
Le Délégué général aux droits de l’enfant a choisi de centrer son rapport annuel 2024-2025 sur la santé mentale des jeunes car tous les voyants sont au rouge. Bilan de la situation tout en évoquant également les recommandations du rapport avec Solayman Laqdim, Délé...
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Host
37% des jeunes déclarent avoir des difficultés psychologiques.
Sophie Mas
Mais force est de constater que si le choc du Covid et de ses.
Adolescent Representative
Confinements s'éloignent, la demande de soins chez.
Sophie Mas
Les jeunes adultes comme chez les adolescents ne faiblit pas.
Soleymane Lagdime
Les indicateurs sont alarmants. Je pense qu'on n'est pas loin d'une épidémie de santé mentale.
Host
Bonjour à toutes, bonjour à tous et bienvenue dans les clés pour un épisode où on va se pencher sur la santé mentale des adolescents. Le récent rapport du délégué général aux droits de l'enfant pointe l'urgence majeure pour nos sociétés de se préoccuper vraiment du mal-être des ados, du risque sans cesse plus important de dépression voire de suicide. Pour cette émission, on a décidé d'explorer les causes profondes du phénomène, de penser des solutions aussi, et on a une petite demi-heure pour y voir clair.
Sophie Mas
La première, les clés.
Adolescent Representative
Voici nos recommandations urgentes aux députés. Pourquoi existe-t-il autant de stress dans le système scolaire ? Il faut diminuer la pression scolaire. L'accès aux substances est trop libre. Énormément de jeunes sont consommateurs. Il faut limiter l'accès à ces substances. Ne réduisez pas les allocations familiales. On vous le dit simplement. Il est important d'avoir de l'argent pour s'occuper de ses enfants.
Host
C'était le mardi 18 novembre dernier au Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. A la tribune, plusieurs enfants et adolescents prennent la parole parce qu'ils ont contribué à la rédaction du rapport du délégué général au droit de l'enfant. Et au cœur de ce rapport, un fil rouge. L'urgence de se préoccuper de la santé mentale des ados au départ de constats chiffrés très inquiétants. Aujourd'hui, on constate un trouble psychique avéré chez 16% des jeunes. Et parmi ces jeunes-là, on considère que 10%, 1 sur 10, donc, vont faire une tentative de suicide ou vouloir se faire du mal. Si on élargit la focale, Les études montrent aussi qu'entre 3 et 4 jeunes sur 10 sont à risque de dépression ou présentent un faible bien-être dans ce moment très particulier et très déstabilisant de leur vie où ils ne sont plus des enfants mais pas encore tout à fait entrés dans l'âge adulte. Il y a quelques mois, on avait d'ailleurs réalisé une émission avec des jeunes de 17-18 ans qui expliquaient tout ce qui est déjà particulièrement difficile à gérer à cet âge-là.
Sophie Mas
La plus grande problématique c'est la quête d'identité, de savoir d'où on provient. Notre identité, notre perception de la vie, le rapport avec l'autre, c'est des choses qui sont.
Soleymane Lagdime
Quand on est jeune et qu'on a notre premier amour et qu'on se casse un peu la gueule, je crois que c'est une énorme phase où on se pose énormément de questions.
Sophie Mas
Comment est-ce qu'on doit réagir quand quelqu'un nous dit tu es beau, tu n'es pas beau ? Dès la maternelle, on doit réagir à cela, on quitte un environnement familial, on est confronté à des gens avec qui on n'a jamais vécu.
Adolescent Representative
Un truc qu'on ressent tous, c'est la frustration en général, c'est pour tout vraiment, même pour le système vestimentaire, les relations et les réseaux sociaux accentuent cela, c'est qu'à chaque fois, On a, par exemple, fait une collection de n'importe quoi, de vêtements, de figurines, ou quoi que ce soit, et on voit sur Internet quelqu'un qui a plus. Du coup, on est frustrés. On voit quelqu'un qui est en couple. Et nous, on n'a jamais été en couple. Du coup, on est frustrés. Pourquoi pas moi ? C'est aussi un peu de la jalousie, mais au fil du temps, ça peut être très grave, parce que... Juste, ça nous submerge, et juste, on est frustrés, on se sent mal.
Host
De tout temps sans doute, ces questions se sont posées pour les jeunes. Mais aujourd'hui, elles sont exacerbées par d'autres enjeux qui s'ajoutent.
Soleymane Lagdime
L'Europe est au bord de la guerre. Ces bombardements sont quasi quotidiens depuis l'invasion russe il y a près de quatre ans.
Host
Les crises multiples que connaissent nos sociétés. L'impression d'un avenir bouché.
Soleymane Lagdime
Plus de 3 degrés d'ici la fin du siècle. Dans un scénario de réchauffement climatique. La montée du niveau des mers.
