Podcast Summary: Les Couilles sur la Table – “L’entreprise entre mecs” (11 septembre 2025)
Bref aperçu de l’épisode
Cet épisode, animé par Victoire Tuaillon, met en lumière comment les entreprises, souvent perçues comme des espaces neutres, participent activement à la construction et à la perpétuation des masculinités et de la domination masculine. À partir de l’enquête et du livre d’Audrey Vohal, sociologue, l’échange décortique les mécanismes concrets du monde du travail qui favorisent le maintien du pouvoir masculin, tout en explorant la pluralité des masculinités et la manière dont elles s’expriment aussi bien chez les ouvriers que chez les cadres supérieurs.
Thèmes principaux
- La fabrique des masculinités et la domination masculine en entreprise
- Différences masculinité vs. virilité
- Pénibilité, genre et affectations dans la logistique et le transport
- Sociabilités masculines et cooptation
- Sexisme ordinaire et transformation des formes de domination
- Qu’est-ce qu’une entreprise féministe ?
- Impact personnel de ces recherches
Points Clés & Discussion Détailée
Introduction de l’étude et du terrain (02:06–05:50)
- Audrey Vohal a infiltré une grande entreprise de transport logistique (15 000 salariés, 82% d’hommes) comme chargée d’égalité professionnelle—observation de toute la hiérarchie.
- « J'ai été embauchée pendant plusieurs mois comme ouvrière… j’ai pu faire de l’observation participante, à la fois au siège social mais aussi dans les entrepôts. » (Audrey Vohal, 04:59)
Notion de neutralité de l’entreprise remise en cause
- Les entreprises ne sont pas neutres; elles ont “un genre”, souvent masculin.
Définition : Masculinité vs. Virilité (06:22–08:49)
- Audrey distingue virilité (idéal de performance, singulier, auto-référencé) et masculinité (plurielle, relationnelle au féminin, évolutive).
- « La virilité, c’est une somme de représentations liées à l’idée de performance… alors que la masculinité se décline au pluriel… elle se construit avec, et souvent contre, le féminin. » (Audrey Vohal, 06:41)
- Les injonctions viriles (performance, compétition) s’alignent parfaitement avec les critères productifs de l’entreprise.
La pénibilité et la division sexuée du travail (08:49–12:22)
- Contradiction : dans la logistique (plus pénible), il y a plus de femmes que dans le transport.
- « La pénibilité n’était pas un critère déterminant de la division sexuelle du travail. […] La loi du plus fort, ce n’était pas forcément la loi du plus costaud. » (Audrey Vohal, 11:10)
- Les femmes subissent la pénibilité, mais sont aussi écartées au fil du temps – « elles cassent plus vite », notamment à cause de la double journée (travail + tâches domestiques).
Résistances à la féminisation et maintien des métiers “masculins” (12:22–15:07)
- Dans le transport, discours et pratiques favorisent le maintien d’un entre-soi masculin, même si la pénibilité a diminué.
- « Les transporteurs routiers qui ne peuvent plus justifier le monopole masculin par la pénibilité… se réapproprient des savoir-faire et les transforment en qualités masculines. » (Audrey Vohal, 12:37)
- Obstacles : Recrutement rhétorique (« ce sont des métiers d’hommes »), sociabilités masculines, craintes d'“entraîner des femmes dans le monde de la nuit”.
Masculinités différenciées selon les métiers (15:07–17:18)
- Logistique : masculinité basée sur endurance/performance physique.
- Transport : masculinité axée sur technicité, contact client, capacité à s’intégrer dans des réseaux masculins de clients.
- Recrutement féminin limité par les attentes de disponibilité et d’endurance—les femmes supporteraient mal les cadences, mais surtout en raison de la double charge.
Les cadres et la masculinité du pouvoir (17:31–22:24)
- Figure du cadre idéal pensée au masculin neutre (et donc discriminatoire dans les faits).
- « L’avancement des carrières ne dépend pas du genre… mais on réalise que les hommes sont plus disponibles, notamment pour des raisons de division sexuelle du travail. » (Audrey Vohal, 19:32)
- Les femmes sont reléguées aux fonctions supports (RH, com’), difficulté à acquérir légitimité managériale.
Le rôle des sociabilités masculines informelles (22:25–24:15)
- Recrutement par cooptation informelle (foot, café, salle de sport).
