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Spontanément, on pourrait penser que, puisque tout le monde meurt un jour, la mort nous frappe toutes et tous de la même façon. Alors que la mort est un puissant révélateur de toutes les injustices qui pèsent sur nos vies. Dans ce podcast, ça fait maintenant huit saisons qu'on décortique les masculinités. On analyse les rapports de force que les hommes entretiennent entre eux, avec les femmes et les minorités de genre. On dissèque la manière dont ils s'imprègnent de codes et de régimes de valeurs bien particuliers. On cherche à révéler tous les revers de la position de suprématie dont ils bénéficient en tant que groupe. Une suprématie qui les place au centre du pouvoir et qui les autorise à dominer les autres de mille et une manières. Mais il existe une exception à cette position privilégiée. C'est la mortalité. Partout dans le monde, en moyenne, les hommes vivent moins longtemps que les femmes. Cet écart tend à se réduire, mais aujourd'hui en France, l'espérance de vie des hommes est de 80,3 ans, et celle des femmes, c'est 85,9 ans. Ça, c'est les derniers chiffres de l'INSEE. Comment expliquer les différences d'espérance de vie entre hommes et femmes et qu'est-ce que la construction sociale de la masculinité a à avoir là-dedans? On va vite le découvrir, le genre est loin d'être l'unique facteur à prendre en compte quand on explore les écarts de mortalité. Alors quelles sont les différences d'exposition à la mort selon sa classe sociale ou son appartenance raciale par exemple? Comment ces écarts de mortalité sont produits et qu'est-ce que ça raconte du fonctionnement de nos sociétés? À qui est-ce que ça profite? Vous vous dites peut-être que ces questions sont très difficiles, et je ne peux que vous comprendre. Mais restez avec moi, car elles sont déterminantes. Elles impliquent tous les rouages de nos vies. L'endroit où l'on habite, la façon dont on se nourrit, le métier qu'on exerce. Et bien sûr, ces questions touchent aussi nos institutions publiques, notamment la manière dont sont régis les hôpitaux, ou comment les lois sont écrites. Mes invités du jour m'ont raconté leur recherche sur le sujet, avant de proposer des pistes pour lutter contre les inégalités devant la mort. Je le précise, on parlera ici des morts dites «naturelles» ou «accidentelles », et pas des homicides ou des féminicides, ce qui est encore un autre sujet. Je m'appelle Naomi Titi, vous écoutez Les Couilles sur la table, le podcast qui explore les masculinités, créé par Victoire Tuaillon. Cet épisode a été enregistré en public au début du mois de mars 2026 à l'occasion de la Semaine de l'égalité organisée par la ville de Genève. À mes côtés, il y avait trois chercheuses et chercheurs. D'abord Nathalie Bajos, elle est sociologue et démographe, directrice de recherche à l'INSERM et directrice d'études à l'École des hautes études en sciences sociales, le HESS. On la connaît surtout pour ses travaux sur la sexualité. Puis, en 2024-2025, elle a été professeure invitée au Collège de France sur la chaire annuelle santé publique pour donner cours sur la production sociale des inégalités de santé. Ça, c'est aussi le titre du livre qui a été tiré de sa leçon inaugurale. Ensuite, Marine Boisson, qui est sociologue, chercheuse postdoctorante à la Chaire Santé de Sciences Po Paris. Ses travaux portent sur la médicalisation de la fin de vie et de la mort. En 2020, elle a soutenu une thèse de sociologie sur ce sujet à l'EHESS, et dans son travail, elle interroge les inégalités de soins sur le plan du genre, mais aussi du territoire. Et enfin, Aurélien Sintra est sociologue et anthropologue. Ça fait plus de 20 ans qu'il travaille sur les inégalités devant la mort. C'était le sujet de sa thèse soutenue en 2013. Une partie de ce travail a été adaptée en livre sous le titre «La mort inégale» paru aux éditions L'Armatan. Depuis, il poursuit ce travail de recherche à l'Université de Perpignan et il a aussi un pied dans le travail social et notamment dans la protection de l'enfance. Pour commencer, j'ai demandé à Nathalie Bajos de nous expliquer concrètement, qu'est-ce que c'est, l'écart d'espérance de vie?
