Les Clés – « Russie-Ukraine, aux sources de la guerre » (2/3)
Date: 16 février 2026
Podcast hôte: RTBF
Invitée principale: Anna Colin-Lebedev, sociologue et politologue, maître de conférences à l’université Paris-Nanterre
Sujet: De l’indépendance à la révolution orange : les sources historiques de la guerre Russie-Ukraine, de 1945 à 2004
Introduction – Objectif de l’épisode
L’épisode propose, avec l’expertise d’Anna Colin-Lebedev, de retracer les moments clés de la relation russo-ukrainienne depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à la révolution orange de 2004. Le but est d’identifier les sources historiques et politiques qui ont abouti à la guerre contemporaine, en analysant l’évolution des frontières, des identités nationales, des relations économiques et de la mobilisation citoyenne en Ukraine.
1. De 1945 à la Définiton des Frontières Ukrainiennes
La victoire sur l’Allemagne nazie et le statut de l’Ukraine (01:12 – 03:22)
- L’URSS sort victorieuse de la Seconde Guerre mondiale aux côtés des Alliés, mais il est important de reconnaître que cette victoire est collective, celle de tous les peuples soviétiques, y compris les Ukrainiens, et non pas seulement des Russes.
- « Dans nos automatismes de parole, on continue à parler des Russes comme vainqueurs. [...] On va mettre de côté la contribution, la très nombreuse contribution des autres peuples de l’URSS. » (Anna Colin-Lebedev, 02:07)
L’élargissement territorial à la sortie de la guerre (02:07 – 03:22)
- L’Ukraine reçoit après la guerre des territoires de l’ouest (anciens territoires polonais) et des régions au sud provenant de la Roumanie, ce qui établit la quasi-totalité de ses frontières actuelles.
- Exception notable : la Crimée reste sous administration russe jusqu’en 1954.
2. La Crimée : Identités, Rattachement et Mythes (03:22 – 07:01)
Un transfert administratif dans l’Union soviétique
- En 1954, la Crimée est transférée administrativement de la République soviétique de Russie à celle d’Ukraine.
- Anna Colin-Lebedev relativise l’importance du geste : « Ça revient en fait à dessiner juste des frontières régionales à l’intérieur de l’État, […] ça n’a pas une énorme implication, c’est pas un cadeau. » (04:38)
- La Crimée, logiquement rattachée à l’Ukraine pour des raisons géographiques et économiques, dépend de l’Ukraine pour son approvisionnement en eau via un canal.
- « En termes logistiques, économiques, infrastructurels, c’est tout à fait logique que la Crimée relève du territoire auquel elle est reliée par la terre et non pas seulement par la mer. » (Anna Colin-Lebedev, 05:24)
- La Crimée est historiquement un territoire multiethnique (Tatars, Grecs, Russes, Ukrainiens), ou l’identité russe n’est ni prédominante ni exclusive.
- Les Tatars et les Grecs de Crimée ont été déportés durant la Seconde Guerre mondiale par Staline.
3. De l’URSS à l’indépendance : dynamiques nationales et dissolution (07:01 – 15:54)
De la politique d’identités nationales à la russification (07:45 – 09:34)
- Sous Lénine, la valorisation des langues et cultures nationales est instrumentalisée pour faire accepter le communisme.
- Sous Staline et Khrouchtchev, changement de paradigme : abandon de la diversité au profit d’une identité soviétique uniforme et de la langue russe.
- « Les premières années du régime soviétique étaient des années où les identités nationales étaient importantes, là elles deviennent quasiment criminalisées. » (Anna Colin-Lebedev, 07:45)
La perestroïka et la résurgence des nationalismes (09:00 – 11:19)
- L’arrivée de Gorbatchev amorce une libéralisation qui ressuscite la question des identités nationales, jusque-là réprimées.
- En Ukraine, ces mouvements sont particulièrement rapides et revendicatifs, avec une cristallisation des demandes de souveraineté dès la fin des années 1980.
- « L’Ukraine gagne son indépendance lorsque l’Union soviétique disparaît, […] mais la Russie, elle, gagne quoi ? De qui est-elle indépendante ? » (Anna Colin-Lebedev, 09:34)
Dissolution de l’URSS et indépendance de l’Ukraine (11:34 – 15:54)
- Les frontières internes des républiques sont maintenues lors de la dissolution, ce qui permet une transition relativement pacifique.
- « On ne redessine pas les frontières, […] on en reste aux frontières administratives de l’URSS. » (Anna Colin-Lebedev, 11:34)
- Les populations restent mélangées, particulièrement en zones frontalières ; la mobilité de l’époque soviétique étant importante.
- Malgré la séparation politique, l’interdépendance économique demeure, surtout pour le charbon du Donbass exporté vers la Russie.
- L’indépendance marque aussi une « grande indifférence » : chaque État se concentre sur sa crise interne, l’Ukraine sur sa construction nationale, la Russie sur la réforme et la crise post-soviétique.
