
Le blocage du détroit d’Ormuz et les frappes iraniennes sur plusieurs structures énergétiques des Pays du Golfe ont de grandes conséquences sur le marché international de l’énergie. Les prix s’envolent. Cette nouvelle crise énergétique va-t-elle pousser les pays eu...
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Fatih Birol
se dirige-t-on vers une des plus graves crises énergétiques qu'on ait jamais connue?
Arnaud Royssen
La première?
Podcast Host
Le détroit d'Ormuz est paralysé, tout ce commerce est gelé.
Arnaud Royssen
Les clés? J'espère qu'on ne va pas attendre d'en arriver à ce point-là pour chercher des solutions. Arnaud Royssen.
Podcast Host
Bonjour à tous et bienvenue dans les clés pour un épisode où l'on va essayer de prendre la mesure de la crise énergétique qui s'amorce depuis le début des frappes israéliennes et américaines en Iran. Avec le blocage du détroit d'Ormuz, avec les frappes iraniennes sur les installations énergétiques des pays du Golfe, les conséquences pour la géopolitique mondiale de l'énergie sont énormes. Et une question se pose de plus en plus. La flambée des prix va-t-elle pousser les dirigeants européens à ralentir les efforts vers la transition? Cette même transition qui doit justement nous permettre de sortir de notre dépendance aux fossiles? Eh bien, c'est tout cela que l'on va prendre le temps d'explorer.
Arnaud Royssen
La première, les clés.
Podcast Host
Depuis plusieurs semaines, c'est donc le grand calme dans le détroit d'Hormuz. Depuis le début des frappes israéliennes et américaines en Iran, quasiment plus aucun tanker, plus aucun méthanier ne passe dans le détroit. Tout juste quelques petites embarcations rapides apportent-elles vers l'Iran des produits de contrebande. À part cela, ce goulot stratégique de passage du commerce mondial, qui relie le Golfe Persique au reste du monde, est pratiquement fermé. Or, habituellement, passent par là quelques 20% de la consommation mondiale en pétrole et en gaz. Et le fait que cette crise dure et qu'on ne sache pas très bien pour l'heure si l'Iran va oui ou non permettre à nouveau le passage de certains navires a forcé, le lundi 23 mars dernier, Fatih Birol, patron de l'Agence internationale de l'énergie, à sortir de sa réserve. Jusque là, il s'était fait plutôt discret, mais là, il estime qu'il faut que le monde prenne la pleine mesure de l'ampleur de la crise qui s'annonce.
Fatih Birol
Beaucoup d'entre nous se souviennent des deux crises pétrolières qu'on a connues dans les années 70, en 73 et en 79. À l'époque, durant chacune de ces crises, le monde a perdu environ 5 millions de barils par jour. Donc, les deux ensemble, 10 millions de barils par jour. Et on sait qu'après ça, il y a eu de graves problèmes économiques dans le monde, une récession. Or, aujourd'hui, rien qu'à ce jour, on a une perte de 11 millions de barils par jour, donc plus que les deux crises pétrolières réunies. De plus, après l'invasion de l'Ukraine par la Russie, nous avons perdu, sur le marché du gaz surtout, en Europe, environ 75 milliards de mètres cubes. Or, ici, avec cette crise, on a perdu environ 140 milliards de mètres cubes. Donc si on veut mettre les choses en contexte, ce qui se passe avec l'Iran, c'est l'équivalent de deux crises pétrolières et une crise gazière réunies.
Podcast Host
Et le patron de l'AIE tient aussi à insister sur les conséquences en cascade au-delà des matières premières énergétiques proprement dites.
Fatih Birol
Certaines des artères vitales de l'économie globale sont aussi touchées. Au niveau de la pétrochimie, au niveau des engrais, du soufre, de l'hélium. Ce marché-là est aussi interrompu avec des conséquences sérieuses pour l'économie. C'est ce qui me pousse à prendre la parole. Et j'espère que, du coup, l'enjeu est maintenant mieux compris.
Podcast Host
Et avec nous pour décrypter tout cela, il y a Patrice Geoffron.
Patrice Geoffron
Bonjour.
