
Comme en témoigne l’affaire “des viols de Mazan”, 42% des agressions et viols par soumission chimique se déroulent dans un cadre privé. Depuis qu’il s’est ouvert le 2 septembre 2024, ce procès très médiatisé nous pousse à démonter les mythes sur...
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Produit par Binge Audio. Prendre la parole sur la soumission chimique et les violences sexuelles pour que les victimes n'aient plus jamais honte. Pour que la honte change de camp. Ce mantra, c'est celui de Gisèle Pellicot, une femme de 73 ans qui, pendant près de 10 ans, a subi plus de 200 viols, tentatives de viols et agressions sexuelles par soumission chimique, infligées par son ex-mari et par plusieurs dizaines d'inconnues, alors qu'elle avait été droguée à son insu. 51 de ces agresseurs ont été retrouvés et reconnus coupables par la justice en 2024, puis au procès en appel en 2025. C'est ce qu'on a appelé l'affaire des viols de Mazan. Il est encore trop tôt pour mesurer l'impact qu'a eu cette affaire dans notre société, mais une chose est sûre, elle a mis au jour la réalité et l'ampleur de la soumission chimique comme arme patriarcale. Et cette réalité-là, Gisèle Pellicot a dû la regarder en face pour tenter de se relever. Cet hiver, elle est de retour dans les médias pour accompagner la sortie de son livre autobiographique « Et la joie de vivre », coécrit avec Judith Pérignon et paru en français aux éditions Flammarion le 17 février 2026. Je m'appelle Naomi Titi, et pour replacer l'histoire de Gisele Pellicot dans un système plus large, pour mieux saisir l'étendue des violences commises par soumission chimique, je vous propose aujourd'hui de redécouvrir l'entretien que j'avais mené en novembre 2024 avec un spécialiste du sujet, l'auteur et journaliste Félix Lemaitre. Bonne écoute. Si les affaires de soumission chimique nous paraissent souvent hors normes, le procès des viols de Mazan nous met en face de la banalité de cette violence invisible. Pendant près de dix ans, Dominique Pellicot a drogué son épouse à son insu pour la violer et la faire violer à son domicile à Mazan par des dizaines d'hommes recrutés sur Internet. Ce procès, qui est très médiatisé en cette fin d'année, permet de mieux saisir les liens entre la culture du viol et ce qui a été l'arme des crimes de Dominique Pellicot et ses complices, la soumission chimique, se faire droguer à son insu. On est nombreux à avoir peur de ça, surtout quand on fait la fête. Dès que j'ai commencé à sortir en soirée ou en club, j'ai pris l'habitude de faire attention à ce que je porte, ce que je bois. Je fais gaffe aux mecs qui dansent trop près de moi, je garde toujours un œil vigilant sur mon verre. Parce que je suis une femme, on m'a appris à craindre le monde de la nuit. Ce flicage constant de mes propres faits et gestes est induit par un discours ambiant qui blâme les victimes, ou celles qui pourraient l'être. La culture du viol nous tient responsables des violences qu'on subit, au lieu de se concentrer sur les agresseurs et sur leurs méthodes. C'est très difficile de comptabiliser de façon exhaustive le nombre de victimes de soumissions chimiques, mais selon les enquêtes les plus récentes de l'Agence nationale de sécurité du médicament, les agressions facilitées par les substances sont en hausse ces dernières années. Et dans plus de 80% des cas, ces agressions sont le fait d'hommes sur des femmes. Quand Félix Lemaitre, mon invité, a commencé son enquête sur cette arme invisible, il s'est rendu dans des bars, des boîtes, des festivals, paré pour la chasse aux monstres. Qui sont ces hommes qui droguent des femmes pour les agresser? Quel est leur mode opératoire, leur mobile? Mais au fil de ses recherches, il a compris que ça allait bien au-delà. La soumission chimique, ce n'est pas juste le fait d'inconnus tapis dans les recoins sombres des clubs glauques. C'est une arme patriarcale qui se recharge avec le fantasme de la femme objet. C'est ce qu'on va voir dans cet entretien qui, je vous préviens, sera peut-être un peu difficile à écouter. En quoi les agresseurs par soumission chimique sont un miroir grossissant d'une culture masculine de la sexualité. Ici Naomi Titi, vous écoutez l'épisode 104 des Couilles sur la table, un podcast créé par Victor Thuayon. Bonjour.
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Félix.
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Lemaitre. Bonjour. Vous êtes journaliste, ex-rédacteur en chef adjoint de Brain Magazine, écrivain et scénariste, et vous venez de publier l'essai « La nuit des hommes, une enquête sur la soumission chimique » pour la collection Les Nouveaux Jours des éditions G.C. Lattès. Votre enquête a duré deux ans et le point de départ, ça a été la vague de piqûres sauvages dont on a entendu parler en juillet 2022. Qu'est-ce qui s'est.
B
Passé à ce moment-là? Effectivement, moi je suis journaliste musicale à l'époque. Je suis missionné pour aller dans tous les festivals l'été parce qu'on a des partenariats. Et je vois l'inquiétude qui grandit autour des piqûres. Alors de tous les côtés, ça veut dire dans le public, effectivement, où je vois les femmes, les jeunes filles très inquiètes. Et puis je vois aussi les organisateurs qui commencent à paniquer. parce qu'ils ne sont pas du tout préparés à ça. Parfois, ils ont des stands sur la prévention des violences sexuelles et sexistes, mais pas forcément. Ils ne comprennent pas ce qui se passe. Et puis, même ma famille m'envoie des messages pour savoir si je vais bien, si j'ai été piqué. Et donc, je commence à comprendre ce qui se passe, cette psychose collective autour du sujet. Et je me rends compte que l'insouciance dans la fête, elle.
A
Est mise à mal. parce que ces piqûres étaient censées être des piqûres au GHB, qui est une drogue connue comme étant la drogue du violeur. Est-ce que ces piqûres sauvages ont vraiment eu lieu? Est-ce que ça a vraiment été un.
B
Problème pendant l'été 2022? Alors, en fait, maintenant qu'on a un petit peu de recul, il y a eu plus de 2000 plaintes et il n'y a pas eu de preuves d'administration de quelque substance que ce soit. Les experts à qui j'ai parlé penchent plutôt, donc les médecins penchent plutôt pour des violences volontaires, finalement. C'est-à-dire qu'il y aurait eu des agressions avec potentiellement des seringues ou des objets contondants, piquants, pour.
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Alimenter ce climat de peur Et en fait, la raison pour laquelle ça a tellement fait peur à tout le monde, je pense que c'est aussi parce que le GHB, c'est vraiment une drogue perçue comme étant la drogue du violeur. Qu'est-ce que c'est le.
B
GHB? Comment ça fonctionne? Alors le GHB, au départ, donc il a une histoire longue, créée dans les années 50 par Henri Laboré. Au départ, on lui demande de créer une substance pour les nageurs de combat. Donc là, on est très loin de la drogue du violeur. Ils cherchent un produit pour qu'ils puissent nager plus longtemps sous l'eau et ne pas se faire repérer. Ils ratent, mais ils trouvent autre chose. C'est souvent comme ça dans la science. Et en fait, ils se rendent compte que la synthétise de molécules fait un très bon anesthésiant. Donc on va l'utiliser pendant des années, notamment sur les femmes enceintes. C'est un peu délirant aujourd'hui quand on apprend ça. Mais le GHB a aussi été utilisé contre la narcolepsie. l'induit un sommeil très fort. Et ensuite, en fait, ça se répand, ça va être utilisé dans la société civile, notamment dans la communauté gay au départ, mais pas que, le techno, et se diffuser. En fait, on ne peut pas vraiment dire que le GHB est une drogue... L'expression « drogue du viol » et « drogue du violeur », moi je suis absolument contre. Déjà, parce que « drogue du viol », on a l'impression qu'on a créé une drogue spécialement pour le viol. Ce n'est pas du tout le cas comme on vient de le voir, c'est un usage détourné du GHB. Et puis drogue du violeur aussi, on a l'impression que c'est finalement la drogue le coupable et pas le violeur. Il y a des violeurs qui utilisent des drogues, pas de drogue du viol ni de drogue du violeur. L'agence du médicament explique dans ses rapports que le GHB en général représente 9 ou 10% des cas de soumission chimique vraisemblable, ce qui est beaucoup moins que la loupe.
