Podcast Summary: Les Couilles sur la table — "Retrouver les gars du coin"
Host: Victoire Tuaillon (original), presented by Naomi Titi
Guest: Benoît Cocard (sociologue, INRA, Université de Dijon)
Date: December 25, 2025
Podcast: Binge Audio
Épisode en bref
Cet épisode, classique et fondateur, propose une plongée dans la masculinité rurale et populaire à travers l’enquête immersive de Benoît Cocard, sociologue, qui a grandi dans la région Grand Est et y est retourné pour comprendre « les gars du coin » — ces hommes jeunes qui choisissent de rester ou de revenir là où beaucoup partent. À partir du terrain anonymisé de "Fonbourg" et du groupe nommé la « Bande à Boris », l’émission explore les normes, modèles, valeurs et contradictions de la vie masculine loin des grandes villes, dans une France rurale en transformation.
Points clés & Analyses
1. Quitter ou rester : la coupure du rural (03:00-05:10)
- Exode des jeunes ruraux : La plupart des jeunes quittent leur village après le bac, souvent pour ne plus revenir, engendrant une rupture biographique et culturelle profonde.
- Difficulté du retour : Ceux qui, comme Benoît Cocard, reviennent, sont regardés avec suspicion :
« Quand j'arrive justement, que je reprends ma thèse, on me dit mais qu’est-ce que tu viens faire ici ? Pourquoi tu viens t’intéresser à nous ? » — Benoît Cocard (03:25)
- Proximité entre rural et banlieue : Les conditions de vie des jeunes ruraux ressemblent plus à celles des jeunes de banlieue que ne le laissent entendre les discours publics.
2. Le terrain : la ruralité du Grand Est (05:30-10:04)
- Un terrain anonymisé : Le village « Fonbourg » sert de fil rouge et d’archétype d’une ruralité marquée par la désindustrialisation, la dispersion des services et un marché de l’emploi local appauvri.
- Paysages : On est « dans des grandes plaines céréalières, des zones industrielles. »
« Ce n'est pas le rural contemplatif, mais un rural qui se dépeuple, où les jeunes partent et où ceux qui restent gèrent le manque de perspectives. » — Benoît Cocard (09:18)
3. La Bande à Boris : description du groupe (10:17-11:59)
- Logique de clan : Un groupe valorisé, réputé pour sa réussite précoce (travail, couple, famille), son entre-aide et sa visibilité, notamment autour du club de foot ou de locaux associatifs.
- Microcosme masculin :
« Ils sont très fêtards, pratiquent des sports de combat… dans le game, valorisés localement. » — Victoire Tuaillon (11:59)
4. Modèles de masculinité rural (12:14-16:43)
- Évolution des modèles :
- Rupture avec le modèle ouvrier déchu du père.
- Fuite vers d’autres métiers (armée, pompiers) pour éviter la chute sociale.
- Valorisation de l’autonomie, l’entraide et l’appartenance au « bon » groupe d’amis.
- Figure de l’entrepreneur local :
« Ici, c’est la Corse sans la mer. » — Un enquêté cité par Benoît Cocard (15:49)
- Comparaison avec la cité :
- Moins de confrontation directe à d’autres formes de masculinité (pas de bourgeois pour imposer un complexe de « plouc »).
5. Sociabilités, lieux de vie, et propriété (18:41-22:23)
- Fermeture des bars, déplacement de la sociabilité :
- Les lieux de socialisation sont les maisons achetées à bas prix, retapées ensemble, transformées en espaces pour le groupe (billard, bar, grands canapés).
« Ils ont remplacé le bar par la maison qui devient la salle de jeux pour adultes. » — Benoît Cocard (21:30)
- Partage des compétences artisanales et importance de la réputation :
- L’autonomie matérielle et la solidarité masculine sont au cœur de l’identité.
6. Femmes, couples et place du masculin (22:23-26:13)
- Place restreinte des femmes :
- Mal vu d’être célibataire, mais honteux d’être « dominé » par sa compagne (« elle lui a mis la laisse »).
- Les métiers féminins, plus précaires, sont moins valorisés et invisibles socialement.
« C’est une bande, une sociabilité qui est dominée par les hommes. » — Victoire Tuaillon (25:14)
7. Le rôle de la paternité et la reproduction des modèles (26:13-29:02)
- Pression à l’installation familiale :
- Les trajectoires (se caser, avoir des enfants) se vivent collectivement, façon « mise à niveau » par rapport aux pairs.
