
De Bertolucci à Kechiche, en passant par Paul Verhoeven, le corps des actrices féminines a longtemps été objectivé par des réalisateurs masculins. À l’ère post-#MeToo, les femmes sont désormais plus nombreuses à passer derrière l’objectif pour raconter autrement...
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Rêvée par Binjodio. Qu'est-ce que les femmes qui aiment les hommes désirent physiquement chez eux? Bien souvent, elles ont du mal à répondre à cette question. Contrairement à ce qu'on pourrait penser, le désir et l'attirance n'ont rien à voir avec la pulsion ou le hasard. Ils sont construits socialement. C'est ce qu'on a vu dans la première partie de cette conversation avec la cinéaste Pauline Lockes et l'anthropologue Morgane Tocco. De nombreuses enquêtes sociologiques montrent que, dans les couples hétéros, la beauté d'un homme ne fait pas partie des qualités les plus recherchées par les femmes en quête d'un conjoint, contrairement à la beauté des femmes pour les hommes. En clair, les hommes matent beaucoup plus les femmes que l'inverse. Dans son livre Moi aussi je te regarde, sorti en février 2026 aux éditions du Détour, Morgane Tocco explore comment le regard des femmes sur les corps des hommes peut se construire et quels sont les obstacles qui les en empêchent. En la lisant, la réalisatrice Pauline Lequesse a mieux compris pourquoi elle a eu tant de mal à s'autoriser ce regard érotique, sensuel, dans son film Nino. Nino, c'est le prénom de son personnage principal, interprété par Théodore Pellerin. C'est un jeune homme qui, un vendredi après-midi, apprend qu'il est atteint d'un cancer de la gorge. Dès le lundi suivant, il devra commencer une chimiothérapie, ce qui lui donne à peu près 48 heures pour l'annoncer à ses proches et surtout pour recueillir son sperme avant que le traitement ne le rende infertile. Malgré cette nouvelle grave et le vertige existentiel qu'elle provoque, Pauline Loques a pris le parti de magnifier et d'érotiser le personnage de Nino, notamment dans une très belle scène de sexe qui ne ressemble à rien d'autre que ce que j'ai pu voir au cinéma. Alors, maintenant qu'on a vu comment et pourquoi les femmes ont tant de mal à érotiser le corps des hommes, on va passer à la pratique. On va voir comment il peut émerger ce regard que ce soit au cinéma, en photo ou dans la vie quotidienne. Pauline Loques raconte comment elle a travaillé la scène érotique avec son acteur et Morgane Tocco parle de sa casquette de photographe lorsqu'elle a pris des clichés érotiques de modèles masculins. Vous allez voir, elles ouvrent tout un tas d'horizons sur ces questions passionnantes. Comment représenter le désir? Comment transmettre une émotion érotique tout en respectant l'intégrité, la subjectivité de la personne devant l'objectif? Qu'est-ce que ça changerait si les femmes apprenaient davantage à érotiser les hommes et si les hommes se laissaient vraiment regarder par elles, sous toute leur couture et sous toute leur faille? Quelques réponses dans la conversation qui suit. Écoutez bien jusqu'au bout, car à la fin, Pauline Loques et Morgane Tocco partagent leurs conseils pour insuffler ce regard érotique dans votre propre vie quotidienne et intime. Ici Naomi Titi, vous écoutez Les Couilles sur la Table, le podcast où l'on explore les masculinités créées par Victoire Tuaillon. J'ai essayé de regarder, de diguer dans mes souvenirs de cinéma pour savoir quels étaient les films où je me rappelle que des corps d'hommes avaient été ouvertement érotisés dans une interaction hétérosexuelle. Je n'en ai pas trouvé beaucoup, mais j'ai quand même le souvenir du personnage de Brad Pitt dans Tell My Louise, le film de Ridley Scott sorti en 91, où il joue un jeune vagabond qui est pris en stop par Tell My Louise.
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Excusez-moi, mademoiselle. Je peux vous demander où vous allez? Je veux retourner en fac et le type qui m'avait pris m'a largué. Je suis bloqué dans ce trou comme le dernier décon. Alors je me suis dit que si vous alliez où je vais, si moi j'allais où vous allez, ce serait sympa de votre part.
A
Thelma est très séduite par lui, ils finissent par coucher ensemble et à la fin, en fait, il la dupe puisqu'il vole son argent. Donc, il y a un peu l'idée qu'on retrouve dans ton livre, Morgane, que disaient certaines enquêtées de c'est un peu dangereux la beauté masculine. Ça va forcément finir par me retomber dessus. Sinon, j'ai pensé au film Magic Mike de Steven Soderbergh, qui est sorti en 2012. Je ne l'avais jamais vu. Je l'ai vu là il y a quelques semaines et j'ai trouvé ça assez génial.
C
Oui?
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Oui, vous vous appelez?
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Kim.
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Kim, veuillez reculer, je vous prie. On a des plaintes pour tapage et consommation d'alcool par des mineurs. Tout le monde s'assied, on en a pour un bon moment. Vous n'avez pas d'objets pointus sur vous susceptibles de se planter dans mon corps?
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Non.
B
Tant mieux, parce que moi, j'en ai un.
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C'est un film qui raconte l'histoire de strippers masculins. Ce qui m'a marquée aussi, c'est de me rappeler que ce film est très tourné en dérision. Ce film a été très moqué par la critique du cinéma. Il n'est pas pris très au sérieux. Sinon, j'ai pensé au rôle Johnny Castle, joué par Patrick Swayze dans Dirty Dancing, qui est sorti en 1987.
B
Ce n'est pas sur le premier temps, rien à voir avec le mambo. C'est un feeling, un battement de cœur.
A
Je me rappelle très bien avoir été marquée par le regard que Bébé porte sur ce personnage-là, où elle assume d'être vraiment attirée physiquement par lui. Et ça, c'est encore aujourd'hui, du coup, un film qui est très actuel, je trouve, de ce point de vue-là. Est-ce que vous avez été marquée par d'autres représentations comme celle-ci, où vraiment l'érotisation du personnage masculin hétérosexuel est explicite et n'est pas tournée en dérision, où ce ne soit pas vu comme quelque chose de risible ou de ridicule. Est-ce qu'il y a d'autres... Par exemple, pour faire ton film, est-ce que tu as quand même trouvé certaines choses, Pauline?
