Les Couilles sur la table – Ceux qui meurent, celles qui aident
Podcast de Binge Audio
Animé par Naomi Titi, avec la sociologue Marine Boisson
Date : 2 avril 2026
Présentation & Thématique générale
Dans cet épisode bonus de Les Couilles sur la table, Naomi Titi poursuit l’exploration des masculinités en s’intéressant à la fin de vie, question au cœur des débats législatifs actuels en France. Aux côtés de la sociologue Marine Boisson (Chaire Santé, Sciences Po Paris), l’émission interroge les inégalités devant la mort et surtout, le rôle que jouent genre, classe, race et structures familiales dans l’accompagnement des derniers instants de vie. Le duo revient aussi sur les modèles de prise en charge, le poids des stéréotypes de genre et l’impact de l’actualité politique autour des lois sur la fin de vie.
Points clés et moments forts de l’épisode
1. Définir la « fin de vie » et sa médicalisation
- [02:53] Marine Boisson explique l’émergence de la catégorie « fin de vie » :
« Cette catégorie de fin de vie, elle est très liée à la médicalisation [...] Elle apparaît dans les années 70, à un moment où on vit un basculement majeur : la majorité des décès, à cause de la démocratie sanitaire et de la médecine de pointe, ont lieu à l’hôpital. »
- Basculement social : On meurt désormais à l’hôpital, moins entouré de proches, la famille est évincée du processus.
- Héritage d’une médecine peu préparée : Les soins palliatifs émergent face à des « euthanasies clandestines » et des conflits sur l’autorité médicale ([03:34]).
2. Inégalités d’accès à la « bonne mort »
- [06:52] Distinction entre « bonne » et « mauvaise » mort :
« La bonne mort, dans notre société, c’est celle qui est sans souffrance, médicalisée, avec un accompagnement. Mais ça peut correspondre à bien d’autres choses : être entouré de ses proches, mourir chez soi... »
- Critique de la norme : Beaucoup (personnes âgées, en situation de rue, migrants) n’accèdent pas à cet idéal ([08:23]).
3. Genre et mode de décès : qui arrive à la fin de vie ?
- [10:18] Femmes vs. hommes :
- Les femmes vivent plus longtemps, souvent en dégradation et isolées (EHPAD ou domicile).
- Les hommes meurent plus jeune, en hôpital, souvent sans soins palliatifs, donc moins accompagnés dans la douleur.
- Les femmes bénéficient davantage des droits palliatifs, mais la précarité accumulée les rend plus exposées au renoncement aux soins.
- [12:36] : Les hommes sont souvent mieux entourés grâce à des femmes de la famille ou du personnel soignant féminin, mais ils sont moins préparés, moins informés sur les soins disponibles.
4. Stéréotypes de genre dans l’accompagnement
- [15:13] Exemple d’un patient homme intellectuel qui a voulu « maîtriser » sa mort :
« Le fait que ce soit un homme a renforcé le fait qu’on ait écouté son point de vue […] Pour les femmes, on propose plus systématiquement des soins de confort, psychologiques. »
- Les soignantes tendent à présumer une moindre capacité des femmes à supporter la douleur, et orientent plus spontanément les femmes vers la sédation ou l’accompagnement psycho-social.
5. Classe, race et individualisation des soins
- [17:06] Impact du capital social :
- Les hommes privilégiés bénéficient d’une attention accrue, leur individualité est magnifiée jusqu’à la mort, contrairement aux patients pauvres ou racisés, qui sont souvent traités comme des « collectifs » et moins individualisés ([33:26]).
- Récit frappant d’un homme racisé à qui l’infirmière demande en premier lieu « d’où il vient », illustrant les implicites racistes persistants ([17:40]).
6. Le suicide chez les hommes veufs
- [19:31] Surmortalité masculine par suicide après veuvage :
« Le veuvage est une situation plus à risque pour les hommes... le mariage est protecteur pour eux, mais pas pour les femmes. »
(Référence à Émile Durkheim)
7. Le care en fin de vie : qui aide qui ?
- [21:31] Profil des aidants :
- Principalement des femmes (infirmières, aides-soignantes), un « stéréotype du care » quasi inextricable, hérité du rôle religieux.
« C’est un des domaines où les compétences des femmes ont été particulièrement mises en avant, mais toujours sous un trait stéréotypé. » ([21:31])
- Les femmes sont supposées naturellement compétentes, ce qui rend difficile la reconnaissance de leur expertise technique ou théorique ([22:10]).
