Les Couilles sur la table – Épisode 104
Titre : Soumission chimique : pour que la honte change de camp
Date : 19 février 2026
Invité : Félix Lemaitre, journaliste et auteur
Animé par : Naomi Titi
Thème général de l’épisode
Cet épisode analyse en profondeur la « soumission chimique » : le fait d'utiliser des substances (médicaments, alcools ou drogues) pour agresser sexuellement, en particulier dans un contexte patriarcal. Partant du cas bouleversant des « viols de Mazan » et du témoignage de Gisèle Pellicot, l’entretien mené par Naomi Titi avec Félix Lemaitre, auteur de l’essai La nuit des hommes, explore les mécanismes, la banalisation et la culture du secret autour de cette violence sexualisée et invisible. L’épisode décrypte les mythes, la culture populaire (cinéma, porno) et l’importance de déplacer la honte des victimes vers les agresseurs.
Points clés & Déroulé chronologique
1. Affaire Mazan & contexte social de la soumission chimique
[00:05 – 04:29]
- Présentation de Gisèle Pellicot : victime de plus de 200 viols par soumission chimique, par son mari et des dizaines d’hommes.
- Le procès des viols de Mazan a mis en lumière cette forme de violence « banale mais invisible ».
- Statistiques alarmantes : plus de 80% des agressions facilitées par substances sont des hommes sur des femmes.
Citation :
"Ce procès... permet de mieux saisir les liens entre la culture du viol et ce qui a été l'arme des crimes de Dominique Pellicot et ses complices, la soumission chimique, se faire droguer à son insu."
— Naomi Titi ([02:12])
2. Genèse de l’enquête & mythes autour du GHB
[04:29 – 08:33]
- Félix Lemaitre commence à enquêter suite à la « vague des piqûres sauvages » (été 2022), finalement sans preuve d’administration de GHB.
- GHB : histoire, usages médicaux initiaux, présence naturelle dans le corps, difficile à détecter.
- Critique de l’expression « drogue du violeur » : le problème, c’est le violeur, pas la drogue elle-même.
Citation :
« L'expression “drogue du viol”, moi je suis absolument contre. (...) on a l'impression qu'on a créé une drogue spécialement pour le viol. Ce n'est pas du tout le cas… »
— Félix Lemaitre ([07:27])
3. Fonctionnement du GHB & vulnérabilité chimique
[08:49 – 12:36]
- GHB mime des neurotransmetteurs, provoque amnésie, désinhibition et blackout, surtout associé à l’alcool.
- Nombreux cas où les comportements des victimes sont réinterprétés comme du consentement par les tribunaux et la société.
Citation :
"On a des victimes qui vont avoir l'apparence de quelqu'un qui a envie d'avoir des rapports sexuels, donc ça donne cette espèce d'illusion de consentement..."
— Félix Lemaitre ([11:41])
4. Agression facilitée par substances : récit d’affaires emblématiques
[12:36 – 15:25]
- Affaire Vanessa Bay : une victime dont le comportement « désinhibé » sous GHB fut retenu contre elle lors du procès, illustrant le blâme des victimes.
5. Du mythe du rôdeur à la banalité du mal
[15:25 – 18:24]
- Origine du terme « date rape drug » et invisibilisation des agresseurs connus/vulnérables.
- Dans plus de 80% des cas, l’agresseur est connu de la victime, souvent dans le cadre de soirées ou relations sociales.
6. Enquête sur le terrain & masculinité prédatrice en soirée
[18:24 – 24:53]
- Félix Lemaitre participe à des maraudes dans des clubs, observe les rituels masculins de prédation (« voiture balai », « faire les éboueurs »).
- La dette sexuelle, la vulnérabilité des personnes ivres et l’importance du contrôle des départs en soirée.
Citation :
« Je me souviens de ce qu'on appelait la voiture balai. [...] Sa technique de drague, c'est de repérer la femme la plus vulnérable, la plus alcoolisée de la boîte de nuit, et de la ramener chez lui. (...) pour la violer en fait. »
— Félix Lemaitre ([20:55])
7. Culture populaire, pornographie et apprentissage de la prédation
[24:53 – 29:39]
- Influence des teen sex comedies (ex : American Pie), fraternités américaines et script sexuel du corps féminin perçu comme objet.
- Les hommes apprennent dès l’adolescence la prédation – l’« œil du chibre », la notation des filles et la culture du secret (« ce qui se passe à Vegas reste à Vegas »).
8. La culture du secret entre hommes
[29:39 – 33:20]
- La dénonciation perçue comme trahison, pression sociale masculine à la complicité ou au silence.
- Influence du non-dit entre amis pour cacher violences ou tromperies.
Citation :
« Il y a cette idée aussi… chacun aurait des dossiers, donc si tu balances, moi je balance sur toi [...] comme si tous les hommes de la Terre vont finir en taule, et c'est fini. »
— Félix Lemaitre ([29:53])
9. Rôle central de l’alcool et consentement sexuel
[33:20 – 39:22]
- Alcool omniprésent dans la séduction et comme catalyseur du passage à l’acte sexuel : la vulnérabilité chimique est normalisée et minimisée, même pour les hommes.
- Témoignage personnel de Félix Lemaitre sur sa propre agression sous alcool, qui montre aussi la minimisation de la violence sexuelle envers les hommes.
