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Victoire
C'est un matin de décembre, quelque part en Ardèche. Avec Solain Moulin, réalisateuriste, et Diane Milelli, qui a bien des talents mais qui pour l'heure est au volant, nous nous en allons retrouver les paysannes en polaire. Enchantée, je suis Victoire. Fanny, salut Fanny. Enchantée. C'est incroyablement beau. Elles sont six, cinq paysannes et une dessinatrice, tout ensemble autrices d'une BD que j'ai adorée et qui s'appelle Il est où le patron. Est-ce que c'est la chienne bergère de la BD ? C'est un peu inspiré.
Fanny Demarque
C'est tous les chiens.
Victoire
Ouais, c'est ça. Autour de Maud Bénézit, la dessinatrice de la BD, il y a Marion Boissier qui fait du maraîchage et élève des abeilles, Fanny Demarque qui élevait des brebis et s'est mise à produire du tofu, Florie Salagné qui est apicultrice et Guylaine Trossat qui a un troupeau de brebis. Quant à celle qui nous accueille, Céline Berthier, elle élève des chèvres avec son associé et c'est chez elle qu'on se retrouve à la ferme de la Jaubernie. Les couilles sur la table, épisode 79, partie 1.
Céline Berthier
Il est où le patron ?
Victoire
Souvent, c'est ce qu'elles entendent. Comme s'il était inconcevable que ces femmes puissent être responsables administrativement, économiquement et concrètement de tout le travail accompli dans leur ferme. Tout ensemble, elles ont construit cette œuvre drôle et percutante qui analyse, raconte et nous fait comprendre la façon dont le patriarcat s'infiltre aussi, bien sûr, dans le monde paysan. Pas qu'à la campagne on soit plus arriérés ou machos qu'ailleurs, mais parce que comme partout, les normes de la masculinité, le pouvoir patriarcal, obligent, empêchent et contraignent les corps et les façons de travailler.
Fanny Demarque
« Est-ce que vous avez envie de sortir ?
Victoire
» Toutes se disent paysannes, pour marquer la relation particulière qu'elles revendiquent avec la terre et avec les animaux, en opposition à une agriculture qu'elles jugent plus industrielle et productiviste. Même si bien sûr, paysanne, c'est pas le terme officiel.
Diane Milelli
Le statut officiel, moi officiellement je suis chef d'exploitation. Il y a une copine, on s'habitue au terme, on ne fait plus attention, mais c'est vrai qu'il y a une copine qui me disait « ah oui chef d'exploitation, c'est vrai que ça fait rêver ».
Victoire
Pour vous donner un ordre d'idées, chefs d'exploitation, il y en a 400 000 en France, ça représente à peine 1,5% de la population active, et parmi elles, 20% sont des femmes. Pour commencer, j'ai demandé aux paysannes en polaire de raconter la façon dont elles avaient pour la première fois pris conscience du sexisme dans le monde paysan.
Diane Milelli
Moi, j'ai l'impression que ça a été dur, surtout en phase d'installation. Du coup, le moment où on n'est pas trop sûr soi-même d'y arriver et que rien n'est fait pour nous aider, c'est un peu les premières scènes qui sont dans la BD, justement, avec cette paysanne qui veut s'installer et qui arrive à la chambre d'agriculture. On lui dit quoi ? Mais toute seule, mais c'est impossible.
Victoire
Vous ne voulez pas trouver un compagnon plutôt, peut-être, pour vous aider ?
Diane Milelli
Et qu'il y a aussi cette image très, très présente, effectivement, du couple de paysans. et que d'essayer d'imaginer d'autres formes, que ce soit en collectif ou avec des associés. Encore pire que des associés avec deux femmes. J'ai l'impression que c'est très dur d'avoir d'autres imaginaires que ça et que rien n'est fait pour encourager les femmes qui veulent faire autre chose que ça.
Céline Berthier
Moi, je voulais raconter juste une anecdote qui nous est arrivée. Je suis présidente du marché de ma commune. Et c'est un marché où une buvette est tenue par les associations de la commune. Et en fait, mon associé arrive pour vendre les fromages et les personnes qui tenaient la buvette, les chasseurs, lui ont demandé de se mettre en stream. Et en fait, ça, je pense qu'il n'aurait jamais demandé s'il était un mec qui avait tenu le stand.
