Les Couilles sur la table — Épisode 79 : Les Couilles à la ferme (2/2)
Date: 26 janvier 2023
Podcast: Les Couilles sur la table (Binge Audio)
Animé par Victoire Tuaillon, avec Naomi Titi et Tal Madesta
Invitées : Guylaine, Marion, Fanny, Céline, Florie (paysannes), Maud Bénézy (dessinatrice)
Bref aperçu
Cet épisode poursuit l’exploration du vécu des femmes paysannes et féministes dans le monde agricole français, mettant en lumière comment elles s’émancipent, résistent aux stéréotypes sexistes, construisent leurs propres pratiques et références dans un univers historiquement pensé par et pour les hommes. L’épisode aborde aussi la création de la bande dessinée collective « Il est où le patron ? Chroniques de paysannes », qui vise à donner la parole aux premières concernées.
1. Présentation des invitée·s et contexte
- [00:23] Établissement du lieu : La ferme de la Jauberny, Ardèche
- Rappel que l’objectif est d’explorer l’épanouissement et la lutte contre le sexisme en tant que paysannes féministes
- Tour de table sur la diversité des activités agricoles des invitées : élevage de brebis et chèvres, apiculture, maraîchage, tofu
« C'est souvent que les nanas, c'est les moments qu'on préfère, c'est les semis. » — Céline [00:33]
2. Stéréotypes sexistes et transformation des pratiques agricoles
La légitimité et la difficulté de s’imposer
- [02:47] Marion raconte son arrivée en élevage de brebis, ses doutes de légitimité en tant que femme, la nécessité de « mettre de côté tout ce qui pouvait être perçu ou assimilé à de la sensibilité »
- Importance de l’échange en non-mixité (rencontres entre femmes) pour réautoriser les questionnements sur les pratiques :
« Si je laissais dépasser de moi des bribes de questionnements, ça allait me faire perdre toute ma crédibilité. » — Marion [03:33]
Questionner le rapport à la douleur animale et à l’intervention humaine
- [03:53-07:27] Discussion sur les gestes techniques lors des mises bas, l’interventionnisme souvent masculin, la difficulté à différencier le soin du sauvetage, la nécessité d’observer vs agir
- Lien entre la domination masculine en médecine humaine et la gestion des animaux (allusion à la gynécologie masculine)
- Dilemme moral et politique : comment concilier soin, productivité, et empathie
« On est toujours dans l'activité, et le fait de se dire “eh ben là, je me suis assis, loin, pour pas la stresser, et j’ai regardé de loin, juste pour être sûre”… c’est un rythme vraiment dur à casser. » — Marion [05:48]
Empathie, rituels et contradictions
- [07:50] Guylaine évoque l’importance de l’empathie, du « petit rituel » lors de la réforme (abattage) des animaux vieillissants, la difficulté de parler de ces contradictions dans des groupes non-féministes :
« On a besoin d'être en mixité entre éleveuses féministes pour pouvoir en parler, pour pas se sentir jugée. » — Guylaine [08:25]
3. Contradictions entre féminisme, élevage et abattage
- [09:18] Les dilemmes autour de l’envoi des mâles à l’engraisseur, l’aspect industriel versus artisanal et éthique
- [10:30] Marion analyse le rapport de domination sur le troupeau (choix de reproduction, réformes) malgré une revendication d’abolition de toutes formes de domination
« J’aime bien dire que je suis pour l’abolition de toutes les formes de domination. Et en fait, qu’est-ce que j’ai comme rapport avec mon troupeau ? » — Marion [10:30]
- [11:27] Fanny dévoile la gêne à se dire paysanne, notamment dans les sphères féministes, à cause de l’accusation d’incohérence entre amour des animaux et nécessité de tuer.
« Dans des milieux que j’identifie féministes, je n’ose pas dire ou je suis mal à l’aise de dire que j’élève des bêtes… » — Fanny [11:27]
- [13:20-15:07] Fanny distingue également entre mort industrielle et mort “choisie”, soulignant l’importance des conditions d’abattage et du respect, et l’impact émotionnel de l’industrialisation.