Podcast Host
Bonjour. Vous êtes professeur d'économie à l'Université de Paris-Dauphine, où vous dirigez d'ailleurs le Centre de géopolitique de l'énergie. Alors, votre avis d'abord sur ce qu'on en a pu entendre dans les mots de Fatih Birol, le patron de l'Agence internationale de l'énergie. Est-ce que, selon vous, on est à l'aube potentiellement de la plus grave crise énergétique de notre histoire?
Patrice Geoffron
Alors, pas à ce stade, il faut avoir un peu de mémoire. En fait, en 1973, le prix du baril avait été multiplié par 4, vraiment du jour au lendemain. Et c'est une époque où on utilisait, notamment nous, Européens, beaucoup plus de pétrole, notamment parce qu'on l'utilisait assez massivement pour produire l'électricité. C'était du fioul, voilà. Aujourd'hui, ça n'est plus le cas ou très, très marginalement. Donc de ce point de vue, je pense qu'il faut se garder de dire que c'est une crise du même ordre. Et puis l'autre élément de comparaison, c'est que toute cette affaire, elle avait été renforcée par un deuxième choc pétrolier en 79-80 et tout ça avait conduit à des prix très hauts jusqu'en 85. Et c'est simplement là, donc au bout d'une douzaine d'années, que les prix étaient redescendus. et jusqu'à l'an 2000 à peu près. Donc je pense qu'il faut faire attention dans ce domaine. En revanche, ce qui est vrai, ce qui est particulièrement préoccupant pour nous, en particulier nous Européens, c'est que ça fait suite évidemment à 2022 et aux tensions, pour ne pas dire plus, avec la Russie, au fait qu'on a rompu en matière d'importation de charbon, de pétrole, de diesel, on a réduit considérablement le gaz qui vient de Russie, et donc évidemment ça nous met, nous Européens, plus encore en tension Et ça nous met par ailleurs, et c'est un sujet dont j'imagine on reparlera un peu plus loin, en grande dépendance vis-à-vis des États-Unis pour les importations de gaz et des États-Unis de Trump. Et donc les gens qui nous écoutent comprendront que d'importer du gaz à l'Amérique de Biden ou à l'Amérique de Trump, pour la suite, ce n'est pas exactement la même chose sans doute.
Podcast Host
En effet. Alors parlons peut-être d'abord du coup de la situation au Moyen-Orient spécifiquement. Il y a le cas du détroit d'Ormuz que l'on commande beaucoup, qui n'est pas exactement fermé mais où jusqu'ici les Iraniens parviennent à empêcher la plupart des navires de partir, notamment les navires pétroliers, gaziers. Il y a aussi le fait que toute une série d'installations dans le Golfe ont été endommagées par des tirs, par des tirs de drones. Donc il ne suffirait pas de rouvrir aujourd'hui le détroit d'Ormuz en tout ou en partie pour que la crise se solutionne. On a là déjà des ingrédients d'une crise qui risque de durer.
Patrice Geoffron
Oui, alors c'est sûr en quoi Fatih Birol a tout à fait raison de souligner le caractère très singulier de ce choc. Finalement, il y a un double problème. Le premier qui est le plus apparent, c'est que les navires, à la fois les tankers, les métaniers qui transportent le gaz naturel liquéfié, mais également des vraquiers qui transportent des produits alimentaires et qui avaient vocation à entrer, par exemple, dans le détroit d'Ormuz, donc tout ça pour leur est sous forte contrainte, même si une annonce a été faite de l'autorisation partielle de circulation pour les navires qui ne sont pas directement associés aux États-Unis et à Israël, ce qui est un petit signe envoyé par l'Iran. Mais de fait, c'est la première difficulté. Et la deuxième, et ça malheureusement, on le découvrira après la fin des combats, c'est des infrastructures de transformation du gaz, d'extraction, de transport, de transformation du pétrole dans des raffineries ont été frappées et par ailleurs, et ça n'est pas le moins préoccupant pour la zone, également des infrastructures de désalinisation de l'eau de mer qui sont absolument clés pour différents pays de la région. Et donc ça, il faudra que la poussière retombe pour savoir quelle sera la durée et la nature des problèmes À l'issue de la phase en tout cas la plus intensive du conflit, on peut simplement citer pour l'heure que du côté du Qatar, qui est un grand pays exportateur de gaz naturel liquéfié, il est annoncé sur l'un de ces sites peut-être des travaux de plusieurs années, c'est l'ordre de grandeur. Alors ça ne veut pas dire qu'il n'y aura pas du tout d'exportation, mais ça veut dire qu'il y a un halo d'incertitude qui pèse sur ce que seront les flux si, je ne sais pas, par hypothèse, tout ça s'apaisait en tout cas militairement cours avril.