Victoire
Probablement pas.
Céline Berthier
Et en fait, tous ces moments-là, alors après, grâce à Marion, qui est ma voisine de marché, qui nous avait donné une technique de faire répéter en boucle, parce qu'au final, il s'est ridiculisé, quoi.
Victoire
Donc de lui dire... Qu'est-ce que tu dis ?
Céline Berthier
J'ai pas bien compris. Un string ? Ah, t-shirt mouillé, je comprends pas. Tu peux me redire ? Sinon tu perds la foi, tu perds la patience, tu perds l'envie.
Victoire
Il y a plusieurs scènes comme ça dans la bande dessinée, je trouve qu'elles sont hyper bien faites, bien synthétisées. Il y a notamment une double page où c'est le festival des remarques sexistes que les unes et les autres ont entendues ou qui sont avec plein de styles, il y a tout un camaïeu comme ça de remarques sexistes, des plus bienveillantes aux plus dégueulasses, aux faussement gentilles, en passant par les carrément lubriques. Et donc on voit bien par l'effet d'accumulation à quel point ça doit peser, miner, à quel point en plus il n'y a même pas besoin de les subir directement pour que ça mine. Et puis il y a d'autres scènes, par exemple le fait d'être jugé en permanence ou d'être observé par des collègues masculins. Et en fait, de ça, on pourrait dire qu'il n'y a pas de problème. Quel est le problème d'être observé comme ça par des mecs paysans qui vous regardent ? Quel effet ça produit ? Après tout, ils ne font que regarder. C'est ce qu'on pourrait dire, en tout cas. Les gens pourraient dire quel est le problème ?
Céline Berthier
Ce n'est pas que regarder. En fait, c'est nous attendre au tournant. À force de te sentir observé et jugé, tu fais une boulette. Et ça, c'est... Moi, je me sens hyper à l'aise quand je suis avec mon associé parce qu'on est deux nanas et que je trouve qu'on ne se juge pas dans l'exercice de nos métiers de par nos genres. Par exemple, moi j'ai plus peur de prendre le tracteur qu'elle, mais on s'encourage à le prendre et tout, et je me fais moins de nœuds à la tête. Si ça avait été un mec, je me forcerais vraiment à assurer encore plus, à aller au-delà de ce dont j'ai envie. Mais quand, en fait, c'est un gars qui te regarde, tu sais qu'il t'attend au tournant. Mais ne serait-ce même que pour la moindre manœuvre de marche arrière pour aller chercher des matériaux à la coopérative agricole, en fait.
Diane Milelli
J'avais une anecdote, cet été j'ai changé d'alpage avec mes brebis et du coup je travaille pour un autre éleveur, on mélange nos troupeaux et je garde les deux troupeaux mélangés. Et avant de monter en alpage j'étais hyper stressée, j'avais pas du tout confiance en moi alors que ça fait dix ans que je fais ça. Je me disais mais objectivement j'ai pas de raison de pas avoir confiance en moi, pourquoi, pourquoi quoi ? Et j'arrive sur la montagne, je sors de ma voiture, j'ouvre la porte et un papy qui passe, il fait « Oh mais c'est ta nouvelle bergère ! » Je fais « Bah elle va y arriver ! » Et je me dis « Ah bah oui, c'est peut-être pour ça que j'ai... ».
Victoire
Il y a plusieurs scènes comme ça dans la bande dessinée et parfois c'est pas même juste sur le métier, mais c'est en fait sur tout ce qui peut concerner des compétences techniques, physiques, de tout y compris. Je pense à l'une des personnages qui vit avec Nicolas et qui se demande juste comment utiliser la tronçonneuse. Et puis en fait, Nicolas, il est sympa comme coloc et tout, à part qu'il fait pas la vaisselle apparemment. Mais il veut lui montrer comment bien utiliser la tronçonneuse et elle veut juste qu'il lui montre, c'est tout. Et puis finalement, il finit par tout faire et lui demander de balayer les copeaux, quoi. Voilà. Donc c'est là qu'elle en a marre et qu'elle organise un chantier participatif en non-mixité. Pourquoi pour vous c'est une clé tellement importante l'organisation en non-mixité ? Et comment on organise un chantier participatif en non-mixité ?