A
Mise par les médias sur le produit ne laisse croire. Il y a plein de mythes sur le GHB et notamment parce que c'est quand même parfois utilisé pour droguer des personnes à des fins criminelles, notamment parce qu'on dit que.
B
C'Est une arme invisible, l'arme pour faire le crime parfait. Oui, au départ d'ailleurs, les journalistes français l'ont appelé l'arme du cambriolage sexuel parfait. Ce qui n'a pas de très bon goût, mais effectivement ça a la particularité de disparaître assez vite des urines et du sang, de 6 à 12 heures. Contrairement, par exemple, au cannabis, où on peut retrouver pendant jusqu'à un mois dans les urines ou le sang. Donc effectivement, c'est plus compliqué à détecter. Alors, comment ça marche, vous me demandez? Moi, je suis allé voir des neuroscientifiques parce que je n'avais pas les armes pour l'expliquer moi-même. J'ai une formation dans la science sociale, donc voilà. Je suis allé voir Jean-Drocoumart, qui est journaliste scientifique et neuroscientifique. Et en fait, il m'explique que s'il marche si bien ce GHB, c'est parce qu'il ressemble au neurotransmetteur GABA qu'on a tous en nous, c'est-à-dire que c'est le neurotransmetteur principal dans le système nerveux central. Le système nerveux central, en gros, c'est ce qui contrôle la parole, les pensées, les mouvements, la mémoire, donc très important. Et ce neurotransmetteur, en fait, quand il passe l'information, il va y avoir une réaction, et en fait, il va rester un résidu, et c'est le GHB. Ce qui fait qu'il y a du GHB endogène dans notre corps. On en a dans nos urines, dans notre sang, en permanence, on ne sait peu, à des très faibles doses. Du coup, notre corps est très réceptif, parce qu'on a ces récepteurs GABA qui vont ressembler au GHB. Le docteur Kumar m'explique que c'est un peu comme les serrures d'il y a 20-30 ans, la clé n'est pas tout à fait la même, mais ça va passer dans la serrure. C'est un peu ça, le GHB va ouvrir cette serrure et qu'est-ce qu'il va faire? Si on stimule trop ces récepteurs gamma, ça va inhiber toute cette zone du cerveau et donc c'est ce qui va faire que vous allez avoir du mal à penser, la mémoire va avoir du mal à encoder les souvenirs, vous allez devoir à bouger, donc c'est ça à expliquer ce blackout. qui est souvent amplifiée aussi par l'alcool derrière, parce que l'alcool, on le sait, est un neurotoxique pire que le GHB et qui va empêcher aussi le sommeil paradoxal qui est là aussi où la mémoire, les souvenirs s'ancrent dans le cerveau.
A
Et c'est ce qui crée ce phénomène après-traumatique de blackout. Oui, parce que souvent, la plupart des cas qu'on repère de soumission chimique par le GHB, c'est en glissant la drogue dans un verre d'alcool. Et aussi, c'est parce qu'on génère nous-mêmes du GHB à très faible dose dans notre corps qu'on a du mal à le distinguer d'une potentielle prise involontaire. C'est pour ça que c'est aussi difficile à détecter. Et c'est quoi les effets du GHB? Vous dites que ça désinhibe. Est-ce qu'on peut repérer.
B
Facilement quelqu'un qui est sous GHB sans l'avoir pris volontairement? Alors c'est des effets très proches de l'alcool mais en accéléré en fait. Donc c'est comme, pour le dire vulgairement, une grosse cuite où on est prêt à perdre connaissance et on ne sait pas trop ce qu'on dit, ce qu'on fait. Avec la particularité d'augmenter la motivation sexuelle, ce qui le rapproche là, par contre, plus de la MDMA. Et ça, ça rend ça un petit peu complexe parce qu'effectivement, on a des victimes qui vont avoir l'apparence de quelqu'un qui a envie d'avoir des rapports sexuels, donc ça donne cette espèce d'illusion de consentement, et parfois, dans certaines affaires, par exemple, j'ai un cas qui me revient, là, en Angleterre, où une femme se fait violer, il y a une vidéosurveillance, sur les images, elle donne l'impression d'avoir envie d'avoir des rapports, eh bien.
A
Ça ne permet pas de prouver qu'elle a été agressée. C'est ça, en fait, c'est comme si on devenait avenant contre notre propre gré. Et vous parlez dans votre livre d'une affaire où ça s'est retourné contre la victime. C'est l'affaire Vanessa Bay qui a été jugée.
B
En 2005. Est-ce que vous voulez bien nous la raconter? En fait, elle était en boîte de nuit avec trois hommes. A priori, c'est là où on a glissé du GHB dans son verre. Elle a bu aussi. Ensuite, elle part en after avec ses trois hommes dans l'appartement d'un des trois. Elle va au lit parce qu'elle ne se sent pas bien. Deux hommes vont voir si elle va bien soi-disant s'absente de la soirée. Et en fait, profite de son état pour la violer. Ensuite, ils vont se chercher un sandwich, donc c'est assez délirant aussi. Ça montre aussi la banalisation de la chose. Je ne le dis pas pour simplement choquer, mais ça montre aussi comment eux-mêmes ont totalement banalisé ça, donc ils sortent de l'appartement. un autre homme arrive, il se met à côté d'elle, et en fait, c'est elle qui va aller vers lui. Elle est complètement dans les vagues, mais du coup, elle va essayer de chercher le contact physique avec lui, et lui aussi va essayer d'en profiter, mais il n'y arrive pas, donc voilà, ça s'arrête là. Et en fait, plus tard, lors du procès, ses comportements vont lui être reprochés. Le juge notamment va dire qu'elle présentait des signes d'une libération sexuelle évidente, c'est terrible d'entendre ça, un comportement pas normal dans la morale dominante, je cite, et que donc les hommes n'avaient pas peut-être les moyens de détecter qu'elle n'était sous-produite et que ça aurait pu être juste le signe d'une sexualité légère. Cette pauvre Vanessa a fait appel, elle a dû prouver par une expertise psychologique qu'elle n'était pas enclin à la mythomanie et qu'elle-même se sentait coupable et mâle de cette agression pour qu'on revienne ensuite là-dessus. et qu'on reconnaisse déjà au bout des lèvres que son consentement avait été pour le moins surpris. Voilà, donc c'est pour vous dire tout l'effort qu'il faut faire pour que ce soit reconnu et que ces hommes étaient incriminés et qu'on reconnaisse qu'ils savaient qu'elle était sous emprise parce qu'on n'a pas pu prouver que c'était eux qui avaient mis le produit. Donc on est là pour vous dire à quel.
A
Point c'est dur de confronter des coupables de soumission chimique. Il y a plein d'autres drogues, à part le GHB, qui peuvent être utilisées dans les cas d'agressions facilitées par les substances. Les plus courantes, en fait, c'est la MDMA dont vous avez parlé, qu'on appelle aussi l'ecstasy, la cocaïne et le cannabis. Et parmi tous ces psychotropes, pourquoi est-ce que c'est le GHB qui.