« Moi, les moments où je suis dégoûtée, c'est d'emmener des mères à l'abattoir… Ça, je trouve ça hyper trash. Par des gens qui ont des conditions de travail dégueulasses, qui font de la mort à la chaîne… Y’a pas de bons abattoirs en vrai. » — Fanny [13:20]
4. Transmission, masculinité et absence de modèles féminins
Réactions de l'entourage masculin
- [15:48-17:41] Céline évoque la discussion avec son père apiculteur et l’effet émancipateur de leur BD, permettant à son père de remettre en question ses pratiques de surproduction et de revisiter son rapport au travail
Nécessité de recourir à des arguments “masculins” auprès de collègues
- [17:41] Guylaine mentionne la nécessité d’utiliser la rationalité économique ou scientifique (« tu vas perdre de l’argent si... ») pour convaincre ses homologues masculins du bien-fondé des pratiques de soin ou de patience
Blocages sociaux et projection d’avenir
- [18:51-21:14] Guylaine revient sur son éducation qui l’a éloignée des gestes techniques réservés à son frère
- Influence durable : « Je n'étais pas inclue dans le clan des mecs… »
- Marion raconte son manque de modèle féminin, et la réduction des rôles féminins aux “petites productions mignonnes” ou au statut d’épouse
- Fanny signale l’absence d’alternatives à la représentation du couple hétérosexuel comme modèle agricole dominant :
« J'avais l'impression qu'en dehors du couple, il n'existait pas d'agriculture et que c'était impossible de faire autrement. » — Fanny [23:18]
5. Parentalité, congé maternité et dimension économique
- [23:57] Discussion sur la difficulté d’articuler parentalité et métier agricole, la récente évolution du congé maternité chez les paysannes (instauration en 2019 d’un congé de quatre mois équivalent aux autres métiers, gestion des aides plus souple)
“Avant… monsieur prenait la personne du service remplacement pour faire encore plus de boulot difficile. Et madame continuait de faire ses travaux en étant enceinte.” — Guylaine [24:29]
6. Création collective : la bande dessinée
Genèse et processus
- [25:18-27:14] Maud Bénézy explique que l’idée vient d’un groupe de paysannes, que le projet a pris de nombreuses années à se construire, et s’est nourri de multiples rencontres et week-ends d’écriture collective
- Construction de personnages composites permettant de couvrir divers vécus (production, rapport aux animaux, diversité des corps…)
Importance de la prise de parole et de la représentation
- [29:22] L’enjeu : parler en leur nom propre, sortir de la surinterprétation par des journalistes masculins ou des regards extérieurs
“On avait vraiment le besoin de se dire non mais en fait on peut parler.” — Marion [29:55]
7. Luttes politiques et avancées collectives
- [30:28-31:23] Rappel des engagements : congé maternité, parité dans les syndicats agricoles, outils pour repérer le langage sexiste, brigade d’action féministe paysanne, écriture inclusive
- Le féminisme ne s’arrête pas à la sphère privée, mais vise à transformer aussi la place publique et les structures politiques du monde agricole
8. Recommandations culturelles et bibliographiques
- [31:30] Anne Sylvestre (chanson “Bergère”), omniprésente dans la BD
- [31:51] Christine Delphi sur le travail et la transmission du capital dans les fermes, “Le genre du capital” par Nicolas et Céline Bessières, pour penser les enjeux d’établissement des femmes en agriculture
Citations et moments marquants
- “On n’est pas des superwomen. Mais en fait, même sans être ça, on a vachement de force et de courage.” — Marion [22:25]
- “Il fallait d’abord trouver un gars, après faire une ferme.” — Host (Victoire Tuaillon) [23:29]
- “On aimerait monter une brigade d’action féministes paysannes… pour aider les paysannes qui vivent des violences dans leurs fermes.” — Guylaine [30:48]
Segments clés avec timestamps
- Légitimité et sexisme en élevage : [02:47–07:30]
- Contradictions élevage, abattage, féminisme : [09:18–15:20]
- Rapports familiaux, transmission, absence de modèle : [15:48–23:18]
- Arrivée des enfants, congé maternité : [23:57–25:18]
- Genèse de la BD collective : [25:18–29:22]
- Actions collectives et politiques : [30:28–31:23]
- Ressources culturelles et ouvrages : [31:30–32:20]
Langue & Ton
L’épisode alterne entre anecdotes concrètes, réflexion politique et échanges chaleureux empreints de complicité, d’humour et de lucidité.
Pour aller plus loin
- Bande dessinée recommandée :
« Il est où le patron ? Chroniques de paysannes », Marabout - Ressources musicales & bibliographiques :
Anne Sylvestre, Christine Delphi, “Le genre du capital” (N. & C. Bessières)
Conclusion
Ce second volet donne une voix puissante, sensible et profondément incarnée aux paysannes féministes qui, entre contradictions, luttes et réinvention des pratiques agricoles, tracent de nouveaux chemins d’émancipation dans le monde rural. Un épisode nourrissant pour toutes celles et tous ceux qui rêvent de quitter la ville, d’interroger la place du genre à la campagne, ou de réinventer l’agriculture.