Podcast Host
Donc on peut imaginer que c'est une crise qui va de toute façon durer même si les choses devaient s'améliorer, ce qui est encore très loin d'être évident dans les prochaines semaines sur le front spécifique du détroit d'Ormuz. Ce qui est important quand même sans doute à préciser, Patrice Geoffron, c'est que là où on se concentre forcément dans un premier temps surtout sur les effets directs, par exemple des prix à la pompe, des carburants, du prix du mazout et du gaz que l'on va utiliser pour se chauffer, Évidemment, une crise comme celle-là, elle a des répercussions en cascade pour les industries, donc dans toute la chaîne de valeur de fabrication d'énormément de produits, de transport de produits aussi. L'énergie, elle est un peu à tous les étages de notre société de consommation. Et donc, c'est ça qu'on va voir arriver de plus en plus par vague. C'est cette propagation dans les chaînes de valeur de l'industrie.
Patrice Geoffron
Oui, très clairement, en tant que particulier, on observe ça au quotidien à la pompe, aussi bien en France qu'en Belgique, ça je peux vous le confirmer, on va le voir un peu plus tard sur les prix du gaz, mais ce qui est particulièrement préoccupant, ce sont les secteurs industriels qui sont intensifs en énergie, alors on pense assez naturellement à la chimie, la pétrochimie, on pense à l'acidérurgie par exemple, on pense à la production de ciment, Donc ça c'est un sujet évidemment de préoccupation. Le deuxième il est que les produits qui sont extraits de la zone pour certains sont des transformations directes d'hydrocarbures, par exemple les engrais. Les engrais pour l'essentiel sont produits à partir de gaz et donc notamment à partir de ces ressources qui sont extraites au Qatar. et l'impossibilité de les extraire de la zone évidemment cette fois va conduire à des tensions sur les produits alimentaires et donc il va y avoir une transmission également via les produits alimentaires. Alors là c'est évidemment un sujet de préoccupation majeure pour nous-mêmes en tant que consommateurs mais également pour les pays les plus fragiles, on peut penser évidemment à l'Afrique. et en ayant également en tête que si ce choc va avoir un impact en Europe qu'on mesure mal pour l'heure, il a d'ores et déjà un impact très massif en Asie, parce que l'essentiel des produits qui sortaient de cette zone, et donc issus de la filière pétrogazière, étaient destinés plus massivement à l'Asie qu'à l'Europe, à l'exception près du diesel dont nous sommes assez dépendants vis-à-vis de cette zone.
Podcast Host
Retenons donc que même si pour l'heure, on ne peut pas encore dire que l'on va vers une crise énergétique plus lourde que celle qu'on a connue par le passé, ce qui se passe en ce moment au Moyen-Orient va quand même de toute façon avoir des conséquences en cascade à tous les niveaux de l'économie mondiale. On a parlé de l'industrie lourde, on a parlé des risques de pénuries aussi en matière alimentaire. Et ce n'est pas tout. Arrêtons-nous deux secondes encore sur le cas particulier de l'hélium avec Sarah Poussey. L'hélium, un gaz qui est utilisé dans de nombreux secteurs sans qu'on le sache toujours, or le fait que le Qatar, grand fournisseur de ce gaz, ne puisse plus en exporter aujourd'hui, risque de poser de très sérieux problèmes.