B
A hérité de ce nom, de la drogue du violeur? En fait, ce surnom de drogue du viol ou du violeur, ça vient de la traduction de Death Rape Drugs. On pourrait traduire plutôt par drogue du viol du rencard. Mais en fait, si on revient à l'origine, le Death Rape, c'est un concept qui vient de travaux de femmes des années 80. Je pense notamment à Marie Kos, une psychologue. En 1987, elle mène une grande enquête dans les campus américains. Près de 35 campus, donc c'est un énorme échantillon. Et en fait, elle montre que je crois que c'est à peu près 87% des auteurs de viols sont connus des victimes. Et en plus, je crois que c'est à peu près à hauteur de 70% dans le cadre d'un rencard, d'un premier rendez-vous amoureux. C'est pour ça qu'elle milite pour ce terme de date rape, qui montre justement que le violeur ce n'est pas un rôdeur. Encore une fois, dans l'Amérique de cette époque, on avait l'image du violeur qui est noir, donc c'est aussi lutter contre ce racisme et expliquer que ça peut être aussi l'étudiant blanc et aussi de bonne famille. Et puis il y a aussi une affaire par la suite, c'est celle de Cathy Kosner, qui est une étudiante qui est agressée, qui est violée, et qui en fait ne va être crue par personne dans son bâtiment. L'infirmière scolaire lui dit de prendre des somnifères et de penser à autre chose. Il y a juste un communiqué de la fac qui explique qu'il y a eu une agression et une enquête, mais qui ne dit même pas son nom. et elle décide de prendre la parole dans les médias, d'expliquer que c'est elle la victime, et d'expliquer qu'elle a été violée lors d'un rendez-vous amoureux. Et ça va permettre ensuite dans les campus américains de créer tout un mouvement féministe autour des campus. Et en fait, ça s'est complètement invisibilisé déjà aux Etats-Unis, parce qu'on se met à parler après de date rape drugs, mais pareil, de.
A
Manière assez sensationnaliste, autour du.
B
Rohypnol déjà, donc un médicament. qui est insomnifère, c'est ça? C'est ça. Et ensuite, pareil, ça arrive avec le GHB. Et en fait, on invisibilise toute cette lutte qui était faite pour montrer la proximité et la banalité du mal. On repart vers ce monstre du GHB qui invisibilise tout, puisqu'on ne parle plus que de la drogue.
A
Du violeur et pas vraiment de qui sont les agresseurs. En contexte de fêtes, au moment où ça a été une question à prendre à bras le corps, vous, vous avez été en contact avec des organisations qui luttent pour avoir des teufs safe, c'est-à-dire sans agression. On peut citer par exemple l'association Consantis ou le collectif Safer. Qu'est-ce que vous avez appris auprès de ces organisations? Est-ce que vous avez réussi à établir une sorte de.
B
Profil ou de mode opératoire des agresseurs en contexte festif? En contexte festif, j'ai eu la chance de faire des maraudes dans le dispositif Safer. Comment ça se passe? On vous fait une formation en ligne notamment sur comment faire désescalader les situations quand il y a des agressions, rompre l'effet témoin, ce qu'on connaît, c'est-à-dire que les gens vont vont ne pas oser intervenir pendant une agression sexuelle et donc il faut les prendre à partie pour qu'ils viennent vous aider. C'est ce genre de choses. Moi j'ai commencé ma maraude à minuit, de minuit à 6 heures du matin. complètement sobre dans un club, ce qui n'est pas vraiment une situation habituelle. Ça fait aussi réfléchir sur sa consommation. On arrive avec un regard complètement différent sur la fête, ça c'est sûr. Mon rôle, c'est de tenir à la fois un stand de prévention et de sillonner la teuf pendant une soirée techno. Qu'est-ce que j'apprends? Déjà, c'est une sorte de révélateur-choc sur mon propre regard d'homme. parce que je me souviens de mes années d'étudiant où quand on arrive dans une boîte de nuit, vous avez vos copains qui vont essayer de trouver le meilleur endroit pour repérer des filles, être un peu en hauteur, surplomber, pouvoir repérer. qui vont essayer justement de faire boire les filles, leur proposer, leur offrir des cocktails, des bières. C'est ce qu'on a joué, ce qu'on appelle la dette sexuelle. La femme se sent.
A
Endettée et elle se sent obligée d'avoir un rapport sexuel. Oui, parce qu'elle a.
B
Eu un verre gratuitement, donc il faut retourner quelque chose. Ben voilà, c'est ça, on a été un gentil garçon, donc ça mérite rétribution. Moi, à ces époques-là, j'ai pas toutes ces clés-là. Je peux ressentir parfois de la gêne mais je ne comprends pas forcément tout ça. Je me souviens de ce qu'on appelait à l'époque, dans ma région en tout cas, la voiture balai. Je me souviens très bien d'être un comptoir de bar et qu'un type explique lui sa technique de drague, donc il voit ça comme une technique de séduction, c'est terrible. c'est de repérer la femme la plus vulnérable, la plus alcoolisée de la boîte de nuit, et de la ramener chez lui. Pour finir la nuit avec elle, donc pour la violer en fait. Et moi, je ne comprends pas très bien ce qu'il me raconte. Je me dis que c'est peut-être le fait d'un garçon isolé. Toutes ces années, j'ai complètement fouillis ça. Je me dis juste que c'est un gros beauf, mais pas plus. Et en fait, en discutant avec Avec une sociologue, je me rends compte qu'en fait, ça existe dans.
A
Toute la France malheureusement. Certains appellent ça faire les éboueurs. C'est-à-dire.
B
Repérer les déchets du club pour les ramener chez soi. On traite la femme exactement comme une ordure, c'est vraiment un peu de considération, c'est terrible. Et si je dis ça, c'est que dans cette maraude aussi, je me rends compte qu'il faut surveiller aussi à la fin de la fête, non seulement pendant la fête, On m'apprend et je vais surveiller un petit peu qui consomme quoi, qui est perdu, un peu dans les recoins, qui pourrait être agressé dans les recoins sombres où il n'y a un petit peu personne. Mais aussi surveiller régulièrement les départs parce que justement c'est un lieu à haut risque. confirmer que chacun se connaît, tout se passe bien pour rentrer.
A
Parce que voilà c'est un moment très problématique des soirées. C'est à dire c'est ce moment où par exemple une femme qui serait très ivre ou qui aurait pris de la drogue et du coup serait plus vulnérable, ce qu'on appelle la vulnérabilité chimique et qui du coup peut être plus facilement embarquée par un homme même qu'elle ne connaît pas du tout.
B
Sans se rendre compte de ce qui se passe quoi. Elle va être dans l'incapacité de résister, tant physiquement que psychiquement. Même sous prétexte parfois d'aider la personne et de la ramener, on va en profiter pour l'agresser après chez.
A
Soi ou dans la rue. C'est un très gros risque. Et aussi, vous vous rendez compte que finalement, vous aviez l'œil ouvert pour repérer quel homme pourrait être en train de glisser peut-être de la drogue à l'insu de.
B
Quelqu'Un. Est-ce que vous en avez trouvé pendant ces recherches? Non, non, c'est vrai que ça a été une obsession, cette volonté de me fondre dans le décor et d'essayer de trouver l'agresseur, parce que pendant des mois, des mois d'enquête, ça devient obsédant. Peut-être que si, je pense que tout le monde a eu cette idée. aussi de se demander mais qui ils sont, d'où ils sortent, comment ils arrivent à le faire sans être vus. Et ben non, tout simplement parce qu'en fait souvent ça va pas être l'inconnu qui surgit du canapé du Carrevip ou de je ne sais où, ça va être une personne connue de la victime, au moins dans la journée si ce n'est dans le cercle amical ou professionnel. Et donc ça, c'est ce que je comprends plus tard, effectivement. C'est pour ça que je ne vois pas de croque-mitaines ou de grands méchants loups, et.
A
Je passe à côté de mon sujet à ce moment-là. En fait, ça fait partie des mythes qu'on a à un niveau de société sur le viol, pas que sur la soumission chimique. Quand j'ai lu dans votre livre ce que vous expliquez sur la voiture balai, ça m'a vraiment énormément choquée et dégoûtée. Aussi, ce qu'en dit Sarah Perrin, la sociologue que vous avez interviewée pour avoir des informations dessus. Et vous vous êtes du coup rendu compte que ce n'était pas du tout un comportement marginal, en fait, que c'était très répandu. Et il y a un lien entre cette attitude prédatrice en soirée et les représentations qui fabriquent nos fantasmes et notamment ceux des jeunes garçons. Dans votre livre, vous parlez des teen sex comedy, notamment American Pie qui est la plus connue et qui a très mal vieilli sur ce plan-là. Et vous parlez aussi de la fascination que vous aviez quand vous étiez ado pour les fraternités dans les universités américaines. Vous considérez que c'est le cœur du réacteur de la culture de la.
