Les Clés – «Nominations politiques : la boite noire de la particratie»
Podcast de la RTBF | Date : 29 mars 2026
Host : Arnaud Ruyssen | Invités : Marie Goranson (professeure ULB), Karel Verhoeven (rédacteur en chef du Standard)
Aperçu de l’épisode
Cet épisode examine le système de nominations politiques dans les conseils d’administration des entreprises et organismes d’État en Belgique. La polémique autour de la désignation d’Axel Miller, ancien patron de Dexia (au cœur de la crise financière de 2008), à la présidence de la Société fédérale des participations et d’investissement (SFPIM), relance le débat sur le mode de nomination des hauts dirigeants des organismes publics, les enjeux de la particratie et la porosité entre pouvoir politique et gestion publique.
Principaux points abordés
1. Retour sur l’affaire Dexia et le cas Axel Miller
- Narrateur revient sur la crise Dexia de 2008, rappelant l’intervention d’urgence de l’État et la démission d’Axel Miller après le sauvetage de la banque. (01:08-02:45)
- La nomination d’Axel Miller (ex-Dexia) comme président SFPIM suscite une forte polémique, notamment en Flandre. Beaucoup y voient un conflit d’intérêts, surtout avec la perspective de la vente d’une partie des participations de l’État dans Belfius. (03:17-03:45)
- Proximité de Miller avec Georges-Louis Bouchez (président MR) : révélations sur des garanties d’emprunt pour le club de football présidé par Bouchez, jetant le doute sur la nature des nominations comme «récompense». (04:35-04:54)
- La réaction ferme de Georges-Louis Bouchez :
«Est-ce que vous vous rendez compte de l'infamie de votre accusation qui est absurde? [...] vous essayez d'insinuer des choses qui sont profondément indignes.» ([05:10])
2. Fonctionnement des nominations politiques
Explications par Marie Goranson (ULB, management public) :
- Clé de répartition (clé donne) : les postes en CA sont attribués aux partis selon leur poids électoral. (06:04-07:31)
- Deux temps dans les nominations :
- D’abord, les présidences/vice-présidences sont réparties entre partis de la majorité.
- Ensuite, chaque parti nomme qui il souhaite aux postes qui lui reviennent, parfois par vote interne ou choix du président. (07:48-08:46)
- L’étiquette politique n’est pas le problème en soi : la vraie question porte sur la légitimité et le profil de la personne choisie, non sur sa couleur politique. (09:04)
- Le gouvernement a en théorie un droit de regard, mais en pratique, l’accord préalable verrouille les nominations. (09:43-10:03)
- Balises supplémentaires : représentation linguistique, parité homme/femme, mais le choix final reste souvent la prérogative du président de parti. (10:03)
3. La critique journalistique et le prisme flamand
Karel Verhoeven (De Standaard) :
- «Ici, on est vraiment dans le centre du self-service politique des partis politiques. Et cette nomination se fait sans gêne.» (10:57)
- La colère en Flandre : l’affaire Dexia a coûté à 800 000 coopérants d’Arco (actionnaires en Flandre) une grande partie de leur épargne. (12:37-13:28)
- Problème de légitimité et de confiance :
«Une personnalité doit être fiable, compétente, crédible. Et ici, dans le cas de M. Miller... la crédibilité, il n’y a nulle.» ([10:57])
- Le jeu des partis : le poste au SFPIM est stratégique pour gérer d’importants dossiers, notamment la vente de Belfius et la création d’un fonds d’investissement militaire. (13:28-13:58)
- La «boîte noire» de la SFPIM : absence de transparence sur la gestion des 11,5 milliards d’euros d’actifs (16:42)
«Il n’y a nulle possibilité de regarder là-dedans. [...] pour les citoyens, pour les journalistes, ce n’est pas possible de regarder dans cette boîte pourquoi ils prennent des décisions.» ([16:42])
- Citation de Peter De Roover (N-VA) :
«If you can't beat them, then join them» – même les partis anti-système finissent par jouer le jeu une fois au pouvoir. (17:16)
4. Analyse sur la particratie belge
- Le phénomène de «réserve de pouvoir» pour les partis, au-delà des fonctions parlementaires visibles. (14:50-16:16)
«Les grandes entreprises de l’État prennent ça en main pour le but de son parti. [...] Sûrement pas sur la première place, le pays pour améliorer le pays.» (16:00-16:16)
- Ces nominations restent un terrain quasi exclusif des chefs de parti, stratégiques en période d’instabilité politique.
