Les Clés (RTBF)
Épisode : "Pourquoi le déficit public ne diminue pas ?"
Date : 6 avril 2026
Host : Arnaud Ruyssen
Invités : Étienne de Calatay (Professeur d’économie à l’UNamur, chef économiste Orcadia Asset Management), Magali Verdun (Senior économiste, DULBA-ULB)
Aperçu de l’épisode
Dans cet épisode, Arnaud Ruyssen s’attèle à une question brûlante : pourquoi, malgré des mesures de rigueur et des promesses de rééquilibrage budgétaire du gouvernement belge, le déficit public ne parvient-il pas à diminuer ? À l’aide de deux économistes, il décortique les causes et les blocages, tant structurels que conjoncturels, qui enrayent la trajectoire budgétaire, tout en interrogeant l’efficacité des politiques publiques et des choix fiscaux récents. L’épisode interroge aussi le cadre même dans lequel sont pensées les finances publiques : du poids de la dette au sens des indicateurs du déficit.
Points clés et chronologie
1. Introduction : Un déficit qui ne faiblit pas
[00:01 – 01:46]
- Le déficit public belge reste élevé malgré de nombreuses mesures.
- Le poids de la dette devrait dépasser 21 milliards d’euros, devenant « insupportable » à terme pour les finances publiques.
- Pierre Wunsch (gouverneur de la Banque nationale) estime que « le gouvernement n’a plus l’argent » pour soutenir les ménages dans la crise énergétique actuelle.
2. Communications politiques et métaphores autour du budget
[01:46 – 04:58]
- Alexander De Croo multiplie les images pour marquer la difficulté : « c’est le Titanic », « notre sous-marin budgétaire », « il faut faire un régime », « cols hors catégorie » à franchir d’ici 2026.
- L’objectif officiel : baisser progressivement le déficit sous la barre des 4% du PIB d’ici la fin de la législature.
- Le comité de monitoring reste pessimiste : trou de 35 milliards en 2029 projeté, soit 4,9% du PIB.
« Moi, comme cadeau de départ de Vivaldi, j’ai reçu un budget qui coule jusqu’au fond de la mer. »
— Alexander De Croo [02:14]
3. Les « vents contraires » des finances publiques
[04:58 – 06:18]
- Étienne de Calatay compare l’effort budgétaire à un cycliste qui pédale face au vent : hausse des dépenses militaires, remontée brutale des taux d’intérêt, vieillissement démographique.
- Ces facteurs pèsent sur les comptes actuels et sont difficiles à infléchir à court terme.
« J’utiliserais l’image du vent de face quand on est cycliste : l’effort militaire, la remontée des taux d’intérêt, et le vieillissement démographique… c’est pour ça que la situation empire si on ne fait rien. »
— Étienne de Calatay [05:51]
4. Les erreurs du passé et la question de l’austérité
[06:18 – 09:22]
- Magali Verdun explique qu’aucun gouvernement n’a su profiter des périodes fastes (« beaux jours ») pour préparer les crises à venir. Investissements insuffisants dans la prévention, l’éducation, l’indépendance énergétique.
- Les mesures « quoi qu’il en coûte » ont été prises et peu retirées après crise, contrairement à d’autres pays plus rapides à resserrer.
« En principe, quand c’est des beaux jours, on mettrait de côté pour faire face aux mauvais jours… Ce qui n’a pas été fait… »
— Magali Verdun [07:25]
5. Les blocages politiques et structurels
[09:22 – 13:08]
- Difficile d’expliquer à la population qu’il faut économiser en période faste ou d’arrêter d’aider lors d’une crise.
- Vieillissement : la réserve pour les retraites n’a jamais été abondée (crises successives).
- Politique souvent contrainte par des mesures « paramétriques » peu porteuses (petits correctifs), alors que les réformes structurelles (prévention, simplification des institutions) sont plus efficaces mais peu « rentables » à court terme électoral.
« On est dans une crise permanente. Le système est en crise… Dire maintenant, on ne va pas mettre de côté parce qu’il y a une crise, alors on ne mettra jamais de côté. »
— Magali Verdun [10:42]
« Prendre des mesures qui auront des effets sur le long terme n’est pas incitatif électoralement. »
— Magali Verdun [11:38]
6. Leçons et comparaisons historiques
[12:08 – 13:26]
- Évocation du modèle Jean-Luc Dehaene (années 90) : rigueur budgétaire dure, mais popularité a posteriori.
- Magali Verdun nuance la comparaison, en soulignant qu’à l’époque l’adhésion à l’UE créait un « projet positif » : aujourd’hui, réduire la dette fait-il rêver ?
« À l’époque, il y avait un projet qui faisait rêver : l’Union Européenne… Ici, il n’y a pas de projet positif, à part avoir moins de dettes, mais ça fait rêver qui ? »
— Magali Verdun [13:08]
7. Évaluation des mesures concrètes prises
[14:00 – 17:06]
- Le gouvernement de Weaver salué pour certaines mesures courageuses (réforme des retraites), mais critiqué pour le maintien de nombreuses dépenses fiscales (« niches ») inefficaces.
- Exemples de niches : exonérations sociales sectorielles, voitures de société, subsides à l’entreprise…
« Il y a des dépenses fiscales que nous faisons qui ne sont pas vraiment efficaces… Pourtant on dit qu’on va quand même les conserver. Là ça devient du dogmatisme. »
— Étienne de Calatay [14:00]
« La Belgique est championne en termes de subsides aux entreprises, sans réel engagement pour les effets… Il y a une manne là qui n’est pas exploitée et dont on fait semblant qu’elle n’existe pas. »
— Magali Verdun [16:35]
8. La question de l’efficacité de la dépense publique
[17:16 – 19:45]
- La Belgique taxe et dépense plus que beaucoup d’autres pays européens, sans que la qualité du service public (enseignement, santé, justice) soit à la hauteur de l’effort financier.
