Résumé détaillé – Les Couilles sur la table (Épisode : Féminicides, crimes contre une moitié du monde (1/2))
Podcast : Les Couilles sur la table
Date : 20 septembre 2025
Hôtes : Victoire Tuaillon, Naomi Titi
Invitée : Christelle Tharaud, historienne – spécialiste du genre, des femmes et des sexualités en contexte colonial, directrice de l’ouvrage collectif « Féminicide, une histoire mondiale » (La Découverte).
Thème général de l’épisode
Cet épisode plonge au cœur de l’histoire mondiale des féminicides. Les hôtes, accompagnées de Christelle Tharaud, décryptent les origines, l’évolution et la portée du concept de féminicide au-delà des frontières et du temps. L’objectif est d’aller plus loin que les catégories médiatiques ou juridiques actuelles et de comprendre comment, historiquement, la violence dirigée contre les femmes s’inscrit dans un continuum de domination masculine et capitaliste.
« Le chemin pour faire reconnaître la réalité des féminicides risque d’être encore long, mais comprendre les origines du terme et l’ampleur des violences qu’il recouvre, c’est faire un pas de plus vers la prise de conscience des ressorts les plus mortifères de la domination masculine et capitaliste. »
— Naomi Titi, 01:40
Points clés et idées majeures
1. Problème de la médiatisation du terme « féminicide » (00:07)
- L’actualité récente sur le meurtre d’Agathe Illéret fait l’objet d’une importante couverture médiatique, mais le terme « féminicide » est évité.
- Analyse critique de la dépolitisation du terme dans les médias ; « féminicide » est souvent limité aux meurtres par conjoint/ex, oubliant qu’il s’agit d’un crime basé sur le genre, quel que soit le lien avec l’agresseur.
- Valérie Rey-Robert dénonce cette réduction du sens sur les réseaux sociaux.
2. Distinguer les types de violence et l’importance du langage (02:46)
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Les féminicides sont bien plus qu’un « meurtre par amour » ou un « crime passionnel » :
« Sans les féministes, ces crimes on les appellerait passionnels, comme si on pouvait tuer par amour. Grâce au combat des militantes, le mot féminicide est petit à petit entré dans le vocabulaire commun. »
— Victoire Tuaillon, 02:50 -
L’usage du bon terme est un progrès, mais il faut aller plus loin dans la compréhension des mécanismes sociaux et historiques qui perpétuent ces violences.
3. Genèse et nécessité d’une histoire mondiale des féminicides (05:58)
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Christelle Tharaud explique que l’idée d’un ouvrage mondial sur le féminicide résulte d’une prise de conscience de la richesse du sujet hors des sphères européennes et nord-américaines.
« Il fallait… prendre vraiment très au sérieux les intellectuels, les chercheuses du monde majoritaire… qui ont été des grandes défricheuses de cette question. »
— Christelle Tharaud, 07:31 -
Travail collectif essentiel : intégrer la voix des chercheuses et militantes du monde « majoritaire » (Sud global).
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L’historiographie a longtemps été occidentale ; nécessité de replacer les expériences et concepts forgés ailleurs.
4. Définitions : fémicide, féminicide et continuum féminicidaire (11:47)
- Fémicide : Concept forgé à la fin des années 70 par Diana Russell pour désigner le meurtre d’une femme parce qu’elle est une femme, généralement par un partenaire intime.
- Féminicide : Notion approfondie dans les années 90 au Mexique, notamment à Ciudad Juarez ; il s’agit d’un crime collectif, d’une violence extrême, validée ou couverte par l’État ; il y a une intention d’anéantissement d’un groupe et de ses appartenances (ethnie, classe, etc.).
- Continuum féminicidaire : notion élargie pour englober tout un ensemble d’actes de violence contre les femmes, de la gifle au meurtre, fondés sur une domestication et une chosification systématisées et historiques.
« Le meurtre, c’est la dernière étape d’une série d’actes anti-femmes qui commencent de la naissance à la mort… »
— Christelle Tharaud, 09:56
5. Exemples historiques : les chasses aux sorcières (23:42)
- Les chasses aux sorcières en Europe (surtout au XVIIe siècle) symbolisent une des matrices historiques du féminicide, mêlant violence et domestication des femmes.
- Éradication des femmes considérées comme « non adaptables » à l’ordre masculin ; canalisation des autres dans une féminité compatible avec la domination masculine.
- Importance de la transmission de la mémoire de ces violences, minimisée dans l’histoire officielle.
- Chiffres : entre 200 000 et 500 000 femmes seraient mortes, essentiellement en Europe, mais ces chiffres sont probablement sottévalués car basés sur les archives judiciaires alors que de nombreuses violences étaient extrajudiciaires.
« Les chasses aux sorcières, c’était une politique de terreur… et que l’effroi que ça a provoqué dans la population féminine européenne est évidemment essentiel pour comprendre la réussite de la domestication suivante. »
— Christelle Tharaud, 31:21
6. Le lien entre capitalisme, colonisation et violences de genre (34:27)
- Les chasses aux sorcières coïncident avec une restructuration profonde des sociétés européennes (essor du capitalisme industriel, concentration des terres, disparition des communs).