5. Réalité de la dépolitisation des hauts fonctionnaires
- Marie Goranson explique le système de mandats et de jurys externes mis en place depuis 2000 pour professionnaliser la gestion publique et limiter la politisation (20:44).
- Mais le risque d’un retour du politique plane :
«On a mis un mécanisme qui permet de vérifier les compétences... mais il reste une part aux politiques, pour garantir la confiance.» (20:44-22:07)
- Suppression de certains garde-fous (certificat interuniversitaire en Wallonie/Bruxelles), qui paradoxalement permettrait un retour au favoritisme politique sous couvert de dépolitisation (22:07-22:45).
«Est-ce que dépolitiser égal repolitiser, mais différemment?» (22:45)
- Scepticisme sur la réalité de la dépolitisation :
«Est-ce que quand on dit qu’on veut dépolitiser, c’est surtout parce qu’on a l’impression que c’est politisé dans le sens des autres?» ([23:38])
6. Perspectives et cycle sans fin
- Karel Verhoeven explique que la gêne autour des nominations clientélistes a disparu à mesure que l’enjeu de «qui détient les postes» l’emporte sur les principes proclamés (24:19-24:43).
«Cette gêne est repartie... Et on voit maintenant que l’N-VA est en train de rattraper son retard au fédéral après six ans dans l’opposition.» (24:43)
- Cyclique et consensuel : chaque parti dénonce les abus des autres… jusqu’à ce qu’il puisse à son tour distribuer les postes et «avancer son cadillac». (25:59)
«Ils se prennent en otage l’un et l’autre, donc on ne peut rien dire parce que dans quelques mois il y a un autre parti qui va avancer son cadillac.» ([25:59])
Moments-clés et citations
- 05:10 – Georges-Louis Bouchez (MR) récuse toute accusation de copinage :
«Vous essayez d'insinuer des choses qui sont profondément indignes.»
- 10:57 – Karel Verhoeven sur la nomination Miller :
«La crédibilité, il n’y a nulle.»
- 14:50 – Karel Verhoeven sur la vraie clé du pouvoir :
«Être ami du président de parti est le critère le plus important pour obtenir un poste de haut niveau.»
- 16:42 – Sur l’opacité de la SFPIM :
«Il n’y a nulle possibilité de regarder là-dedans. [...] ce n’est pas possible de regarder dans cette boîte pourquoi ils prennent des décisions.»
- 17:16 – Sur la participation de la N-VA au système :
«If you can't beat them, then join them.»
- 22:45 – Marie Goranson sur le paradoxe de la dépolitisation :
«Est-ce que dépolitiser égal repolitiser, mais différemment?»
- 25:59 – Le consensus des partis sur le partage des postes :
«Ils se prennent en otage l’un et l’autre... dans quelques mois il y a un autre parti qui va avancer son cadillac.»
Timestamps des séquences majeures
- 00:56 – Introduction du thème et de l’affaire Axel Miller
- 03:17 – Critiques flamandes & conflit d’intérêts
- 05:10 – Réponse de Georges-Louis Bouchez à la polémique
- 06:04 – Explication du fonctionnement des nominations par Marie Goranson
- 10:57 – Analyse critique de Karel Verhoeven
- 14:50 – Discussion sur la particratie et les jeux de pouvoir discrets
- 16:42 – SFPIM, boîte noire et opacité
- 20:44 – Retour sur la dépolitisation et le système des mandats
- 24:19 – Retour d’une forme de cynisme sur la répartition politique des postes
- 26:13 – Conclusion sur l’impasse et le «je te tiens, tu me tiens» de la particratie
Résumé synthétique
Cet épisode des Clés dissèque la mécanique politico-administrative de la Belgique à travers l’exemple brûlant de la nomination d’Axel Miller à la SFPIM. Il met en lumière l’opacité des procédures, la prévalence du poids des partis plutôt que de l’intérêt général, la reproduction de pratiques longtemps critiquées et les limites parfois paradoxales des réformes de dépolitisation. La discussion offre un regard incisif, nourri d’exemples, d’analyses et de témoignages, sur l’une des boîtes noires les plus emblématiques de la démocratie belge contemporaine.