Fanny Demarque
On se donne une mission de type par exemple faire le bardage de la bergerie de Guilaine ou aller couper des arbres pour dégager un chemin ou pour faire du bois. On s'organise en avance en faisant des listes de matériel et d'équipement pour être sûr que tout le monde ait ce qu'il faut et trouve sa place. Et après, généralement, on prend un peu le temps de s'expliquer qui sait faire, qui sait pas faire, qui a envie de quoi, qui a envie d'essayer toute seule, qui peut être la personne référente si quelqu'une galère. Et comme ça, ça permet à chacune selon son envie et son rythme de trouver sa place. Enfin, c'est pas des cours, en fait. On sort de la verticalité où il y a une spécialiste qui apprend. À chaque fois, on a trop la banane quand on fait ça. En tout cas, ça a l'air de marcher au moins pour ça.
Diane Milelli
J'ai l'impression que c'est aussi l'occasion de se libérer de ce fameux regard masculin, qu'on n'ait plus essayé de chercher cette reconnaissance permanente. J'ai l'impression que ça devient un piège. On a quand même toujours tendance à dire « Regarde papa, c'est bien ce que j'ai fait ! » Il suffit qu'il y ait une personne identifiée comme un mec dans un groupe et que ça crée hyper vite ça. Ou d'avoir l'impression qu'il est plus compétent que nous, quelle que soit sa compétence réelle. Ça nous permet de nous libérer de ça. et de voir aussi d'autres copines dans des situations valorisantes aussi, enfin du coup de voir la force qu'on a toutes ensemble, sans mec, de se dire « ah bah tiens on arrivait à faire ça, on était que des meufs et ça l'a très bien fait, on a pris des visseuses, des marteaux, des machins et oui bah ça a marché en fait quoi ».
Florie Salagné
En fait j'ai l'impression que souvent on sait faire plein de choses mais juste on nous a pas laissé le temps de se planter comme souvent en fait, il y a plein de trucs les gars en tant que petits garçons ils ont appris, ils se sont trompés en fait, ils ont eu le droit à l'erreur et quand t'es ado c'est normal de te tromper et nous on arrive à des âges où en fait on n'a plus le droit de se tromper du coup on n'a pas le temps de se tromper donc on a hyper la pression et du coup d'avoir des espaces comme ça où en fait juste tu vas pouvoir essayer et en fait c'est normal le temps d'apprentissage que t'y arrives pas direct.
Fanny Demarque
Moi je repense par rapport aux outils à un week-end ferme en ferme donc c'est des week-ends où on accueille beaucoup de public à la ferme Et du coup j'étais en train de faire la traite devant 30 ou 35 personnes, dans ma salle de traite que je connais bien. Et le cornadis qui est là où les brebis mettent la tête pour se bloquer pour la traite, à un moment il se coince. C'est un cornadis que j'ai monté moi, en fait, sur le quai de Trette. Et il se coince, et comme il y a 30 personnes, et que c'est ferme en ferme, c'est un peu impressionnant. J'ai 2-3 secondes de battement avant de me dire, bon ben, je vais monter sur le quai de Trette pour décoincer le cornadis. Et là, le temps que je fasse ce cheminement dans ma tête, il y a un gars qui surgit et qui monte sur le quai de Trette et qui essaie de débloquer le cornadis. Et moi, en plus, je me vois dans ma tête me dire, ah ben sûrement, il saura le faire mieux que moi. Et en fait, il met quand même beaucoup de temps, il n'arrive pas à le démonter. Et du coup, au bout d'un moment, je fais « Mais en fait, vous savez comment ça marche ? » Il me fait « Ah non, non, mais quand j'ai vu ça, je me suis dit que j'allais le débloquer. » Et là, en fait, j'ai réalisé que ce gars qui n'avait jamais vu un cornadis, qui ne savait pas comment ça marche, il s'est intuitivement senti plus légitime que moi-même qui est la personne qui l'ai monté. Et ça m'a un petit peu déprimée quand même.