D
Non, mais c'est intéressant ce que tu dis sur Dirty Dancing parce qu'en plus, je trouve que c'est une masculinité. Je veux dire, il est danseur. Donc il y avait quelque chose, moi, dans mes souvenirs de petite fille où c'était aussi assez mélangé entre Il a un peu tout quoi, il est plus âgé qu'elle évidemment mais il y a un truc du père mais aussi de la meilleure amie, je sais pas comment dire, il a une sensualité très féminine quand même donc c'est intéressant que la manière dont il ait été montré soit pas juste. Alors effectivement il est beau, il est musclé et tout ça mais il l'apporte. Mais dans mon souvenir il y a quelque chose d'une grande sensualité comme ça qui est très bien incarnée par lui aussi et d'un mélange quand même des genres. Non, c'est marrant parce que dans les portraits d'hommes qui m'ont influencée pour le film, c'était des portraits très psychologiques en fait. Par exemple, il y a Oslo au 31 août de Joachim Trier qui est vraiment une errance d'un jeune homme toxico qui essaie de savoir s'il peut réintégrer la vie et c'est très mental. Donc ces jeunes hommes-là, en fait, Je trouve moins les portraits d'hommes désirables que je voyais étaient quand même des portraits d'hommes sensibles, introspectifs, introvertis, et pas dans une sensualité ou dans quelque chose du corps. Faudrait que je réfléchisse plus, mais... Ça
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reste à fabriquer, quoi. Ça montre bien à moi que j'ai aussi beaucoup pensé, on voyait dans ton film, à cette super comédie de Scorsese, After Hours.
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Oui!
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J'ai fait la connaissance d'une fille dans un petit café. Elle m'a donné son téléphone, et lorsque j'ai appelé en rentrant, Elle a dit passer me voir. Dans le taxi qui m'a conduit chez elle, mon billet de 20 dollars s'envole. Ensuite, j'arrive chez cette fille, et en toute franchise, ça n'était pas ce que je croyais. Ça marchait pas, quoi. Je suis parti. J'avais voulu prendre le métro, mais le tarif avait doublé. Vous saviez que le tarif avait doublé? Oui.
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c'est le personnage d'homme qui se retrouve comme Nino, coincé en dehors de chez lui. Et donc, il erre pendant toute une nuit dans les rues de New York. Il lui arrive plein de galères. Il y a plein d'échos assez intéressants, mais pour le coup, il n'est pas du tout érotisé dans ce film-là. Ce personnage-là, c'est un peu un personnage de loser, quoi. Et c'est une comédie parce qu'il lui arrive des trucs incroyables, mais il n'y a pas du tout ce côté de regard désirant envers lui. Et toi, Morgane, est-ce que tu as des références en tête? de choses marquantes de ce point de vue là.
C
Moi je pense au film «L'amour des hommes» réalisé par Mehdi Benatia en 2017. C'est un film franco-tunisien avec Hafiz Erzi et en fait le sujet du film est super intéressant et novateur parce que Alors, l'actrice principale perd son petit ami, son mari, c'est une femme jeune, au début du film, elle est photographe. Et pour se changer les idées ou faire le deuil, en fait, elle va se mettre à photographier des hommes, à faire des portraits d'hommes. On la suit en Tunisie à aller voir des hommes qui lui plaisent et leur demander de faire des photos avec. Le film est assez intéressant parce qu'il peut montrer à quel point ça crée une ambiguïté. parce qu'il y a des hommes qui prennent ça pour de la drague, la plupart, et qui du coup peuvent être entreprenants pendant le shooting. Donc c'était intéressant aussi de montrer cet aspect-là aussi, où c'est bien beau de vouloir aussi regarder, de se regarder sur les corps d'hommes, mais aussi en tant que femme on se retrouve aussi dans nos vulnérabilités où en fait à la fois comme les femmes sont bien davantage victimes de violences sexistes et sexuelles et bien il y a plus de probabilité qu'elles soient violentées en fait suite à ce geste artistique là Et à la fois, comme c'est quelque chose d'original en fait, on n'a pas les codes pour interpréter ça et du coup ça peut mener à plus d'incompréhension.
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Je ne connaissais pas du tout ce film, ça donne très envie d'aller le voir. Je vais faire des portraits d'hommes. J'ai envie que ce soit un peu érotique.
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C'est génial. Une femme qui fait ça à Tunis, c'est du jamais vu.
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On va revenir au tien, Pauline. Il y a une très belle scène érotique dans Nino dont j'aimerais qu'on parle. Est-ce qu'avant qu'on la lance, tu peux nous donner le contexte de cette scène? Qu'est-ce qui se passe avant pour Nino, avant qu'on arrive là?
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Alors oui, je crois qu'on en est à son troisième jour d'errance, il n'a toujours pas réussi à remplir ce petit pot et puis finalement, et puis même à exprimer son besoin. Et puis il retombe sur une ancienne copine de collège qui finalement l'héberge pour la nuit. Et puis c'est elle qui va faire la grande confidence de «j'ai un cancer et puis ma chimio est dans quelques heures et il faut que je remplisse ce pot parce que sinon je n'aurai jamais d'enfant». et elle est prise d'un geste assez pragmatique et elle va l'aider à accomplir ça et donc ils sont dans deux pièces différentes et elle, elle est mère d'un petit garçon et elle sur le palier, lui dans la salle de bain et elle va lui lire un extrait de littérature à travers un babyphone et voilà, littérature érotique et il va comme ça se libérer.
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On va écouter ça.
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Comment me voit-il, lui? se demandait-elle. Elle se leva et alla chercher un grand miroir qu'elle posa face à la fenêtre par terre. Puis elle s'assit sur un tapis, se regardant, et écarta doucement les jambes. Cela lui fit penser à la feuille d'un caoutchouc dont il sort un lait secret lorsqu'on la presse avec les doigts. Une sécrétion à l'odeur particulière comme celle des coquillages. Ainsi de la mer était née Vénus. portant en elle ce petit noyau de miel salé que seules les caresses pouvaient extraire des profondeurs cachées du corps. Elle ouvrit de ses doigts les petites lèvres et se mit à les caresser avec une douceur de chat. D'avant en arrière, elle se caressait comme il le faisait, avec ses doigts sombres et plus nerveux. Mais avec quelle délicatesse il la touchait, pensait-elle?
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Maintenant,
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elle est massée comme lui. Entre le pouce et l'index. Tandis que de sa main libre, elle continue à l'éclairesse. Alors,
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j'ai besoin que tu nous racontes tout.
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Il y a beaucoup à en dire.
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Comment tu as imaginé cette scène? Qu'est-ce que tu voulais nous faire ressentir? Quels procédés tu as employés pour fabriquer cette scène magnifique?