Arnaud Royssen
Le Qatar fournit un tiers de l'approvisionnement mondial en hélium. Or, depuis le début de la guerre en Iran, les transporteurs de ce gaz sont bloqués au détroit d'Hormuz. Mais surtout, des drones iraniens ont frappé la plus grande usine de gaz naturel liquefiée au monde, qui se trouve dans le nord du Qatar. Qatar Energy a donc annoncé l'arrêt de la production de GNL, mais aussi d'hélium, car les deux productions sont étroitement liées. Sauf que l'hélium ne sert pas uniquement à gonfler des ballons et à faire changer le timbre de notre voix. C'est aussi un gaz indispensable pour la fabrication des puces électroniques, des processeurs ou des cartes graphiques. Il est en effet utilisé comme refroidisseur lors de la gravure des plaques de silicium. L'hélium est aussi nécessaire dans le milieu médical, pour refroidir cette fois les machines IRM, dans l'informatique quantique aussi, et même dans le milieu spatial. Et le problème, c'est qu'il est irremplaçable dans les processus industriels. Cet arrêt de l'approvisionnement au Qatari est donc une très mauvaise nouvelle. Les prix de l'hélium ont déjà doublé en un mois. Si la guerre continue, au-delà du prix, c'est l'approvisionnement en puces électroniques qui pourrait être ralenti. La Corée du Sud, par exemple, importe près de 65% de son hélium du Qatar.
Podcast Host
Cette situation inquiète évidemment le monde entier. Des entreprises, des citoyens bien sûr, qui mettent la pression sur le politique pour les aider à faire face à cette crise énergétique et à toutes ses conséquences en cascade. Alors, on va se pencher maintenant sur cette question avec Fabrice Geoffron, qui est, je vous le rappelle, spécialiste en géopolitique de l'énergie. Quelle peut être la réponse des dirigeants européens en particulier? On sait qu'ils subissent les conséquences d'une intervention qui a été décidée ailleurs, à Washington et à Jérusalem, sans qu'ils ne soient même informés de cette opération militaire. Quelle stratégie alors pour en limiter aujourd'hui les conséquences?
Patrice Geoffron
Déjà, il faut poser clairement le diagnostic dans votre question. Le point essentiel, c'est que nous n'avons rien choisi. De la même manière que lorsque le conflit est advenu en Ukraine, nous n'avons pas choisi de le déclencher. Et donc, nous sommes à un point de tension, nous, Européens, dans une sorte de triangle des Bermudes. Essayons de visualiser une carte du monde à nouveau. Il y a la Russie d'un côté avec laquelle évidemment on n'a pas les meilleures relations du monde en termes commercial, c'est le moins qu'on puisse dire. Il y a le Moyen-Orient qui est en feu et il y a les États-Unis de Donald Trump et nous sommes dépendants à divers degrés de ces trois zones du monde. Alors je n'ai pas les données pour la Belgique mais je pense qu'elles sont très proches de celles de la France. La France importe 99% de son pétrole. et 96% de son gaz. Il me semble que la première chose qu'on doit faire c'est vraiment de poser le diagnostic et de considérer notre fragilité, nos dépendances et le fait qu'on n'a pas de maîtrise ni des prix ni des volumes désormais, c'est le bilan qu'on doit faire de la décennie dans laquelle nous sommes. À partir de là il y a des mesures d'urgence qui doivent être prises, ces mesures elles doivent être nécessairement ciblées et temporaires. Je vous prends un contre-exemple de ce qu'il ne faut pas faire et je vais prendre le cas de la France. En 2022, le gouvernement d'alors avait établi une ristourne à la pompe de 30 centimes, donc ça avait permis assez sensiblement de réduire la pression, mais ça avait permis à l'ensemble, notamment des ménages, quel que soit leur revenu, de bénéficier de cette ristourne. Résultat des cours, si je puis dire, 8 milliards d'euros, ce sont des calculs de la Cour des comptes qui est en charge de ce type d'évaluation en France, eh bien on aurait pu, si on regarde les choses avec un peu de recul, avec 8 milliards, offrir une prime de 8000 euros à un million de ménages, un super bonus pour accélérer l'achat de véhicules électriques, un super bonus pour permettre l'installation de pompes à chaleur par exemple. Et donc il faut vraiment avoir une réaction en deux temps, évidemment il ne s'agit pas de laisser ni les ménages ni les secteurs qui sont fragilisés sombrer en l'occurrence, mais il faut dans toute la mesure du possible avoir des mesures qui sont ponctuelles. Et sachant que ni la Belgique ni la France n'ont les ressources dont peut disposer l'Allemagne, je sais bien que de part et d'autre du Kievrain nous avons des des finances publiques qui sont sous contraintes, un niveau de dette publique est assez élevé, eh bien il est évident qu'on ne pourra pas agir massivement. Et donc ça devra se faire ponctuellement en particulier vers les professions, les secteurs qui sont sous tension tout particulièrement, donc le monde du transport, le monde de la pêche par exemple, l'agriculture également évidemment.
