Les Couilles sur la table – “Virilités radicales (2/2) | Qui sont les antifas ?”
Podcast par Binge Audio / Date : 5 mars 2026
Animé par : Tal Madesta / Invitée : Sébastien Bourdon (journaliste, auteur sur l’extrême droite et l’antifascisme)
Aperçu général de l’épisode
Dans ce second volet consacré aux “virilités radicales”, la discussion porte sur les antifascistes (“antifas”), figures majeures de l’opposition à l’extrême droite dans l’espace politique et militant français. L’objectif affiché est de dépasser les imaginaires médiatiques, démystifier les profils, pratiques, et dynamiques de genre au sein de ces groupes, et interroger les codes de virilité qui traversent le militantisme radical, qu’il soit d’extrême droite… ou antifa.
1. Qu’est-ce qu’un “antifa” ?
[03:13]
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Définition floue et instrumentalisée :
— Sébastien Bourdon souligne que le terme "antifa" est employé à tort et à travers, surtout par la droite et l’extrême droite pour stigmatiser tout adversaire (“C’est un peu une sorte d’étiquette très large pour jeter l’opprobre sur un ennemi politique.” — B, 03:13).
— Dans son enquête, il s’est concentré sur des groupes se revendiquant explicitement de l’antifascisme, mais leurs engagements dépassent souvent ce cadre unique. -
Le mythe de l’antifa-type :
— L’épisode veut dépasser l’image réductrice du “jeune casseur d’extrême gauche”, souvent projetée dans les médias.
2. Sociologie des militants antifas
[04:21 – 08:20]
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Répartition de genre :
— Environ 25% de femmes et deux personnes non-binaires dans son panel d’entretiens ; la majorité reste masculine, mais “il y a des groupes quasiment exclusivement masculins… d’autres à peu près paritaires” (B, 04:31). -
Âge et parcours :
— Moyenne d’âge autour de 29 ans (“75% des militants ont moins de 32 ans”— C, 05:36), souvent politisés pendant le mouvement contre la loi travail de 2016. — Milieux sociaux variés, mais tendance à retrouver un parent actif dans l’éducation, santé ou social chez les plus privilégiés. -
Diversité :
— Présence racisée minoritaire, ce qui est “quelque chose qu’on retrouve dans à peu près tous les milieux militants” selon Bourdon (B, 08:00). — La plupart n'ont pas de “parents antifas”, mais grandissent dans des familles “plutôt ancrées à gauche” (B, 07:16).
3. Pourquoi devenir antifa ?
[08:20 – 09:42]
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Déclencheurs :
— L’assassinat de Clément Méric (2013) évoqué de façon centrale dans de nombreux parcours (“une première forme de prise de conscience…” — B, 08:33). -
Engagement intersectionnel et antiraciste :
— Le combat s’étend à l’antiracisme, l’anticapitalisme, l’antihomophobie, etc.
4. Pratiques et modalités d’action
[09:42 – 15:03]
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Démystifier l’action antifa :
— En réalité, 90% des activités sont du militantisme “extrêmement classique : coller des affiches, distribuer des tracts, organiser des manifestations, des conférences…” (B, 10:02). — La violence n’est pas le mode d'action principal, mais “fait partie du répertoire de mobilisation” — envisagée comme autodéfense politique face à l’extrême droite et à la violence sociale (B, 10:40). -
Distinction Black Bloc / Antifas :
— “Le black bloc, c’est une stratégie, pas une catégorie de personnes.” (B, 13:23) — La confusion entretenue par les médias entre “antifa” et “black bloc” occulte la réalité des pratiques. -
Notable Quote :
“La violence, pour les militants et militantes antifascistes, ne fait pas partie de leur projet politique, mais la violence fait partie du registre d’action, du répertoire de mobilisation… en réponse à une violence préexistante.” (B, 10:40)
5. Actualité : l’affaire Quentin Derenque et la médiatisation des antifas
[15:03 – 23:29]
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Contexte de Lyon :
— Lyon, place historique de l’implantation de l’extrême droite radicale et des ripostes antifas. — Les chiffres : 102 actes violents attribués à l’extrême droite à Lyon (2010–2025) (B, 16:54). — Création de la Jeune Garde dans ce contexte de confrontation très localisée. -
Traitement médiatique et transformation de la figure “antifa” :
— Jusqu’en 2013 (affaire Méric), image positive (“Manuel Valls parle presque des antifas comme étant les héros de la République.” — B, 19:03). — Bascule en 2016 lors des mouvements contre la loi Travail et l’affaire du Quai de Valmy (voiture de police incendiée) : apparition du stéréotype “antifa = black bloc = casseur violent” (B, 20:32). -
Parallèle médiatique avec la construction du jeune “de quartier” :
— “Oui tout à fait, c’est vraiment une sorte de ligne continue ou d’équivalence où tout ça serait presque devenu synonyme entre racaille et meutier, black bloc, casseur, antifa.” (B, 24:05)
6. Virilités et codes de genre chez les antifas
[25:01 – 29:14]
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Entre image et réalités :
— La mise en scène viriliste est en partie assumée (“on montre qu’on a des gros muscles… pour impressionner un adversaire” — B, 25:01), même si elle cohabite avec des valeurs féministes et antiracistes. — Ce virilisme agit comme “effet miroir” des codes de l’extrême droite (“Dans le paraître, il et elle incarnent quand même assez volontiers ce stéréotype de genre masculin, viril.” — B, 26:38). — Les références guerrières ou spartiates, voire des mêmes hymnes que l’extrême droite (“le cri des guerriers spartiates du film 300” — C, 26:38). -
Explication sociologique :
— “Ils sont construits, sociabilisés dans une société où le recours à la violence est associé à tout un tas de codes de virilité (…) dans ces moments de violence… ils retournent quand même dans ces codes-là” (B, 27:23).