D
Merci. A l'écriture, je voulais que cette jeune femme l'aide, c'est-à-dire en tout cas de la compagne, à faire, voilà, à jouir dans ce petit pot. Je me disais, comment peut-elle faire pour être à l'initiative d'un rapport sexuel, mais faire quand même un acte de générosité sans tomber dans quelque chose de... lors de la soumission ou de l'humiliation, tout ça. Donc j'ai tourné autour pendant très longtemps. L'idée est assez périlleuse quand même. Je me suis dit, ça passait ou ça cassait. Franchement, la lecture d'Anaïs Nin par le babyphone... Oui, parce que c'est Anaïs Nin,
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c'est un texte de...
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C'est Venus Erotica, donc les écrits érotiques d'Anaïs Nin. Donc je pense que quand j'ai trouvé le texte, je me suis dit bon, ça je pense que c'est possible. Il fallait quand même adhérer à ce que cette femme-là soit assez libre, déconstruite, pour dire il a un problème, hop, cette solution que je peux lui apporter, c'est celle-là. Voilà, ça c'était à l'écrit. A l'écrit, elle suscitait déjà pas mal d'interrogations. Je me souviens que toujours le même partenaire financier m'a dit comment on fait pour la scène de masturbation? C'est quoi la référence cinématographique de cette scène de masturbation? Voilà, il y en avait une et c'est intéressant, ça rejoint ce que tu dis, je disais bah Call Me By Your Name, la scène avec la pêche, qui est donc une scène dans laquelle Timothée Chalamet se masturbe en pensant à, je crois qu'il ne s'est encore rien passé entre cet homme là qui vit dans sa maison et tout ça, et donc il y a une très belle scène avec une pêche très très longue, très sensuelle et tout ça, mais c'est vrai que c'est une scène homosexuelle quoi. Enfin en tout cas d'un fantasme homosexuel. ça l'avait un peu rassurée, je lui ai dit regardez c'est possible et puis ça c'est devenu une scène assez culte, cette scène-là de la pêche. Elle est sur YouTube en extrême, regardez elle est vraiment magnifique. C'est une très belle scène, poétique, dans une sieste d'après-midi comme ça. Donc ça c'était une référence, je me suis dit ok c'est possible de ne pas faire quelque chose de vulgaire parce qu'il y avait aussi ça et de très cru. Et puis encore une fois c'est pas une image que nous en tant que femmes à laquelle on a vraiment accès. C'est un peu comme la conversation entre les deux hommes On ne sait pas ce qui se passe quand deux hommes se retournent dans une chambre, deux amis se parlent. Là, un homme seul qui se massure dans une salle de bain, je ne sais pas à quoi ça ressemble même en fait.
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Ou alors au cinéma, il y a beaucoup de scènes comme ça, mais c'est souvent des scènes de jeunes adolescents, où c'est vu comme un peu dégoûtant, un peu bizarre. Ce n'est pas très érotique souvent quand
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c'est montré au cinéma. Exactement, c'est un peu les comédies à Giuda Pato où c'est hyper drôle, mais c'est lui dans les toilettes un peu empêché, où il va se passer quelque chose et puis ça va être un peu pathétique. Donc il n'y avait pas cette référence de grande beauté, sensualité. Elle doit exister, bien sûr que je n'ai pas assez cherché peut-être, mais je ne dis pas que j'ai tout créé. Mais du coup, il y avait quelque chose, je me disais, effectivement, comment faire? Ensuite, il a fallu passer à la pratique une fois qu'elle était écrite. Et c'est vraiment intéressant parce que j'y ai pensé tout à l'heure et puis en lisant le livre de Morgane, En fait, c'est arrivé le quatrième jour de tournage, cette scène-là.
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C'est assez tôt dans le tournage.
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Très tôt, c'est mon premier film, il y a déjà beaucoup de choses à... voilà. Et je me souviens avoir eu cette conversation avec ma productrice en disant est-ce qu'il faut une coordinatrice d'intimité pour cette scène ou pas? J'en parle à Théodore, mais un peu sur la pointe des pieds. Cette scène, tu la sens comment? Tu la vends de comment? Et puis lui sortait d'un tournage d'une série sur Karl Lagerfeld, Jacques de Bacher, où il jouait Jacques de Bacher, personnage homosexuel assez décadent, avec beaucoup de sexualité pendant toute la série. Donc il me dit, oula, tu sais, je me suis fait fouetter. Donc vraiment ça, ta petite scène, t'inquiète pas. Mais je voyais que je n'arrivais pas à créer un dialogue moi-même autour de cette scène. On partait en repérage dans la salle de bain, sans lui mais avec les techniciens, et je me disais alors qu'est-ce qu'on fait sur cette scène? Et je disais, je sais pas, on n'en parle pas. Ce qui est bizarre, j'aurais dû en parler. Et puis je me disais bon, On va faire un truc très fragmenté, très suggestif quoi, on va montrer ses mains qui sont dans son cou, parce qu'il est seul dans cette petite salle de bain, c'est l'aube, une salle de bain avec des tomates, enfin voilà je me disais ça va être très bon, on va montrer ses mains dans son cou, puis ses mains qui qui caresse le sol, et puis elle est sur le palier, en tout cas pas du tout érotisée, c'est-à-dire habillée avec un babyphone et un livre. Ça je savais depuis le départ qu'elle n'y allait pas avoir assez de sensualité qui allait être chez elle parce que c'est pas ce qu'elle est en train de ressentir, elle est juste en train de l'aider. Et donc le jour du tournage, on se retrouve à 3, 4, dans cette petite salle de bain de vraiment 6 mètres carrés quoi, et je dis à Théodore, bah non mais vas-y... T'inquiète, va
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pas du tout jusqu'au bout, je vais
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prendre de la sensualité de ce que moi j'imaginais être, ce qu'il faut faire pour regarder un homme, c'est-à-dire une main qui passe dans son cou, dans ses cheveux, qui caresse son ventre, mais c'est tout. Et puis on s'installe, et puis en fait Théodore commence comme ça, et puis de lui-même, faudrait lui poser la question, se dit bah je vais aller plus loin quoi. Donc il fait tout ce qu'on voit pas, il y a plein de choses qu'on voit pas dans le film, mais c'est quand même une vraie scène de masturbation qui dure, ou on voit pas parce qu'il a la main dans son jean, il est allongé sur le sol, mais il mime vraiment une vraie scène de masturbation qui va jusqu'au bout. Et faut savoir que voilà, quand c'est une scène comme ça, on est trois dans la salle de bain, mais on est 25 techniciens dehors avec le retour au combo quoi, quand même. Et je sors de là un petit peu et puis moi faut imaginer que c'est un peu mon pote quoi quand même et donc je suis vraiment assise dans un petit recoin entre la machine à laver et le lavabo et il est vraiment en face de moi donc je regarde pas, je regarde que sur mon petit retour écran mais je me
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dis... Et là aussi je me dis,
