Les Couilles sur la table – Iran : l’écho d’un soulèvement
Podcast par Binge Audio
Date : 15 janvier 2026
Hoste : Naomi Titi, entretien mené par Victoire Tuaillon avec Shohra Makaremi, anthropologue CNRS
1. Introduction & Thème de l’Épisode
L'épisode explore les racines, dynamiques et enjeux du soulèvement contre la République islamique qui secoue l’Iran depuis fin 2025. À travers le regard de Shohra Makaremi, anthropologue et spécialiste des sociétés iraniennes, il met en lumière les systèmes de domination − patriarcale, ethnique, de classe − et leur remise en cause par le mouvement révolutionnaire « Femme, Vie, Liberté ».
2. Contexte : Un soulèvement de plus et ses racines
00:07 – 02:31
- Naomi Titi rappelle le contexte : une nouvelle vague de révolte secoue l’Iran depuis décembre 2025, marquée par une répression féroce, des coupures d’Internet et des chiffres de victimes alarmants et difficiles à vérifier.
- Ces insurrections s’inscrivent dans une histoire de 40 ans de résistances diverses, avec pour figure centrale le mouvement « Femme, Vie, Liberté » émergé après la mort de Jina (Mahsa) Amini en 2022.
Notable quote :
« Ce que le peuple iranien combat, ce sont les fondements même du pouvoir théocratique, qui a plongé l'Iran dans une crise économique profonde en utilisant des structures patriarcales pour semer la terreur et mater la population. » (Naomi Titi, 00:37)
3. Présentation de Shohra Makaremi et du Slogan Révolutionnaire
03:56 – 06:26
- Victoire Tuaillon introduit Shohra Makaremi, dont l’expérience familiale (famille d’opposantes victimes du régime) nourrit son analyse du rapport entre oppression politique et intime.
- Discussion sur l’origine du slogan « Femme, Vie, Liberté » − issu du féminisme kurde, repris et adapté en Iran.
Notable quote:
« C’est un slogan qui est très beau... il offrait un outil pour les Iraniens et Iraniennes pour renverser chaque terme de la domination. (...) En Iran, c’est les hommes, la mort, l’oppression. [...] nous, on est du côté des femmes, de la vie, de la liberté. »
(Shohra Makaremi, 06:26 ; Victoire Tuaillon 07:31)
4. Le Soulèvement de 2022-2023 et l’apartheid de genre
07:31 – 12:41
- Rappel du meurtre de Jina Amini pour « voile mal porté » : son retentissement national et international.
- Shohra Makaremi définit le « régime d’apartheid de genre » en Iran : ségrégation stricte, infériorité légale et sociale des femmes.
- Malgré tout, existence d’un féminisme iranien fort, avec des figures reconnues comme Shirin Ebadi, Nasrin Sotoudeh, Narges Mohamadi.
Notable quote :
« Les femmes n’ont pas aucun droit, mais elles en ont beaucoup moins que les hommes et constitutionnellement, elles sont essentialisées et renvoyées à une forme de minorité politique. »
(Shohra Makaremi, 09:28)
5. Petit résumé historique : de la monarchie à la République islamique
12:41 – 15:29
- Retour sur la révolution de 1979 : chute du Shah, émergence de Khomeini, confiscation de la révolution par le clergé.
- Répression féroce des oppositions, instauration du voile obligatoire, verrouillage de tous les contre-pouvoirs.
Notable quote :
« L'Iran, à cette époque, c'était une dictature du tiers-monde basique, où l'élite dirigeante était soutenue par des puissances occidentales... toute une partie du mouvement progressiste et d'extrême gauche [...] se retrouve brutalement réprimée. »
(Victoire Tuaillon, 12:41)
6. La violence comme ADN du régime : contrôle, spectacle et terreur
17:13 – 25:55
- Le voile obligatoire, son imposition brutale et la résistance massive des femmes dès 1979. Violences de rue, attaques à l’acide, mort par hémorragie cérébrale.
- Shohra Makaremi parle d’une « économie du spectacle et du secret », une terreur faite à la fois de fait secret et d’exposition publique de la violence.
- Triple structure de la violence d’État : légale (armée, police), extra-légale (milices), et paralégale (Bassidjis engageant surveillance et intimidation massive).
Notable quote :
« C’est le vêtement islamique [...] une façon de marquer le contrôle de l’État sur chaque corps dans l’espace public. Donc on n’est pas uniquement sur la question du droit des femmes, mais sur la question du totalitarisme. »
(Shohra Makaremi, 19:10)
7. Apartheid, domination de classe et minorités
27:25 – 33:10
- L’apartheid de genre accompagne d’autres hiérarchies : domination ethnique (Perses, Kurdes, Balouches, etc.), racisme d’État, exploitation des migrants (notamment afghans et migrants internes).
- Mise en lumière des jeunes hommes pauvres comme « nouveaux damnés de la terre », victimes aussi d’une répression féroce (exécutions, marginalisation, répression policière).
Notable quote :
« Le jeune homme pauvre [...] qui était justement le damné de la terre, était le protagoniste de la Révolution de 79... aujourd'hui, ces jeunes manifestants [...] sont une des figures de domination politique économique majeures. »
(Shohra Makaremi, 30:54)
8. Sur l’appareil répressif, la société surveillée et la fracture avec le peuple
33:10 – 36:07
- Description de l’appareil répressif (police, gardiens de la Révolution, Bassidjis). Shohra Makaremi compare le Basij à des mouvements de jeunesse fascistes.
