Les Couilles sur la Table, “Il a bu son verre comme les autres”
Podcast de Binge Audio — Diffusé le 1 janvier 2026
Animé par Victoire Tuaillon, avec la participation de la sociologue Nicolas Palierne
Épisode consacré à l’alcool comme marqueur de virilité et à son rôle dans la construction et les pratiques des masculinités en France
Aperçu de l’Épisode
Cet épisode, animé par Victoire Tuaillon et Naomi Titti, reçoit le sociologue Nicolas Palierne pour explorer en profondeur la place de l’alcool dans la construction des masculinités françaises contemporaines. De la socialisation précoce autour du vin en famille, en passant par le binge drinking étudiant et la stigmatisation différenciée entre hommes et femmes, l’entretien questionne le rapport complexe et genré à l’alcool. On y aborde autant l’histoire, la culture, la médecine, que les enjeux sociaux, symboliques et de santé publique.
Points Clés et Discussions
1. Alcool et Virilité : Un Héritage Culturel
- Inégalité de consommation : Les hommes continuent à boire plus fréquemment et en plus grande quantité que les femmes, et ce, malgré une baisse de la consommation globale en France depuis les années 1960.
« Les hommes continuent encore aujourd'hui de boire plus, plus souvent et en plus grande quantité que les femmes. »
– Nicolas Palierne (02:29) - Éloignement des femmes de l’alcool : Dès le 19e siècle, les femmes sont « enfermées dans l’espace domestique », ce qui renforce leur éloignement de l’alcool, notamment des alcools forts, selon des travaux anthropologiques (Marie Douglas).
- Justification biologique et sociale : Un discours médical souligne la “vulnérabilité” biologique des femmes à l’alcool, ce qui sert aussi à renforcer des normes sociétales qui les éloignent de cette pratique. (04:17)
2. Le “Boire Viril” : Deux Figures Contradictoires
- Tenir l’alcool vs perdre le contrôle : Deux modèles de masculinité se côtoient dans l’acte de boire :
- La performance de “tenir l’ivresse” et de ne pas sombrer, vraie compétition et fierté masculine (06:16-08:00)
- À l’inverse, la permission de se “lâcher”, de rechercher l’ivresse totale et de s’en vanter, qui reste néanmoins perçue comme un privilège d’homme.
« Il y a presque une fierté à être le dernier à tenir debout lors d'une soirée parce que tous les autres sont couchés. »
– N.P. (07:05) « C'est une forme de privilège d'avoir le droit de s'abandonner complètement à l'ivresse. »
– Victoire Tuaillon (08:54)
3. Socialisation et Transmission : L’Intronisation Masculine par l’Alcool
- Initiation genrée : Dans de nombreux récits et enquêtes, l’initiation à l’alcool est souvent faite par des figures masculines (père, grand-père, oncle) pour les garçons, tandis que les filles décrivent un passage à l’âge adulte mais sans lien explicite avec la féminité (16:17-18:16).
« Les garçons associent directement à cette expérience-là leur masculinité. »
– N.P. (17:24) - Évolution des pratiques : Passage d’une consommation familiale, quotidienne et “alimentaire” (vin aux repas) à une culture juvénile axée sur les effets psychotropes de l’alcool, surtout lors des événements entre pairs.
4. L’Alcool chez les Étudiants : Rite, Norme… et Dissonance
- Norme du “boire pour boire” : Même si une minorité pratique réellement le binge drinking, cette norme pèse sur la majorité, qui se sent déviante si elle ne suit pas ce modèle (20:35-22:29).
« La norme, au niveau symbolique, c’est effectivement le boire pour boire. »
– N.P. (21:53) - Stigmatisation des abstinents : Garçons non-buveurs plus stigmatisés que les filles ; leur virilité est remise en cause (24:48–25:04)
« Fais pas ta tapette, fais pas ta gonzesse... on attaque pleinement l'identité de “t'es pas un homme” parce que tu bois pas. »
– N.P. (25:04) - Pression sociale : Récit d’un jeune homme obligé de boire car “même les filles boivent”. Mention d’un cas extrême d’intégration forcée où l’on contraint un abstinent à boire 15–20 litres d’eau. (25:44–26:38)
5. L’Alcoolisme, ses Risques et ses Représentations
- Prédominance masculine dans l’alcoolodépendance : Trois fois plus d’hommes que de femmes meurent de causes liées à l’alcool. L’alcoolisme est encore vu comme une manière “masculine” d’exprimer le mal-être (28:01–30:35).