Podcast Host
Donc premier message que vous envoyez au pouvoir public, c'est qu'il faut cibler, il faut utiliser les moyens qu'on a parce que justement on sait qu'ils sont sous pression, ces moyens publics, pour aider vraiment les personnes qui ont besoin d'être aidées et surtout tirer les leçons de ce qu'on avait pris comme mesure lors de la précédente crise énergétique. Alors vous avez entendu sans doute aussi, Patrice Geoffrond, qu'il y a la tentation de certains pays européens de dire oui mais peut-être qu'on devrait aussi alléger un peu nos efforts pour la transition énergétique. Certains pays voulant mettre sur pause le marché du carbone qu'on appelle ETS1 pour les industries lourdes, pour les centrales électriques et d'autres qui disent il faudrait reporter aussi ETS2 qui est ce même marché du carbone qui doit maintenant entrer en vigueur pour le chauffage, pour le transport. Ce marché ETS, on va rappeler que c'est l'idée de faire payer des quotas de carbone pour motiver les différents acteurs à aller vers la transition. A votre avis, est-ce qu'on doit réfléchir à ça? Se dire oui, on a une crise tellement forte là pour le moment qu'il faut mettre pause sur les efforts et les reporter? A plus tard.
Patrice Geoffron
Écoutez, ce débat, à mes yeux, il est assez réel et je sais qu'il est notamment poussé par les Italiens et ce qui me paraît tout à fait préoccupant parce que finalement, si on se prive de ces outils, alors on peut réfléchir à la manière de les mettre en œuvre, voilà. Mais en tout cas, il ne faut surtout pas qu'on dérègle la boussole. Et la boussole, c'est d'avancer vite et de manière coordonnée entre Européens vers la décarbonation. Parce qu'à nouveau, si on doit mettre en pause nos efforts de réduction de nos importations de pétrole et de gaz, eh bien ça nous maintient en danger extraordinairement pendant toute la durée. Enfin, vraiment, on ne maîtrise rien. Voilà. Ou alors il faut se condamner, c'est peut-être ce que les Italiens ont à l'esprit, à renouer très vite avec les Russes et à pactiser avec les Américains et à être un condominium. Enfin, mes propos sont assez violents, mais de fait, si on ne perçoit pas que nous sommes, voilà, les premiers émergents au XIXe siècle, les premiers pays émergents, qu'on a brûlé tout ce qu'on pouvait brûler et qui était à notre portée et qu'on est désormais dans un grand dénuement très très sensible dans un monde fossile, on n'a rien compris. Alors évidemment il ne faut pas faire les choses n'importe comment, mais l'ITS justement a pour vertu de permettre de lever des fonds et ces fonds on peut les réallouer de telle manière à permettre aux industries qui sont les plus fragiles de se transformer plus rapidement, aux ménages qui sont les plus exposés, il faut évidemment penser aux ménages précaires, Et donc il faut être malin sur les outils, mais il ne faut surtout pas considérer qu'il puisse être d'une quelconque manière de notre intérêt de ralentir le rythme de la transition, parce que sinon on va rester dépendant du détroit d'Ormuz, la géographie va rester la même indéfiniment, on va rester dépendant des caprices des États-Unis, on va rester dépendant des menaces russes, et ça ne me paraît pas un projet très porteur pour l'avenir des Européens.
Podcast Host
Et Patrice Geoffron tient à préciser qu'aujourd'hui, si les Européens ne sont pas aussi exposés qu'au moment des chocs pétroliers des années 70 par exemple, c'est précisément parce qu'ils ont avancé ces dernières années vers la décarbonation dans le cadre de la lutte contre le réchauffement climatique.
