Les Couilles sur la table – Épisode 79 : Les Couilles à la ferme (1/2)
Date : 19 janvier 2023
Podcast : Les Couilles sur la table (Binge Audio)
Animatrice : Victoire Tuaillon
Invitées : Les « paysannes en polaire » (autrices de la BD Il est où le patron ?) :
- Maud Bénézit (dessinatrice)
- Marion Boissier (maraîchage, apiculture)
- Fanny Demarque (élevage, tofu)
- Florie Salagné (apicultrice)
- Guylaine Trossat (élevage de brebis)
- Céline Berthier (élevage de chèvres)
- Diane Milelli (au volant et témoin)
Bref aperçu :
Cet épisode s’invite à la ferme de la Jaubernie, en Ardèche, pour explorer les masculinités et le patriarcat dans le monde agricole à travers le vécu et l’analyse de six autrices de la BD Il est où le patron ?. Il interroge les normes de genre, les rapports de force, les violences sexistes et la manière dont s’infiltrent le sexisme et l’idéal viriliste jusque dans la pratique la plus rurale et collective de l’agriculture contemporaine.
Points clés & discussions
1. Découvrir la ferme et la BD (00:00–01:30)
- Victoire arrive à la ferme de Céline Berthier pour rencontrer les autrices de la BD Il est où le patron ?.
- Les invitées se présentent — diversité des profils, de la production au dessin.
2. « Il est où le patron ? » — Le sexisme ordinaire dans la paysannerie (01:30–03:24)
- Phrase marquante :
Céline Berthier (01:30): « Il est où le patron ? » - Saisie du sexisme persistant dans le milieu agricole : l’idée qu’une femme ne peut pas être responsable ou cheffe d’exploitation.
- Rappel statistique : seulement 20% des chefs d’exploitation agricole en France sont des femmes (02:43).
3. Premières prises de conscience du sexisme paysan (03:03–04:31)
- Récits de scènes initiales de sexisme à l’installation :
Diane Milelli (03:21): « Vous ne voulez pas trouver un compagnon plutôt, peut-être, pour vous aider ? » - L’imaginaire dominant du couple agricole (homme/femme), invisibilisation de modèles alternatifs.
- Anecdote de Céline : injonction sexiste tenace (« mets-toi en string ! ») et stratégies de résistance par l’humour ou la répétition (04:07–04:20).
4. L’effet cumulatif des remarques sexistes et du regard masculin (04:31–06:43)
- La bande dessinée dépeint l’accumulation de remarques sexistes allant du « gentillet » au « franchement dégueulasse ».
- Céline Berthier (05:24): « Ce n’est pas que regarder. En fait, c’est nous attendre au tournant. »
- Le regard masculin pèse, génère la peur de la faute, accentue le besoin de « faire ses preuves ».
- Diane Milelli (06:05): Raconte comment, après dix ans d’expérience, elle doute de ses capacités à cause du regard masculin.
5. Apprentissage, outils et non-mixité choisie (06:43–09:36)
- Exemples tirés de la BD : la délégation forcée de tâches, la perte de confiance technique.
- Importance des « chantiers participatifs en non-mixité » pour s’émanciper du regard et de la validation masculine.
- Fanny Demarque (07:28): « On sort de la verticalité… on a trop la banane quand on fait ça. »
- Non-mixité = espace sécurisé pour l’expérimentation, l’entraide, la réappropriation des savoirs techniques.
- Florie Salagné (09:07): « Souvent on sait faire plein de choses mais juste on ne nous a pas laissé le temps de se planter… les gars, en tant que petits garçons, ils ont appris, ils se sont trompés… nous, on n’a plus le droit de se tromper. »
6. Légitimité, transmission et auto-censure (09:36–11:07)
- Fanny Demarque (09:36): Raconte comment un homme du public s’est cru plus légitime qu’elle-même pour débloquer un outil qu’elle avait monté — « ce gars n’avait jamais vu un cornadis… il s’est intuitivement senti plus légitime que moi »
- Démonstration de l’intériorisation de l’illégitimité féminine dans les gestes techniques.
7. Masculinité paysanne, éloge du « bourrin » et usure des corps (11:07–13:02)
- Céline Berthier (11:36): « Il y a une forme d’éloge de la virilité, de celui qui bourrine le plus, qui ne demande pas d’aide… »
- Pression sur les femmes d’être à la fois fortes et infatigables, au prix de lourdes séquelles physiques (hernie discale, descente d’organes).
- Pédagogie sur le périnée, la santé physique et le sexisme des outils et pratiques agricoles.