4. Démocratie, oligarchie et société civile ukrainienne (15:54 – 24:46)
Systèmes politiques russes et ukrainiens dans les années 1990-2000 (16:52 – 19:32)
- Les deux pays adoptent des institutions démocratiques comparables à l’Ouest, mais le pouvoir réel est détenu par de puissants oligarques.
- Pour la Russie, la corruption sera ultérieurement centralisée autour de l’État et du Kremlin via Poutine.
- L’Ukraine reste un « système baroque », marqué par une pluralité d’oligarques en compétition.
- « L’Ukraine […] reste sur un système […] baroque. C’est-à-dire qu’on est dans un système corrompu, […] mais précisément, ce sont des confrontations entre clans économiques. Et donc, ça maintient, paradoxalement, une forme de pluralisme. » (Anna Colin-Lebedev, 16:52)
- Cette dynamique entretient un minimum de pluralisme politique : le peuple ukrainien conserve la possibilité de choix et d’alternance, si ce n’est de réels progrès contre la corruption.
5. La Révolution orange de 2004 : Mobilisation, enjeux et conséquences (19:32 – 26:28)
Les camps politiques et déclencheurs (21:09 – 23:34)
- Deux grands blocs s’opposent : pro-européens (partenariat avec l’UE, orientation vers l’Ouest) et pro-russes (partenariat avec Moscou mais sans volonté d’annexion).
- “Jamais les partis pro-russes en Ukraine n'ont été des partis pro-annexion.” (Anna Colin-Lebedev, 21:09)
- 2004 : victoire contestée de Viktor Yanukovych, présumé pro-russe, soutenu par Poutine et soupçonné de fraude électorale. Son opposant, Viktor Yushchenko, est victime d’un empoisonnement mystérieux.
- Une mobilisation citoyenne massive exige l’annulation du scrutin.
Victoire populaire et leçons pour la société (23:34 – 26:28)
- Organisation d’un nouveau second tour : Yushchenko (pro-européen) l’emporte.
- Bien que Yanukovych revienne en 2010, la révolution orange est emblématique, suscitant l’éveil politique d’une génération de jeunes Ukrainiens.
- “C’est aussi un mouvement de naissance d'un certain nombre d'organisations de la société civile, […] notamment de lutte contre la corruption.” (Anna Colin-Lebedev, 24:46)
- Cette expérience façonne les militants qui seront actifs lors de la révolution suivante, en 2014 (« Maïdan »).
- L’idée que « la mobilisation peut payer » s’inscrit dans la conscience collective.
6. Conclusion et ouverture (26:28 – fin)
- Le mouvement de 2004 sert d’école de politique et d’engagement citoyen pour la génération suivante.
- L’épisode conclut par le constat que le rapport des Ukrainiens à la contestation et au pouvoir s’est durablement transformé.
- Le prochain épisode promet de revenir sur la révolution de Maïdan (2014), l’entrée de la Russie dans le conflit armé, et la genèse de la guerre actuelle.
Citations et Moments Marquants
- [02:07] Anna Colin-Lebedev : « Dans nos automatismes de parole, on continue à parler des Russes comme vainqueurs. […] On va mettre de côté la contribution, la très nombreuse contribution des autres peuples de l’URSS. »
- [04:38] Anna Colin-Lebedev, à propos du rattachement de la Crimée : « Ça revient en fait à dessiner juste des frontières régionales à l’intérieur de l’État, […] ça n’a pas une énorme implication, c’est pas un cadeau. »
- [07:45] Anna Colin-Lebedev : « Les premières années du régime soviétique étaient des années où les identités nationales étaient importantes, là elles deviennent quasiment criminalisées. »
- [09:34] Anna Colin-Lebedev : « L’Ukraine gagne son indépendance lorsque l’Union soviétique disparaît, […] mais la Russie, elle, gagne quoi ? De qui est-elle indépendante ? »
- [16:52] Anna Colin-Lebedev, sur l’Ukraine post-soviétique : « Un système baroque […], corrompu, où les milieux d’affaires pèsent énormément […] mais finalement, ça maintient une forme de pluralisme. »
- [21:09] Anna Colin-Lebedev, sur les partis pro-russes : « Jamais les partis pro-russes en Ukraine n'ont été des partis pro-annexion. »
- [24:46] Anna Colin-Lebedev : « C’est aussi un mouvement de naissance d'un certain nombre d'organisations de la société civile, […] notamment de lutte contre la corruption. »
Pour aller plus loin
- La révolution orange pose les bases de la société civile moderne en Ukraine.
- Le rapport entre intérêt et indifférence entre Russes et Ukrainiens évolue, préparant les fractures à venir.
- Le prochain épisode approfondira la crise de 2014 et la montée de la confrontation armée.
Ce résumé rend compte des dynamiques internes de l’Ukraine post-soviétique, de la complexité de la notion d’identité nationale, du phénomène des sociétés post-impériales et de la montée en puissance d’une société civile capable de faire face à la crise.
