Les Couilles sur la table – « Féminicides, crimes contre une moitié du monde » (2/2)
Podcast par Binge Audio — Épisode du 21 septembre 2025
Invitée : Christelle Tarot, historienne et directrice de l'ouvrage Féminicide, une histoire mondiale
Animation : Naomi Titti (et Tal Madesta, en filigrane)
Aperçu général
Cet épisode constitue la seconde partie d’un entretien approfondi avec l’historienne Christelle Tarot autour de la question des féminicides comme phénomène systémique et mondial. Partant de l’ouvrage collectif qu’elle a dirigé, Tarot développe l’idée que les violences faites aux femmes — et notamment leur suppression, qu’il s’agisse de meurtres individuels ou d’oppressions collectives — sont constitutives de l’histoire des sociétés humaines. L’émission explore la façon dont esclavage, colonisation, patriarcat et autres structures de domination sont intrinsèquement liés au féminicide, et définit ce dernier comme un « continuum » traversant tous les domaines sociaux, de la privation symbolique à l’écrasement physique. Sont également abordées les responsabilités collectives, les stratégies de résistance, et les pistes pour inventer un monde où, selon les mots de Rita Laura Segato, « les femmes puissent enfin respirer ».
Principaux thèmes et temps forts
1. Féminicide, esclavage et colonisation : la femme comme « première colonie »
[01:49 - 06:54]
- Thèse centrale : Les femmes sont « la première colonie » de l’histoire humaine, perçues comme territoires à conquérir, ravager et exploiter tant pour la reproduction que pour d’autres formes de domination.
- Citation marquante :
« La première colonie, ce sont précisément les femmes. Le ventre de la femme, le sexe des femmes est un territoire dont on use et dont on abuse. » — Christelle Tarot [01:57]
- Citation marquante :
- Déploiement historique : du Néolithique aux premiers États, la logique de domination/reproduction précède et accompagne les pratiques d’esclavage et de colonisation.
- Pratique : « radia », rapts et échanges de femmes pour assurer la survie démographique ; transformation rapide du statut de captive à esclave.
- Exemples tirés de sociétés « pacifiques » comme les Yanomamis ou de l’histoire viking, démontrant la transversalité de ces pratiques.
2. L’esclavage : puissance patriarcale et violence sexuée
[06:54 - 14:24]
- Démystification du mythe d’un esclavage seulement fondé sur la race noire : en Europe aussi, des femmes blanches furent réduites en esclavage.
- Structures de pouvoir patriarcal et esclavage bâties sur la hiérarchie, l'altérité, et la prédation des femmes.
- Citation marquante :
« Le livre fait la démonstration éclatante : la matrice, c'est la domination des femmes par les hommes. » — Christelle Tarot [08:07]
- Citation marquante :
- L’introduction du commerce triangulaire a accentué la racialisation et l’ampleur du phénomène, modifiant la dynamique sexuée de l’esclavage.
- Violence reproductive : passage d’un esclavage de force à l’intérêt croissant pour la reproduction biologique des esclaves, impactant dramatiquement les femmes (infanticides, avortements, suicides).
- Citation :
« L’esclave devient héréditaire, et même une hérédité matrilinéaire, puisque c’est la mère qui porte la responsabilité du statut d’esclave de son enfant. » — Christelle Tarot [12:58]
- Citation :
- Violence sexuelle systématique durant la traite, dès les bateaux négriers, et intégrée comme « compensation en nature » pour les hommes de l’équipage.
- Moment saisissant :
« Sur le bateau, on donne la possibilité d’avoir une femme qui va combler vos besoins, jugés d’ailleurs irrépressibles… Nous, nous savons que c’est du viol systématique. » — Christelle Tarot [15:48]
- Moment saisissant :
3. Patriarcats de basse et haute intensité, et colonialités
[20:12 - 23:32]
- Passage d’une pluralité de patriarcats locaux à des patriarcats de haute intensité imposés par colonisation (ex: patriarcat romain puis occidental).