- Mettre en priorité l’efficacité de la dépense avant d’augmenter ou baisser les impôts.
« Le premier effort est à faire du côté de l’efficacité de la dépense publique. On paye déjà trop d’impôts, le premier effort c’est de mettre de l’ordre dans nos finances publiques. »
— Étienne de Calatay [18:27]
9. Le dilemme recettes/dépenses : enchaînement des réformes fiscales
[19:45 – 20:17]
- Dilemme : faut-il couper d’abord dans les dépenses avant de diminuer les impôts, ou l’inverse ?
- Réformes fiscales proposées : taxer davantage la consommation (et la pollution), moins le travail.
« La consommation en Belgique est trop peu taxée, celle qui pollue trop peu aussi. Le travail est vraisemblablement trop taxé. »
— Étienne de Calatay [20:02]
10. Promesses de pouvoir d’achat et faisabilité budgétaire
[20:17 – 22:55]
- Plan du gouvernement pour l’augmentation du salaire net via des exonérations et bonus à l’emploi, financées (en théorie) par une taxe sur les plus-values.
- L’échéance du plein effet repoussée à 2030.
- Coût estimé : 4 milliards d’euros.
« Ça va concrètement augmenter le salaire d’environ 100 euros par mois d’ici l’horizon 2029… »
— Alexander De Croo [21:30]
- Magali Verdun doute de la faisabilité : crises extérieures, mesures annulées par l’austérité salariale, coût élevé et effet peu perceptible sur le pouvoir d’achat. Reste la question du thermomètre déficit/PIB.
« On est fixé sur cet indicateur déficit sur PIB… Plus on produit du jetable, plus le PIB augmente ; plus on produit du durable, le PIB freine… Est-ce que c’est vraiment sur base de cet indicateur qu’on veut faire tous nos choix de société ? »
— Magali Verdun [22:55]
11. Les contraintes extérieures et la dépendance financière
[24:24 – 25:22]
- Étienne de Calatay rappelle que, que cela plaise ou non, la Belgique doit rassurer ses créanciers (marchés financiers, Union européenne). Si la confiance se perd, le coût de la dette explose du fait de la hausse des taux.
« Si ceux qui nous prêtent prennent peur… nous serions bien embêtés. Nous n’avons plus le contrôle, pas même sur la Banque centrale. »
— Étienne de Calatay [24:25]
12. Enjeux de long terme et réflexion sur les critères
[25:49 – 26:06]
- Magali Verdun plaide pour une réflexion sur le choix même des indicateurs économiques et pour plus d’audace à penser hors du cadre actuel, même s’il faut s’y plier pour l’instant.
- Le débat sur le sens du PIB, du déficit, et des marges de manœuvre politiques et économiques reste ouvert.
« Tant que les règles du jeu sont celles qu’elles sont, on est bien obligé… mais ça ne doit pas nous empêcher de réfléchir déjà à plus loin. »
— Magali Verdun [25:49]
Citations et moments marquants
-
[02:14] Alexander De Croo :
« Moi, comme cadeau de départ de Vivaldi, j’ai reçu un budget qui coule jusqu’au fond de la mer. » -
[05:51] Étienne de Calatay :
« On a des vents de face, c’est notamment l’effort militaire, la remontée des taux d’intérêt, le vieillissement démographique… c’est pour ça que la situation empire si on ne fait rien. » -
[10:42] Magali Verdun :
« On est dans une crise permanente. Le système est en crise… Dire maintenant, on ne va pas mettre de côté parce qu’il y a une crise, alors on ne mettra jamais de côté. » -
[13:08] Magali Verdun :
« Ici, il n’y a pas de projet positif, à part avoir moins de dettes, mais ça fait rêver qui ? » -
[14:00] Étienne de Calatay :
« Intellectuellement, on peut ne pas être d’accord avec la réforme, mais il y a eu le courage politique de prendre une mesure forte aux effets budgétaires différés dans le temps. » -
[16:35] Magali Verdun :
« Il y a une manne là qui n’est pas exploitée et dont on fait semblant qu’elle n’existe pas. » -
[18:27] Étienne de Calatay :
« Le premier effort est à faire du côté de l’efficacité de la dépense publique. » -
[24:25] Étienne de Calatay :
« Si ceux qui nous prêtent prennent peur… nous serions bien embêtés. »
À retenir
- Le déficit structurel de la Belgique s’explique à la fois par l’accumulation d’engagements coûteux (vieillissement, crises successives…) et l’incapacité à réduire/focaliser la dépense publique lors d’accalmie.
- La classe politique paie aussi le prix de réformes structurelles difficiles à défendre électoralement.
- Le maintien de niches fiscales et de mesures coûteuses mais peu efficaces (« fine tuning » sectoriel) empêche des réformes de fond.
- La question du modèle budgétaire et des critères de pilotage reste posée, mais la Belgique reste coincée entre ses propres règles et celles imposées par ses créanciers et l’UE.
- Appel à penser au-delà du simple déficit/PIB, mais contraintes fortes tant qu’on dépend des marchés et des règles européennes.
Pour aller plus loin
Pour toute question, l’équipe invite les auditeurs à écrire à lescles.artbf.be