- Les femmes arrivées « de l’extérieur » s’intègrent comme elles peuvent.
- Étudiant = trajectoire « féminine » :
- La mobilité sociale et l’ascension par les études sont souvent perçues comme plus légitimes pour les femmes.
8. Rapport au sexisme, racisme, et entre-soi (31:17-36:16)
- Nuancer le cliché du « beauf » :
- Le sexisme et le racisme existent mais la pratique du groupe révèle une inclusion paradoxale (anciens immigrés dans la bande).
- L'entre-soi masculin peut être moins caricaturalement viril ou misogyne que dans les classes supérieures où le politiquement correct module les discours publics/privés.
« Il n’y a pas de filtre… c’est moins hypocrite. » — Benoît Cocard (35:53)
9. La sociologie comme outil thérapeutique (36:22-39:12)
- Bénéfices pour le chercheur et les enquêtés :
« Je conseille en fait la démarche sociologique à tous ceux qui ont des questions à régler ... Je pense que c’est très thérapeutique. » — Benoît Cocard (37:33)
- **La réflexivité permet de mieux comprendre les tensions internes au parcours masculin rural, et de « redonner de la force. »
10. Recommandation finale (39:12-40:05)
- Œuvre conseillée :
- MC Circulaire, « Demain c’est trop tard », un morceau de rap rural qui résume bien le sentiment d’attente, d’ennui, et parfois d’amertume propre à la jeunesse des campagnes.
« C’est l’histoire de jeunes assis sur un banc à l’arrêt de car ... il en a gros sur la patate, et je pense que ça parle à pas mal de jeunes qu'on grandit en ruralité. » — Benoît Cocard (39:49)
Citations Notables
- « Ce n'est pas le rural contemplatif […]. Moi j’aime bien. Mais ce n’est pas là qu’on va construire des maisons secondaires. […] Ce sont les régions qui se dépeuplent le plus en France. »
— Benoît Cocard (09:18) - « Pour faire partie de la bande, concrètement, il faut arriver à consacrer du temps aux amis. […] On se voit tout le temps, tout le temps. »
— Benoît Cocard (23:26) - « Ici, c’est la Corse sans la mer. »
— Un enquêté, rapporté par Benoît Cocard (15:49) - « Traîner dans la rue, c’est dévalorisant. »
— Benoît Cocard (20:30) - « Elle lui a mis la laisse », c’est une expression très parlante...
— Benoît Cocard (23:22) - « Il n’y a pas de filtre… c’est moins hypocrite. »
— Benoît Cocard (35:53) - « Je conseille la démarche sociologique à tous ceux qui ont des questions à régler… c’est très thérapeutique. »
— Benoît Cocard (37:33)
Timestamps Clés
- 03:00 – 05:10 : Coupures biographiques et retours difficiles en milieu rural
- 10:17 – 11:59 : Description de la bande à Boris et de ses valeurs
- 14:31 – 16:43 : Modèles masculins contemporains, autonomie valorisée
- 21:30 – 22:23 : La maison comme nouveau centre de la vie de groupe masculine
- 23:22 – 23:59 : La dynamique conjugale ; « elle lui a mis la laisse »
- 35:53 : Sincérité brute vs. hypocrisie des autres milieux sociaux
- 37:29 – 39:12 : La sociologie comme outil thérapeutique / réflexivité
- 39:49 – 40:05 : Recommandation musicale de MC Circulaire
Tonalité & Style
Le ton est intime, pédagogique, sans misérabilisme et avec une volonté d’aller au-delà des clichés. Benoît Cocard parle avec empathie, mais aussi lucidité sur les contradictions de son milieu d’origine, et Victoire Tuaillon guide l’échange avec curiosité et respect des nuances.
Pour aller plus loin
- Essai de Benoît Cocard : « Ceux qui restent » (2019, La Découverte)
- Police sonore conseillée : MC Circulaire — « Demain c’est trop tard »
- Documentaire mentionné : « Poudreuse dans la Meuse » (Arte Radio)
Cet épisode éclaire la complexité du masculin en milieu rural populaire, à travers le vécu, la solidarité et l’ambivalence des hommes qui « restent » face aux changements sociaux et économiques. Un incontournable pour penser la diversité des masculinités françaises.