- Incidence directe sur l’aggravation des violences faites aux femmes — ex : passage du régime dual (complémentarité, mais inégalité) à un régime binaire et de hiérarchie stricte.
- Citation clé :
« Rome a conquis le monde… parce qu’ils ont apporté une idéologie masculiniste qui s’est imposée dans tout leur empire. » — Christelle Tarot [21:23]
- Citation clé :
4. L’exemple palestinien : violence patriarcale et colonialisme
[23:32 - 31:20]
- Analyse d’un article marquant sur les « crimes d’honneur » commis dans les communautés palestiniennes de l’intérieur d’Israël : dénonciation d’une vision culturaliste et raciste occidentale.
- Moment fort :
« Il n’y a pas d’honneur à tuer une femme parce qu’elle est une femme… Il faut vraiment bannir ces termes, crime passionnel, crime d’honneur… » — Christelle Tarot [28:04]
- Moment fort :
- Lien entre oppressions politiques et dynamisation de la violence intra-communautaire : si la masculinité ne peut s’exprimer sur le terrain de la lutte « classique » contre la domination, elle se retourne contre les femmes.
- Précision sur la résistance et la solidarité des femmes même dans ces contextes, y compris témoignages de mères contre leurs propres fils.
5. Le « continuum féminicidaire » : une responsabilité collective
[33:36 - 39:21]
- Défense de la notion de continuum : le féminicide n’est pas un événement isolé, ni purement individuel, mais le sommet d’un système global d’oppression.
- Citation :
« Le féminicide n’est pas seulement ce qu’on nous présente souvent aujourd’hui, un meurtre individuel commis contre une femme par un partenaire intime. C’est très réducteur ; ça dépolitise le système d’écrasement des femmes. » — Christelle Tarot [33:36]
- Citation :
- Appel à une révolution totale, féministe, intégrant la lutte contre l’écocide et remettant en question la domination patriarcale à tous les niveaux (langue, histoire, structures sociales).
6. Réécritures, ripostes, résistances
[39:46 - 45:18]
- Refus du misérabilisme ou du défaitisme : l’histoire du féminicide est aussi celle des résistances, solidarités et révoltes féministes.
- Des féministes et militantes sont les premières à porter l’assistance, le témoignage et la mémoire.
- Emphase sur la nécessité de réécrire l’histoire de l’humanité pour (re)donner leur place aux femmes.
- Moment fort :
« L’histoire sans femmes, c’est un acte idéologique… la communauté des historiens et historiennes de ce pays a une responsabilité. » — Christelle Tarot [37:31]
- Moment fort :
7. Sortir de la préhistoire patriarcale : pistes pour un nouveau monde
[45:52 - 52:19]
- Appel à la possibilité (et devoir) de sortir de l’organisation sociale patriarcale, qui n’a rien de « naturel » ni d’inévitable.
- Citation d’espoir :
« Ça pourrait être autrement si on le décide… Ce n’est pas quelque chose qui relève de la nature, ce n’est pas intangible. C’est quelque chose de construit, donc ça peut être défait. » — Christelle Tarot [45:52]
- Citation d’espoir :
- Présentation du texte-clé de Rita Laura Segato (conclusion du livre) : nécessité de construire un « monde respirable », en sortant de la « préhistoire patriarcale » (idée-phare).
- Pour cela :
- Politique des femmes horizontale et collégiale ;
- Sororité renforcée, incluant parfois les hommes à condition de renoncer à leur « mandat masculin ».
- Explication :
« Le mandat masculin… ce qu’on demande aux mecs, c’est de démissionner de l’entreprise patriarcale, de ne pas vouloir bénéficier des avantages qui vont avec. » — Interviewer [50:13]
- Importance de l’autocritique et de l’intégration des paroles des femmes racisées, trans, en situation de handicap, etc.
- Lutte solidaire contre toutes les formes de domination : racisme, validisme, patriarcat, hétéronormativité.
8. Conclusion : le pouvoir de savoir, la force du manifeste
[53:09 - 54:35]
- L’ouvrage se veut « une caisse de résonance… une riposte » contre le négationnisme patriarcal.