B
Soumission chimique à l'américaine. Qu'est-ce que vous entendez par là? Effectivement, je pense que ces comédies-là, qu'on pensait juste potaches, nous, à notre époque, ont totalement exporté cette façon de faire la fête américaine, et notamment sur les campus. Et les fraternités, il faut le savoir, il y a des études menées par des psys dans les années 2000, montrent qu'un membre, un frat-boy, comment on dit un membre de fraternité, va avoir trois fois plus de chances d'être un violeur, et en plus souvent va être récidiviste. Donc ça montre un peu cette culture, les fraternités. Moi j'avais pas cette idée là à l'époque, dans ces films, elles sont quand même grandement valorisées par leur aspect de débauche, de solidarité, d'humour, voilà. Alors parfois lourdes certes, mais voilà, c'est quand même montré de manière améliorative. Moi je découvre des affaires en faisant cette enquête où en fait on a des cocktails de bienvenue donnés à des femmes avec justement des produits dedans et il a fallu qu'un petit ami goûte le verre de sa copine et finisse à l'hôpital pour qu'on comprenne le petit jeu de cette communauté. D'autres qui ont des pièces à viol dédiées à ça, d'autres qui s'envoient des tutos pour séduire où les femmes sont appelées des appas à viol, des choses sidérantes. Et donc en fait, effectivement, ça a toute une histoire, mais les fraternités, c'est le summum, je pense, de la masculinité toxique. En fait, ça a une histoire, c'est qu'au départ, les campus américains étaient composés que d'hommes. Et à partir du moment où les femmes arrivent sur les campus, elles se sentent obligées de surperformer leur masculinité. et leur capacité de séduction et donc va commencer cette course effrénée à la performance sexuelle et qui induit en fait justement la recherche d'un corps disponible le plus vite possible, le plus facilement possible et c'est ce qui infuse cette façon de faire la fête et donc ça se retrouve dans les teen sex comedies soit ça va être les gentils garçons qui vont essayer de perdre leur virginité, et donc pour eux souvent le meilleur moyen c'est au minimum d'acheter de l'alcool, quand c'est pas pour acheter aussi des drogues dans certains films, pour coucher un maximum, donc c'est très néolibéral on va dire, c'est vraiment une politique du chiffre, une façon de voir la sexualité comme ça, et du coup la soumission chimique c'est cette arme. En fait, le problème de ce genre de film, c'est aussi de traiter cette culture du viol comme un gag, comme une grande blague, et ce qui en fait participe à totalement banaliser cette culture du viol. Et ça se retrouve même dans un cas très important, c'est le cas Brett Kavanaugh, qui est donc nommé à la Cour suprême par Trump. en 2018, je crois. Il est accusé d'avoir fait une tentative de viol, quand il était étudiant. Puis il y a un documentaire qui est fait sur lui, on comprend qu'il aimait beaucoup montrer son appareil génital, il en était très fier apparemment. Il aimait essayer de profiter des femmes qui avaient trop bu. Et comment il se défend? Eh bien il dit, vous savez, c'était l'époque, j'avais vu tous ces teen movies, j'avais envie de faire la fête. Donc on voit.
A
Que ça a un vrai impact concret sur les étudiants. Les teen sex comedy, les fraternités, mais aussi la pornographie, on y reviendra, toutes ces représentations montrent à quel point la soumission chimique est omniprésente dans la construction de nos fantasmes et de notre sexualité, surtout chez les jeunes garçons. Quand Félix Lemaitre en a pris conscience, il n'a plus jamais vu ses souvenirs des mois adolescents de la même manière. Dans La nuit des hommes, il raconte par exemple que cette manie de scanner une pièce pour repérer les corps attirants, il a appris ça dès le collège, avec ses potes. Il appelait ça l'œil du chibre. Certains ne se contentent pas d'observer de loin, ils notent les seins et les fesses des filles pour faire des classements, ou alors ils se mettent à suivre leur croche à la sortie du bahut. Ce que ça révèle, c'est que même si tous ne s'en servent pas forcément pour agresser des femmes une fois adultes, tous les hommes font l'apprentissage de la prédation. Tous les hommes ont une expérience plus ou moins directe autour de la soumission ou de la vulnérabilité chimique. Dans cet apprentissage-là aussi, dès l'adolescence, il y a la culture du secret. Vous consacrez un chapitre à ça dans votre livre, vous appelez ça « Ce qui se passe à Vegas reste à Vegas ». En menant votre enquête, vous avez eu un.
B
Peu l'impression d'être soupçonné de trahison. Une trahison à qui? À quoi? Effectivement, assez rapidement quand je parle du projet de livre, ou avec des amis, des relations, assez vite je sens qu'il y a un blocage. C'est toujours cette vision guerrière en fait, c'est la guerre des sexes. Et donc, tu es dans un camp ou dans l'autre. Et donc, si tu te mets à dénoncer le comportement de certains hommes, tu es un traître à la cause, effectivement. Et puis, il y a cette idée aussi, où on va me dire plusieurs fois, mais toi, tu n'as rien à te reprocher. C'est un peu cette chose-là que je vois souvent entre hommes, c'est... Chacun aurait des dossiers, donc si tu balances, moi je balance sur toi, comme s'il y a un espèce de grand effet domino, et si quelqu'un commence à parler, tous les hommes de la Terre vont finir en taule, et c'est fini. Mais en fait c'est un moyen aussi d'intimidation, qui alimente cette culture du secret, qui effectivement, arrive assez tôt. Dès les premières petites amies, on va vous... Si votre copain a un peu un comportement, s'il trompe sa copine, il va vous demander de garder le secret, évidemment. S'il la traite mal aussi, il ne faudra pas le dire, parce que par la doute, jeune fille ne vient pas vous demander comment est votre copain, si vous n'avez pas intérêt à expliquer comment il se comporte avec les filles, sinon vous n'êtes pas un vrai pote, vous êtes à... C'est une balance, c'est très important, cette figure de la balance dans ces années-là. Et puis ensuite, effectivement, cette culture du secret, elle se déporte sur la fête, ou en fait, ce qui se passe pendant les fêtes. Moi, effectivement, quand j'ai 20 ans, 25 ans, le terme ce qui se passe à Vegas reste à Vegas, je l'entends des dizaines et des dizaines de fois. et ça participe à cette idée que la fête, c'est un lieu d'hédonisme pur où il n'y a pas de morale, de contrôle à faire, sauf que cette façon de voir l'hédonisme, elle est à sens unique, c'est-à-dire que c'est selon le bon plaisir des garçons, sans égard, en fait, pour les femmes. Et voilà, je raconte notamment cet épisode où je me réveille dans un appartement après une fête et puis Puis il y a un garçon qui sort d'une chambre et qui nous explique qu'en fait il a eu un rapport sexuel au départ consenti, mais il a fait quelque chose qui n'était pas consenti par la jeune fille. Il a continué. et puis pour lui il rigole et il dit bon allez ce qui se passe à Vegas reste à Vegas et il part le sourire aux lèvres et moi je comprends pas très bien je sens que c'est quelque chose de malsain mais voilà je pars et puis voilà et ça fait partie des petites lâchetés aussi ordinaires d'hommes et ça aussi ça participe à la culture du secret et genre je ferais pas la même chose aujourd'hui je pense qu'au contraire il faut apprendre à oser confronter les autres hommes Et ça, c'est quelque chose d'assez rare dans la culture masculine, qui pourtant se vante d'une virilité, d'une franchise, d'on se dit les choses... Au contraire, je crois qu'on se dit très peu les choses entre garçons, et même entre amis de 20 ans, on sait pas grand chose.
A
Et on veut parfois pas savoir, et ça permet ce genre d'agissement. Et toutes vos réflexions sur la soumission chimique, elles nous concernent aussi à des endroits plus quotidiens, et on peut tisser des liens avec la place des substances psychoactives dans notre culture de la séduction, et notamment l'alcool. Vous, vous avez posé la question à vos amis, vous leur.