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oh là là mais en fait les scènes de sexe qui ont dû être filmées par des hommes avec des jeunes femmes de 20 ans qui font ça devant eux, Il y a une position de vulnérabilité et de domination en tout cas qui est vraiment très particulière. Il y a un peu quelque chose de voyeuriste quand même. On est en train de regarder quelque chose. Parce que même s'il n'y a pas de partie de son corps dénudé, ça ressemble vraiment fortement à une scène de masturbation. Enfin, ça ressemble à ce qui est dans la vraie vie. Et donc on l'a fait une fois et deux fois. Et à la fin, je dis à Théodore, ça va? Oui très bien! J'ai dit, j'allais quand même pas juste caresser le sol. Et je dis, oui oui oui, c'est très bien, je te remercie de l'avoir fait. Et le lendemain, je suis quand même prise d'un petit vertige et je me dis, parce que vous savez sur les tournages, il y a des responsables des violences sexistes, sexuelles et tout ça, qui sont là. Et donc j'en parle, c'était ma script, et je lui dis quand même, il faudrait que j'en parle avec Théodore, parce que c'est pas rien ce qu'on a fait. Sans s'être concerté avant et tout ça, et donc est-ce qu'il faut que j'aille le voir pour lui demander si tout va bien et tout ça. Et puis je suis allée le voir, je lui ai dit ça va, t'es ok avec la scène d'hier et tout ça? Oui oui, vraiment aucun problème. Voilà, je pense que ce qui s'est passé c'est qu'il était très en confiance, un jeune homme regardé par aussi des femmes, dans une relation amicale, une équipe très féminine, dans une relation amicale et tout ça. Mais je me suis dit, j'ai pris la mesure de, en fait on ne peut pas faire ça quand on est un réalisateur homme. plus âgée, une fille de 20 ans qui va se dénuder, jouer une scène. En fait, c'est pas possible de ne pas en parler avant, de ne pas l'expliquer, tout ça. Je veux dire, j'aurais dû en plus le faire, moi. Donc finalement, c'était intéressant de se dire Ok, peut-être qu'il n'y a pas eu besoin que je le fasse parce que je suis complètement inoffensive et qu'on n'a pas senti un danger. Mais il faut normalement le faire, c'est-à-dire déconstruire, voilà ce qu'on va faire. Il y a des limites.
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Oui, de chorégraphier en fait la scène.
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Il y a ça et puis des limites. Moi, je sais que j'ai beaucoup de copines comédiennes qui me disent, il y a un réalisateur qui arrive le matin, ça fait un mois qu'on tourne et puis il dit, ah au fait, je t'ai pas dit, on l'a fait complètement nue en fait la scène ce matin.
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Ouais, ça c'est hyper fréquent.
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Hyper fréquent, mais ce qui peut exister sur un tournage parce qu'effectivement il faut de l'agilité, il faut de l'adaptabilité. Finalement, on est inspiré par quelque chose. Mais normalement, ce cadre doit se poser et recueillir un consentement, en fait. Donc, elle m'a appris beaucoup de choses, cette scène, je veux dire. Et au final, on n'a pas gardé tout. Elle est assez suggestive, je crois. Et puis, il y a des choses qui naissent de la sensualité, qui sont effectivement ces mains qui se croisent dans son cou, une main peinte avec du vernis noir et l'autre non.
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et sa respiration. On l'entend bien là en n'ayant que l'extrait sonore avec un très gros travail du son qu'on n'entend jamais comme ça je trouve sur une scène de masturbation masculine au cinéma encore une fois.
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Absolument et ça c'est quelque chose qu'on a trouvé aussi au montage son et en mix, il y a des nappes de vagues et tout ça enfin on a voulu créer ce moment là qui soit un moment d'une j'espère grande poésie et puis c'était pas rien c'était pour lui ce personnage-là, la promesse que peut-être il allait avoir des enfants plus tard, enfin c'est pas juste un acte sexuel érotique entre deux personnes, c'est vraiment, pour moi, un acte d'amour fort, presque d'amitié en fait, très fort, de générosité, de... Tu sais quoi, si un jour tu fais des enfants un jour, grâce à ces spermatozoïdes qui vont naître de cet acte-là, cet acte originel aura été cet acte d'amour pur entre ces deux personnes, c'était ça qu'on cherchait à faire surtout. Donc mais c'est une scène qui m'a beaucoup appris et je me suis dit oui c'est vrai qu'avec le recul on aurait pu en parler beaucoup plus, on aurait pu poser beaucoup plus de choses et je pense qu'en tant que femme je me suis interdite en fait aussi de dire ah oui j'ai vraiment une vision d'une scène érotique et je veux t'en parler. Enfin et c'est ça qu'on va faire et je l'ai remercié d'être allé aussi loin entre guillemets, il n'y a rien de... voilà mais d'avoir vraiment fait l'acte parce que moi-même je ne l'aurais pas fait. Enfin j'aurais dit c'est très bien, t'as passé ta main sur ton ventre et la main sur les tomates et ça ira très bien. C'est aussi dur d'assumer ça.
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Toi, qu'est-ce qui t'a marqué dans cette scène, Morgane?
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Alors déjà, ce qui m'a marqué, c'est le moment juste avant cette scène. Donc, il y a les deux personnages qui sont côte à côte dans un lit. Et en fait, alors elle, je ne sais plus comment elle s'appelle.
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Oui, elle s'appelle Zoé dans le film.
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Donc Zoé dans le film, on sent qu'il y a une petite tension entre eux. On imagine qu'ils vont probablement coucher ensemble parce que c'est ce qu'on imagine en général quand deux personnes du même, de sexe opposé sont, enfin voilà. Et en fait c'est intéressant parce qu'elle, elle dit, on va pas pouvoir coucher ensemble parce que l'enfant va nous entendre et moi ça me met mal à l'aise. Et lui répond, ça m'arrange.
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Je suis pas sûre qu'on puisse. On pourrait le réveiller, ce serait bizarre. Non mais j'ai pas envie de le traumatiser.
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Non, ça m'arrange. Non, je veux dire que... C'est une longue histoire.
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Et ça, en fait, je me suis dit mais waouh! J'avais, je crois, jamais vu au cinéma une scène où un homme dit ça m'arrange de ne pas coucher avec toi. Parce qu'en fait, on a cette idée, le cinéma entretient beaucoup cette idée que les hommes ont un désir sexuel sans fin et que dès qu'ils sont allongés à côté d'une femme, c'est forcément qu'ils ont envie de coucher avec.
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Ils ont une pulsion sexuelle.
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Voilà, c'est ça, cette fameuse pulsion qui n'existe pas, vraiment.
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Redisons-le.
