Les Couilles sur la Table – Épisode : Mourir de virilité
Date : 27 mars 2026
Hôte : Naomi Titti
Invité·es : Nathalie Bajos (sociologue, démographe, Inserm), Marine Boisson (sociologue, Sciences Po), Aurélien Sintra (sociologue, anthropologue, Université de Perpignan)
Enregistré en public à Genève pour la Semaine de l’égalité
Vue d'ensemble
Cet épisode traite des inégalités face à la mort à travers les prismes du genre, de la classe sociale et de la race. Naomi Titti et trois spécialistes explorent comment la construction sociale de la masculinité, les conditions de travail, l'éducation et les structures médicales influencent l’espérance de vie et la mortalité prématurée, avec un accent particulier sur les hommes. L’émission discute de l’impact de la virilité, des stéréotypes sexistes, des discriminations raciales et de la précarité sociale sur la santé, dévoilant comment les structures sociales déterminent la répartition des risques face à la mort.
Principaux points abordés & analyses
1. Notion d’espérance de vie et de “mort inégale”
- Définition de l'espérance de vie ([04:17])
- Nathalie Bajos : « L’espérance de vie… c’est le nombre moyen d’années qu’on peut espérer vivre dans un pays donné, une année donnée, selon son âge… On parle de l’espérance de vie à la naissance qui est de tant... »
- Écart hommes/femmes : différence et nuance ([06:27])
- Femmes vivent plus longtemps, mais en moins bonne santé : « Les années qu'elles vivent en plus, elles les vivent en mauvaise santé… elles ont beaucoup plus de limitations fonctionnelles… Ça relativise quand même beaucoup le soi-disant avantage féminin. » (N. Bajos)
- L’indicateur de “qualité de vie” resserre l’écart.
2. Socialisation masculine, virilité et prise de risque
- La virilité comme valeur sociale dangereuse ([05:01], [08:52])
- Aurélien Sintra : « Les hommes paient un certain tribut à cet “avantage” qui est dramatique de la domination masculine, et cette exigence de virilité… Faire l’homme à tout prix est très risqué. »
- Risques plus fréquents : tabac, alcool, conduites dangereuses et métiers risqués (BTP, police…).
- « La virilité, c’est un peu ce qu’il reste à défendre quand on a tout perdu… » (A. Sintra, [08:52])
3. Condition sociale, travail et inégalités face à la mort
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Impact du travail ouvrier et du chômage ([25:29], [34:58])
- Aurélien Sintra : « Quand on est ouvrier, on a plus de risques de perdre sa vie à vouloir la gagner… tout découle de la position sociale… »
- Logement, habitat, nourriture, stress structurel, exposition à des emplois dangereux et sous-payés.
- Effets délétères du chômage longue durée sur la santé mentale et physique : « Le chômage, c’est la mort sociale… », référence aux chômeurs de Marienthal.
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Écarts massifs selon la classe sociale :
- « Entre les 5% les plus modestes (<500€/mois) et les 5% les plus aisés (>6200€/mois), l’écart d’espérance de vie est de 9 ans chez les femmes, de 13 ans chez les hommes. » (N. Titti, [24:38])
4. Système de soins, rapports genrés et discriminations
- Inégalité d'accès, stéréotypes et interaction médecin/patient·e ([11:57], [12:25])
- Marine Boisson : L’éducation aux soins très genrée dès l’enfance ; hommes moins socialisés à prendre soin d’eux-mêmes ou à exprimer douleurs et besoins.
- Soignants eux-mêmes porteurs de stéréotypes de genre et de race, influençant l’attention et le soin accordés (exemple du SAMU et de Naomi Musenga ; [17:58]).
- Nathalie Bajos : « On ne traite pas les gens de la même manière selon leur âge, sexe, classe et race. Les médecins sont des acteurs sociaux pétris de normes. » ([18:29])
- « Le rapport au corps diffère : pour les hommes, mécanique, pour les femmes, systémique » — implication sur reconnaissance des symptômes et recours aux soins ([21:53]).
5. Croisement des inégalités de genre, de classe et de race
- Nathalie Bajos insiste régulièrement : « Les questions de genre s’articulent aux questions de classe et de race. » ([16:25])
- Donnée sur la surmortalité Covid dans les populations racisées en France, surtout chez les soignantes d’origine subsaharienne ou maghrébine ([32:18]).
- Les métiers de care, de nettoyage, de première ligne, accaparés par les minorités racisées, ont connu une exposition disproportionnée au virus.
6. Rôle de l'alimentation, du logement, et de l’environnement
- Aurélien Sintra : « Le mythe du libre choix en matière d’alimentation, c’est pas vrai… Les conduites alimentaires sont déterminées. » ([39:53])
- Sur la stigmatisation associée à l’obésité, il évoque « les logiques de responsabilité individuelle investies par le monde médical » ([41:17]).
- Logique du “présentisme” induit par la précarité : « Quand l’avenir est incertain, on mange ce qu’il y a, maintenant. » ([57:59])
7. Politiques publiques, accès aux soins et prévention
- Des “déserts médicaux” et inégalités territoriales ([41:52])
- Marine Boisson parle de la nécessité de “l’aller vers” pour la médecine et les politiques de prévention.
- Le renoncement aux soins résulte de barrières économiques, géographiques, linguistiques, administratives et de discrimination.