Victoire
Selon vous, qu'est-ce qui vous paraît marquant ou assez évident, grâce à maintenant vos lunettes et votre prisme féministe, sur la masculinité des paysans ? La façon dont on s'attend à ce qu'ils soient comme ci ou comme ça, qu'ils aient tel ou tel attribut. Je pense notamment à la façon de travailler, à la relation aux autres, ou à d'autres choses qui vous paraissent très pertinentes.
Céline Berthier
Il y a quand même une forme d'éloge de la virilité dans la force physique, dans nos métiers, de celui qui bourrine le plus, celui qui soulève le plus, qui ne demande pas d'aide. Ce qui fait qu'avant les sacs de ciment, ils pesaient encore 35 kilos. C'est plus de la moitié de nos poids, c'est insoulevable. Du coup, ce n'est pas évident de s'inscrire là-dedans parce qu'on nous attend aussi là-dedans. Il y a une éloge de ça, des corps physiques qui s'abîment hyper vite et en plus qui n'ont pas honte d'être hyper vite abîmés. Alors qu'on ne peut pas abîmer nos corps comme ça au travail et s'user prématurément. En fait, moi, je n'ai pas envie de finir pliée en deux avec une hernie discale et une descente d'organes. Parce que 70% des paysannes se font opérer d'une descente d'organes. Parce qu'en fait on bourrine trop sur notre périnée et du coup il faut quand même réapprendre à savoir se placer, savoir soulever et aussi demander de l'aide et savoir ses limites.
Victoire
Juste pour les descentes d'organes, pour vous réexpliquer.
Céline Berthier
C'est un muscle qui retient les viscères.
Victoire
Le muscle du périnée.
Céline Berthier
Le muscle du périnée. Et quand on le sollicite trop ou qu'on force trop dessus, il s'abîme, il s'abîme et il finit par trop se détendre. et du coup les viscères redescendent par le vagin. Et les mecs cis ont aussi un périnée, et s'ils bourrinent trop dessus, ils peuvent avoir des soucis de prostate. Sachez-le.
Victoire
Il y a plusieurs choses dans ce que vous avez dit. Déjà le fait que, comme Caroline Criado-Pérez le disait, qui est une essayiste anglaise qui avait écrit Tout un essai sur le fait que le monde et les objets sont construits avec comme point de référence les corps masculins, donc des corps plus grands, avec des mains plus grandes, et qu'en fait il y a un certain nombre d'équipements, d'outils et tout qui sont pas du tout faits pour les femmes. Vous avez l'impression que vous retrouvez ça dans, vous, les outils, les tenues, la façon dont sont configurés les lieux de travail par exemple ?
Céline Berthier
Il y a des groupes de femmes qui se retrouvent, de femmes paysannes, pour mettre au point des outils qui sont plus ergonomiques, comme recustomiser un caddie de golf pour en faire quelque chose qui permet de porter les piquets justement pour faire les clôtures, modifier aussi les prises d'attelage pour les tracteurs pour pas bourriner. Enfin, il y a plein de... Ne serait-ce que des fois, utiliser un jab pour transporter des caisses plutôt que de les porter.
Victoire
Oui, et que c'est des choses, on pourrait dire, voilà, vous pouvez pas faire le travail correctement, vous n'avez pas les capacités physiques pour faire le travail, alors qu'en fait, les exigences de ce travail-là, en fait, vont aussi peser très très fort sur les corps masculins, peut-être qu'ils vont y arriver mieux au début, mais en fait, ça va les abîmer, et en réalité, c'est pas que vos corps sont pas adaptés à faire ces travaux-là, c'est que les travaux sont pas adaptés au corps humain, en fait, tout court, c'est ça ?
Florie Salagné
En fait, économiquement, on ne tient pas... On n'est pas apte à être en concurrence avec les modèles industriels. Et du coup, on a quand même ça comme norme et comme visée. Enfin, je ne sais pas comment dire, à notre échelle, de toute façon, on n'arrive pas à être aussi efficace que les systèmes industriels. On n'est pas des machines. Et du coup, il y a quand même un peu ce truc-là tout le temps, de dire on ne va pas assez vite, on ne va pas assez vite. Et ça, en fait, on a choisi des modes de vie complètement différents. Donc ça, c'est la part de choix. Et après, il y a quand même un moment où économiquement, on n'a pas toutes et tous les mêmes situations et du coup, on ne peut pas toutes et tous se permettre de faire les mêmes choix. Je ne sais pas si c'était...