Patrice Geoffron
Aujourd'hui en Europe, on a réduit nos émissions de gaz à effet de serre d'à peu près 35%. On devrait être aux alentours, c'est l'objectif, de moins 55% en 2030. Donc ça veut dire que mécaniquement derrière tout ça, on a moins d'importations de pétrole de gaz, on utilise moins de charbon et on devrait être à moins 90% en 2040. Et donc ça veut dire qu'à cet horizon, on importera très, très, très marginalement du pétrole, du gaz. Si on prend la question du gaz, qui est importante, eh bien voilà, un peu partout en Europe, y compris en Belgique et en France, on a par exemple de la production de gaz vert avec des déchets agricoles. Donc c'est du biométhane. Et bien ce biométhane, il a les mêmes caractéristiques que le gaz qui est bloqué dans l'étroit d'Hormuz ou que le gaz que nous exportait Vladimir Poutine jusqu'à maintenant. Il a les mêmes caractéristiques, sauf qu'il est produit chez nous et qu'il aide par ailleurs le monde agricole à supporter des chocs économiques en diversifiant. ces activités. Donc derrière tout ça, on a une notion économique qu'on peut comprendre et qui est assez simple, c'est une police d'assurance, la décarbonation. C'est une police d'assurance. Et c'est important de s'en convaincre. Et encore une fois, si on n'a pas compris tout ça, après le choc de 2022, après ce qu'on vient de vivre, nous Français, on a payé également ce type de choc. En 2018, la crise dite des Gilets jaunes, ce n'était pas une crise simplement lié à une taxe carbone, c'est parce que le prix du baril avait été multiplié par deux entre 2016 et 2018. Et les gens sont descendus dans la rue face à ce choc en incriminant la taxe carbone. Mais la réalité, c'est qu'il y avait en dessous un baril qui s'était envolé.
Podcast Host
Un petit mot alors sur justement le moyen de faire tout ça parce que vous avez justement rappelé cette crise des gilets jaunes, ça avait été très mal vécu chez vous en France parce que tout d'un coup on avait l'impression du côté des ménages les plus précarisés qu'on leur imposait des prix plus élevés des carburants pour les motiver à aller vers des alternatives mais qu'en même temps on ne les aidait pas du tout, on ne les finançait pas dans la possibilité de pouvoir aller vers ces alternatives. C'est quoi les leçons à tirer de ça pour vous? Parce que vous l'avez dit, ETS prévoit le fait qu'on puisse réallouer des moyens issus de cette taxation justement pour aider à la transition, y compris aider sur le plan social les ménages les plus précarisés. Ce serait quoi les bons moyens d'agir pour éviter justement une décrispation sociale très très forte en allant vers cette transition que vous suggérez d'accélérer?
Patrice Geoffron
Ils sont prévus dans la démarche européenne, si on regarde l'ITS2, ça doit permettre de lever des fonds et ces fonds doivent être ciblés. Et donc moi je pense que par priorité, il y a un enjeu qui est celui de l'habitat, qui est celui du logement, parce que finalement d'améliorer et d'accélérer le rythme et les investissements qui vont être faits pour améliorer les performances thermiques, de l'habitat, ça présente un double effet, un premier effet qui est de réduire les émissions de gaz à effet de serre et donc de réduire les usages du gaz par exemple pour se chauffer et donc ça c'est important mais ça va permettre également de s'adapter aux effets du changement climatique. Alors on a deux phénomènes désormais auxquels il faut faire face, les passoires thermiques l'hiver et les bouilloires thermiques l'été. Et évidemment, il y a une espèce de double-triple peine parce que ça va conduire à fragiliser plus encore des ménages qui souvent sont dans une situation de précarité. Le deuxième, c'est qu'il y a également très souvent une précarité en termes de mobilité qui se surajoute. Et donc dans ce domaine, il y a des expériences assez intéressantes. Par exemple en France, une expérience de leasing social, c'est-à-dire la capacité de louer sur le long terme un véhicule électrique à 100 euros par mois et tout ça grâce à une aide de l'État. Donc on peut de cette manière avoir des mesures ciblées. Et puis, par ailleurs et surtout, il faut qu'on ait un récit, nous, Européens, au-delà des mesures techniques. Et c'est d'ailleurs ce qu'a dit Mario Draghi dans son rapport de 2024. Et donc on a beaucoup d'épargne en Europe. Cette épargne, il faut qu'on la flèche mieux vers ce qui va nous mettre à l'abri. C'est absolument essentiel. Il nous faut un marché intérieur. de l'énergie, dans lequel l'énergie circule mieux, il nous faut également un marché financier intérieur ou un marché à l'intérieur duquel on ait moins de fragmentation en matière de financement que ça n'est le cas à l'heure actuelle. Et on a, me semble-t-il, dans ce domaine beaucoup d'atouts. Moi je reviens des États-Unis et franchement j'en reviens soulagé d'être européen et j'ai aucune envie de vivre dans ce pays qui pourtant a un sous-sol qui est riche en pétrole et en gaz.