- Citation finale :
« C’est un livre qui a vocation à dire, vous ne pouvez pas dire que ça n’existe pas. Et vous ne pourrez plus dire que vous ne le savez pas… » — Christelle Tarot [43:38]
- Citation finale :
- Invitation à l’action :
- Responsabilité individuelle ET collective ;
- Refus de la fatalité ;
- Nécessité d'une transformation du paradigme social.
Citations et moments marquants à retenir
- « La première colonie, ce sont précisément les femmes… Le ventre de la femme, le sexe des femmes est un territoire dont on use et dont on abuse. » — Christelle Tarot [01:57]
- « La matrice, c’est la domination des femmes par les hommes. » — Christelle Tarot [08:07]
- « L’esclave devient héréditaire, et même une hérédité matrilinéaire… » — Christelle Tarot [12:58]
- « Sur le bateau, on donne la possibilité d’avoir une femme… Nous, nous savons que c’est du viol systématique. » — Christelle Tarot [15:48]
- « Il n’y a pas d’honneur à tuer une femme parce qu’elle est une femme… il faut bannir ces termes, crime d’honneur, crime passionnel… » — Christelle Tarot [28:04]
- « Le féminicide n’est pas seulement… un meurtre individuel… c’est très réducteur. » — Christelle Tarot [33:36]
- « L’histoire sans femmes, c’est un acte idéologique… la communauté des historiens… a une responsabilité. » — Christelle Tarot [37:31]
- « Ça pourrait être autrement si on le décide… ce n’est pas intangible. » — Christelle Tarot [45:52]
- « Le mandat masculin… ce qu’on demande aux mecs, c’est de démissionner de l’entreprise patriarcale. » — Interviewer [50:13]
- « C’est un livre de résistance… Ma manière de ne pas douter, c’est de produire un livre comme ça… une démonstration implacable. » — Christelle Tarot [42:33]
Timestamps des segments-clés
- [01:49] — Christelle Tarot pose la thèse de « la femme première colonie »
- [06:54] — Déconstruction des préjugés sur l’esclavage et discussion sur la racialisation
- [12:58] — Esclavage reproductif et expérience des femmes esclaves
- [15:43] — Viol systématique et « compensation » pour les bourreaux
- [20:12] — Colonisation, patriarcats de basse et haute intensité
- [23:32] — L’exemple palestinien, crimes dits « d’honneur » et analyse structurelle
- [33:36] — Notion de continuum féminicidaire, révolution globale nécessaire
- [37:31] — Responsabilité des historiens et réécriture de l’histoire
- [42:33] — La résistance par le livre et l’expertise collective
- [45:52] — Possibilité de « défaire » le patriarcat : une affaire de décision collective
- [47:02] — Présentation de la politique des femmes et de la sororité renforcée par Segato
- [50:13] — Explication du « mandat masculin »
- [52:19] — Conclusion : changer de paradigme est vital
Pour aller plus loin
- Ouvrage recommandé : Féminicide, une histoire mondiale, dirigé par Christelle Tarot (La Découverte)
- Textes-clés mentionnés : Rita Laura Segato, Christine Seaver, Jennifer Caputi, Aminata Traoré, Charlotte Puiseux
- Entretiens à (ré)écouter : Focus sur la solidarité féminine, la résistance des femmes dans les sociétés patriarcales, l’articulation des luttes (anticoloniales, écologiques, antiracistes, etc.)
Derniers mots et ouverture
Ce grand entretien met en lumière la violence fondatrice et persistante du patriarcat, la complexité du continuum féminicidaire et l’obligation morale et politique d’en finir collectivement. Christelle Tarot rappelle que si le crime est total, la riposte doit donc être totale et féministe, ouverte à la pluralité des expériences et à la réécriture continue de notre histoire commune.
À retenir: « C’est un livre de résistance, une riposte, une démonstration implacable : vous ne pourrez plus dire que vous ne le saviez pas. »
Résumé réalisé pour « Les Couilles sur la table » — à écouter pour approfondir les notions et s’armer intellectuellement et politiquement contre la préhistoire patriarcale.