Sophie Mas
Le mois de juin le plus chaud jamais enregistré en Europe de l'Ouest.
Soleymane Lagdime
L'écologie.
Host
J'y ai qu'il faut se préparer. La place considérable prise par les réseaux sociaux et paradoxalement des liens sociaux véritables qui se délitent. Un isolement qui grandit pour certains et certaines. Alors, Pourquoi est-il urgent de prendre à bras le corps l'enjeu de la santé mentale des ados ? Et comment faire face aux problèmes ? C'est la question que l'on va creuser dans cette émission. Bonjour, Soleymane Lagdime.
Soleymane Lagdime
Bonjour.
Host
Vous êtes le délégué général au droit de l'enfant et vous avez voulu, dans le rapport récent que vous avez remis, présenté à la Fédération Wallonie-Bruxelles, choisir ce thème de la santé mentale comme thème principal de votre intervention, comme fil conducteur aussi de l'analyse des différents résultats que vous êtes venu présenter aux députés. Pourquoi décider là maintenant, en 2025, de mettre un focus particulier sur cet enjeu de la santé mentale ?
Soleymane Lagdime
Alors pour deux raisons principales. La première, c'est que les indicateurs sont alarmants. Je pense qu'on n'est pas loin d'une épidémie de santé mentale. Peu importe ce qu'on regarde, le stress, l'angoisse, les décompensations, les tentatives de suicide, tout est en explosion et de manière exponentielle. Donc, on est très inquiet par rapport à ça. Et là, on parle des enfants, mais il y a aussi tous ces enfants qui vivent avec des parents qui sont en grande souffrance psychique. Donc, quand on voit l'ampleur du phénomène, on est très interpellé. Ça, c'est la première raison. Et puis, la deuxième raison, c'est que c'est une thématique qui est transversale. En fait, il y a un lien très, très fort entre la question de la santé mentale ou du mal-être des jeunes et la question de la pauvreté. Donc, on peut la décliner sur plusieurs axes, sur la pauvreté, sur la question migratoire. On sait que les enfants en situation d'exil sont particulièrement impubliques à risque. On sait qu'il y a une surreprésentation au niveau du genre aussi. C'est une question qui touche beaucoup plus les filles et les femmes que les hommes parce qu'on n'évacue pas plusieurs millénaires de patriarcat du jour au lendemain. On sait que les communautés par exemple LGBTQIA+, subissent de par les discriminations et l'isolement social, de grandes discriminations, et donc il y a un lien très fort. les enfants en situation de handicap qui vivent souvent à côté de la société. Donc forcément, la santé mentale, le psychisme de tous ces enfants est impacté. Et donc on s'est dit, c'est une thématique transversale qu'on peut évoquer sur plein d'aspects, notamment l'environnement numérique aussi.
Host
Vous parlez donc d'épidémie, on l'a entendu, qui va toucher un peu tout le monde, mais encore davantage des publics qui sont déjà dans des situations de fragilité, d'exclusion, de stigmatisation, etc. On va y venir d'ailleurs un petit peu dans le détail. Je pointe quand même aussi un autre élément que vous avez mis en exergue, le fait qu'on a aussi des problèmes de santé mentale dans le reste de la société pour les adultes et on On imagine que des parents qui ont des soucis de santé mentale, voire peut-être des enseignants, tout ça peut avoir aussi des répercussions sur les enfants eux-mêmes, sur les adolescents eux-mêmes.
Soleymane Lagdime
Bien sûr, lorsque vous avez des enfants qui vivent avec des parents en souffrance psychique, forcément ils vont développer de l'hypervigilance. Parfois ça peut provoquer du décrochage scolaire. On a certains enfants où on va inverser les rôles, où ils vont se substituer aux parents. C'est eux qui vont prendre soin de leurs parents plutôt que l'inverse. On a des enfants qui vont développer de l'agressivité, puis on a des enfants qui vont développer des troubles de santé mentale à leur tour. Donc oui, il y a les enfants. Moi, c'est 0-18 ans, mais on sait bien que c'est notre société qui ne va pas bien.
Host
Avec nous aussi pour cette émission, il y a Sophie Mas. Bonjour.
Sophie Mas
Bonjour.
Host
Vous êtes pédopsychiatre, thérapeute de famille, responsable d'ailleurs de l'équipe Grands Ados à Brustar, le réseau de santé mentale à Bruxelles. D'abord, sur ce terme, épidémie, vous l'utiliseriez aussi ? C'est à ça que l'on assiste aujourd'hui ?
Sophie Mas
Écoutez, à partir du moment où dans les études, en fonction des études les plus optimistes ou les plus pessimistes, on atteint entre 25 et 50% de troubles anxieux dépressifs chez les 13-25 ans, je pense qu'on peut effectivement parler d'épidémie. Ça commence à devenir la norme.