Podcast Host
À vous entendre, ce qui est intéressant, et on va terminer là-dessus, Patrice Geoffron, c'est qu'on présente toujours ces efforts-là dans la perspective de lutter contre le réchauffement climatique. Et c'est évidemment capital, parce qu'on sait les risques énormes pour notre planète si on laisse ce réchauffement continuer de s'emballer. Mais à vous entendre, pour des raisons économiques, pour des raisons géostratégiques, d'autonomie aussi pour l'Europe, de force même géopolitique, il y a un intérêt à aller le plus vite possible dans cette transition, pas seulement pour l'écologie en quelque sorte.
Patrice Geoffron
Oui, tout à fait. Quel que soit mon métier, c'est d'être professeur d'économie spécialisé dans la transition énergétique et le climat. Donc j'ai évidemment des convictions à la fois d'experts et de citoyens dans ce domaine. Mais il me semble qu'on doit remercier... Et Vladimir Poutine et Donald Trump pour cela. Il me semble que nous, Européens, si on est un peu lucide, on ne doit plus avoir de débat intérieur autour de ces questions. C'est notre sécurité collective qui est en jeu, quel que soit ce que font les autres pays du monde, quel que soit ce que font Les Américains, par exemple, relativement à l'accord de Paris, ils passent leur temps à en claquer la porte. Ce n'est pas ce qui doit nous conduire à ralentir. Au contraire, parce qu'encore une fois, on va soumettre à des chocs de prix. Un seul exemple, un think tank, Bruegel, qui est basé à Bruxelles. a indiqué qu'en 2022, eh bien l'ensemble des boucliers tarifaires qui ont été déployés en Europe, donc vous voyez ces amortisseurs, eh bien ça a coûté à l'ensemble des Européens, en incluant les Britanniques à nouveau pour les besoins du calcul, pas très loin de 700 milliards d'euros. 700 milliards d'euros. Et 700 milliards d'euros, c'est pas très loin d'ailleurs de ce que la Commission européenne considère comme nécessaire en matière d'investissement dans la défense, 800 milliards. Donc on aurait pu se mettre à niveau et malheureusement ce sera nécessaire en matière de défense si on n'avait pas eu à cramer, malheureusement c'est le terme, tout cet argent public à cette occasion. Donc je pense qu'il ne faut pas qu'on gâche une crise de plus, me semble-t-il.
Podcast Host
La décarbonation comme un outil d'autonomie stratégique, de sécurité, un ingrédient de résilience et même une forme d'assurance vie, nous dit Patrice Geoffron. Ils sont très nombreux, aujourd'hui, les spécialistes de l'énergie et de la transition, à envoyer ce message important afin que les décideurs en tiennent compte au moment de répondre aux urgences de cette crise. C'était Les Clés, un podcast de La Première, avec à la réalisation sonore de cet épisode Valentine Gourdange, à la préparation Sarah Pousset et Arnaud Reussen. Et si vous avez trouvé le contenu de cette émission intéressant, n'hésitez pas évidemment à le partager autour de vous.
Podcast: Les Clés (RTBF)
Date: 24 mars 2026
Host: Arnaud Ruyssen
Invité principal: Patrice Geoffron (Professeur d’économie, Université Paris-Dauphine, Directeur du Centre de géopolitique de l’énergie)
Contributeurs: Fatih Birol (Directeur, Agence internationale de l’énergie), Sarah Poussey
Épisode dédié à l’ampleur et aux conséquences de la crise énergétique mondiale suite à l’escalade militaire au Moyen-Orient, marquée notamment par :
L’enjeu central :
L’Europe devra-t-elle ralentir sa transition énergétique pour faire face à cette crise, ou au contraire l’accélérer ?