Victoire
C'est très clair.
Florie Salagné
J'ai l'impression que souvent, ça produit de la fatigue et vraiment aussi une espèce de... Je ne sais pas comment dire, d'aliénation, en fait, même presque de nos valeurs, en fait, de se dire mais on va croire à un truc qui nous fait du mal. Et pour moi, c'est vraiment un mécanisme qu'on a très, très bien intégré du capitalisme. On s'auto-exploite, quoi. C'est quand même...
Victoire
Alors qu'il y a moyen de faire autrement. Je repense notamment à une scène dans la bande dessinée sur le fait de faire de la pollinisation d'arbres fruitiers avec les ruches. Donc, c'est ce qui implique de déplacer les ruches pour les mettre dans les vergers pour que les abeilles pollinisent les arbres fruitiers, voilà. Et l'apicultrice dit bah... En fait, moi maintenant j'ai appris à prendre mon temps et tout, mais le gars qui m'a montré ça, il faisait tout en courant, en portant des ruches très très lourdes, et en m'accusant sans arrêt de ne pas être capable de le faire. Alors qu'en fait, il y a carrément moyen de le faire autrement. Et ça, j'ai l'impression que ça peut s'appliquer dans plein d'autres choses. Est-ce que vous, vous pensez à des exemples comme ça, de choses que vous faites différemment ? Vous auriez été jugé pour ça, alors qu'en fait, c'est tout aussi efficace et puis ça... Et puis ça vous fait moins mal.
Céline Berthier
Par exemple en fromagerie, on a repris, on a racheté la fromagerie qui était beaucoup utilisée par une femme avant, par des femmes. Et tout est sur roulettes. On ne porte pas un litre de lait, on ne porte pas de panier, de fromage. Tous les chariots sont sur roulettes, les bassines sont sur roulettes. Le lait arrive directement dans la fromagerie, dans un tank qui est surélevé. Et ça, je trouve que... Parce que l'usure, dont parlait Fanny, c'est aussi dans la répétition des gestes de porter, ne serait-ce que 10 kilos, mais si vous le portez 100 fois par jour, ça fait beaucoup.
Victoire
Avec cette idée-là aussi, une idée qu'il y a des capacités physiques très différentes, donc il y a l'idée dont on a déjà parlé, que les femmes seraient incapables d'avoir leur propre ferme, leur propre activité, qu'il faut forcément s'allier avec un mec, un mari, quoi. Alors qu'il y a plein d'autres alternatives, non ? Est-ce que vous pouvez en parler ? Qu'est-ce qu'on peut faire si on a envie d'être paysanne mais qu'on n'a pas envie de s'installer avec un gars ? On n'a pas envie d'être avec son mari ? Comment on peut faire ?
Céline Berthier
Moi, du coup, je ne suis pas installée avec un mari, ni un mec cis. Je suis installée avec une femme. Et oui, dans le quotidien de l'exercice de mon métier, je trouve ça plus facile de travailler avec une femme parce que sur plein de détails, on a moins besoin de se justifier. Par exemple, quand on est crevé parce qu'on a nos règles ou parce qu'on a besoin de lancer un plat à manger ou parce qu'on a besoin de faire nos courses. En fait, aussi, le quotidien, le travail domestique quotidien qu'on doit faire, on n'a pas besoin de se justifier pour que ça rentre un peu dans notre emploi du temps.
Victoire
Et aussi, par exemple, de ne pas s'installer avec un mari, ça permet aussi de peut-être cesser de mélanger la cellule familiale avec la cellule de production, et donc de voir beaucoup plus clairement ce qui est de l'ordre du travail et ce qui est de l'ordre de l'exploitation du travail gratuit, parce que vous citez Christine Delphi dans la bande dessinée, qui a mis en évidence ça avec d'autres féministes sur l'économie, mais le fait que le travail des femmes et des enfants est capté en fait par la cellule de production sans qu'elles aient aucun statut ni aucune rétribution pour les richesses qu'elles produisent. Est-ce que vous voulez en dire un mot ?