Host
La norme, carrément, d'avoir des troubles anxieux dépressifs. Qu'est-ce qu'on décrit exactement par là ? Quelles sont aujourd'hui les conséquences pour ces jeunes qui souffrent de ces troubles ?
Sophie Mas
Alors, ces jeunes, comme vous pouvez l'entendre, j'ai souligné cette catégorie d'âge qui est plus impactée aujourd'hui, qui sont les adolescents et les jeunes majeurs. Je dirais qu'ils subissent effectivement, comme par le passé, toute une série de difficultés liées à leur environnement familial, personnel, scolaire. Mais je dirais que oui, effectivement, je rejoins M. Lachdim par rapport au fait que c'est notre société qui est malade et que ce sont les enfants, les adolescents qui emportent le symptôme aujourd'hui. Nous avons beaucoup, beaucoup de jeunes qui ont de grandes difficultés à garder encore espoir aujourd'hui, étant donné la difficulté de se projeter dans l'avenir. dans une société qui est de plus en plus anxiogène et qui combine effectivement non seulement toute une série de crises. Nous avons eu la crise du Covid, mais elle venait à peine de s'apaiser un tout petit peu que la guerre en Ukraine commençait et suivait ensuite la crise énergétique, la crise économique, sans parler de la crise climatique qui était là précédemment aussi. Et auparavant, avant le Covid, j'ai envie de dire que les jeunes avaient encore la capacité à être résilients, ça se manifestait dans leur capacité à descendre dans la rue pour manifester pour le climat. Ça se rencontrait aussi dans leur capacité à manifester. pour la démocratie, contre les violences policières. Aujourd'hui nous ne les entendons plus ces jeunes et je trouve ça particulièrement inquiétant parce que la possibilité de descendre dans la rue pour manifester, être en collectif, se sentir moins seul et moins puissant par rapport à ce qui se présentait pour eux était un facteur de résilience qui n'existe plus aujourd'hui.
Host
On avait, en somme, quelques exutoires qui se manifestaient de la sorte, qui ne sont même plus là, ce qui aggrave encore le problème, selon vous, et qui fait qu'on est en augmentation de ces troubles anxieux, dépressifs, rapides, ces dernières années.
Sophie Mas
Tout à fait. Et je pense que c'était plus qu'un exutoire. Je pense que c'était véritablement un moyen, effectivement, de résister à la perte d'espoir et à la dépression et à l'isolement qui les a gagnés depuis lors.
Host
Et comment est-ce que vous expliquez qu'aujourd'hui, ça se manifeste à ce point-là, en particulier chez les jeunes ? Parce qu'on a l'impression qu'au fil de notre histoire, des crises, on en a déjà connu pas mal, des crises que ce soit au niveau national, au niveau international, des traumatismes. En Belgique, on sait qu'on en a eu de très lourds. Il suffit de rappeler l'affaire du trou, tout ce que ça a pu susciter à l'époque comme inquiétude pour des parents, pour des enfants. Qu'est-ce qui se concentre là dans ces années-ci, selon vous, qui fait que ce phénomène se manifeste de manière particulièrement aiguë ?
Sophie Mas
Alors, c'est toute une série de facteurs qui s'additionnent, mais je dirais qu'on évolue dans une société qui est de plus en plus individualiste, de plus en plus matérialiste, de plus en plus dirigée par, finalement, la loi du plus fort. Il y a une manière de déconstruire les solidarités qui préexistaient. et dans une société qui, en même temps, n'offre que peu de perspectives. Même les plus forts, j'ai envie de dire, quand effectivement ils se mettent à faire de bonnes études, sortir avec de bons diplômes, ne peuvent plus avoir aujourd'hui la garantie de se trouver néanmoins un bon emploi, bien payé, de pouvoir le garder et de pouvoir effectivement continue à être dans ce projet social qui tenait la route jusqu'à il y a 10-20 ans. Mais aujourd'hui, ce projet social ne tient plus. J'ai des jeunes qui terminent leurs études et qui commencent effectivement à s'engager dans leur premier emploi, se posent la question d'éventuellement devenir propriétaires. Eh bien maintenant, se payer un bien, c'est devenu quasi impossible. Et en plus de ça, s'engager sur un emprunt à 20 ans avec les prévisions du GIEC qui nous annoncent qu'effectivement, nous allons avoir un changement radical de notre mode de vie. Eh bien, ça soutient un peu effectivement les perspectives futures. Or, les adolescents et les jeunes majeurs ont besoin de pouvoir justement se projeter. C'est un âge où on se réapproprie finalement sa vie. On se pose la question de savoir, maintenant que les parents ont décidé de nous faire naître, comment est-ce que nous allons effectivement investir cette vie qui nous a été donnée et qu'est-ce que nous allons en faire ? Et là, aujourd'hui, répondre à cette question fondamentale, une question vitale, Eh bien, on n'a pas de réponse à cet âge aujourd'hui.