B
Avez demandé s'ils avaient déjà pécho sobre. Qu'est-ce qu'on vous a répondu? C'est une question que je pose d'abord à mon colocataire, un grand ami de l'époque. C'était un grand habitué des bars, il aimait beaucoup séduire. Un lendemain de fête, il y a toujours ce rituel de débrief entre hommes de la soirée. Pas qu'entre hommes, j'imagine bien aussi entre femmes, mais cette façon de débriefer. Et il me regarde, visage décomposé, je vois qu'il cherche, il cherche, et il se dit « mince, mais en fait, toutes mes premières fois avec des femmes, c'est sous alcool ou plus, et même les deuxième, troisième, quatrième, cinquième rancard en fait. » Et petit à petit, je pose la question autour de moi, et effectivement, L'alcool est très lié à la virilité, ça c'est très connu dans l'anthropologie. Et donc il y a une injonction effectivement à un homme viril, c'est un homme qui boit beaucoup et qui tient l'alcool. Puis il y a aussi cette idée que ça aide, ça désinhibe, et en fait le pendant de cette culture masculine toxique de ce qu'on disait, de performer, de séduire, de perdre sa virginité le plus vite possible, et bien en fait l'alcool va être une sorte de produit dopant parce qu'il va vous donner du courage, c'est souvent ce que j'entends autour de moi. On va oser aller parler aux filles, donc c'est aussi fascinant de voir à quel point les hommes ont peur des femmes aussi finalement, peur de leur parler. d'aller leur parler simplement. Mais par contre, l'alcool a cet effet révélateur de la symétrie de pouvoir entre hommes et femmes. C'est qu'un homme qui boit a plus de chances d'être un violeur et une femme qui boit a plus de.
A
Chances d'être violée. Et donc c'est là où les deux genres sont complètement opposés. Oui, parce qu'en préparant cet entretien, je suis tombée sur un post Instagram de l'autrice Camille L'Extrait, qui s'appelle Alcool en date, outil de soumission chimique normalisé. Et dans ce post, elle explique qu'il y a plusieurs techniques subtiles ou directes qui visent à altérer le consentement avec l'alcool, que ce soit inciter l'autre à boire pour se détendre, justement, en remplissant constamment son verre ou alors en lui recommandant un verre sans lui demander son avis. ou le fait d'offrir une ou plusieurs tournées de shots d'alcool fort pour être ivre plus rapidement. Et vous aussi vous écrivez dans votre livre que l'alcool c'est un énorme facteur de vulnérabilité chimique, c'est-à-dire que ça nous rend vulnérables à une potentielle agression. Vous écrivez que, vous, ça vous est arrivé. Je ne vais pas vous demander de raconter toute cette histoire ici, mais j'aimerais quand même qu'on se penche dessus, parce que cette vulnérabilité produite par l'alcool, je pense que c'est extrêmement répandu et sous-estimé, et ça va à l'encontre d'une idée reçue, qui est que quand on est un homme, notamment un homme adulte, on ne pourrait pas se faire agresser sexuellement par une femme. Comment l'alcool, ça.
B
Vous a rendu vulnérable, vous, à ce moment-là? Comment ça agit sur votre volonté? Effectivement, moi ça m'arrive dans le contexte d'une soirée dans une maison de vacances, dans un week-end. Et ça joue parce qu'il y a un peu ce côté huis-clos. Je ne connais pas la jeune fille en question. C'est une soirée où on commence à l'apéritif et il y a un petit système de chantage qui commence à arriver parce qu'elle me prend mon pull, elle le met, elle me dit si tu veux le récupérer, il faut que tu m'embrasses. Je sens déjà qu'il y a une volonté un petit peu de... de flirt, mais un petit peu forcée. Et en fait, effectivement, il y a cette mécanique qu'on ne voit pas forcément venir et j'ai mis beaucoup de temps à me rendre compte de ce qui s'était vraiment passé. Parce qu'en fait, effectivement, je vois qu'il y a tout le temps une bière qui arrive, elle me tend toujours une bière, près de moi, et donc j'ai jamais mon verre vide, donc petit à petit, je ne sais jamais si c'est elle qui l'a portée ou pas, mais parfois elle me le tend, parfois je ne sais pas si c'est elle, mais effectivement, c'est cette consommation non-stop, et plus on boit, moins on résiste à la prochaine bière, au prochain cocktail, et donc effectivement, C'est un cercle vicieux finalement. En plus, ce que je montre, c'est qu'en tant qu'homme, je commence à sentir que ça ne va pas et qu'elle me drague plus lourdement. On danse, elle commence à me serrer. J'ai un peu du mal à expliquer à un de mes amis que la situation ne me convient pas. Lui, il comprend déjà même pas le concept qu'on puisse pas avoir envie de coucher, presque. Pour lui, j'ai de la chance, une femme a envie de moi, il faut en profiter. Donc déjà, il comprend pas vraiment. Et donc, je lui demande d'aller parler à cette fille, parce que moi, j'ai l'impression de l'avoir signifiée physiquement, que j'avais pas envie. Et je sens que j'arrive pas, en plus je suis quelqu'un d'un peu timide, j'arrive pas à dire non, frontalement peut-être. Et donc, je lui demande d'aller la voir. Et ce que j'entends au loin, c'est qu'il lui dit juste qu'il faut qu'elle y aille doucement, mais il lui dit pas d'arrêter. Vas-y doucement, il est un peu fragile. Du coup, je comprends aussi qu'il a ce regard sur moi, où il se dit, un homme qui n'a pas envie de coucher avec une femme, c'est un homme fragile, finalement. Il va rien faire d'autre, moi je vais essayer de rentrer dans la chambre et puis elle va en profiter. Et effectivement, voilà, c'est en fait la vulnérabilité, elle s'instaure... C'est quelque chose d'un peu étouffant qui arrive de plus en plus et on n'arrive pas à s'en dépêtrer jusqu'à ce que finalement on abdique parce qu'on n'a pas la force ni physique et surtout psychique en fait de dire encore et encore non. et on lâche et on est trop fatigué, trop ivre pour dire stop. Alors que ça paraît idiot, on se dit je suis.
A
Plus grand, plus fort, j'aurais pu dire non, mais en fait j'ai pas réussi. Pour la dernière partie de cet entretien, on va se pencher sur un élément crucial de votre enquête, que vous avez découvert plutôt sur le tard dans votre recherche. Selon la dernière enquête de l'Agence Nationale de Sécurité du Médicament, les agressions ou viols par soumission chimique ont lieu à 42% dans un contexte privé. Donc pas forcément en milieu festif. Et les auteurs sont souvent connus des victimes dans la majorité des cas, on l'a dit. Et surtout, ça c'est encore une grosse prise de conscience, c'est que les substances les plus utilisées, ce sont des médicaments à 56%, donc des substances légales qu'on peut obtenir avec ou parfois sans ordonnance. Et il y a une affaire en cours qui en est un exemple terrifiant, c'est celle des viols de Mazan. Pendant près de 10 ans, Dominique Pellicot a drogué sa femme avec des anxiolytiques pour la violer et la faire violer par d'autres hommes qu'il recrutait sur internet. L'instruction a permis d'estimer que Gisèle Pellicot aurait été violée plus de 200 fois entre 2011 et 2020. En plus de son ex-mari, 50 autres hommes ont été identifiés comme agresseurs présumés. Leur procès pour viol aggravé s'est ouvert en septembre 2024 devant la cour criminelle du Vaucluse. Ce procès, c'est un peu la toile de fond de cette 7e saison des Couilles sur la Table. J'en parle dans plusieurs épisodes et on va sans doute revenir dessus une fois que ce sera terminé parce qu'il y a beaucoup de choses à dire, que ce soit sur le profil lambda des agresseurs, sur la manière dont ils nient les faits. sur la façon dont leur défense est construite par leurs avocats. Votre livre est sorti deux jours après l'ouverture de ce procès et dedans, vous dites qu'avec cette affaire, c'est l'abcès du mal ordinaire.