8. Outils et conception du travail adaptés… ou pas (13:02–14:16)
- Référence à Caroline Criado-Pérez : tout est conçu pour le corps masculin (outils, espaces de travail).
- Nécessité de réinventer/outiller à leur main (roulettes, attelages adaptés, caddies de golf détournés).
9. Rapport à l’efficacité et au modèle industriel (14:16–16:05)
- Florie Salagné (14:16): Dénonce l’aliénation à la productivité industrielle, la fatigue et l’auto-exploitation — « On n’est pas des machines… on croit à un truc qui nous fait du mal… »
- Choix de vie collectif et économique : alternatives à l’optimisation industrielle, au rythme imposé.
10. Travailleurs collectifs, rôles genrés et organisation alternative (16:05–19:24)
- Céline Berthier (16:05): Décrit une fromagerie adaptée où tout est sur roulettes pour prévenir l’usure et la pénibilité.
- Travail entre femmes = moins de justification à fournir, meilleure gestion du quotidien, séparation vie privée/vie professionnelle.
- Discussion sur les statuts agricoles (GAEC, conjointe collaboratrice), nouveaux modèles économiques et sociaux.
11. Précarité économique, statut, dépendance (19:24–20:57)
- Nouveau droit récent (seulement 12 ans) pour les femmes d’être en GAEC avec leur conjoint·e.
- Céline Berthier (19:45): « Ce statut de conjointe collaboratrice… 92% sont en fait des femmes… elles n’ont pas cotisé, et à la retraite, elles ont 350 euros par mois. »
- Problème du travail invisible, du vol de la production et de la dépendance structurelle.
12. Violences sexistes et isolement en milieu rural (20:57–23:45)
- Liens entre précarité statutaire, exploitation domestique/économique et violences conjugales exacerbées par l’isolement rural.
- Céline Berthier (21:15): « La moitié des féminicides ont lieu en zone rurale. »
- Manque d’anonymat, cooptation masculine dans les instances du monde paysan, difficulté à signaler/dénoncer.
- Projet de ligne d’urgence spécifique aux paysannes victimes de violences.
- Fanny Demarque (22:52): « Si on part, on perd tout… outils de production, reconnaissance, cercle d’amis… repartir, se réinstaller, c’est quasiment impossible. »
Citations & Moments marquants
- Céline Berthier (01:30) :
« Il est où le patron ? » - Diane Milelli (03:21):
« Vous ne voulez pas trouver un compagnon, plutôt, peut-être, pour vous aider ? » - Céline Berthier (05:24):
« Ce n’est pas que regarder. En fait, c’est nous attendre au tournant. » - Fanny Demarque (09:36):
« Ce gars… il s’est intuitivement senti plus légitime que moi qui avais monté le cornadis. » - Céline Berthier (11:36):
« Il y a une forme d’éloge de la virilité, de celui qui bourrine le plus… » - Florie Salagné (14:56) :
« On s’auto-exploite, c’est quand même… » - Céline Berthier (19:45):
« 92% des conjoints collaborateurs sont des femmes… à la retraite, elles n’ont rien… » - Céline Berthier (21:15):
« La moitié des féminicides ont lieu en zone rurale… c’est des situations d’oppression totale. »
Structure & ton
- Ton : Authentique, direct, ancré dans le vécu, mêlant humour, scoops techniques et émotion.
- Langage : Familier, incarnation forte des invitées, réflexivité féministe.
- Thèmes traversés : Travail, vie privée, charge mentale, solidarité féminine, violence systémique, stratégies de résistance et réinvention sociale.
Timestamps clés
- 01:30 : « Il est où le patron ? », intro du sexisme dans la ferme
- 03:21 : Premiers souvenirs sexistes (« Vous ne voulez pas un compagnon pour vous aider ? »)
- 04:10–04:20 : Stratégies face au sexisme/la goujaterie
- 07:28 : Organisation des chantiers en non-mixité
- 09:36 : Anecdote sur la légitimité technique confisquée
- 11:36 : Éloge de la virilité en milieu agricole
- 13:31 : Outils adaptés (ou non) au corps féminin
- 19:45 : Statut précaire des femmes « conjointes collaboratrices »
- 21:15 : Violences sexistes en zone rurale, difficultés de recours
- 22:52 : Conséquences concrètes du départ pour les victimes
Note : Cet épisode met à la fois en lumière la revendication d’autres pratiques collectives et féministes de l’agriculture et la critique structurelle d’un système qui rend la vie difficile aux femmes dans la ruralité. Un témoignage dense, utile à qui veut comprendre les enjeux cachés de ce que signifie « être une femme à la ferme » aujourd’hui.