Host
Suleyman Laghdim, en tant que délégué général aux droits de l'enfant, vous entendez ce portrait de jeune qui se sentirait plus seul avec cet horizon bouché, un moment où on a besoin justement de se projeter. Ça veut dire que dans votre rapport, vous n'insistez pas seulement sur le fait qu'il faut prendre en compte cet enjeu de la santé mentale, qu'il faut soigner, qu'il faut faire de la prévention. Il y a quelque chose de questionnement plus fondamental de notre modèle de société que l'on doit poser aujourd'hui face à des constats comme ceux-là Oui, ?
Soleymane Lagdime
Bien sûr, parce qu'en fait, si on veut... Vous savez, la santé mentale, c'est le mal-être. Si vous voulez agir sur le mal-être, il faut du bien-être. Et comment on met du bien-être ? C'est quoi le projet aujourd'hui de société qu'on a ? Par exemple, en France, la question de la santé mentale, c'est une cause nationale. En Belgique, ce n'est pas le cas. On sait que le morcellement institutionnel va favoriser une mauvaise prise en charge, malheureusement. Et donc, moi, je plaide pour qu'il y ait non seulement un masterplan, parce qu'on ne va pas résoudre ça en une législature. Il faudra vraiment une vision prospective sur le long terme. pour trouver une réponse sérieuse, mais surtout prévention, prévention, prévention. Il faut agir sur les déterminants sociaux. Je parlais de la question de la pauvreté. Aujourd'hui, à Bruxelles, c'est les derniers chiffres du SAMU social, on a depuis le mois de septembre 2000 familles avec enfants qui se retrouvent à la rue, c'est-à-dire que les maisons d'accueil ne sont même plus en mesure de les accueillir. Pourquoi je parle de ça ? Parce que jusqu'en 2024, on priorisait, on mettait les hommes solos à la rue et les familles avec enfants étaient priorisées. Aujourd'hui, même ça, on n'arrive plus à le faire. Comment voulez-vous qu'un enfant qui se retrouve à la rue, qui voit ses parents dans cette situation, comment voulez-vous qu'il soit apaisé au niveau de son psychisme Comment ? voulez-vous qu'il puisse investir sa scolarité ? Donc la première chose à faire, c'est d'agir là-dessus. Et pour agir là-dessus, il faut avoir des politiques sociales qui soient ambitieuses. Donc ça, c'est des politiques générales. Il y a un lien très, très fort entre l'accès à un logement décent et le basculement, par exemple, vers la pauvreté. Donc la question du logement devrait être un axe central de nos politiques. Ce n'est pas le cas aujourd'hui. Et puis, des politiques sur des groupes à risque de pauvreté. On sait par exemple qu'il y a une surreprésentation des ménages monoparentaux qui ont quatre fois plus de risques d'être dans la pauvreté, qui ont souvent la garde exclusive de leurs enfants, qui n'ont pas de pension alimentaire, qui ont des contrats précaires. Donc si on avait un effort de solidarité par rapport à ces publics, mais je pourrais en citer plein d'autres, déjà on diminuerait cette souffrance psychique. Et puis, vous savez, si vous voulez lutter correctement contre la pauvreté, il y a deux leviers importants. Il y a le coût. et il y a le revenu. Donc c'est permettre à chacun d'avoir un revenu décent. Et puis la deuxième chose, c'est une accessibilité en termes de coûts. Quand je vois les mesures qui ont été prises au niveau du fédéral, on fait l'inverse, c'est-à-dire qu'on réduit le revenu de toute une série de ménages et on augmente les coûts. Donc on fait l'inverse de ce qu'on devrait faire.
Host
Est-ce que cela, Sophie Mas, dans les profils que vous rencontrez justement en tant que médecin, en tant que praticienne, c'est quelque chose qu'on peut voir, qu'il y a une surreprésentation de certaines catégories spécifiques de la population, en particulier précarisées ou dans des situations d'exclusion ? Il y a un trait évident, un trait d'union évident entre ces problématiques fondamentales et les effets sur la santé mentale ?
Sophie Mas
Oui, malheureusement, la clinique rejoint la théorie. C'est effectivement tout à fait ce que nous rencontrons. Et je dirais que la spécificité à Bruxelles, c'est particulièrement justement cette question du logement. Le logement devient de plus en plus difficilement accessible aux familles précarisées. Et oui, vous ne pouvez pas être en bonne santé mentale en passant la nuit dehors, quel que soit votre âge de toute façon.