7. Territoires, espace public & “tenue de la rue”
[28:10 – 29:14]
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“Antifascisme de rue” :
— Les militants parlent de “tenir le terrain”, “protéger son quartier”, “tenir le pavé face à l’extrême droite” (B, 28:27). -
Figures mythiques : “chasseurs de skins”
— Popularisés par le documentaire “Antifa chasseurs de skins”, perçus comme des “gros bras” venus affronter l’extrême droite (B, 29:18). — Un effet miroir dans les récits, avec violences masculines racontées dans les deux camps.
8. Réflexivité, féminisme et place des femmes dans le mouvement
[31:39 – 35:44]
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Critique interne du virilisme :
— Initiatives comme la Coordination féministe antifasciste (2019), créée pour lutter contre les schémas sexistes et virilistes au sein de la mouvance (B, 31:51). — Lutter aussi contre le collectif Nemesis (féminisme d’extrême droite). -
Expériences et rôles des militantes :
— Dans certains groupes, notamment la Jeune Garde, les femmes sont davantage mises en avant dans la communication, mais peuvent être reléguées à des rôles subalternes en interne (“…avait l’impression d’être moins considérées, d’avoir pas forcément beaucoup de poids politique…” — B, 35:10). — Pour d’autres militantes, l’engagement dans l’action directe génère un sentiment d’empowerment (B, 33:43). -
Notable Quote :
« Le sexisme dans le milieu antifasciste existe parce que le milieu antifasciste est le reflet du reste de la société. » (B, 36:47)
9. Recommandations et ouvrages pour aller plus loin
[35:53 – 37:41]
- Lecture conseillée :
“Abat l’État, les flics et les fachos. Fragments d’une lutte antifasciste” (recueil de témoignages du Groupe Antifasciste Lyon et Environ, recueillis par Olivier Minot ; éditions Berne, août), qui donne à entendre les voix et les doutes de militantes et militants antifascistes.
10. Citations et moments marquants
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Sur le recours à la violence :
“La violence serait un moyen et pas une fin.” (C, 12:52)
“Il y a un enjeu de territorialisation aussi dans le fait de se mettre en scène sur son territoire, de dire je tiens mon quartier, je protège mon quartier.” (B, 28:27) -
Sur la dualité des codes virilistes :
“Il y a un peu une sorte de dualité… dans leurs idées, ils sont antiracistes, féministes, etc… Pour autant, dans le paraître, ils incarnent quand même le stéréotype masculin, viril.” (B, 25:01)
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Sur le mythe et la réalité des antifas :
“90% de ce dont il me parle, c’est aller coller des affiches, distribuer des tracts, organiser des conférences… Le recours à la violence fait beaucoup parler parce que c’est ce qui différencie cette forme de militantisme plus classique.” (B, 14:26)
Timestamps essentiels
- [03:13] — Définition des antifas et enjeux de sémantique
- [04:31] — Composition genrée et sociale des militants
- [08:33] — Rôle de la mort de Clément Méric dans la politisation
- [10:02] — Démystification des modes d’action (activités ordinaires vs violence)
- [16:54] — Prisme lyonnais et implantation de l’extrême droite
- [19:03] — Evolution de l’image médiatique après 2013 & 2016
- [25:01] — Les codes virilistes et le rapport à la masculinité
- [28:27] — Dimension territoriale (“tenir la rue”)
- [31:51] — Réflexion sur les pratiques sexistes et féministes internes
Conclusion
Cet épisode propose une plongée nuancée dans l’univers antifa, loin des caricatures médiatiques, en exposant les réalités multiples et les contradictions qui traversent ces groupes : composition sociale réelle, mythe du “casseur”, rapports complexes à la violence, enjeux de genre et féminisme, et importance du territoire. Le dialogue permet de comprendre à quel point la construction des masculinités radicales structure l’imaginaire militant de part et d’autre de l’échiquier, bien au-delà des oppositions politiques.
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Pour aller plus loin :
- “Une vie de lutte plutôt qu’une minute de silence” – Sébastien Bourdon, Seuil (2023)
- “Abat l’État, les flics et les fachos. Fragments d’une lutte antifasciste” – dir. Olivier Minot, Berne, août
- “Drapeau noir, jeunesse blanche. Enquête sur le renouveau de l’extrême droite radicale” – Sébastien Bourdon, Seuil (2025)
“Les militants et militantes antifascistes n’existent pas ex nihilo par rapport au reste de la société. Ils sont construits, sociabilisés dans une société où le recours à la violence est associé à tout un tas de codes de virilité.”
— Sébastien Bourdon [00:11 et 27:23]