B
Derrière la soumission chimique qui explose et éclabousse. Qu'est-ce que vous entendez par là? Alors à l'époque, je ne sais pas encore que Gisèle Pellicot va avoir ce courage de lever lui-clos et de permettre à ce que le sujet arrive complètement dans l'opinion publique et pour une longue séquence. Cette affaire, elle montre plusieurs choses. En fait, elle détruit tous les stéréotypes qu'on avait autour de la soumission chimique, donc cette histoire du rôdeur. Je crois que c'est Valéry Rérobert qui appelle ça les stratégies d'altérisation. En fait, on a toujours l'impression que le violeur, c'est toujours l'autre, que c'est un rôdeur. Donc, qu'est-ce que ça implique quelqu'un de marginalisé, quelqu'un qui n'est pas inséré socialement? Moi, je commence mon enquête aussi en allant voir des psychologues, des psychiatres. On nous sort que ces drogueurs sont des pervers donc qu'ils jouissent de la manipulation de l'autre. Après on me dit aussi qu'il y a une tendance probablement nécrophile. On l'a entendu aussi pour Dominique Pellicot. cette attraction pour un corps mort, et donc comme il n'y a pas de cadavres disponibles, on aurait besoin de ce corps inanimé de la femme. Et là, on sort le plus grand des tabous. En fait, quand même, les psy me le disent, la nécrophilie c'est extrêmement marginal. Il ne faudrait pas résumer ça et ne pas voir Dominique Péicaud et les autres accusés de Mazan comme une sorte d'organisation nécrophile. J'ai entendu ça parfois autour de moi et ce serait une vision complètement fausse. En fait, effectivement, c'est le fait de personnes insérées, même pères de famille, il y en a un qui a déposé son enfant à l'école avant d'aller au procès, des gens qui ont un travail, des gens, voilà. Et c'est ça qu'il faut bien comprendre dans la soumission chimique, c'est comme pour tous les viols, Parce qu'il y a aussi cette image de la soumission chimique, je l'ai entendu, comme une sorte de crime de niche. Ce serait quelque chose de très particulier. En fait, il ne faudrait pas la mettre à part des autres agressions sexuelles et sexistes. C'est une méthode qui est différente, mais en fait, elle n'est pas fondamentalement à part. C'est juste qu'il y a une arme chimique dont on a moins conscience, qui est moins connue, et donc ça permet aussi.
A
De d'invisibiliser l'ampleur du phénomène qui est compliqué, comme vous le disiez, à mesurer. Je pense que ce procès, et surtout le discours de beaucoup d'accusés, renvoient à quelque chose qui est qu'ils ne se posent pas la question du consentement de Gisèle Pellicot, que c'est comme si ça ne leur traversait pas l'esprit. Il y en a certains qui se défendent en disant qu'elles pensaient qu'elles faisaient semblant de dormir et que c'était un jeu au sein du couple. Mais en fait, ce que ça montre cette affaire, c'est qu'un corps inconscient, peut faire office de fantasme dans la tête de tellement d'hommes. C'est ce que montrent aussi les agressions sur fond de vulnérabilité chimique, où c'est pas forcément quelqu'un qui drogue quelqu'un d'autre de façon volontaire, mais qui quand même perçoit ça comme une opportunité, cet état altéré. Et donc là, c'est une affaire qui paraît hors norme parce que ça a duré pendant tellement longtemps, qu'il y.
B
A tellement d'accusés. Mais finalement, elle est beaucoup plus ordinaire que ce qu'on pense. Effectivement, moi aussi je le découvre à excidération quand je rencontre le président d'un CRIAV. Les CRIAV, ce sont des structures.
A
De groupes de parole où sont suivis les auteurs de violences sexuelles et sexistes. Plus précisément, je me permets, c'est des.
B
Structures qui accompagnent les personnes qui prennent en charge les auteurs de violences sexuelles. Effectivement, c'est un suivi socio-judiciaire. Et moi, je vais rencontrer le président d'une criante de France. Il a des auteurs de viols par soumission chimique dans ses patients. Et il m'explique qu'en fait, souvent, les agresseurs tombent des nues. C'est-à-dire, quand on va aller chercher, la police va aller chercher, ils ne comprennent pas du tout, ils ne se vivaient pas comme agresseurs. Moi, je ne comprenais pas ça. Je me disais, un agresseur, il prémédite, il veut faire quelque chose de mal, il le fait en pleine conscience. Et en fait, c'est là où on comprend la banalisation de la culture du viol et du patriarcat. Ce que ça a de plus intime, c'est que ces hommes, pour eux, c'était juste le jeu de la séduction, de boire.
A
Faire boire, C'était.
B
Juste un problème de communication, éventuellement, souvent, c'est ce qui revient. Un quiproquo quoi. Voilà, c'est un quiproquo. Alors, notamment le président du CRIAV, lui, me donne une image qui d'ailleurs ne me satisfait pas beaucoup. Lui, il vous dit, c'est comme quand vous êtes sous LSD, que vous allez faire composer de la musique, vous allez croire que vous faites un super morceau de musique. Et le lendemain, vous comprenez que ce que vous avez fait, c'est de la merde. Je reprends ces mots. Et donc, en gros, c'est ça, c'est cette idée que les agresseurs, souvent sont eux-mêmes, d'ailleurs, alcoolisés, ou sous drogue, et donc se rendraient pas tout à fait compte, en tout cas ne veulent pas voir ce qu'ils sont en train de faire. Moi je suis un peu plus dur que ce président de CRIAB, je trouve qu'il trouve une excuse aussi aux agresseurs par ce biais-là. Mais par contre, je me rends compte qu'il y a vraiment cette intériorisation de la femme objet qui fait que ce corps inanimé, on se dit qu'on peut le prendre, parce qu'il est disponible. Et dans le procès Mazan, on retrouve exactement la même chose. La femme objet, ça veut dire aussi que c'est un objet qu'on peut offrir et que le propriétaire, c'est qui? C'est le conjoint. C'est aussi ça. Ce n'est pas que fantasmer un corps, c'est aussi pouvoir.
A
En disposer, l'offrir, le donner à d'autres hommes. C'est tout ça que ça regroupe. J'aimerais qu'on prenne quelques minutes pour évoquer des pistes possibles pour lutter contre la soumission chimique. Dans cette affaire Mazan, lorsqu'elle a découvert que son père l'avait elle aussi droguée et photographiée nue, on ne sait pas s'il y a eu plus, Caroline Darrian a créé l'association Mandorpa, dans laquelle elle collabore avec la députée Sandrine Josso, qui elle aussi a été victime de soumission chimique. Elle accuse le sénateur Joël Guerriot de l'avoir drogué avec de l'ecstasie à son insu lors d'une soirée dans l'intention de l'agresser. Il a été mis en examen en novembre 2023 et à l'heure où on enregistre cet entretien, il est toujours au Sénat. Il refuse de démissionner malgré les pressions de Gérard Larcher, le président du Sénat et des 150 élus de Loire-Atlantique. De son côté, Sandrine Jossot, après avoir interpellé l'Assemblée nationale à propos de la soumission chimique au début de l'année 2023, elle a permis l'ouverture d'une mission gouvernementale à ce.
B
Sujet. D'après vous, qu'est-ce qu'il faudrait faire pour que la soumission chimique n'existe plus? C'est une très bonne question. Je pense que la soumission chimique, c'est ce qu'on appelle un fait social total. Ça veut dire qu'il va intervenir sur un peu tous les domaines de la société. Je pense que l'un des plus gros pans qui m'intéresse de plus en plus, c'est l'éducation sexuelle, auprès des garçons notamment. Parce qu'après toutes mes interventions autour du livre, j'ai des professeurs qui sont venus me voir pour intervenir en milieu scolaire, et je pense effectivement que c'est important Notamment parce que je crois.
A
Que c'est à peu près 51% des collégiens consomment du porno dans le mois. Des enfants de 12 à 13.