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Non mais par exemple sur la question de la pulsion sexuelle, je trouvais ça aussi intéressant la scène dans l'hôpital quand l'infirmière lutte en le petit bocal dans lequel elle a dû mettre son sperme en lui disant il y a une heure pour le faire et par contre on n'a plus de salle donc démerde-toi. Il y a un peu ce truc genre bah t'es un homme du coup tu jouis comme ça à la demande
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en fait hop hop hop tu es
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dans un coin et c'est bon. Et du coup, je trouve ça intéressant comment le film vient réinterroger ce postulat-là, en fait, de la pulsion automatique. Et donc voilà, du coup, ce qui m'intéressait dans cette scène, c'est déjà, il commence par dire que ça l'arrange de ne pas avoir de rapport sexuel. Bon, il se trouve que c'est à cause de la maladie. Mais voilà, déjà je me suis dit wow.
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Mais pas que, t'as raison, parce qu'effectivement en plus le cancer qu'il a contracté, c'est via une infection sexuellement transmissible. Mais je pense qu'il y a quelque chose aussi de se délester de cette pression-là en tant qu'homme, de dire ça m'arrange parce qu'en fait je ne me sens pas du tout la capacité de faire ça. Donc en fait ça l'arrange dans les deux sens, c'est-à-dire après cette infection sexuellement transmissible, là pour le coup elle l'arrange parce qu'il aurait fallu montrer qu'en plus d'être gentil, doux, intelligent à l'écoute, il est aussi performant sexuellement. quelque chose comme ça et qu'elle le libère de ça. Et en même temps, il y a quand même cet impératif d'y arriver, mais pas pour une relation entre deux personnes, mais pour sauver sa peau. C'est vrai qu'elle veut dire beaucoup de choses, cette phrase, je pense.
C
Il y avait autre chose aussi que j'avais bien aimé, c'est que pour une fois, dans le cinéma, on montre aussi que l'érotisme peut être auditif. En fait, j'ai l'impression que dans tous les films, quand on voit un homme se masturber ou épouver du désir, c'est pour une image, c'est pour un corps. Et là, justement, il ne voit pas. Je ne sais plus s'il ferme les yeux ou s'il les garde ouverts, mais en tout cas, c'est via l'écoute. Et en fait, je trouve ça vraiment intéressant aussi de montrer que cet homme jouit à partir de la voix d'un texte, d'une lecture. Et ça, j'ai trouvé ça vraiment novateur.
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Et puis en plus, on a fait attention, parce qu'il y avait plusieurs pistes possibles, à ne pas érotiser sa voix elle non plus, c'est-à-dire qu'elle ne surjoue pas quelque chose de très... Je crois que c'est juste... Et en fait, ce qui la rend désirable, moi je trouve, c'est l'immense générosité qu'elle a de faire ça. Enfin, je trouve qu'il y a quelque chose mais qui n'est pas générosité. Qu'est-ce que je peux faire pour un homme, pour l'aider? C'est vraiment une forme de... de fermeté qu'elle a à le faire et en même temps d'assumer de le faire et dans juste effectivement le pouvoir des mots, le pouvoir de la voix et aussi sentir la générosité de quelqu'un à travers la porte, c'est ça qui rend les choses désirables et qui rejoint je crois ce qu'on disait au tout début de la manière dont nous, les femmes, on trouve des choses désirables. Et parfois, un homme qui écoute, on trouve ça très désirable. Un homme qui s'intéresse à nous, c'est ça qui fait naître aussi le désir. Donc je pense que cette scène aurait été différente certainement, on pose souvent la question, mais si elle avait été écrite par un homme? filmé par un homme et monté par un homme et souvent on vérifiait un peu en projo, on disait, quand on avait des mecs qui venaient, on disait, est crédible la scène de sexe et tout? C'est possible quoi qu'ils soient excités par ça parce que c'est vrai qu'on avait l'impression que c'était quelque chose qu'on avait calqué nous en tant que femmes.
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Et alors qu'est-ce qu'ils disaient?
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Ouais bah c'est marrant, ils disaient, non je pense que Nino il est assez déconstruit pour ça. Et puis ils n'osaient pas se dire mais ça marche sur toi parce que c'est vraiment une scène, vous savez, on la regarde beaucoup de fois en montage donc nous on la trouvait très sensuelle et très belle mais on disait mais sur toi ça marche Jérémy? Enfin c'était vraiment des trucs comme ça quoi. Ils disaient oui oui oui et ils n'osaient pas dire aussi que c'était assez pudique que ça ne correspondait pas à la manière dont normalement ils étaient excités par des choses mais que finalement ça marchait quand même quoi.
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Il faut que t'y ailles là je pense. Tu sais où j'habite si jamais ça va pas.
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Toi aussi, Morgane, tu réfléchis à comment filmer vraiment des scènes érotiques que tu mets en scène, puisque tu es aussi photographe et tu prends des photos érotiques d'hommes, comme d'autres membres du collectif Losted Men que tu as interrogés pour ta thèse. Est-ce que tu peux nous parler de ta démarche en tant que photographe dans ce contexte-là? Comment tu façonnes ton regard érotique sur tes modèles?
C
Oui, en fait, au début de ma thèse, je me suis dit que j'allais faire un shooting photo. C'était la première fois, je n'avais jamais fait de photo avant, mais je me suis dit que j'allais me saisir du sujet de ma thèse pour faire des portraits érotiques d'hommes. Donc, je me suis lancée, j'ai mis une petite annonce sur des réseaux sociaux en présentant mon projet comme dans le cadre d'une recherche. J'ai précisé que ce n'était pas simplement pour l'amour du corps, mais aussi parce qu'il y avait une démarche derrière de thèse. Et du coup, je pense que ça, c'était aussi un argument qui intéressait les hommes de se dire, ah oui, c'est pas simplement un regard érotique ou un regard esthétique sur un corps, mais c'est un regard érotique, esthétique, dans le cadre d'une réflexion plus large qui interroge de façon théorique ces questions-là. Et donc voilà, j'ai lancé cette annonce, j'ai fait aucune sélection de modèles par critères esthétiques, j'ai vraiment accepté toutes les personnes qui étaient intéressées par le projet, avec quelques échanges quand même pour vérifier que ce soit des personnes a priori saines. c'est-à-dire qu'il n'y ait pas d'ambiguïté sur le projet. Et donc voilà, du coup, de janvier à juillet 2018, je suis allée chez eux pour la plupart du temps, les photographier. Et alors là, l'idée, c'était de me nourrir de ce que les femmes que j'avais rencontrées pour la recherche m'avaient dit. Donc j'essayais de m'imprégner de cette polyphonie de perceptions de femmes que j'avais reçues, en me disant bah tiens voilà comment est-ce que je pourrais essayer de les photographier en ayant ça en tête. Du coup je me rappelais par exemple du côté de la sensualité, du mouvement. Donc j'essayais toujours de créer des moments de fausse spontanéité, pour les faire parler, les faire boire leur café et prendre ce moment où il y a une forme de sensualité dans la façon de tenir la tasse, des choses comme ça. Après, j'ai essayé vraiment de les mettre en confiance et là je te rejoins beaucoup sur ce que tu dis. En fait, quand on inverse ces rôles-là, en tant que femme on érotise ou en tout cas on porte un regard sur les corps d'hommes, C'est vrai qu'on se dit mais waouh, on comprend effectivement l'énormité, enfin c'est pas anodin du tout en fait. C'est vraiment effectivement, il y a des rapports de pouvoir, il y a des rapports de réduction, il y a des émotions, il y a des... Enfin voilà en fait c'est troublant, c'est vraiment pas rien. Donc à la fois moi j'essayais de les mettre en confiance et à la fois j'essayais aussi de désérotiser au maximum notre relation parce qu'en fait je voulais surtout pas, enfin je me rappelle, surtout du coup au début J'avais très peur qu'il y ait une mauvaise interprétation et qu'il y ait une ambiguïté, parce que moi pour le coup j'étais seule pour la plupart du temps avec eux, donc j'essayais toujours de maintenir une forme de distance pour ne pas qu'il y ait de place à ce que notre relation devienne une relation que je n'aurais pas souhaitée, donc une relation plus sexuelle en fait.
