-dire le fait de publier son ouvrage sans passer par une maison d’édition traditionnelle. Au travers de témoignages d’auteurs auto-édités et d’un échange entre professionnels du livre, l’émission questionne les motivations, les avantages, les défis et les réalités économiques et artistiques de cette démarche.
L’auto-édition est un phénomène en plein essor, porté tant par la démocratisation des outils que par la volonté de contourner la sélection drastique et parfois démotivante des circuits classiques. Si elle permet à certain·e·s de réaliser leur rêve ou de créer un produit complémentaire à une activité professionnelle, elle impose aussi un investissement total et la capacité de tout gérer soi-même, du texte à la vente. La reconnaissance du secteur traditionnel reste valorisée, mais les frontières bougent, et la plupart des invités s’accordent à dire que l’auto-édition et l’édition classique peuvent cohabiter sans se nuire – à condition de clarifier ses objectifs et d’être lucide sur les réalités du marché.
Écoute conseillée pour : toute personne intéressée par l’écriture, l’édition, les parcours d’auteurs et les mutations du marché du livre, mais aussi les lecteurs curieux de comprendre ce qui se joue derrière les rayons des librairies.