Adrien Plazas: Capitole du Libre et discriminations
Nov 20, 2024·Tap to summarize
Le weekend du 16 et 17 novembre 2024, j’ai eu le plaisir d’aller au Capitole du Libre (CdL), une chouette conférence tenue tous les ans à Toulouse, et j’ai envie de revenir dessus. Le CdL rassemble la communauté libriste française, avec une représentation notable du milieu associatif. On y trouve un village associatif rassemblant un large pan du milieu libriste français au delà du logiciel, des présentations techniques accessibles à tous les niveaux de connaissance, et des présentations plus politiques qui proposent de réfléchir et faire évoluer le mouvement libriste. Ça en fait une conférence très joviale et conviviale où l’on peut venir en famille. J’ai déjà participé au CdL par le passé, y tenant des stands pour parler de GNOME sur smartphones en 2018, 2019 et 2022. De plus en 2019 j’y ai donné une présentation sur mes travaux pour porter GNOME sur smartphones, et en 2022 j’ai eu le plaisir d’interviewer David Revoy dans les couloirs de la conférence. C’est une conférence que j’apprécie et à laquelle j’aime participer, et 2024 est la première édition où j’y suis allé en visiteur. Des présentations marquantes Une fois n’est pas coutume, je suis venu au CdL pour assister à des présentations, et quelques unes m’ont agréablement marqué. Voici un bref récapitulatif par ordre chronologique de celles qui ont constitué les points hauts de ma visite. Le samedi à 15:00, Valentin Deniaud a donné une présentation piquante et très drôle sur la lutte de l’éditeur de logiciels libres Entr’ouvert contre Orange, narrant comment le géant des télécoms a été condamné après des décennies de lutte pour non respect d’une licence libre. La présentation pleine d’anecdotes et d’humour dresse un parcours laborieux dans divers types de droits et dans la justice française. Le même après-midi à 16:30, Armony Altinier et Jean-Philippe Mengual nous ont fait une démonstration des limitation de l’accessibilité de la plate-forme d’apprentissage Moodle aux personnes non-voyantes. La présentation explique surtout comment les personnes utilisant cette plate-forme pour proposer du matériel éducatif peuvent adapter le contenu pédagogique et les méthodes d’évaluation pour une plus grande inclusivité. Le dimanche à 10:30, un intervenant représentant l’association Skeptikón a dressé les liens entre logiciels libres, scepticisme et politique. La présentation nous invite à faire face aux temps sombres que profile la montée globale du fascisme, présentant divers moyens d’y faire face comme le scepticisme, le librisme et le syndicalisme, le point d’orgue étant mis sur la nécessité de combattre le sentiment d’inanité et le fatalisme en créant du nous. Elle a été suivie à 11:30 par une présentation d’Isabella Vanni décrivant le fonctionnement de l’April et son cheminement pour mieux inclure la diversité de genres. Partant des origines de l’informatique dévalorisée et féminisée pour aller jusqu’à sa valorisation et sa réappropriation par les hommes dans les années 1980, elle présente les mécanismes qui freinent la ré-inclusion des femmes dans le secteur et des moyens de lutter contre. La conférence reprend à 14:00 par une présentation de Khrys, nous offrant une plongée dans les origines féminines de l’informatique, tissant des liens avec l’intelligence artificielle et le luddisme. Par le prisme du mythe de Prométhée et de ses diverses réinterprétations en science-fiction, elle confronte les visions patriarcales et féminines des innovations techniques, nous invitant à être technocritiques envers les intelligences artificielles via une approche féministe. Des intentions d’inclusion sans application Le CdL est doté d’un code de conduite que chaque participant·e se doit de respecter, qu’ils et elles soient visiteurs·euses, invités·es ou organisateurs·ices. Le code de conduite déclare que les organisateurs·ices souhaitent éviter tout type de discrimination, que le non respect de ces règles de bienséance pourra entraîner l’exclusion de l’évènement et nous invite à signaler toute discrimination dont on est victime ou témoin. Tout cela est louable mais sa mise en application me pose quelques problèmes. Comment faire un retour quand c’est l’organisation de l’évènement dans sa globalité qui est discriminante, empêchant des pans entiers de la population d’y accéder ? Comment faire un retour quand les discriminations sont causées sur la scène principale par des intervenants·es pendant des présentations ou la table-ronde, sous les yeux de l’organisation qui laisse faire sans répondre ? Car de la discrimination au CdL il y en a, il y en a beaucoup même, mais elle n’est pas forcément où l’organisation s’y attend. Si ce n’est pas ma première participation au CdL, c’est ma première en tant que visiteur et confronter ces deux expérience me faire prendre conscience des œillères qu’on peut avoir vis-à-vis du déroulement de l’évènement quand on est affairé·e à son animation, qu’elles soient par volonté de ne pas faire de vagues ou parce qu’on a la tête dans le guidon. Je suis donc convaincu de l’honnêteté des intentions de l’organisation du CdL, tout autant que je suis convaincu que les problèmes sont de fond, et sont communs aux milieux du libre et à de trop larges pans des milieux socialistes. Allez dans n’importe quelle conférence et vous trouverez une partie de ces problèmes, et probablement d’autres encore. Pour ces raisons, j’ai décidé de faire un retour sur les problèmes dont j’ai été témoin non pas à l’organisation du CdL directement, mais par cet article pour appeler la communauté libriste toute entière à se remettre en question. Dans la suite de cet article, je vais tenter d’expliquer ce qui constitue à mes yeux des problèmes de l’évènement et d’offrir des pistes pour y remédier. Invisibilisation des luttes des travailleurs·euses du libre Le samedi s’est clôturé par une table-ronde sur les modèles de gouvernance des projets libres. Si les échanges étaient intéressants, on a pu entendre plusieurs fois qu’il n’y a pas de licenciements dans les logiciels libres. Je ne comprends pas d’où peut venir une telle affirmation, sinon peut-être d’une vision très limitée de ce qu’il se passe dans nos milieux. Je connais beaucoup trop de personnes licenciées qui travaillaient pour des multinationales du libre, mais également des organisations à but non-lucratif, des coopératives ou encore de petites associations. Les vagues de licenciements chez Red Hat et Mozilla de ces dernières années devraient suffire de vous convaincre, pour ne citer que les exemples les plus médiatisés. Et au delà des licenciements, les travailleurs·euses du libre sont aussi victimes de harcèlements et des mises au placard. Et ça c’est sans parler de la précarité du milieu, supérieure à celles des autres milieux de l’informatique. Contrats précaires, salariat déguisé, freelance, exploitation du travail passion, travail bénévole, alternance entre embauche et non-emploi, le tout sans nécessairement de chômage entre temps. Tout ça est très fréquent. Je me suis énormément retrouvé dans ma lecture de Te plains pas, c’est pas l’usine, quand bien même je n’ai jamais travaillé dans le milieu associatif, il y a une exploitation très similaire dans les milieux libristes, exploitation fondée sur un sentiment de devoir pour le bien commun et des injonctions à l’abnégation et au don de soi. Alors qu’il s’agît certes de luttes, mais avant tout de relations de travail dans une économie capitaliste. On parle tout le temps des licences libres, mais trop peu des licenciés·es du libre, et ce genre de discours déconnectés de la réalité dans nos milieux partic...