Host
Une étude publiée en octobre dernier par le Service public fédéral santé établissait d'ailleurs très clairement ce rapport entre situation financière et santé mentale. Si on prend par exemple le sentiment de solitude, eh bien ce sentiment de solitude est deux fois plus prégnant chez les adolescents issus de familles en difficulté financière que chez ceux qui sont issus de familles aisées. Or, pouvoir trouver de l'écoute, du lien, du soutien, c'est précisément ce qui peut éviter aux jeunes de basculer dans des pathologies de santé mentale plus graves, comme nous l'explique encore Sophie Mass.
Sophie Mas
Alors un jeune qui se sent mal, s'il trouve effectivement dans son environnement de la ressource, du soutien, de la valorisation, de l'apaisement, la possibilité de se déposer, de parler, il a des capacités de résilience qui sont bien présentes et il va pouvoir effectivement rebondir. C'est quand justement les conditions de résilience ne sont pas présentes que le jeune risque de basculer. Je voudrais rappeler quand même que le le concept de résilience qui a été vulgarisé par Boris Cyrulnik. Boris insiste très très fort sur les conditions de la résilience. Les conditions de la résilience, c'est d'avoir d'abord du temps. Et du temps, on n'en donne plus à nos jeunes. C'est d'avoir du lien. Et les liens se sont délités pendant le Covid, et plus particulièrement au milieu scolaire, et rien n'a été fait pour renouer le lien lorsque les écoles ont rouvert. Et la troisième chose, c'est de diminuer les facteurs de stress. Le concept de résilience vient d'un concept d'abord physique et décrit la manière dont un corps a la capacité à retrouver sa forme initiale après avoir subi des forces déformantes. C'est un peu complexe dit comme ça, mais pour simplifier, vous prenez un élastique, vous tirez dessus, vous le lâchez et il reprend sa forme d'origine. C'est ça la résilience, un élastique résilient. Et depuis lors, depuis que ce concept a été vulgarisé, il y a malheureusement une tendance dans notre société néolibérale à s'approprier ce concept et à le pervertir et de dire que finalement tout un chacun a des capacités de résilience et qu'il nous appartient maintenant personnellement en propre de pouvoir faire face à toute situation de stress. Et si on n'y arrive pas, c'est qu'on n'a pas activé suffisamment nos compétences de résilience. sans modifier les conditions dans lesquelles nous nous trouvons, sans diminuer les facteurs de stress, les facteurs déformants, sans donner le temps et sans s'appuyer sur un lien à l'autre. Et donc on est dans une évolution complètement pervertie de ce concept. Donc je tiens vraiment à le rappeler. Si vous donnez à un jeune la possibilité d'être soutenu, d'avoir du temps pour se retrouver et de pouvoir effectivement être dans un environnement qui est moins stressant, il va pouvoir effectivement rebondir. Les jeunes basculent quand vous êtes dans un environnement où il n'y a pas de lien, où ils vont effectivement essayer de se tourner vers d'autres moyens de s'apaiser et ça va par exemple être les outils numériques. Là on tombe dans quelque chose qui va devenir très rapidement très nocif puisqu'un jeune qui a des idées suicidaires eh bien on va, avec les algorithmes, l'enfermer dans une bulle algorithmique où il va être confronté de plus en plus à des jeunes qui, effectivement, témoignent d'affects dépressifs, d'idées suicidaires, de passage à l'acte, etc. Ce qui ne va pas améliorer sa santé mentale. Si vous êtes un jeune qui avait des difficultés de santé mentale et vous retrouvez dans un environnement scolaire qui est exigeant, comme la plupart des environnements scolaires, vous risquez de voir, en plus de vos difficultés, apparaître de mauvaises notes. Et là, ça peut devenir très rapidement catastrophique. Aujourd'hui, l'environnement scolaire est un environnement qui tend à plus marginaliser que de permettre une progression. Si vous êtes dans un environnement en plus où il y a éventuellement du harcèlement et où c'est la loi du plus fort, eh bien la moindre faiblesse peut effectivement se retourner contre vous. Et si les parents, la famille n'est pas dans un bon dialogue, est un peu à distance, que le jeune ne s'autorise pas effectivement à se déposer, eh bien là on peut effectivement avoir des jeunes qui s'isolent, développent de plus en plus des idées noires, jusqu'à ce qu'il y ait effectivement un passage à l'acte qui est en général le mode d'expression privilégié quand même à l'adolescence.
Host
Et donc là, on peut entrer dans des situations beaucoup plus graves qui doivent être traitées, où il y a des jeunes qui doivent être hospitalisés, où il y a des tentatives de suicide, voire malheureusement des suicides même qui vont réussir. Un petit mot alors sur la façon dont vous êtes en capacité d'accueillir ces jeunes dans ces situations-là. On dit souvent en Belgique qu'on n'a pas les structures suffisantes, qu'on sous-investit la santé mentale.
Soleymane Lagdime
?