D
C'est un équilibre particulier parce qu'en même temps il faut faire naître de l'érotique. Donc c'est vrai que si on veut que les photos ressemblent à ça ou l'image ressemble à ça, il faut créer ce fluide là qui passe entre deux personnes et qui en même temps ne doit pas dépasser certaines limites. Donc c'est vraiment particulier parce que Même sur les tournages, moi j'en ai pas fait beaucoup, mais c'est vrai qu'on dit «Oh non, mais les scènes de sexe, il y a tellement de gens, des techniciens autour, donc ça ressemble pas à des scènes de sexe». Oui, quand même, ça ressemble à des scènes de sexe quoi, enfin je veux dire, donc pour arriver à toucher cette chose-là qui sonne vraie, il faut quand même faire comme si. Donc c'est particulier de réussir à faire naître ça dans un cadre qui est l'air sain, mais aussi où les gens s'autorisent à finalement libérer ces énergies-là de désir quoi. Et peut-être que les femmes se posent plus la question. je sais pas, de mettre ces limites-là que les hommes, quoi, en fait. Enfin, en tout cas, j'ai l'impression qu'on se prend un peu la tête sur... Attention, je vous mets en confiance, mais attention, ça veut pas dire que... Et puis, c'est encore différent, parce que nous, on doit les mettre en confiance, mais il faut pas qu'il se fasse de films sur le fait que ça veut pas dire qu'il y ait porte ouverte à quelque chose, en fait. C'est peut-être aussi ça dans les deux sens, quoi. Nous, on n'autorise pas, mais eux ne doivent pas se sentir autorisés non plus.
A
Et comment justement ils vivaient cette expérience-là, tes modèles? Qu'est-ce qu'ils t'ont raconté de ce que ça leur faisait d'être érotisé, d'être mis dans cette posture-là?
C
La plupart ont apprécié beaucoup l'expérience. Beaucoup m'ont dit que si tu as d'autres shootings, il n'y a pas de soucis, ils ont trouvé ça agréable. Ils disaient aussi que c'était agréable d'être au centre d'une attention pendant en moyenne deux heures un shooting. Donc d'être vraiment au centre de l'attention. Il y en a quelques-uns, la plupart étaient un peu stressés au début de ce qu'ils m'ont dit, mais ils se sont plus ou moins rapidement déstressés. Aussi parce que sur la question de l'habillement, je commence toujours à les prendre en photo quand ils sont habillés, quand ils arrivent. et comme ça ils s'habituent à l'appareil photo et à moi, et vraiment je leur propose de se détailler à leur rythme. Alors il y en a qui ne veulent presque rien enlever, il y en a qui se mettent tout nus tout de suite, donc voilà, ça c'est vraiment à eux de voir. Et après des fois je leur pose la question de pourquoi est-ce qu'ils ont accepté de le faire en fait. Il y en a qui le font parce qu'eux-mêmes n'arrivent pas à savoir ce qui est beau chez eux. On en revient justement à cette question. Puisque c'est un non-dit la beauté masculine, finalement, qu'est-ce qui fait le charme d'un homme, physiquement? Donc voilà, il y avait un peu cette idée de se dire, ah bah tiens, un regard de femme sur mon corps, peut-être que du coup je vais comprendre qu'est-ce qui plaît chez moi, etc. Il y avait aussi certains qui se trouvaient pas forcément beaux en fait, et qui justement voulaient essayer de prendre confiance en eux. Et puis d'autres c'était aussi pour l'expérience en fait. C'est drôle en fait, ça n'arrive tellement pas souvent dans leur vie, c'est tellement quelque chose d'inédit, qu'ils voient ça aussi comme un amusement, une expérience de vie.
A
On approche de la fin de notre échange, mais avant ça, j'aimerais vous demander à toutes les deux si vous auriez des conseils concrets pour nos auditrices, pour qu'elles puissent développer leur regard érotique sur les hommes, puisque vous, vous avez raconté comme c'était tout un travail. Est-ce que dans la vie quotidienne, il y a un état d'esprit, des choses à mettre en place pour justement affiner ce regard érotique-là et se sentir autorisé à le porter sur les corps d'hommes?