- Définition sociale du “mal boire” : Ce qui est considéré problématique dépend fortement du contexte (ex : être ivre à un mariage est acceptable, boire seul au matin ne l’est pas), et toujours différemment selon le genre (31:10–32:11).
- Stigmatisation accrue des femmes alcooliques : Pour elles, la transgression est deux fois “punie”, car elles dévient à la fois de la norme de modération féminine et de leur rôle attendu.
« Tous les traits négatifs de l'alcoolisme ont tendance à basculer et à glisser sur ces femmes alcooliques, au point où… un homme qui est alcoolique, finalement, c'est presque normal, alors qu'une femme qui consomme, alors c'est tout à fait anormal. »
– N.P. (38:42–39:20)
6. Recommandations et Prévention : Un Angle de Genre Oublié
- Invisibilisation de la part du genre dans les politiques publiques : Longtemps les travaux sur l’alcool ne prenaient en compte que les hommes, puis la question du genre s’est confondue avec celle des femmes, sans interroger suffisamment la norme virile (40:30–41:41).
- Le potentiel d’égalité de genre : Là où l’égalité progresse, hommes et femmes boivent moins et la norme devient celle de la modération (42:17–44:25).
« Lorsque se développe une certaine égalité de genre, hommes et femmes ont tendance à consommer, tous les deux, moins…»
– N.P. (42:19) - Prendre conscience, observer : Le premier conseil de Nicolas Palierne : développer une réflexivité sur sa consommation, se demander ce que l’on en attend, plutôt que simplement “boire ou ne pas boire”.
« Regardez un petit peu la manière dont vous consommez, dont les autres consomment, et essayez de dégager du sens…»
– N.P. (47:14)
Citations Mémorables
- Sur la performativité genrée de l’alcool
« Boire de l’alcool participe à construire la masculinité… tenir l’alcool, prouver sa résistance à l’ivresse, c’est valorisé. »
– Nicolas Palierne (06:16) - À propos de la tolérance accrue du malboire masculin
« L’ivresse d’un homme prête au rire, beaucoup moins celle d’une femme. »
– Nicolas Palierne (13:42) - Sur le regard social porté aux abstinents
« On stigmatise ceux qui boivent le plus… Mais on entend aussi stigmatiser ceux qui ne boivent pas du tout parce qu’ils ne se conforment pas à la norme…»
– N.P. (23:37–23:51)
Timestamps des Segments Clés
- Alcool, virilité, et transmission familiale : 02:29 – 08:28
- Double modèle du “boire viril” : 06:16 – 08:28
- Construction de l’identité masculine à travers l’initiation à l’alcool : 16:17 – 18:23
- Normes, pression et sanctions sociales chez les étudiants : 21:49 – 25:44
- Définition du “mal boire” et différences genrées : 30:35 – 33:55
- Invisibilisation dans les politiques publiques, recommandations et réflexivité : 40:30 – 47:46
Remarques Finales, Conseils & Recommandations
- La consommation d’alcool, loin d’être anodine, charrie tout un héritage et des injonctions liés à la virilité. Les jeunes hommes se retrouvent fréquemment pris dans un double bind : être “fort” face à l’alcool, mais aussi parfois encouragés socialement à perdre le contrôle.
- Le conseil de l’expert : Porter un regard attentif et réflexif sur sa propre consommation d’alcool, et s’interroger sur les attentes sociales et genrées qui la sous-tendent (47:14–47:46).
- Recommandation culturelle : Relire Charles Bukowski et revoir ses adaptations cinématographiques : Contes de la folie ordinaire, Barfly, et Factotum pour explorer différentes masculinités liées à l’alcoolisme (48:04–49:12).
- Pour aller plus loin : L’article de Nicolas Palierne avec Ludovic Gosseux dans le collectif Boys Don’t Cry (Presses universitaires de Rennes).
Conclusion
Cet épisode met en lumière à quel point la culture de l’alcool est tissée avec celle de la virilité, du rite d’initiation familial jusqu’aux rituels étudiants et à la stigmatisation très différenciée selon le genre. Si la France boit de moins en moins, la logique du “boire viril” résiste et façonne encore les identités masculines — au prix d’un tribut de santé majeur. La déconstruction de ces normes n’apparaît que marginalement dans les politiques publiques françaises, mais l’espoir existe : observer, nommer et questionner ces rituels, c’est déjà commencer à s’en libérer.
Résumé réalisé à partir de la retranscription intégrale du podcast. Toute publicité, intro ou outro a été omise pour se concentrer sur le contenu et les analyses développées.