Host
Ça, sur votre terrain, ça se confirme. Vous n'avez pas les moyens de faire face à tous ceux qui auraient besoin d'être aidés et accompagnés aujourd'hui.
Sophie Mas
Malheureusement, on doit faire effectivement le même constat que dans les centres d'hébergement. Nous n'avons pas la possibilité non plus de soigner aujourd'hui. Toutes les structures ambulatoires et hospitalières sont débordées. On n'a plus la possibilité d'intervenir dans un temps raisonnable. Et donc un adolescent qui a des idées suicidaires et qui est en risque de passage à l'acte relativement éminent et qui a besoin d'une prise en charge rapide, ses parents ne vont pas trouver de réponse dans le milieu hospitalier, dans le milieu de soins aujourd'hui. C'est juste catastrophique. Ça a commencé durant le Covid, mais ça ne s'est pas apaisé depuis lors. Les chiffres restent, se maintiennent exactement comme durant la période Covid. Et donc on est face à une épidémie de santé mentale sans avoir la possibilité de pouvoir y répondre.
Host
Alors justement là-dessus, en tant que délégué général au droit de l'enfant, vous faites un rapport sur des problématiques mais vous mettez aussi des pistes de solutions, des recommandations pour le politique sur la table. Qu'est-ce que vous recommandez, vous spécifiquement, dans les chantiers à ouvrir pour prendre beaucoup plus en compte ce problème ?
Soleymane Lagdime
Au-delà de la question de la prévention, il y a toute la question de la prise en charge. Aujourd'hui, tant les réponses de crise, les réponses ambulatoires, les réponses d'urgence sont insuffisantes et ça vient d'être dit. Il y a aussi une question qui est très importante, c'est celle de la programmation. Aujourd'hui, on a des territoires qui sont couverts, d'autres qui ne le sont absolument pas. Il faut absolument plus d'investissement dans toutes les structures de santé mentale, plus d'accessibilité. on sait que ça a un coût aussi et donc il faut que ce soit accessible au plus grand nombre et puis plus de bien-être partout où on peut en mettre, notamment au milieu scolaire. Je rappelle quand même une statistique qui est interpellante. La première, c'est qu'on a un enfant sur trois aujourd'hui qui, au sein de l'école, est soit auteur, soit témoin, soit subit une situation de harcèlement avec toutes les conséquences que ça peut avoir sur la santé mentale. Et puis la deuxième chose que je voudrais dire, c'est qu'aujourd'hui, 40% des jeunes qui ont fait une tentative de suicide et qui ont été à l'hôpital, 40% de ces jeunes ont eu très peu d'aide avant leur tentative de suicide. Et ce qui est encore plus interpellant, c'est qu'ils en ont très peu après. le passage par l'hôpital. Et donc aujourd'hui, il faut absolument renforcer en amont par des politiques préventives ambitieuses et puis renforcer tout ce qui existe déjà. Il ne faut pas réinventer le chaud. Il y a plein de personnes qui font super bien leur boulot. Donnons-leur les moyens d'exercer correctement leur mission.
Host
Le premier point que vous mettez en avant dans vos recommandations, c'est agir à l'école. Ça veut dire que là, vraiment, l'école est un nœud central si on veut pouvoir prendre en compte cet enjeu de la santé mentale et agir de manière forte.
Soleymane Lagdime
Oui, parce que c'est le lieu de vie naturelle des enfants. Aujourd'hui, si je regarde notre système scolaire, c'est un des systèmes scolaires où les inégalités sont les plus importantes de tous les pays industrialisés. On est dans le bas du classement. On a un taux de décrochage scolaire qui dépasse les 13% donc on a 13% de nos enfants qui ne trouvent plus de sens à l'école et donc bien sûr qu'il faut mettre du bien-être dans l'école. Je tiens juste à rappeler que l'école telle qu'elle existe aujourd'hui n'a que 200 ans. On a toujours transmis du savoir depuis la nuit des temps. mais ça fait 200 ans qu'on le transmet de cette manière. Et pourquoi ? Parce qu'il y avait l'émergence d'une société industrielle qui apparaissait et il fallait une main d'oeuvre qui soit un peu qualifiée et surtout qui soit très obéissante. Ça c'est l'ADN de notre école et on voit bien que ça, ça répond pas au bien-être des enfants. Donc c'est important que dans les mesures qui sont prises au niveau scolaire, on tienne compte non seulement des besoins des enfants mais aussi de cet intérêt supérieur qui est important, donc des lieux d'écoute, plus de bien-être à l'école et faire en sorte que qu'on soit dans une société qui soit moins compétitive, moins sur la performance, mais plus sur la collaboration et plus sur le bien-être.
Host
Notre école, Sophie Masse, ne prend pas assez en compte le bien-être des jeunes, des adolescents. Elle n'est pas assez construite pour ça.