- Critique de la prévention individualisante ([54:22])
- Nathalie Bajos : « Les politiques de prévention aggravent parfois les inégalités. Elles sont conçues par des cadres, pour des cadres. »
- Il faut des mesures structurelles, “faire avec” les publics concernés.
- Aurélien Sintra : « L’alimentation reste un des derniers refuges d’autonomie pour des personnes subordonnées… On ne va pas leur faire la leçon. » ([56:43])
8. Recommandations concrètes et justice sociale
- Besoin de formation des soignants à la sociologie et aux réalités sociales ([48:09]).
- Nécessité de politiques ambitieuses sur la prévention, le logement, les conditions de travail, et contre les pesticides ([48:09]).
- Insister sur la justice sociale et l’action en amont, dès l’enfance, pour limiter les inégalités de santé et de mortalité ([50:12]).
- « Il n’est pas de vie durable réalisée sans justice sociale. » (A. Sintra, [50:12])
9. Prévention et temporalité
- Plus la précarité est forte, plus le recours aux soins est tardif et les politiques de prévention inadaptées ([51:58]).
- Importance des politiques urbaines (santé dans l’habitat, l’alimentation, l’éducation) et de la prévention in situ.
Citations marquantes
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« Les hommes paient un certain tribut à cet “avantage” qui est dramatique de la domination masculine, et cette exigence de virilité, différente selon les catégories sociales aussi… Se comporter, se conduire en homme tel que c’est un peu réclamé par le monde social, s’avère très préjudiciable du point de vue de la mortalité. »
— Aurélien Sintra ([05:01]) -
« Les hommes consomment plus d’alcool, fument plus… Mais ce sont des comportements socialement valorisés chez les hommes dès la plus tendre enfance… Évidemment pas génétique, on leur apprend à se comporter comme ça. »
— Nathalie Bajos ([10:06]) -
« On n’est pas traités de la même façon selon l’âge, le sexe, la classe sociale, la race. Les médecins sont des acteurs sociaux qui sont pétris de normes... les guidelines [recommandations médicales] sont empreints de biais de genre, de classe et de race… »
— Nathalie Bajos ([18:29]) -
« Entre les 5 % les plus modestes… et les 5% les plus aisés… l’écart [d’espérance de vie] est de 9 ans chez les femmes, de 13 ans chez les hommes. »
— Naomi Titti ([24:38]) -
« Le mythe du libre choix en matière d’alimentation, c’est pas vrai. Les conduites alimentaires sont déterminées... un discours très situé, un peu intellectuel, de classe supérieure. »
— Aurélien Sintra ([39:53]) -
« Il n’est pas de vie durable réalisée sans justice sociale. »
— Aurélien Sintra ([50:12])
Timestamps : Repères principaux
| Sujet | Timestmp | |----------------------------------------|-------------| | Introduction et question centrale | 00:03–04:17 | | Définition espérance de vie | 04:17–04:54 | | Différences homme/femme, qualité de vie| 06:27–08:36 | | Virilité et prise de risque | 08:36–10:06 | | Condition sociale et santé | 10:06–11:57 | | Accès aux soins, stéréotypes médicaux | 12:23–18:29 | | Construction sociale du corps/genre | 18:29–24:38 | | Inégalités sociales & historique | 25:29–28:31 | | Impact du Covid, minorités racisées | 32:18–33:47 | | Conditions de travail / chômage | 34:58–38:16 | | Alimentation et pratiques sociales | 39:53–41:27 | | Inégalités territoriales, “aller vers” | 41:52–46:42 | | Solutions : éthique, politique, économie| 46:42–51:48 | | Prévention, temporalité, action urbaine| 51:58–54:22 | | Critique prévention individualisante | 54:22–56:43 | | Derniers mots et œuvres à lire/voir | 58:37–60:55 |
Œuvres et ressources citées
- « La production sociale des inégalités de santé » – Nathalie Bajos (2025)
- « La mort inégale » – Aurélien Sintra (2016)
- « Les inégalités sociales de santé » – Pierre Hayash
- « Le Ventre de Paris » – Émile Zola
- Documentaire : Château en santé
- Série HBO Max : The Pit
Moments mémorables
- L’exemple bouleversant de Naomi Musenga comme révélateur des discriminations dans l’accès aux soins ([17:58]).
- L’insistance sur la nécessité de “faire avec” et pas seulement “aller vers” les populations concernées par les politiques de prévention ([46:42]).
- Discussion sur la “parenthèse Covid” comme révélateur et accélérateur de toutes les tendances structurelles d’inégalités ([33:47]).
- Hommage à Pierre Hayash, pionnier des études sur les inégalités de santé ([58:42]).
Conclusion
Cet épisode dense et accessible offre une plongée essentielle dans la manière dont la “virilité”, la classe, la race et l’environnement social pèsent sur la santé et l’espérance de vie. Les invité·es démontent le mythe du choix individuel et invitent à privilégier des solutions structurelles, collectives et inclusives, en insistant sur la formation du personnel soignant et sur la justice sociale comme clé fondamentale d’un avenir en meilleure santé pour toutes et tous.
Pour aller plus loin :
Les recommandations de lecture, les rapports officiels et l’épisode bonus à venir approfondiront la question de la fin de vie et des masculinités, offrant des ressources pour comprendre et agir sur ces enjeux critiques.