Diane Milelli
Bah du coup moi je commence juste à bosser avec mon compagnon, ce que je m'étais dit que je ferais jamais et lui pareil. Pour le moment c'est mon stagiaire du coup je fais ma maline encore. Mais du coup, ça soulève effectivement plein de questions. Peut-être que j'ai envie de me dire que ça peut être une solution aussi de traiter le couple un peu comme un collectif, en fait. Du coup, j'ai l'impression qu'on essaie aussi de se fixer les mêmes règles que n'importe quel collectif. Du coup, on fait des réunions, on a formalisé aussi les tâches ménagères, on a des tours de ménage. Et du coup, j'ai l'impression que moi, pour le moment, dans ma situation, ça m'intéresse aussi de réfléchir à, dans ce contexte, comment ça peut quand même bien se passer. Et j'ai l'impression qu'il y a aussi des garde-fous très matériels aussi. Du coup, là, on essaie de faire un GAEC.
Victoire
Un groupement agricole d'exploitation en commun.
Diane Milelli
Oui, du coup, c'est comme une petite société, en fait. Du coup, on sait exactement qui a mis combien d'argent. Du coup, là, pour travailler avec moi, il doit racheter mes parts. Du coup, l'investissement que j'ai déjà fourni, il va reprendre des parts dedans. Et après, on se dégage des salaires. C'est un peu la louche, mais bon. En tout cas, il y a une comptabilité, on sait qui a apporté combien de travail.
Victoire
Et ça, ça fait que, je l'ai appris dans la bande dessinée, ça fait que 12 ans que c'est autorisé d'avoir un gaek avec son époux ou son épousin. Avant, en fait, les femmes étaient automatiquement comptées dans le... Enfin, comme... avaient un statut de conjoint, c'est ça, d'exploitant, mais du coup, il n'y avait pas de comptabilité claire et de propriété claire de qui a fait quoi, qui contribua quoi, donc... Oui, les.
Céline Berthier
Femmes, elles se retrouvent surreprésentées dans les sous-statuts agricoles qui font qu'elles cotisent pas pour leur retraite, elles ont pas les mêmes droits sociaux, en fait, de manière générale. Elles ont pas toutes droits au congé maternité pour les agricultrices, elles ont pas toutes droits aux formations. Et ce statut-là de conjointe collaboratrice, en fait, je crois que c'est genre 92% des conjoints collaborateurs sont en fait des femmes. Et ce qui se passe, c'est qu'en fait, le décisionnaire sur la ferme, c'est monsieur, dans le cas d'un couple hétéro qui gère la ferme. Et les cotisations sociales sont vues comme des charges dans l'économie de la ferme. Du coup, monsieur paye ses cotisations sociales, mais pas madame. Parce que du coup, il y a une économie qui est faite à l'échelle de l'économie de la ferme. Mais donc, elle se retrouve sans jamais avoir cotisé. Pas déclarée, en fait, ou cotisé le minimum. Avant, il y avait même « ayant droit », c'est-à-dire ayant droit à rien, en fait. Et aujourd'hui, il y a plein de femmes qui se retrouvent à la retraite et qui n'ont rien, qui ont des retraites de 350 euros par mois, et la ferme ne leur appartient pas, alors qu'elles ont travaillé toute leur vie et pour la ferme et pour le travail domestique du ménage. Et en fait, si elles n'aiment plus leur conjoint, elles ne peuvent même pas partir. Je trouve ça hyper triste.
Victoire
Et ça a des conséquences très très concrètes, notamment sur les situations de violences conjugales, de violences intrafamiliales, qui existent évidemment dans les fermes et dans les exploitations agricoles, mais qui sont favorisées aussi par cette situation de dépendance économique très très forte et par d'autres choses. Mais est-ce que vous voulez en dire un mot ?