Sophie Mas
Je pense qu'on ne lui en donne pas les moyens. Je pense qu'on ne forme pas les professeurs à ça. Je pense qu'effectivement, ça ne se retrouve nulle part dans les programmes et que quand des démarches veulent être prises, ce sont des démarches one-shot. On va faire une journée bien-être à l'école ou une thématique. pendant une heure de cours et c'est largement insuffisant. Ce qui est nécessaire et qui démontre effectivement son efficacité, ce sont des groupes de jeunes qui vont pouvoir expérimenter, vivre des choses ensemble, ce qui leur permet d'en parler, ce qui leur permet effectivement de partager leurs émotions, de pouvoir se dire. d'apprendre ce que c'est que l'altérité, d'apprendre comment on peut avoir des traditions, une culture, des codes différents. Et ce n'est pas en famille qu'on apprend l'altérité. En famille, on est dans quelque chose qui est d'une forme d'unicité. Et donc, si on veut apprendre le vivre ensemble, c'est en dehors de la famille et c'est plus particulièrement à l'école que ça devrait pouvoir se mettre en place. Je pense qu'il en est de la santé mentale de nos jeunes aujourd'hui. C'est important pour nos démocraties en fait. Et je pense que quand on voit la montée des extrêmes droites partout dans le monde aujourd'hui, je pense qu'il y a urgence effectivement à remettre en place une école qui nous apprend à vivre ensemble.
Soleymane Lagdime
Oui, je voudrais juste rajouter une question importante, c'est celle de la participation des enfants. Vous savez, on est dans une société qui est vieillissante et qui perçoit sa jeunesse plus comme une menace que comme une force de progrès. Et les enfants, ils font partie de la solution. On ne les entend pas assez, ça a été dit tout à l'heure. Mais l'école peut aussi faire en sorte de récolter cette parole, de ne pas en faire une participation qui soit symbolique ou décorative, mais d'en faire une. prendre en considération cette parole et en faire une parole agissante, c'est-à-dire une parole qui se traduit en actions concrètes. Et donc la question de la participation, elle est centrale et elle doit faire partie de toutes nos politiques parce que sinon on aura des réponses qui seront à côté de la plaque.
Sophie Mas
Mais on parle beaucoup des jeunes comme étant notre avenir, etc., de manière un petit peu banalisée, j'ai envie de dire. Mais je voudrais quand même attirer l'attention sur le fait que les adolescents ont cette spécificité qu'ils ont véritablement besoin les uns des autres. Ils ont besoin des autres pour se construire, on en parle souvent, mais ils ont aussi besoin les uns des autres pour penser. Et ça, c'est véritablement quelque chose auquel nous avons été confrontés en pédopsychiatrie durant la phase Covid. Ces jeunes qui ne se côtoyaient plus, n'avaient même plus la capacité de se comprendre eux-mêmes. Ils étaient dégoûtés de la vie, ils étaient incapables d'expliquer pourquoi. Et il leur suffisait de réintégrer un groupe de jeunes pendant 3-4 jours pour pouvoir recommencer effectivement à expliquer ce qui se passait pour eux. Qu'est-ce qui se passe là ? Et bien il se passe simplement que Les adolescents n'ont pas encore cette capacité d'adulte de pouvoir se poser, réfléchir, comprendre quel est notre mal-être, d'où est-ce qu'il vient, mettre du sens et se donner des perspectives. Et ils ne s'autorisent plus non plus à être dans la confidence et la proximité avec leurs parents comme quand ils étaient petits. Et donc en fait, les adolescents ont tendance à plutôt se confier les uns aux autres et ils ont un appareil à penser qui est groupal. Et donc voilà une population qui est plus particulièrement sensible au collectif et je pense que nous en avons cruellement besoin dans notre société.
Host
Trouver les moyens de reconstruire du collectif nous serait donc bénéfique à tous, explique la pédopsychiatre Sophie Mass, mais le serait encore davantage pour les ados pour qui c'est même une nécessité vitale à ce stade de leur vie. Voilà de la matière à penser pour la suite. Et si vous voulez prolonger ces réflexions, je ne peux que vous recommander d'aller vous plonger aussi dans le rapport annuel du délégué général aux droits de l'enfant qui laisse une place importante à la parole des jeunes eux-mêmes. Merci à Sophie Maas et Soliman Lakdim pour cette émission. Merci aussi à Guillaume De Smet pour la réalisation sonore. A la préparation, il y avait Sarah Pousset et Arno Roysen. Et si ce contenu vous a intéressé, n'hésitez pas évidemment à le partager. Autour de vous !
