Les Couilles sur la Table – La boxe : ceux qui rendent les coups
Podcast : Les Couilles sur la table
Épisode : 132
Date : 22 janvier 2026
Animatrice : Naomi Titi
Invité : Selim Derkaoui, journaliste et auteur de « Rendre les coups, boxe et lutte des classes »
Thème général de l’épisode
Cet épisode explore la boxe comme prisme des masculinités contemporaines, en soulignant ses dimensions sociales, politiques et raciales. Plutôt qu’un simple « sport de mecs », la boxe apparaît ici comme un territoire où se jouent les enjeux de dignité, de classe, d'immigration, d'auto-défense, de luttes sociales et de réappropriation culturelle. Avec Selim Derkaoui, l’émission part des expériences populaires et racisées pour interroger la violence, la construction de la virilité et la politisation des corps sur le ring.
Points clés et temps forts
1. La boxe, sport de virilité et marqueur social (00:23 - 07:13)
- Histoire genrée : Jusqu’en 1999, seuls les hommes étaient autorisés à boxer en compétition en France.
- Symbolique masculine : Présence dans la pop culture (Rocky, Raging Bull), où la boxe incarne des corps virils et les stéréotypes masculins.
- Racines sociales : La boxe, sport historiquement aristocrate, devient progressivement le sport des ouvriers puis des classes populaires racisées.
- [07:13] Selim Derkaoui décrit comment la boxe anglaise, « la vraie boxe », est marquée par le prolétariat, alors que la boxe française s’est imposée auprès de classes sociales plus aisées.
- Citation marquante :
« Historiquement, la boxe est un sport aristocrate [...]. Peu à peu [...] ils ont compris aussi l'intérêt qu'il pouvait y avoir de faire boxer plutôt leurs travailleurs, les classes ouvrières. »
— Selim Derkaoui (07:13)
2. Boxe et masculinité populaire, violence et dignité (10:10 - 17:36)
- Boxe comme prolongement du travail physique : Lien entre métiers physiques (ouvriers, brancardiers) et boxe comme exutoire et construction de la virilité.
- Violence et stigmatisation : La boxe concentre un imaginaire de dangerosité associé aux hommes des quartiers populaires et racisés, parfois pour mieux marginaliser ces populations.
- Citation forte :
« En tant qu'homme, déjà, de classe populaire et racisé, le mot qui revenait le plus souvent, c'est le mot de dignité. [...] qu'on essaye d'enlever au quotidien. »
— Selim Derkaoui (02:45, 35:24) - Le ring comme reflet de la violence sociale : La boxe rend visible une « violence qu'on ne veut pas voir », celle de la précarité, du racisme, des accidents du travail.
- [16:03] « C'est très spectaculaire, avec le sang, etc. [...] cette violence-là, qui est réelle, elle est le reflet d'une violence sociale. »
3. Boxe, immigration et contrôle social (19:41 - 32:22)
- La boxe comme refuge : Clubs de boxe dans les quartiers populaires et accès facilité grâce au faible coût.
- Politiques publiques et instrumentalisation : Après les révoltes de 2005 (mort de Ziad Benna et Bouna Traoré), la boxe fut utilisée par les pouvoirs publics pour « canaliser » la colère des jeunes.
- [31:41] Naomi Titi : « Un contrôle social aussi, qui va servir à ne pas exprimer cette rage sociale en dehors du ring. »
- Profilage racial et auto-défense : Les jeunes hommes perçus comme arabes/noirs sont davantage exposés au contrôle policier. La boxe devient alors une forme d’auto-défense, voire une nécessité inconsciente pour faire face à la violence structurelle et policière.
4. Masculinités racisées, respectabilité et double contrainte (35:24 - 43:14)
- Dignité et virilité blessée : Pour les hommes racisés, la boxe aide à retrouver une estime d’eux-mêmes, face à des humiliations policières ou sociales.
- Double peine et étau social : Selon le sociologue Abdelmalek Sayad, ils subissent un « étau » de respectabilité qui les oblige à la fois à se contrôler et à défendre leur honneur par la virilité, souvent au détriment de leur corps.
- [40:28] « Le truc de se faire respecter, c’est justement de trouver un échappatoire. Et cet échappatoire-là, c’est la double peine... »
5. Boxe, luttes sociales et minorités (50:09 - 54:30)
- Boxe et mobilisations syndicales : De nombreux clubs syndicaux pratiquent la boxe, ancrée dans l’histoire ouvrière française.
- Auto-défense féministe et antifasciste : La boxe devient aujourd’hui outil d’émancipation et de protection pour des femmes et des minorités, symbolisant une continuité des luttes (autodéfense féministe, clubs antifascistes, etc.).