- Cette pacification sanglante prépare le terrain aux premières entreprises coloniales.
- Les politiques de domination masculine en Europe sont reliées, selon Silvia Federici, à l’expansionnisme coloniale et à la violence envers les populations natives.
« Les chasses aux sorcières sont une forme de pacification des relations entre les hommes et les femmes… Il s’agit de faire le ménage, si j’ose dire, pour que les hommes puissent tranquillement… être préparés à des aventures qu’ils jugent très réjouissantes, puisqu’ils sont inscrits évidemment dans des logiques de prédation, de guerre, de conquête… »
— Christelle Tharaud, 36:27
7. Perspectives pour la suite
- Nouvelle approche historienne : relier la violence structurelle contre les femmes à d’autres violences de masse (génocides, colonisations).
- L’espoir d’une relecture de l’histoire qui réintègre les tendances gynécidaires/génocidaires des violences faites aux femmes.
Citations et moments marquants (avec timestamps)
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« Le chemin pour faire reconnaître la réalité des féminicides risque d’être encore long, mais comprendre les origines du terme et l’ampleur des violences qu’il recouvre, c’est faire un pas de plus vers la prise de conscience des ressorts les plus mortifères de la domination masculine et capitaliste. »
(Naomi Titi, 01:40) -
« Sans les féministes, ces crimes on les appellerait passionnels, comme si on pouvait tuer par amour. »
(Victoire Tuaillon, 02:50) -
“On ne va jamais pouvoir en finir avec les patriarcats et la domination masculine si on n’arrive pas à regarder en face ce que sont ces violences dans toute leur variété, dans toute leur histoire, dans toutes les formes qu’elles prennent.”
(Victoire Tuaillon, 04:48) -
“Un fémicide a vocation à éclairer quelque chose qui n’existe pas. Le crime existe bien sûr, mais il n’a pas de nom. Et comme il n’a pas de nom, il n’existe pas.”
(Christelle Tharaud, 13:22) -
“Dans le concept forgé par Marcela Lagarde, il y a l’idée d’une tendance génocidaire ou gynécidaire à l’intérieur du féminicide. Il ne s’agit pas seulement de tuer la femme en tant qu’individu, mais de tuer les femmes en tant que monde, en tant qu’univers.”
(Christelle Tharaud, 19:10) -
"Les chasses aux sorcières, c’était une politique de terreur… et que l’effroi que ça a provoqué dans la population féminine européenne est évidemment essentiel pour comprendre la réussite de la domestication suivante."
(Christelle Tharaud, 31:21) -
« C’est la femme qui dispose d’un savoir sur les plantes, c’est tellement de femmes, en fait, qu’on en a le tournis. »
(Christelle Tharaud, 28:52) -
« Les chasses aux sorcières sont une forme de pacification des relations entre les hommes et les femmes… Eh bien, cette pacification permet ensuite une certaine, entre guillemets, tranquillité en Europe et permet en fait, et on le voit mécaniquement, le passage vers ce qu'on appelle aujourd'hui les colonisations européennes.»
(Christelle Tharaud, 36:27)
Timestamps des segments-clés
- 00:07 – Introduction du cas Agathe Illéret, question autour de la médiatisation du terme « féminicide »
- 02:46 – Changement de vocabulaire : du crime passionnel au féminicide, difficulté à comprendre la réalité profonde de ces violences
- 05:58 – Origine et genèse de l’ouvrage collectif dirigé par Christelle Tharaud
- 11:47 – Définition du fémicide, féminicide, continuum féminicidaire ; racines des concepts dans le mouvement féministe international
- 16:11 – Exemple de Ciudad Juarez et extension du concept de féminicide aux crimes collectifs et d'Etat
- 23:42 – Racines historiques : chasses aux sorcières, origine de la domination
- 30:40 – Débat historique sur les chiffres des tuées, extra-judiciaire et impact démographique
- 34:27 – Chasses aux sorcières, capitalisme, colonisations : connexions structurantes
- 40:34 – Conclusion et ouverture sur la suite du dialogue, annonce de la seconde partie
Conclusion & perspectives
L’épisode pose des bases historiques et conceptuelles solides pour comprendre que les violences contre les femmes ne sont ni accidentelles, ni naturelles, ni le fait de simples « monstres » individuels. Elles résultent d’un continuum de violences, inscrit dans l’histoire longue de la domination masculine et dans des structures sociales, politiques et économiques allant du patriarcat au capitalisme, et du local au mondial. Le prochain épisode promet d’approfondir les liens entre colonisation, esclavage, différentes formes de patriarcat, et de poursuivre l'analyse du continuum féminicidaire — y compris dans sa dimension symbolique (effacement des femmes dans l’histoire).
Pour aller plus loin
- Ouvrage recommandé : Féminicide, une histoire mondiale (La Découverte, dir. Christelle Tharaud)
- Autres références évoquées : Silvia Federici (Caliban et la sorcière), Mona Chollet (Sorcières)
- Prochaine partie du podcast : exploration du continuum féminicidaire à travers esclavage, colonisation et le meurtre symbolique des femmes.
Tonalité du podcast : engagée, pédagogique, profondément féministe, avec une volonté de mêler expertise, transmission historique et sensibilisation politique.
