Les Couilles sur la table – Épisode 121
Titre : Vasectomie : nos couilles, nos choix (5/5)
Date : 4 septembre 2025
Host : Naomi Titi
Invitée : Élodie Cerna, historienne
Bref aperçu de l’épisode
Cet épisode clôture la série « Tout sur le sperme » du podcast “Les Couilles sur la table”. Naomi Titi s’entretient avec l’historienne Élodie Cerna pour retracer l’histoire intime et politique de la vasectomie, examiner les controverses qui l’entourent et décortiquer son rôle dans la (dé-)construction des masculinités contemporaines. L'épisode s’attarde sur les trajectoires sociales, médicales et politiques de cette contraception masculine, mettant en lumière ses usages, ses résistances, et ses récupérations, notamment féministes.
1. Introduction : Vasectomie, masculinité et féminisme
⏱️ [00:02–03:23]
- Naomi Titi partage sa prise de conscience que la vasectomie n’est pas une « mutilation » mais bien une avancée féministe, révélant la symbolique entre sperme, fertilité et masculinité.
- « Les hommes se sentent obligés de se mutiler, et tout ça à cause des féministes. » (Naomi Titi, 00:02)
- La vasectomie symbolise une répartition plus égalitaire de la “charge contraceptive”, traditionnellement féminine.
- Données : En France, le nombre de vasectomies a été multiplié par 15 entre 2010 et 2022, mais la France reste en retard comparée à d’autres pays (Grande-Bretagne, Espagne, Chine).
- Objectif de l’épisode : retracer l’histoire mondiale de la vasectomie, en démonter les préjugés, comprendre qui sont ses partisans ou opposants.
2. Explication médicale et technique de la vasectomie
⏱️ [03:23–06:48]
- Élodie Cerna explique : opération chirurgicale visant à couper et ligaturer les canaux déférents, empêchant les spermatozoïdes d’être évacués lors de l’éjaculation tout en préservant toutes les fonctions sexuelles et hormonales.
- « C’est une opération… qu'on considère aujourd'hui comme de contraception définitive [...] qui permet de conserver totalement le testicule et toutes ses fonctions. » (Élodie Cerna, 04:14)
- L’opération est légale en France depuis 2001, peu invasive, rapide, pratiquée sous anesthésie locale ou générale, coût faible.
- Effets secondaires : faibles, pas de modification de la sexualité ou du plaisir.
- Différences marquantes avec la ligature des trompes chez les femmes (moins de risques, douleurs moindres).
3. Histoire de la vasectomie : ses trois grandes périodes
a. Les débuts : néo-malthusianisme, eugénisme, anarchisme (années 1910–1930)
⏱️ [06:48–16:11]
- Première pratique : États-Unis, années 1890, dans une perspective médicale puis rapidement eugéniste (contrôle des prisonniers, handicapés, etc).
- En France, le dispositif séduit les néo-malthusiens (contrôle des naissances comme émancipation du prolétariat) et les anarchistes militants pour la liberté corporelle.
- Histoire de Norbert Bartosek, non-médecin, pratiquant clandestinement des vasectomies dans des milieux ouvriers/anarchistes.
- « C’est vraiment organisé de façon… assez carré, qu'il y avait un réseau… » (Élodie Cerna, 10:48)
- Vasectomie illégale à l’époque ; poursuites judiciaires assimilant l’opération à une castration ou à un dommage corporel grave.
- L’État et l’ordre médical hostiles à toute contraception hors du contrôle de la doctrine nataliste.
- « Les États cherchent toujours à influencer la reproduction … et le corps des femmes de ce fait. » (Élodie Cerna, 14:48)
b. Globalisation et “laboratoire indien” (années 1950–1980)
⏱️ [16:11–26:14]
- Après-guerre : l’eugénisme est discrédité, mais l'urgence médiatique et politique devient démographique. Explosion démographique mondiale, notamment Inde et Chine.
- En Inde, politiques de planification familiale pour contenir la population via la vasectomie, pratiquée à grande échelle sous incitation (financière ou matérielle). Organisation de “camps” de vasectomie, souvent dirigés vers les castes les plus démunies (dalits).
- « On incitait… en donnant des biens ou de l'argent […] c'est pas du volontariat total quoi. » (Élodie Cerna, 17:47)
- « En 76 […] plus de 8 millions de personnes qui sont stérilisées, un peu plus de 6 millions sont des hommes. » (Élodie Cerna, 22:45)
- Parallèle avec les campagnes américaines pro-vasectomie, cette fois volontaire, liées à des problématiques environnementales ou écologistes mais toujours ciblant prioritairement les plus pauvres.
- « L’idée, c’est quand même que ceux qui se reproduisent trop restent les populations les plus pauvres… » (Élodie Cerna, 24:29)
- La contraception devient aussi un enjeu capitaliste (contrôle social, accès au marché du travail pour les femmes).
c. En France : luttes féministes, résistance médicale, ouverture légale (années 1970–aujourd’hui)
⏱️ [26:14–37:47]
- Climats des années 1970-80, luttes pour l’avortement (MLAC), émergence de groupes masculins pro-vasectomie.
- Tentative de « manifeste des vasectomisés » sur le modèle du manifeste des 343.
- Médecins engagés pro-vésectomie issus des luttes pour la contraception/avortement.
- Développement d’autres méthodes masculines expérimentales (ex : contraception thermique, slip chauffant).