- Aujourd’hui, la légitimité sociale des Bassidjis s’effrite, et la société iranienne aspire massivement au changement.
9. L’écologie : une dimension du combat
36:07 – 38:03
- L’importance cruciale de la question écologique dans le mouvement : destruction des ressources naturelles (barrages, assèchement des lacs), privatisation, néolibéralisme prédateur.
- L’écoféminisme, particulièrement au Kurdistan, s’inscrit dans la lutte.
Notable quote :
« Ce n’est pas du tout une préoccupation marginale en Iran. [...] l’écologie, tout à coup, devenait une lutte économique et politique qui s’en prend au pouvoir, à l’argent de prédation néolibérale. »
(Shohra Makaremi, 36:07)
10. Parallèle entre violences sexuelles et violences d’État : le secret, le déni
38:03 – 43:06
- Shohra Makaremi établit un parallèle frappant entre le secret entourant les violences sexuelles (inceste, affaires Weinstein) et celui des violences d’État (exécutions, répression).
- Ce n’est pas le silence qui protège le pouvoir, mais le déni ou la normalisation institutionnalisée du crime.
Notable quote :
« Ce qui est compliqué, ce n'est pas uniquement la violence qui s'est exercée... c'est le déni comme un système de réalité alternative qui se met en place... c'est l'expérience du déni comme l'après-vie de la violence. »
(Shohra Makaremi, 38:53)
11. La question de la religion : théocratie et domination patriarcale
43:06 – 47:24
- Shohra Makaremi distingue entre la religion et la théocratie politique : le vrai problème n’est pas l’islam en soi, mais le « pouvoir assis sur une vérité théologique ».
- Le féminisme universel lutte contre les formes de domination patriarcale et théocratique qui existent dans toutes les religions – et le refus de l’instrumentalisation islamophobe des luttes iraniennes.
Notable quote :
« La question, c'est la théocratie et c'est le fait qu'un ordre politique est assis sur une vérité théologique [...]. Il se passe la même chose pour les fondamentalismes catholiques... dans toutes les religions. »
(Shohra Makaremi, 43:51)
12. Sens et portée universels du mouvement “Femme, Vie, Liberté”
47:24 – 49:22
- Ce mouvement n’est pas un simple désir de « rattrapage » des droits occidentaux mais une critique radicale de l’ordre néolibéral mondialisé, de l’exploitation des ressources, de toutes les discriminations.
- L’inspiration est internationale : c’est un projet féministe, écologique, antiraciste, social, décolonial.
Notable quote :
« Femme, Vie, Liberté, ça va beaucoup, beaucoup plus loin que de dire “nous, on voudrait avoir la même vie que les femmes occidentales”. »
(Shohra Makaremi, 47:24)
13. Pratiquer la solidarité depuis la France
49:22 – 50:32
- Shohra Makaremi appelle à un soutien informé, “désexotisé”, fondé sur la curiosité et l’apprentissage, au-delà de l’activisme superficiel.
- Pratiquer une solidarité critique, attentive à ce que les luttes iraniennes ont à transmettre.
Notable quote :
« C’est une pratique féministe de la solidarité : s’informer, créer du lien... Ce n’est pas un tweet, un retweet, un like... »
(Shohra Makaremi, 48:19)
14. Œuvres et images comme résistances
50:32 – 51:24
- Shohra Makaremi recommande la série “Twin Peaks” pour sa façon de représenter la violence cachée, en lien avec les pratiques de résistance visuelle des manifestantes iraniennes (vidéos sur Instagram, etc.)
- Victoire Tuaillon établit le parallèle entre les vidéos “au ralenti” de Jina Amini et les procédés de la série.
15. Recos culturelles pour prolonger la réflexion
51:24 – fin
- Livre : “Femmes, Vies, Libertés” de Shohra Makaremi.
- Album BD collectif dirigé par Marjane Satrapi (L’Iconoclast).
- Articles de Jean-Pierre Perrin sur Mediapart.
- Podcast : « Loin de l’Iran, près de nos sœurs ».
- Playlist : “Iran Révolution 2023” sur Spotify (avec la chanson “Baraye”).
Moments clés à retenir (avec timestamps)
- 00:07–02:31 : Le soulèvement fin 2025, contexte et échos contemporains.
- 06:26 : Genèse et portée du slogan « Femme, Vie, Liberté ».
- 09:28 : Définition et implications de l’apartheid de genre en Iran.
- 19:10 : Violence structurelle et contrôle des corps (voile, milices).
- 30:54 : La figure du jeune homme pauvre, d’icône révolutionnaire à victime.
- 36:07 : Liens entre écologie, féminisme et contestation du régime.
- 38:53 : Analogie entre déni des violences sexuelles et politiques.
- 43:51 : Le vrai rôle de la religion dans l’oppression, au-delà de l’islam.
- 47:24 : Radicalité et universalité du mouvement « Femme, Vie, Liberté ».
- 49:22 : Redéfinir la solidarité avec la révolution iranienne.
Citation finale marquante
« Femme, Vie, Liberté, ça va beaucoup, beaucoup plus loin que de dire “nous, on voudrait avoir la même vie que les femmes occidentales”. »
— Shohra Makaremi, 47:24
Conclusion
Cet épisode offre une plongée profonde, nuancée et vibrante dans la complexité du soulèvement en Iran, ses racines historiques, ses multiples dimensions de domination et la puissance de l’espoir féministe et écologiste qui le porte — tout en invitant à repenser notre solidarité internationale.