B
Ans, c'est ça les statistiques, consomment au moins une fois par mois du porno. Je crois que c'est les chiffres de l'ARCOM, et en fait, du coup, j'en parle aussi dans le livre, j'en parlais très vite, mais c'est-à-dire qu'on pense souvent que l'acte sexuel tient du désir et donc de l'inné, et donc on pense qu'il n'y a pas besoin d'éducation sexuelle, alors qu'il y a un sociologue qui s'appelle John Gagnon qui parle de script sexuel, et c'est un concept intéressant, pourquoi? Parce qu'il montre qu'il y a des représentations du sexe qui viennent de la culture, et qui vont créer des scénarios sexuels, en fait. Et en fait, la pornographie, elle retient énormément ce fantasme du corps inanimé dont on parlait. Le mot « viol » est interdit sur ce genre de plateforme, et donc si on met « asleep », le sommeil, endormi, On peut trouver ce genre de choses souvent dans des scénarios où on a une femme endormie et un homme qui va avoir une relation sexuelle avec elle et qu'elle va se réveiller petit à petit. Et en plus, ce qui est d'autant plus grave, c'est qu'on va faire jouer à l'actrice le fait qu'elle l'aime ce qui est en train de se passer et qu'elle va jouir. Et donc en fait, ça entretient totalement l'idée que ce corps, une femme endormie, est apte à être l'objet d'une relation sexuelle.
A
Et qu'en plus ça va plaire à la victime. Donc c'est complètement une culture du viol à assumer. En termes légals, le fait d'agresser quelqu'un dans.
B
Son sommeil, ça peut totalement être condamné puisque ça relève de la surprise. C'est un viol en fait. Effectivement, et d'ailleurs, il y a un rapport du Haut Conseil à l'égalité qui montre qu'en gros, dans 90% des contenus pornographiques actuels, il y a donc de la violence, qu'elle soit physique, verbale ou sexuelle, et que dans la plupart des.
A
Cas, il y aurait motif à des recours légaux si ces scénarios se produisaient dans la vraie vie. Et le problème, en fait, on pointe souvent la pornographie et ce qu'elle peut avoir de plus néfaste et dangereux, à juste titre. Mais après, j'aime bien toujours nuancer parce que c'est pas la pornographie qui a créé le viol et les agressions. C'est vraiment une sorte de miroir grossissant de ce qui se retrouve partout ailleurs. Et du coup, le problème, c'est que quand il n'y a que ça à portée de main pour des jeunes garçons pour avoir un apprentissage de la sexualité, c'est un problème parce que les séances d'éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle, qui sont censées être obligatoires au rythme de trois séances par an, du CP à la terminale, ne sont pas du tout appliquées, alors que c'est censé être obligatoire depuis 2001. Il y a un documentaire qui s'appelle « C'est quoi l'amour maîtresse? », qu'on a produit dans « Le cœur sur la table », le podcast créé par Victoire Choyon. C'est un documentaire de Lolita Rivet, qui porte spécifiquement sur l'éducation sexuelle et sur pourquoi ça devrait en.
B
Effet être vraiment appliqué. À part ça, qu'est-ce qu'on pourrait faire par exemple au niveau de la police ou de la justice? Alors effectivement, au niveau de la police, on sait qu'il y a déjà un peu un déficit de formation sur les violences sexuelles et sexistes. Notamment, moi je pense à l'enquête de Valentin Gendreau, flic, où il montrait, il devient agent de police, et en fait il a simplement, je crois, une demi-journée ou une journée de formation, donc c'est très léger. La soumission chimique n'est pas du tout abordée dans la formation des forces de l'ordre. Et pourquoi c'est d'autant plus grave? C'est déjà grave pour pouvoir recueillir la parole des victimes, mais c'est aussi grave parce que ça peut avoir des conséquences pour prouver la soumission chimique. Parce qu'en fait, c'est une fois que la plainte est déposée, on va pouvoir faire les tests, mais il faut que l'agent de police fasse faire les bons tests. Et ça c'est problématique parce que justement on a des cas où les agents de police vont justement commander des tests uniquement de GHB et alors que les personnes vont être soumises par, justement on parlait tout à l'heure effectivement, les médicaments. sont souvent incriminés. Comme ensuite le test va être négatif et la plainte va être abandonnée, le cas va être abandonné. Donc ça c'est assez terrible. Donc effectivement il faudrait totalement l'inclure dans la formation des forces de l'ordre et aussi je pense des soignants. Parce qu'on le voit dans le cas Pellico, Gisèle Pellico a connu une errance thérapeutique terrible, elle a cru qu'elle avait un Alzheimer précoce. C'est très compliqué pour les personnes de comprendre ce qui leur arrive en fait, parce qu'elles ont le corps qui leur dit quelque chose, mais elles n'arrivent pas à interpréter tous ces signes. Et en fait, les médecins généralistes ont un rôle très important, aussi parce que ce sont eux qui prescrivent souvent tous ces médicaments qui vont être détournés, donc ça aussi ils ont une responsabilité importante dans leur activité de prescription, mais aussi du coup de surveillance des symptômes de soumission chimique. Donc l'inclure dans leur formation je pense pourrait être extrêmement bénéfique notamment pour tout ce qui est soumission chimique dans.
A
Le cadre des violences conjugales. On appelle ça les femmes battues chimiquement, ça existe et il faut faire très attention à ça. Puis aussi, ça devrait être inclus dans la formation des magistrats. Par exemple, ce que vous disiez à propos de l'affaire Vanessa Bay au début de notre conversation, ça montre bien que la superposition entre des préjugés.
B
Sexistes et la méconnaissance des effets de la soumission chimique, ça fait qu'on blâme les victimes pour des choses qu'elles ont subies. Effectivement, on le voit aussi dans le cas de l'affaire de Mazan, c'est que c'est souvent, quasiment toujours, à la victime de se justifier de sa sexualité, et quand elle est une femme tout particulièrement. Même Gisèle Pellicot, on va lui demander si elle est libertine, quelles sont ses pratiques sexuelles, et donc ça va être à elle de prouver sa sexualité, qui d'ailleurs devrait apparemment être modèle, parce que s'il avait été libertine, alors là, peut-être qu'elle aurait plus ou moins mérité ce qui lui arrive. Et ça, c'est extrêmement fréquent. Et effectivement, c'est ce double standard où c'est aux femmes de prouver une sexualité presque, on a envie de dire, pure. Cette représentation, finalement, de la femme. tandis que les.
A
Hommes, eux, n'ont même pas à expliquer ce qu'ils ont fait. Donc effectivement, c'est un double standard assez ahurissant dans la.
B
Justice. Et qui n'ont pas à expliquer pourquoi est-ce que le fait d'imposer des relations sexuelles à une femme inconsciente les excite. Effectivement, eux, ils n'ont pas justifié de ce fantasme du corps inanimé. Eux, ils expliquent que soit c'est eux les victimes, parce qu'ils ont été manipulés par le mari, ou soit c'est elle qui pensait qu'elle faisait semblant, et donc que c'était un jeu, et du coup, effectivement, ils se dédouanent complètement, et on ne.
A
Mandate pas particulièrement d'expertise autour de ça, et on ne discute pas cette chose-là.
B
Qui, pourtant, devrait être au cœur du procès. Pour finir, quelle oeuvre d'art vous voudriez nous recommander en lien avec notre discussion? Moi j'ai envie de vous parler de Promising Young Woman, qui est un film qui a reçu l'Oscar du meilleur scénario en 2021 d'Emerald Finnel, je crois. Et en fait, il est intéressant à plusieurs titres. C'est l'histoire de Cassie, une étudiante en médecine brillante. Elle a une amie qui se fait violer à l'université, violer et battre. et cette amie ne va pas réussir à s'en remettre, elle va se suicider. Donc l'héroïne, elle laisse tomber ses études, elle a 30 ans, elle habite chez ses parents, sa vie est au point mort, et elle va recroiser un ancien camarade, et ça va déclencher. Et en fait, le soir, ce qu'elle fait, c'est qu'elle fait semblant d'être ivres ou trop drogués dans les bars et boîtes de nuit. Et quand les hommes font la fameuse voiture ballée et la ramènent chez eux, elles les confrontent. Elles se réveillent et elles les confrontent. Et ça, c'est vraiment un retournement hyper intéressant. Et en plus, parce que c'est une réflexion aussi sur un genre cinématographique qu'on appelle le rape and revenge. C'est tous ces films où on voit une femme violée au départ et souvent malheureusement montrée avec complaisance de manière un peu érotique. Il y a beaucoup de films comme ça où c'est montré avec un regard un peu voyeur et ensuite on a un déferlement de vengeance de la part de l'héroïne. C'est une nouvelle façon de montrer cette vengeance. Il va y avoir vengeance sans ce male gaze, justement ce regard.