- Réticence du corps médical : stigmatisation persistante, vision de la vasectomie comme mutilation ou négation de la virilité.
- Associations entre virilité et fertilité masculine : la vasectomie perçue comme une attaque contre “l’essence masculine”.
- « C’est comme si là, on s’en prenait presque à l’élément considéré comme fondamental de la physiologie masculine… » (Élodie Cerna, 30:40)
- Réactions physiologiques presque réflexes des hommes lorsqu'on évoque cette méthode.
- Changement de paradigme dans les années 1990–2010 : campagnes mondiales axées sur l’héroïsme, la responsabilité et la masculinité positive (ex: Journée mondiale de la vasectomie, slogans valorisants).
- « L’affiche de campagne, ce sera un Superman… parler de la vasectomie comme un acte d’amour. » (Élodie Cerna, 33:01)
- « Nous demandons aux hommes qui ne veulent plus d’enfants… d’être comme Frodon dans Le Seigneur des Anneaux : En jetant notre fertilité dans le feu, nous protégeons nos femmes, nos familles et les générations futures. » (Stack, cité par Élodie Cerna, 35:26)
- Double tranchant : la valorisation de la vasectomie peut être réappropriée par une masculinité dominante : “bonne action”, héroïsme, etc.
4. La vasectomie aujourd’hui : féminisme, égalité et limites
⏱️ [37:47–42:54]
- Explosion des chiffres en France, mais la majorité des vasectomisés restent discrets : les “show-off” relèvent d’un imaginaire américain.
- La contraception masculine peut être approchée soit comme un confort masculin, soit comme un levier d’émancipation féminine (réduction de la charge contraceptive, autonomisation des femmes).
- « Les conditions de vie des femmes sont déterminées par la reproduction. Celles des hommes ne le sont pas du tout dans les mêmes proportions. » (Élodie Cerna, 37:47)
- Les rapports de genre sont structures, mais Élodie Cerna insiste sur leur fluidité et la nécessité de dépasser les catégories binaires.
- Attention à ne pas créer de nouveaux “boys clubs” autour des ateliers/associations de contraception masculine.
- « Il faut vraiment le penser comme un élément dans une politique plus globale pour tendre vers l’égalité. » (Naomi Titi, 41:42)
- Rappel : la question de la contraception croise d’autres enjeux selon les périodes (classe, genre, démographie, autonomie…).
5. Recommandations et conclusion
⏱️ [43:00–45:51]
- Conseils culturels d’Élodie Cerna :
- Pièce de théâtre “Onanisme avec troubles nerveux chez deux petites filles” (pièce violente basée sur un texte médical sur la répression sexuelle féminine).
- L’Obsolescence de l’homme de Günther Anders : sur le hiatus entre la technique et l’humain, “honte prométhéenne” et intervention sur soi.
- « Finalement, on est souvent sur le fil quand on parle de contraception, [...] à la fois un moyen d’émancipation, mais qui peut aussi être une mise aux normes… » (Élodie Cerna, 44:10)
- Interrogation finale : nos choix de stérilisation ou de contraception sont-ils vraiment les nôtres, ou répondent-ils aussi à des logiques sociales, économiques et politiques plus larges ?
- Remerciements et clap de fin sur la saison 7.
Citations et Moments Marquants
- « La vasectomie n’est pas une mutilation, elle questionne la symbolique sperme, fertilité, masculinité. » (Naomi Titi, 00:02)
- « On n’est pas obligés de coucher ? – Je veux juste ton sperme. » (Élodie Cerna et Naomi Titi, 02:32)
- « Les États cherchent toujours à influencer la reproduction et le corps des femmes. » (Élodie Cerna, 14:48)
- « Ce n’est pas juste de l’émancipation, il y a aussi des intérêts capitalistes : meilleures conditions éducatives, disponibilité des femmes sur le marché du travail. » (Élodie Cerna, 24:29)
- « Le vasectomisé cherche à renforcer son sentiment de masculinité en construisant l’identité du ‘bon père de famille’. » (Élodie Cerna citant une étude britannique, 36:36)
- « Il faut éviter que la contraception masculine devienne un nouveau boys club. » (Élodie Cerna, 41:42)
Timestamps Clés
- 00:02 – Introduction, enjeux féministes et statistiques
- 03:23 – Définition et explication de la vasectomie
- 06:48 – Début de l’histoire : anarchistes et néo-malthusiens
- 16:11 – Globalisation, Inde et politiques démographiques
- 26:14 – France, années 70-80 : luttes féministes, résistance médicale
- 30:24 – Symbolique de la masculinité, image sociale de la vasectomie
- 33:01 – Campagnes mondiales et slogans
- 37:47 – Vasectomie contemporaine : enjeux féministes, limites
- 43:00 – Recommandations culturelles, conclusion philosophique
Conclusion
Ce dernier épisode réussit une synthèse ambitieuse des enjeux historiques, culturels, politiques et sociaux de la vasectomie, posant un regard à la fois critique et sensible sur la charge contraceptive, la masculinité et le féminisme. L’approche d’Élodie Cerna éclaire la vasectomie comme un objet à la croisée des luttes d’émancipation, des évolutions scientifiques et des contradictions de notre rapport au corps et au genre. Une écoute riche pour comprendre qu’on ne naît pas homme ni stérile, on le devient – et ça se discute !