- « Les cadres, ils vont ensemble au Club Med Gym… c’est une manière de se préparer à être efficace au travail. » (Audrey Vohal, 22:43)
- Les femmes « n’ont pas le temps » de participer à ces sociabilités, exclues de certains espaces.
Sexisme ordinaire et nouvelles formes de domination (24:15–26:51)
- Peu d’actes de sexisme “brutal” ou frontal, mais persistance du sexisme ordinaire (“prends une boisson d’homme”, le DRH paternaliste).
- La domination masculine s’adapte, devient moins visible : « La masculinité se renouvelle sans cesse… condition du maintien du patriarcat. » (Audrey Vohal, 24:54)
- Théorisation du patriarcat comme système capable d’intégrer les critiques et d’évoluer pour perdurer, en se rendant “normal”, “invisible”.
Comment détecter la domination masculine invisible (27:37–30:41)
- Suggestions : observer la répartition de la parole en réunion, les blagues, l’occupation de l’espace.
- « Les femmes, elles allaient souvent du bureau aux toilettes… assez peu mobiles dans l’entrepôt, contrairement aux hommes qui se baladaient partout. » (Audrey Vohal, 28:11)
- L’absence d’actes sexistes visibles ne signifie pas absence de domination : “dans les interstices”, les malaises féminins, les difficultés à s’imposer.
- Transmission du pouvoir, encore très masculine : « Pouvoir transmis de père en fils, pas une seule femme au comité de direction... » (Audrey Vohal, 30:08)
- L’écart de salaire s’accentue à mesure qu’on monte dans la hiérarchie.
Conséquences sur la santé et réflexions sur un modèle alternatif (31:07–33:44)
- Le mode d’organisation masculin a des effets délétères sur la santé, surtout chez les préparateurs de commandes, avec une multiplication des accidents.
- L’entreprise cherche à agir sur les individus (formations), rarement sur l’organisation du travail elle-même.
- Imaginer une entreprise féministe : penser l’égalité à tous les stades de la hiérarchie, pas uniquement dans les instances dirigeantes. « Ce serait une entreprise qui prendra en compte toutes les strates, du bas jusqu’en haut… » (Audrey Vohal, 33:44)
Impact personnel et recommandations culturelles (33:44–35:43)
- L’étude sur les masculinités a rendu Audrey Vohal « plus vigilante » face à la domination du côté des dominants, lui a donné des outils pour s’affirmer dans sa vie professionnelle.
- Recommandations d’œuvres artistiques :
- Jackie au Royaume des Filles de Riad Sattouf
- Pascal Brutal (BD)
- Am I a Very Woman de Liv Strömquist
- King Kong Théorie de Virginie Despentes
Citations Marquantes
- « La masculinité se renouvelle sans cesse, c’est aussi une des conditions du maintien du patriarcat. » — Audrey Vohal (24:54)
- « C’est par ce renouvellement que la domination masculine réussit à se maintenir. Moins par l’autorité brute que par sa capacité à se montrer légitime… » — Audrey Vohal (26:51)
- « Comprendre la domination du point de vue des dominants, c’est déjà un peu décortiquer ces mécanismes. » — Audrey Vohal (33:52)
Timestamps Segments-clés
- 02:06 Présentation de l’enquête d’Audrey Vohal
- 06:22 Définitions : masculinité vs. virilité
- 08:49 Travail pénible/logistique/transport et division sexuée
- 12:22 Résistances dans le transport et “métier d’hommes”
- 17:31 Construction de l’idéal du cadre masculin
- 22:25 Rôle des sociabilités masculines informelles
- 24:15 Évolution des formes de sexisme et renouvellement du patriarcat
- 27:37 Comment observer la domination masculine invisible
- 31:07 Santé au travail et organisation favorisant la masculinité
- 32:20 Imagine-t-on une entreprise féministe?
- 33:44 Impact de la recherche pour Audrey Vohal et œuvres recommandées
Tonalité & Style
La discussion allie rigueur sociologique et accessibilité, avec un ton souvent pédagogique, concret, et parfois incisif, fidèle à l’esprit du podcast.
Conclusion
Cet épisode interroge finement les processus qui, malgré les discours égalitaires affichés, continuent d’organiser le monde du travail sur des bases masculines. Il démontre que la domination masculine n’a pas disparu : elle s’est transformée, s’est camouflée dans les usages, la structure des carrières, et les sociabilités. À écouter pour éclairer d’un jour nouveau les dynamiques et résistances à l’égalité en entreprise.