8. Stéréotypes dans la relation soignant.e.s/aidé.e.s
- [23:39] : Les masculinités construisent comment les hommes font valoir et obtiennent soin. Les femmes sont parfois privées d’accès à la vérité sur leur santé par les hommes de leur entourage, illustré par une patiente dont le mari voulait dissimuler le pronostic ([24:02]).
9. Après la mort : traitement différencié des corps
- [26:56] :
- Les corps morts sont souvent préparés par des femmes ; rituel influencé par l’origine sociale/familiale.
- Les corps féminins suscitent plus de trouble (sexualisation persistante), sont parfois victimes de violences même post-mortem.
- Les familles dotées de capital social magnifient la dépouille, alors que d’autres partent « seuls », plus dépersonnalisés.
10. Communautés, rites collectifs et inégalités
- [32:55] : Les appartenances culturelles, raciales ou religieuses modulent la prise en charge et peuvent aboutir à une réassignation identitaire qui invisibilise l’individualité des mourants racisés.
11. Les débats parlementaires sur la fin de vie (2026) et les inégalités devant la mort
- [35:07] Discussion de deux propositions de loi :
- Une sur le développement des soins palliatifs (consensuelle).
- Une sur l’aide à mourir (controversée).
- La médicalisation reste la norme, et l’autodétermination du patient apparaît comme un progrès, mais dépend fortement du contexte social.
- [37:32] :
« Ça introduit une sorte de confusion [...] On ne sait plus exactement où sont les clivages traditionnels. »
- Les critiques anti-validistes (collectif Les Dévalideuses, Charlotte Puiseux) dénoncent le risque d’un « pis-aller » pour les personnes handicapées ou vulnérables, soulignant l’absence de véritable accompagnement en amont ([42:47]).
- Le débat législatif scinde droits individuels/libertaires et besoins structurels, renvoyant à la question : peut-on vraiment choisir sa mort quand l’existence même est profondément inégalitaire ?
Citations marquantes
-
Sur l’accès à la « bonne mort » :
« Beaucoup de personnes encore aujourd’hui n’ont pas accès ou ont des difficultés à accéder à cette médecine de la fin de vie. »
(Marine Boisson, [08:23]) -
Genre et consentement :
« Le fait que ce soit un homme a renforcé le fait qu’on ait écouté son point de vue dans la situation. »
(Marine Boisson, [15:19]) -
Sur les stéréotypes du care :
« Ce qu’on a appelé leur dévotion, leur capacité à être à l’écoute, à aussi être dans le soin du corps [...] tout ça a été considéré comme des compétences à la fois infirmières et féminines. »
(Marine Boisson, [22:10]) -
Débat sur la loi de 2026 :
« Si on considère que cette loi… vise à émanciper l’ensemble des malades, on est obligé de poser la question : comment cette loi s’applique dans un système de soins plus général, dans lequel l’ensemble des personnes accèdent ou non à des soins, dans quelles conditions ? »
(Marine Boisson, [41:12]) -
Perspective militante antivalidiste (résumée par Naomi Titi) :
« Ce qu’elles craignent, c’est que l’aide à mourir, ce soit une façon d’abréger les problèmes des gens dont on ne prend pas suffisamment soin en amont. »
(Naomi Titi, [42:56])
Récapitulatif des segments importants
- Définition de la fin de vie et médicalisation : [02:53 – 05:54]
- Bonne/mauvaise mort, soins palliatifs inaccessibles: [06:52 – 09:38]
- Genre, éducation à la santé, expérience du mourir : [10:18 – 15:59]
- Classes, race et individualisation/focalisation sur les familles privilégiées : [17:06 – 19:31], [33:26]
- Soins, soignantes, stéréotypes de genre : [21:31 – 23:39]
- Traitement différencié des corps morts : [26:56 – 32:55]
- Débats de société, lois en cours, enjeux antivalidistes : [34:18 – 46:50]
Conclusion
Cet épisode met en lumière la profonde articulation entre fin de vie, structures de puissances sociales, médicalisation, et stéréotypes de genre. Il donne la parole à une experte qui relie rigueur académique et terrain sensible pour rappeler que nos conditions de mourir sont indissociables des inégalités qui structurent nos existences — et des débats politiques et philosophiques sur l’autonomie, la dignité, et la justice sociale au seuil de la mort.
Pour approfondir, retrouvez les travaux de Marine Boisson et les ressources citées dans la description de l’épisode.