C
Alors, déjà, il faut dire, je pense que c'est important, qu'il y a une grande palette de façons d'érotiser l'autre, que c'est pas forcément seulement par le regard. Moi, ce que je dirais plutôt aux auditrices et aux auditeurs, finalement, c'est de réfléchir à la façon dont leur propre désir fonctionne, finalement, et à peut-être aussi déconstruire leurs habitudes, se dire, ah bah tiens, en fait, par exemple, les hommes, Tiens, effectivement, j'ai l'habitude de me masturber seulement devant un film. Est-ce que je pourrais pas essayer de fermer les yeux et écouter un podcast érotique, par exemple? Voilà, se dire en fait, quels sont nos automatismes? Qu'est-ce qui pourrait être changé? Bon, après, on n'a pas besoin de changer. On n'est pas obligé de remettre en question ces automatismes. Mais voilà, du coup... déjà prendre conscience que tout ça n'est pas naturel et qu'on peut vraiment être modelés nos habitudes. Par exemple, il y a des femmes que j'ai rencontrées qui m'ont dit qu'elles avaient toujours érotisé les corps d'hommes, donc elles n'ont pas eu besoin de faire ce processus d'évolution. Il y en a d'autres qui ont commencé à réutiliser les corps d'hommes à partir de lectures féministes, en faisant une sorte de prise de conscience, en fait, de tout ce qu'on a dit jusqu'ici, de la dissymétrie des rôles de séduction, et qui se sont dit mais non, mais c'est pas possible, comment est-ce que je peux, depuis 20-30 ans de vie sexuelle, homosexuels, comment est-ce que j'ai pu être toujours dans cette posture et ne jamais me poser la question de mon propre désir et de la façon dont je perçois les hommes et qui du coup ont réussi un travail sur elles et aussi souvent en collaboration avec leurs partenaires parce qu'en fait si jamais on a envie d'érotiser les hommes, en tout cas de les regarder et qu'on est face à un partenaire qui lui est très pudique et ne peut pas être regardé, il peut y avoir des difficultés. Mais voilà, du coup c'est plutôt amener à réfléchir, hommes et femmes, amener à discuter, parce que je pense que c'est vraiment très important aussi de demander à l'autre qu'est-ce qui lui plaît, comment et pourquoi le désir naît. Donc voilà, plutôt que de donner un schéma, réfléchir au schéma dans lequel on est, est-ce qu'on peut en sortir, est-ce qu'on veut en sortir, en tout cas qu'est-ce que ça implique.
A
Et toi Pauline, est-ce que t'aurais des conseils Non mais je remarque que quand même,?
D
moi je vais avoir 40 ans cette année, je me sens aussi plus... En fait je trouve que quand on s'interroge moins sur notre capacité à plaire en tant que femme, ça libère aussi beaucoup de choses. Alors le vieillissement pour moi c'est aussi une chance quoi, c'est-à-dire que tu dis bon je vois bien que de toute façon c'est plus la première chose que je vais mettre en avant, ma beauté, ma fraîcheur et tout ça, ça va aussi avec un mouvement d'être vraiment passé de l'autre côté de la caméra, enfin en tout cas d'avoir moi à poser mon regard. Et donc c'est vrai que j'ai plus du tout de problème maintenant à ne pas attendre à ce qu'on me dise que je suis belle pour me sentir valorisée quoi en tout cas. Mais c'est vrai que pendant des années je disais il n'y a vraiment aucun autre compliment qui peut me faire plus plaisir que quand on me dit que je suis belle. Alors que je voulais aussi qu'on me dise que je suis intelligente, que je suis talentueuse, que je suis sensible, que je suis gentille, mais vraiment le pouvoir d'un homme qui dit ou même d'une amie qui dit t'es vraiment belle habillée comme ça, ça faisait naître une grande grande joie chez moi. Et maintenant donc je m'autorise beaucoup plus à le faire avec des hommes, c'est à dire avec mes copains par exemple, je leur dis souvent qu'ils sont très beaux. mais sans que ça fasse naître d'ambiguïté et tout ça, mais c'est vrai que aussi regarder, parce qu'il y en a des hommes dans mon film, il y a Nino puis il y en a d'autres et tout ça, aussi assumer qu'en tant que femme on puisse trouver des hommes beaux et leur dire et le formuler, souvent ils sont un peu surpris parce que c'est pas la première qualité qu'ils ont ou qu'ils ont l'habitude de mettre en avant. Mais je trouve que ça me permet, moi, de reprendre du contrôle sur les choses, en fait. Que ce soit moi qui dise «Attends, t'es hyper beau comme ça» et hop, on passe à autre chose. Plutôt que d'attendre à ce que, moi, on vienne me dire qu'on me trouve désirable, quoi. Je trouve qu'il y a une inversion et qui n'est pas quelque chose de... J'ai pas l'impression de mettre l'homme, justement, dans cette position de soumission en disant ça. J'ai l'impression vraiment de rétablir une sorte d'égalité, quoi. Moi aussi, je suis capable de le dire sans que ça crée soit une ambiguïté, soit que ça me rende vulnérable parce que je t'exprime C'est même pas un désir, je t'exprime une sorte d'admiration quoi, enfin en tout cas voilà. Donc ça c'est la solution que j'ai dans ma vie de tous les jours où je me force un peu à le faire avec mes copains mecs alors qu'avant je le faisais pas du tout. Je le faisais pas du tout. J'avais peur que ça crée quelque chose entre nous.
A
Et j'ai envie de te demander Morgane, est-ce que tu peux nous expliquer brièvement qu'est-ce que ça change en fait concrètement dans la vie de renverser ce regard et de façonner ce regard érotique des femmes sur les corps d'hommes? Qu'est-ce que ça change concrètement?
C
Les femmes que j'ai rencontrées, mais ça va parce que tu disais Pauline, qui du coup expriment une évolution vers justement cette posture plus active en fait, dans le désir, dans la sexualité, dans le regard, disent qu'en général elles ont gagné en puissance. Et je pense que c'est important de dire qu'elles se sentent plus puissantes. Ça ne veut pas dire qu'elles prennent du pouvoir sur l'autre, mais simplement, effectivement, elles arrivent peut-être à une forme d'égalité dans la puissance. En tout cas, elle gagne quelque chose qui est de l'ordre d'un sentiment de liberté et d'autonomie de ses désirs, de ses envies. Les personnes qui parlent de cette évolution montrent à quel point ça peut être bénéfique pour elles. Après, ça demande quand même de passer par des moments peut-être plus difficile à assumer, donc passer le cap du stigmate de la fille facile, etc. Mais une fois qu'on y arrive, a priori, enfin en tout cas dans la société actuelle, on verra dans combien de temps ça va durer, mais en tout cas pour le moment c'est plutôt bien vécu. Et ce qui est intéressant aussi, c'est que j'ai l'impression que c'est quand même relativement bien compris, socialement. Je vois par exemple, au cours des expositions du collectif Lusted Men, vraiment les gens qui venaient à l'exposition comprenaient l'importance de visibiliser les corps d'hommes érotisés au nom d'une forme d'égalité homme-femme. Et donc je pense que tout le monde est relativement conscient qu'il y a une asymétrie dans les représentations visuelles. Après, tout le monde ne considère pas que la solution, c'est d'égaliser les représentations. Mais en tout cas, la politicisation de l'érotisation des corps d'hommes, a fortiori par les femmes, elle est relativement admise actuellement dans le cadre du moment MeToo.
A
Pour terminer, est-ce que vous auriez une oeuvre d'art à nous recommander en lien avec notre conversation?