A
Sur le viol un.
B
Peu.
A
Sexualisant. Et pour ça, c'est du coup un film qui est novateur et qui renverse les codes. Merci beaucoup Félix Lemaitre. Merci. C'était l'épisode 104 des Couilles sur la table avec Félix Lemaitre, journaliste et auteur du livre La Nuit des Hommes, paru aux éditions J.C. Lattès. Merci à lui de nous avoir raconté toute cette enquête. Il y a plein de choses qu'on n'a pas eu le temps d'aborder. Je vous encourage vraiment à lire son livre si vous voulez en savoir un petit peu plus. Et si vous vous êtes reconnu dans des situations qu'on a décrites, vous pouvez consulter le site de l'association Mandorpa. Ne restez pas seul avec ça. Je précise que la loi du 3 août 2018 prévoit que le fait d'administrer à une personne à son insu une substance de nature a altéré son discernement ou le contrôle de ses actes afin de commettre à son égard un viol ou une agression sexuelle est puni de 5 ans d'emprisonnement et de 75 000 euros d'amende. On vous met le contact de cet assaut et toutes les références dans l'article qui accompagne l'épisode. Pour aller plus loin après cette écoute, je vous recommande l'épisode « L'affaire P. Didi, la chute d'un empire » de mon camarade Thomas Rozek pour le podcast Programme B. Dans cet épisode, il revient sur un cas gigantesque de prédation par soumission chimique qui est en train de bouleverser toute l'industrie musicale américaine. Vous pouvez aussi regarder le film « Women Talking » réalisé par Sarah Pauly. C'est une adaptation du roman de Myriam Towes dans lequel les femmes d'une communauté religieuse se réunissent pour décider ce qu'elles doivent faire face aux hommes qui les ont droguées et violées. Et si les liens entre alcool et masculinité vous intéressent, Victoire Choyon avait reçu le sociologue Nicolas Pallierne pour un épisode des Couilles sur la table qui s'intitule « Il a bu son verre comme les autres ». J'espère que cet entretien vous a plu. N'hésitez surtout pas à le partager sur les réseaux sociaux et à vos proches. Dites-nous ce que vous en avez pensé sur Instagram ou alors par mail à l'adresse lescouillessurlatable.binge.audio. J'arrive pas toujours à répondre à tout le monde, mais je vous assure que je vous lis avec une grande attention. Les Couilles sur la Table, c'est un podcast créé par Victoire Tuaillon et produit par Binge Audio. Je m'appelle Naomi Titi, j'ai préparé, mené, monté cet entretien grâce au travail de Paul Berthiaud à la prise de son et réalisation, Marie Foulon à la production, l'édition et la communication, Thomas Rozek à la rédaction.
Titre : Soumission chimique : pour que la honte change de camp
Date : 19 février 2026
Invité : Félix Lemaitre, journaliste et auteur
Animé par : Naomi Titi
Cet épisode analyse en profondeur la « soumission chimique » : le fait d'utiliser des substances (médicaments, alcools ou drogues) pour agresser sexuellement, en particulier dans un contexte patriarcal. Partant du cas bouleversant des « viols de Mazan » et du témoignage de Gisèle Pellicot, l’entretien mené par Naomi Titi avec Félix Lemaitre, auteur de l’essai La nuit des hommes, explore les mécanismes, la banalisation et la culture du secret autour de cette violence sexualisée et invisible. L’épisode décrypte les mythes, la culture populaire (cinéma, porno) et l’importance de déplacer la honte des victimes vers les agresseurs.
[00:05 – 04:29]
Citation :
"Ce procès... permet de mieux saisir les liens entre la culture du viol et ce qui a été l'arme des crimes de Dominique Pellicot et ses complices, la soumission chimique, se faire droguer à son insu."
— Naomi Titi ([02:12])
[04:29 – 08:33]
Citation :
« L'expression “drogue du viol”, moi je suis absolument contre. (...) on a l'impression qu'on a créé une drogue spécialement pour le viol. Ce n'est pas du tout le cas… »
— Félix Lemaitre ([07:27])
[08:49 – 12:36]
Citation :
"On a des victimes qui vont avoir l'apparence de quelqu'un qui a envie d'avoir des rapports sexuels, donc ça donne cette espèce d'illusion de consentement..."
— Félix Lemaitre ([11:41])
[12:36 – 15:25]
[15:25 – 18:24]
[18:24 – 24:53]
Citation :
« Je me souviens de ce qu'on appelait la voiture balai. [...] Sa technique de drague, c'est de repérer la femme la plus vulnérable, la plus alcoolisée de la boîte de nuit, et de la ramener chez lui. (...) pour la violer en fait. »
— Félix Lemaitre ([20:55])
[24:53 – 29:39]
[29:39 – 33:20]
Citation :
« Il y a cette idée aussi… chacun aurait des dossiers, donc si tu balances, moi je balance sur toi [...] comme si tous les hommes de la Terre vont finir en taule, et c'est fini. »
— Félix Lemaitre ([29:53])
[33:20 – 39:22]
Citation :
« L’alcool a cet effet révélateur de la symétrie de pouvoir entre hommes et femmes. Un homme qui boit a plus de chances d'être un violeur et une femme qui boit a plus de chances d'être violée. »
— Félix Lemaitre ([35:05])
[39:22 – 47:16]
Citation :
"En fait, effectivement, c'est le fait de personnes insérées, même pères de famille... Et c'est ça qu'il faut bien comprendre dans la soumission chimique, c'est comme pour tous les viols."
— Félix Lemaitre ([42:23])
[47:16 – 50:31]
[50:31 – 56:29]
Citation :
« ...dans 90% des contenus pornographiques actuels, il y a donc de la violence, [...] et que dans la plupart des cas, il y aurait motif à des recours légaux si ces scénarios se produisaient dans la vraie vie. »
— Naomi Titi ([51:04])
[54:43 – 56:29]
[56:34 – Fin]
Sur la banalisation de la soumission chimique :
« Ce qui fait aussi peur, c’est le fait que le GHB disparaisse vite du sang, donc ça laisse imaginer le crime parfait. »
— Félix Lemaitre ([08:49])
Sur la culture masculine de la chasse en soirée :
« On a tous appris l’œil du chibre… tous les hommes font l’apprentissage de la prédation. »
— Naomi Titi ([28:13])
Sur la culture du secret :
« Ce qui se passe à Vegas reste à Vegas. [...] Cette façon de voir l’hédonisme, elle est à sens unique, c’est selon le bon plaisir des garçons. »
— Félix Lemaitre ([29:39])
Sur le consentement et la vulnérabilité :
« J’ai pas la force ni physique et surtout psychique de dire encore et encore non. »
— Félix Lemaitre ([39:07])
Sur la responsabilité collective :
« C’est un fait social total... La soumission chimique, il faut l’attaquer sur tous les fronts : police, justice, santé, école. »
— Félix Lemaitre ([48:18])
L’épisode est frontal, intense, parfois difficile à écouter, mais toujours pédagogique et documenté, avec une volonté de casser les tabous et d’inverser la honte. Naomi Titi incarne une posture d’écoute généreuse et d’analyse féministe, tandis que Félix Lemaitre livre un témoignage personnel, une réflexion critique sur sa socialisation masculine, et une synthèse de deux ans d’enquête.
L’épisode explore la soumission chimique comme levier de la culture patriarcale, de l’intime au collectif, et appelle à la mobilisation de tous les acteurs (école, police, justice, santé, culture) pour en finir avec l’invisibilisation et la honte des victimes.
Pour toute ressource ou soutien, contactez l’association Mandorpa (voir liens fournis dans l’épisode et article).