Céline Berthier
Oui, en fait, dans les chiffres récents, il y a 33% des Françaises qui vivent en milieu rural. C'est une surreprésentation parce qu'en fait, il y a 20% de la population en France qui vit en milieu rural sur 80% du territoire. Donc on a déjà plus de femmes en milieu rural. Et le numéro d'appel d'urgence, le 39-19, je crois qu'il n'y a qu'un quart des appels qui arrivent à ce numéro d'appel d'urgence qui viennent de milieu rural, alors que la moitié des féminicides ont lieu en zone rurale. Et en fait, c'est des chiffres un peu glaçants, mais qui montrent qu'il y a vraiment une spécificité des violences sexistes et sexuelles qui sont vécues dans ces zones-là, parce qu'il y a un manque d'anonymat clair. En fait, quand vous êtes installés, tout le monde se connaît. Il y a une espèce de cooptation aussi entre mecs qui sont au conseil d'administration des instances importantes dans le monde agricole. Et en fait, vous ne pouvez pas dénoncer l'oppresseur sans que ça ait des grosses représailles sur l'ensemble de la ferme. Et il y a une paysanne qui témoignait que quand elle avait appelé en fait le 39-19, la personne au téléphone lui avait dit mais il faut partir madame. En fait c'est pas possible. Il y a plein de cas où c'est pas possible en dehors du monde paysan, mais là c'est encore plus représenté parce qu'en fait on parle carrément de maisonnée tellement tout est mélangé. La ferme, la maison, le véhicule, les animaux et son identité aussi, son métier quoi. Et on est en train de réfléchir à monter un numéro d'appel d'urgence qui serait spécifique pour les paysannes, en fait, qui vivent des violences dans leurs fermes, pour qu'elles puissent s'en sortir. Sinon, elles peuvent rester longtemps, en fait, dans ces situations d'oppression totale, quoi.
Fanny Demarque
Et puis si on part, on perd généralement, on perd tout quoi. Enfin les outils de production, ils appartiennent quand même majoritairement aux hommes. Et du coup, si on veut cesser une relation qui ne nous convient plus, on perd son lieu de travail, son statut social, sa reconnaissance, son cercle d'amis. Et après pour repartir, se réinstaller ailleurs, si on veut continuer à être paysanne avec un petit capital financier. avec aussi une faible confiance en soi parce que souvent c'est l'homme qui faisait les choses visibles sur l'affaire mais du coup tous les questionnements de j'ai eu un échec, est-ce que je suis capable ?
Victoire
Et puis les conséquences des violences.
Fanny Demarque
Et les conséquences des violences c'est vraiment hyper compliqué.
Victoire
C'est la fin de la première partie de cette discussion. Je rappelle le titre de la bande dessinée de mes invités, « Il est où le patron » paru chez Marabou, signé Maud Bénézit et les paysannes en polaire, à retrouver chez vos libraires. Sachez que dans l'épisode suivant, nous continuerons la discussion tout ensemble pour plonger dans les dilemmes, les inconforts et les contradictions qui peuvent exister entre le fait d'être féministe et paysanne. Pour le dire vite, si on est contre toute forme de domination, Alors, que pensez-vous de la relation qui existe entre l'éleveuse et ses animaux ? Vous verrez que les paysannes en polaire en parlent sans se dérober. A la prise de son, c'était Solain Moulin. Diane Millelli nous a conduit d'un endroit à l'autre et par ailleurs, elle travaille pour Binjo du Édition. Une fois rentrée à Paris, à la réelle, c'était Paul Berthiaud. La production et l'édition ont été assurées par Naomi Titi. Et les couilles sur la table, c'est un podcast de Binge Audio. Toutes les infos, chiffres et statistiques sont dans l'article qui accompagne cet épisode sur le site de Binge Audio, binge.audio. Merci pour votre écoute et à bientôt.
Date : 19 janvier 2023
Podcast : Les Couilles sur la table (Binge Audio)
Animatrice : Victoire Tuaillon
Invitées : Les « paysannes en polaire » (autrices de la BD Il est où le patron ?) :
Cet épisode s’invite à la ferme de la Jaubernie, en Ardèche, pour explorer les masculinités et le patriarcat dans le monde agricole à travers le vécu et l’analyse de six autrices de la BD Il est où le patron ?. Il interroge les normes de genre, les rapports de force, les violences sexistes et la manière dont s’infiltrent le sexisme et l’idéal viriliste jusque dans la pratique la plus rurale et collective de l’agriculture contemporaine.
Note : Cet épisode met à la fois en lumière la revendication d’autres pratiques collectives et féministes de l’agriculture et la critique structurelle d’un système qui rend la vie difficile aux femmes dans la ruralité. Un témoignage dense, utile à qui veut comprendre les enjeux cachés de ce que signifie « être une femme à la ferme » aujourd’hui.