C
Alors moi, je voulais recommander l'une des dernières bandes dessinées de Claire Fauvel qui s'appelle Les yeux d'Alex, qui est sortie en 2025 aux éditions Glénat. Et en fait, c'est l'histoire d'une femme photographe qui décide de faire une série photo qui érotise les corps d'hommes. Je trouve que c'est une plongée dans la subjectivité de cette femme et qui montre aussi tout le processus par lequel elle va passer pour devenir actrice de son désir et de son regard. Pauline?
D
Non, le livre de Morgane! Non mais que j'ai trouvé vraiment passionnant et c'est vrai qu'il y a des manques en fait, où c'est vrai que comme on est tellement perdu dans cette manière de regarder et puis de s'autoriser à regarder, je trouve qu'il y a vraiment quelque chose qui est loin d'être quelque chose de militant en fait, j'ai trouvé, qui est vraiment quelque chose de juste... s'autoriser à regarder, prendre conscience aussi des automatismes par lesquels on a été, voilà, conduite jusqu'ici. Et c'est vrai que, on disait, les réalisatrices, les artistes, les femmes, il y avait tellement à faire pour changer le regard féminin sur les femmes, qu'il y en a encore beaucoup, beaucoup à faire, donc je comprends, et moi-même, la prochaine fois je vais faire un portrait de femme, mais je pense qu'il y a la marge d'après, c'est vraiment s'autoriser à regarder les hommes. et que c'est encore en transition et tout ça, mais j'ai l'impression que les dix dernières années ont été vraiment consacrées à créer des nouvelles représentations de femmes dont on avait vraiment besoin, dont on a encore besoin, dont on aura encore besoin dans les cinquante prochaines années, mais aussi changer le regard qu'on a sur les hommes, et les femmes doivent vraiment prendre leur place là-dessus, je pense, et se poser moins de questions que ce que moi je me suis posé avant de le faire.
C
Les hommes aussi, je pense. Je pense qu'il faut changer les représentations tout court, en tout cas les diversifier. Et ce serait bien aussi que les hommes prennent ça en charge aussi.
A
C'est la fin de ce 144e épisode des Couilles sur la table avec Pauline Loques et Morgane Tocco. Après cette écoute, je ne peux que vous recommander, encore une fois, d'aller voir le magnifique film de Pauline Loques, Nino, sorti en 2025, et de lire l'ouvrage de Morgane Tocco, Moi aussi, je te regarde, regard de femme sur corps d'homme, publié en février 2026 aux éditions du Détour. Vous allez voir leurs deux œuvres dialoguent très bien ensemble et elles évoquent bien plus de choses que ce qu'on a abordé dans cet épisode, alors vraiment foncez. Vous pouvez aussi découvrir ou redécouvrir nos anciens épisodes des couilles sur la table autour des sujets qu'on a abordés. Un entretien d'Iris Bray sur le male gaze et le female gaze, un autre avec la journaliste Maya Mazorette sur la sexualité, deux entretiens que Victoire Tuyon avait menés en 2020, Et plus récemment, il y a le très riche épisode que Thalma Desta avait mené avec la chercheuse Hélène Fisch sur les sexes symboles masculins. On vous met toutes ces références, toutes celles qu'on a citées pendant la conversation et encore plein d'autres pour aller plus loin dans la description de cet épisode. On aurait pu discuter de tout ça pendant encore des heures. N'hésitez pas à nous partager vos propres références ou à prolonger l'échange dans les commentaires ou en nous écrivant par mail à l'adresse lescouillessurlatable.com Je pense qu'on n'en est qu'au prémice de la politisation du regard érotique des femmes sur les hommes. J'espère vivement que cet échange inspirera plein de chercheureuses, de cinéastes, de photographes, de scénaristes pour pousser tout ça encore plus loin. pour donner cher à un regard féministe sur le corps et la subjectivité des hommes. Car si on veut voir advenir de nouvelles masculinités, sensibles, connectées aux autres, il nous faut de nouvelles images, de nouvelles représentations. Alors, chers artistes, à vous de jouer maintenant. Si cet entretien vous a plu, mettez-nous 5 étoiles sur votre appli de podcast, partagez-le sur les réseaux sociaux et surtout à vos proches, à vos mecs, à vos meufs, à vos potes qui surchoppent et à celles qui sont surchoppées. Et messieurs, partagez ça aux personnes dont le regard vous fait sentir sexy. Les Couilles sur la Table, c'est un podcast créé par Victoire Tuaillon et produit par Binge, une marque Urbana. Moi, c'est Naomi Titi. Je m'occupe de ce podcast depuis septembre 2024 et c'est moi qui ai préparé, mené et monté cet entretien. A la prise de son et réalisation, c'était Octave Gauthier. Charlotte Becks, c'est la responsable des productions éditoriales, Aude Miquel était à l'édition, Lilou Delclitte à la communication, Thomas Rozek, c'est le rédac chef, Alban Philly, la directrice de production et Sophie Marchand, la directrice de contenu. Merci infiniment à toute cette équipe et merci à Jeanne Longhini, notre ancienne collègue hilarante et très caustique. Nos nombreuses conversations sur les hommes qui surchoppent ont beaucoup, beaucoup nourri mes réflexions pour cet épisode. Enfin, je vous remercie, chers éditeuristes, d'avoir écouté cet entretien jusqu'au bout. Dans le prochain épisode, Thalma Desta recevra Mathieu Trachman pour parler des hommes bisexuels. Pensez-y. Pour être averti de la sortie de cet épisode, il vous faut vous abonner au podcast et activer les notifications. Alors je compte sur vous et je vous dis à très bientôt dans les couilles sur la table.
Podcast de Binge Audio – Épisode diffusé le 21 mai 2026
Host : Naomi Titi | Invitées : Pauline Loques (cinéaste), Morgane Tocco (anthropologue, autrice)
Cet épisode explore la question du regard érotique féminin sur les corps masculins : comment se construit-il, quels obstacles se dressent encore, et comment peut-il s’exprimer, notamment à travers le cinéma ou la photographie ? À partir du film Nino (Pauline Loques) et du livre Moi aussi je te regarde (Morgane Tocco), la conversation décortique les tabous, les défis pratiques et l’impact possible d’un changement du regard féminin sur les hommes.
Cet épisode met en lumière la rareté et les difficultés du regard érotique féminin sur le corps masculin mais aussi la richesse – individuelle et politique – à explorer ce territoire. Les invitées, à partir de leurs expériences artistiques et enquêtes, appellent à transformer nos imaginaires, à diversifier les représentations, à oser davantage, et à retrouver du pouvoir et de la liberté dans la dynamique du désir.
Pour aller plus loin, découvrez les œuvres de Pauline Loques et Morgane Tocco qui se répondent, ainsi que les nombreuses références culturelles proposées dans l’épisode.