Citation :
« L’alcool a cet effet révélateur de la symétrie de pouvoir entre hommes et femmes. Un homme qui boit a plus de chances d'être un violeur et une femme qui boit a plus de chances d'être violée. »
— Félix Lemaitre ([35:05])
10. Soumission chimique dans la sphère privée
[39:22 – 47:16]
- 42% des agressions ont lieu dans un cadre privé ; 56% impliquent des médicaments (et non des drogues illicites).
- Retour sur l’affaire de Mazan et le mythe du « monstre rôdeur » : il s’agit davantage d’hommes insérés socialement, « monsieur tout-le-monde ».
- Les accusés ne se vivent pas comme agresseurs, mais banalisent leurs actes par la culture patriarcale.
Citation :
"En fait, effectivement, c'est le fait de personnes insérées, même pères de famille... Et c'est ça qu'il faut bien comprendre dans la soumission chimique, c'est comme pour tous les viols."
— Félix Lemaitre ([42:23])
11. Mécanismes sociétaux et idéologie de la femme-objet
[47:16 – 50:31]
- La soumission chimique met à nu la façon dont le patriarcat permet de voir les femmes comme des objets disponibles.
- La possibilité de « donner », « prêter » ou « disposer » du corps féminin (ex : cas Gisèle Pellicot), et la responsabilité du conjoint.
12. Que faire pour lutter ? Éducation, justice, police, santé
[50:31 – 56:29]
- L’urgence d’une éducation sexuelle effective, qui déconstruit le script sexuel patriarcal et aborde frontalement la question de la soumission chimique et du consentement.
- Dans le porno, la banalisation du scénario « endormie/inerte » (mot-clé « asleep »), renforce le mythe du corps féminin inerte et consentant à l’agression.
- Nécessité d’une formation spécifique pour policiers, soignants, magistrats concernant les violences sexuelles et la soumission chimique (notamment pour ne pas limiter les tests au GHB seulement).
Citation :
« ...dans 90% des contenus pornographiques actuels, il y a donc de la violence, [...] et que dans la plupart des cas, il y aurait motif à des recours légaux si ces scénarios se produisaient dans la vraie vie. »
— Naomi Titi ([51:04])
13. Double standard judiciaire et blâme des victimes
[54:43 – 56:29]
- Les victimes féminines doivent sans cesse justifier/éclaircir leur sexualité.
- Les hommes accusés n’ont pas à expliquer leur attirance pour un corps inconscient.
14. Œuvres à voir / pour aller plus loin
[56:34 – Fin]
- Film recommandé : Promising Young Woman d’Emerald Fennell (Oscar du meilleur scénario, 2021) – un retournement novateur du « rape and revenge » où la victime piége les prédateurs des soirées.
- Autres ressources citées :
- L’association Mandorpa (accompagnement, soutien)
- Épisode « Affaire P. Didi » (podcast Programme B)
- Film Women Talking de Sarah Polley
- Épisode « Il a bu son verre comme les autres » avec Nicolas Pallierne (Les Couilles sur la Table)
Citations marquantes
-
Sur la banalisation de la soumission chimique :
« Ce qui fait aussi peur, c’est le fait que le GHB disparaisse vite du sang, donc ça laisse imaginer le crime parfait. »
— Félix Lemaitre ([08:49]) -
Sur la culture masculine de la chasse en soirée :
« On a tous appris l’œil du chibre… tous les hommes font l’apprentissage de la prédation. »
— Naomi Titi ([28:13]) -
Sur la culture du secret :
« Ce qui se passe à Vegas reste à Vegas. [...] Cette façon de voir l’hédonisme, elle est à sens unique, c’est selon le bon plaisir des garçons. »
— Félix Lemaitre ([29:39]) -
Sur le consentement et la vulnérabilité :
« J’ai pas la force ni physique et surtout psychique de dire encore et encore non. »
— Félix Lemaitre ([39:07]) -
Sur la responsabilité collective :
« C’est un fait social total... La soumission chimique, il faut l’attaquer sur tous les fronts : police, justice, santé, école. »
— Félix Lemaitre ([48:18])
Repères temporels pour les segments majeurs
- Contexte & introduction des violences par soumission chimique : [00:05 – 04:29]
- Décryptage des mythes GHB & fonctionnement : [04:29 – 12:36]
- Culture du viol, masculinité prédatrice et secret : [18:24 – 29:39]
- Affaire Mazan & soumission chimique dans la sphère privée : [39:22 – 47:16]
- Pistes de solution et recommandations artistiques : [47:16 – Fin (~58:15)]
Ambiance et ton
L’épisode est frontal, intense, parfois difficile à écouter, mais toujours pédagogique et documenté, avec une volonté de casser les tabous et d’inverser la honte. Naomi Titi incarne une posture d’écoute généreuse et d’analyse féministe, tandis que Félix Lemaitre livre un témoignage personnel, une réflexion critique sur sa socialisation masculine, et une synthèse de deux ans d’enquête.
Pour résumer
L’épisode explore la soumission chimique comme levier de la culture patriarcale, de l’intime au collectif, et appelle à la mobilisation de tous les acteurs (école, police, justice, santé, culture) pour en finir avec l’invisibilisation et la honte des victimes.
Pour toute ressource ou soutien, contactez l’association Mandorpa (voir liens fournis dans l’épisode et article).