Date: 25 novembre 2025
Host: Arnaud Ruyssen (RTBF)
Invités:
Cet épisode de « Les Clés » analyse l’état préoccupant de la santé mentale des adolescents. S’appuyant sur un rapport du délégué général aux droits de l’enfant, l’émission explore l’ampleur de la détresse psychique chez les jeunes, identifie les causes profondes — sociales, économiques et sociétales — et propose pistes de réflexion et solutions concrètes pour enrayer la dégradation du bien-être adolescent.
Pression scolaire et accès libre aux substances soulignés par les représentants jeunes (00:55)
Demande explicite : ne pas réduire les allocations familiales, vitales pour le bien-être (00:55)
Frustration liée à la comparaison sur les réseaux sociaux, le sentiment de jalousie et d’insuffisance (03:19)
« On voit sur Internet quelqu’un qui a plus… Du coup on est frustrés… Ça peut être très grave, parce que ça nous submerge, et on se sent mal. » — Représentant adolescent (03:19)
Forte corrélation pauvreté — détresse psychique : familles monoparentales, exil, handicap, genre, LGBTQIA+…
L’expérience de la rue, entre autres, aggrave la santé mentale (13:36 – 16:11)
« Comment voulez-vous qu’un enfant qui se retrouve à la rue, qui voit ses parents dans cette situation, soit apaisé au niveau de son psychisme ? » — Soleymane Lagdime (13:36)
Structures de soins (ambulatoires, hospitalières) saturées, délais trop longs même pour les cas graves (21:21 – 22:19)
Sous-investissement chronique de la santé mentale
« Nous n’avons pas la possibilité de soigner aujourd’hui. Toutes les structures ambulatoires et hospitalières sont débordées. » — Sophie Mas (21:30)
L’école comme nœud central pour le bien-être : aujourd’hui lieu de compétition et d’inégalités (24:08)
Nécessité de programmes pérennes sur le bien-être, de formation des enseignants, et d’espaces d’écoute véritables (25:21 – 25:30)
« Ce qui est nécessaire… ce sont des groupes de jeunes qui vont pouvoir expérimenter, vivre des choses ensemble, ce qui leur permet d’en parler, de partager leurs émotions. » — Sophie Mas (25:30)
L’école doit redevenir un lieu d’apprentissage du vivre-ensemble, essentiel pour la santé mentale et la démocratie (25:30 – 26:59)
Favoriser la participation réelle des élèves, non plus symbolique (26:59 – 27:40)
Les adolescents ont un « appareil à penser groupal » : la pensée et l’expression du mal-être émergent dans l’interaction avec les pairs, non simplement via l’introspection individuelle (27:40 – 29:05)
« Il leur suffisait de réintégrer un groupe de jeunes pendant 3-4 jours pour pouvoir recommencer à expliquer ce qui se passait pour eux. » — Sophie Mas (27:40)
| Timestamp | Segment/Moment Important | |-----------|---------------------------------------------------------------| | 00:00 | Données chocs sur la santé mentale chez les jeunes | | 00:51 | Avis et recommandations urgentes de jeunes | | 03:19 | Témoignage sur la frustration liée à la comparaison/réseaux | | 04:00-04:24| Les “nouvelles” angoisses collectives : guerre, climat, isolement | | 08:02 | Taux d’anxiété-dépression — “épidémie” selon Sophie Mas | | 10:39 | Pourquoi aujourd’hui ? Les causes plus structurelles | | 13:36 | Interdépendance pauvreté — santé mentale, solutions structurelles | | 17:16 | Définition et conditions réelles de la résilience | | 21:30 | Saturation des hôpitaux et manque de prises en charge | | 24:19 | Centralité de l’école et critique de son fonctionnement actuel | | 26:59 | Nécessité de participation réelle des jeunes à l’école | | 27:40 | Besoin vital du groupe chez les ados, “appareil à penser groupal” |
L’épisode mélange expertise clinique, analyses de terrain et témoignages directs de jeunes, avec gravité, empathie et souci d’un langage compréhensif, souvent alarmé mais jamais résigné. Le ton, à la fois engagé et pragmatique, vise la sensibilisation sans catastrophisme gratuit, insistant sur la nécessité de solutions structurelles, collectives et durables.
L’émission montre que la dégradation de la santé mentale adolescente en Belgique est le symptôme d’un malaise sociétal bien plus profond. Solutions ponctuelles insuffisantes : ce qu'il faut, c’est reconfigurer nos modèles scolaires, sociaux et économiques, refonder la solidarité et restaurer la possibilité pour chacun — surtout les plus jeunes — de se projeter dans l’avenir.
A retenir : agir d’urgence, sur plusieurs fronts, en particulier la prévention, la lutte contre la pauvreté et la refonte profonde de l’école, tout en redonnant aux adolescents leur voix et leur pouvoir d’agir collectif.
Pour aller plus loin : consultez le rapport annuel du Délégué général aux droits de l’enfant, particulièrement riche en témoignages de jeunes et recommandations structurelles.