[02:16] Fatih Birol rappelle l’ampleur historique de la crise :
« Beaucoup d’entre nous se souviennent des deux crises pétrolières [...] le monde a perdu environ 5 millions de barils par jour. Aujourd'hui, rien qu'à ce jour, on a une perte de 11 millions de barils par jour, donc plus que les deux crises pétrolières réunies. [...] ce qui se passe avec l'Iran, c'est l'équivalent de deux crises pétrolières et une crise gazière réunies. »
Effondrement de l’approvisionnement :
[04:35] Patrice Geoffron nuance toutefois :
La crise demeure très grave, mais les circonstances diffèrent :
Effets amplificateurs : la crise actuelle s’ajoute à la coupure russe (2022), accentuant la dépendance européenne aux États-Unis.
[06:50] Patrice Geoffron détaille :
[09:35] Patrice Geoffron insiste sur :
[12:05] Arnaud Ruyssen expose l’urgence :
[14:25] Patrice Geoffron :
[15:30] Patrice Geoffron :
Erreur de la ristourne à la pompe généralisée (France 2022), coûteuse et peu efficace pour la transition,
Exemples de soutiens plus ciblés : bonus à l’achat de véhicules électriques, soutien à l’installation de pompes à chaleur,
Finances publiques contraintes en Belgique/France ; priorité aux secteurs les plus fragilisés (transport, pêche, agriculture).
Citation majeure : « Avec 8 milliards, on aurait pu offrir une prime de 8000 euros à un million de ménages, un super bonus pour accélérer l'achat de véhicules électriques, un super bonus pour permettre l'installation de pompes à chaleur... » – Patrice Geoffron [15:50]
[20:42] Patrice Geoffron développe :
La réduction des émissions a permis à l’Europe d’être moins exposée que dans les années 1970.
Innovation notable : le biométhane, produit localement, peut remplacer le gaz importé tout en soutenant l’agriculture.
Citation forte : « Derrière tout ça, on a une notion économique qu’on peut comprendre et qui est assez simple : c’est une police d’assurance, la décarbonation. » – Patrice Geoffron [21:20]
Nécessité de cibler les aides (ex. rénovation thermique, leasing social de véhicules électriques),
Importance d’un « récit » fédérateur pour l’Union européenne, stimuler l’investissement dans l’autonomie énergétique, éviter le risque de fragmentation financière.
[23:09] Patrice Geoffron :
« On a deux phénomènes désormais : les passoires thermiques l’hiver et les bouilloires thermiques l’été. [...] Il y a aussi une précarité en termes de mobilité... On peut de cette manière avoir des mesures ciblées... Il nous faut un marché intérieur de l'énergie, [...] un marché financier intérieur. »
[25:53] Patrice Geoffron :
L’intérêt européen à accélérer la transition va bien au-delà de la lutte contre le changement climatique : c’est un enjeu de sécurité, de résilience et d’autonomie géopolitique.
La dépendance vis-à-vis des acteurs externes (Russie, États-Unis, Moyen-Orient) doit être réduite par tous les moyens.
Le coût des « boucliers » d’urgence de 2022 (700 milliards d’euros) aurait pu servir à investir dans la transition et la défense.
Citation finale percutante : « Je pense qu’il ne faut pas qu’on gâche une crise de plus, me semble-t-il. » – Patrice Geoffron [26:50]
Cet épisode met en lumière l’ampleur sans précédent de la crise énergétique actuelle, exacerbée par le conflit en Iran et le blocage d’Ormuz, avec des conséquences systémiques allant de la hausse généralisée des prix à de potentielles pénuries dans des secteurs vitaux (alimentation, hélium pour les hautes technologies...). Pour Patrice Geoffron, la réponse européenne doit rester guidée par la transition énergétique : il faut des mesures ciblées, un soutien social mieux calibré, mais surtout éviter de « dérégler la boussole » de la décarbonation. Ralentir aujourd’hui la transition reviendrait à entretenir notre vulnérabilité stratégique ; au contraire, accélérer la marche vers l’autonomie énergétique – tout en prenant soin des plus fragiles – s’impose comme le pilier d’une Europe souveraine et résiliente.
Tonalité globale :
Sérieuse, cartésienne, pédagogique. Les invités privilégient l’argumentation chiffrée, la mise en perspective historique et géopolitique, et insistent sur la nécessité de tirer les leçons du passé sans céder aux réflexes de court terme.
Citations clés à retenir
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Résumé préparé à partir de la retranscription intégrale fournie.