- [51:55] « Pourquoi la boxe est particulièrement symbolique dans ces milieux-là ? [...] c’est le sport le plus marqué socialement [...], une logique, une continuité. »
6. Récupération par l’extrême droite, classes dominantes et phénomène MMA (54:30 - 62:56)
- Récupération idéologique : L’extrême droite, certains youtubeurs virilistes et même des élites politiques réinvestissent la boxe pour se donner une aura virile et occuper symboliquement le terrain des classes populaires.
- [55:36] « Il y a la dimension du sport masculin [...] l’extrême droite veut combattre les racisés sur leur propre terrain de jeu. »
- Boxe loisir et appropriation culturelle : Désormais, les clubs chics et coûteux fleurissent, la boxe devient un « défouloir libéral pour CSP+ », perdant sa dimension d’exutoire politique.
- [58:06] Selim Derkaoui : « La boxe dans ce cadre-là devient un défouloir libéral sauce banlieue chic. »
- MMA (Mixed Martial Arts) :
- Le MMA, sport de combat très présent sur les réseaux sociaux, fascine la jeunesse populaire autant que les nouveaux influenceurs. Il reprend les mêmes dynamiques sociales (immigration, contrôle social, virilité), tout en accentuant le spectacle et l’ultralibéralisme.
- [44:39] « Le MMA est venu comme ça [...]. C’est un sport né du spectacle, très libéral, symbole de son époque. »
7. Recommandations culturelles & conclusion (62:40 - fin)
- L’importance du rap français : Pour comprendre la sociologie de la boxe, le rap français est une source majeure, porteur des mêmes histoires de quartiers, de sueur et de lutte.
- [63:10] « Son père qui est boxeur et son frère aussi [...]. La sociologie de la boxe, elle est racontée là, en fait, dans ces morceaux-là. »
- Ouvrage conseillé : « Rendre les coups, boxe et lutte des classes » de Selim Derkaoui, avec une préface par Médine et une postface de François Ruffin (éd. Passager clandestin, 2023).
Citations marquantes et moments forts
-
Sur la dignité retrouvée par la boxe :
« C'était vraiment retrouver cette dignité-là, perdue ou alors pas forcément perdue, mais en tout cas qu'on essaye d'enlever au quotidien. »
— Selim Derkaoui (02:45, 35:24) -
Sur la violence sociale et la boxe :
« On va dire que c’est la violence de la boxe qu’on va souligner, c’est la violence de celles et ceux, plus tard celles, qui la pratiquent. »
— Selim Derkaoui (19:23) -
Sur l'instrumentalisation de la boxe dans les quartiers populaires après 2005 :
« On va utiliser, instrumentaliser leurs pratiques sportives [...], pour, en quelque sorte, canaliser cette violence-là en eux. »
— Selim Derkaoui (29:53) -
Sur l’appropriation par les classes dominantes :
« La boxe dans ce cadre-là devient un défouloir libéral sauce banlieue chic. »
— Selim Derkaoui (58:06)
Timestamps des principaux segments
- 00:23 – Introduction : la boxe, symbole masculin dans la culture française.
- 02:45 – La dignité retrouvée par la pratique de la boxe chez les hommes racisés et populaires.
- 07:13 – 10:10 – Histoire socio-culturelle et distinctions entre boxe anglaise et française.
- 16:03 – Violence de la boxe comme miroir de la violence sociale.
- 19:41 – 23:39 – La boxe dans les quartiers populaires, manque de services publics et rôle des clubs.
- 25:46 – Profilage racial et instrumentalisation de la boxe en banlieue.
- 29:53 – 32:22 – Boxe et contrôle social après les révoltes de 2005 et 2023.
- 35:24 – Construction de la masculinité, dignité et discipline sur le ring.
- 40:28 – La double contrainte de la respectabilité selon Sayad.
- 50:09 – 54:30 – Boxe et luttes syndicales, féministes et antifascistes.
- 54:42 – 57:22 – Récupération par l’extrême droite, masculinité blanche, classes dominantes.
- 58:06 – Appropriation culturelle et « boxe loisir » chez les CSP+, rapport à la discipline.
- 62:40 – Le rap français comme miroir de la sociologie de la boxe.
À retenir
- La boxe cristallise bien plus que des questions sportives : elle interroge la fabrique des masculinités en contexte populaire et racisé, les usages politiques du sport, et son rôle d'exutoire individuel ou collectif selon les classes sociales.
- Son attractivité ne cesse de se transformer : entre outil d'émancipation, autodéfense, mais aussi défouloir réapproprié par les élites et l’extrême droite.
- La voix des boxeurs et boxeuses, et le rapport du rap à la boxe, sont essentiels pour comprendre ce sport comme un fait politique.
- À lire absolument : « Rendre les coups » de Selim Derkaoui, pour aller plus loin sur tous ces thèmes.
