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Du lundi au vendredi, un reportage pour mieux connaître la société française et comprendre ses débats.

Ils ne sont ni policiers ni gendarmes, mais mènent l’enquête : généalogiste, détective privé ou simples citoyens engagés… RFI vous plonge cette semaine dans le quotidien de ces limiers particuliers. Aujourd’hui, nous allons à la rencontre de Neila Moore, la présidente de la Team Moore, une association d’une cinquantaine de bénévoles qui « chassent » les pédocriminels sur internet pour les faire traduire en justice. Nous sommes dans un petit village du sud-ouest. Impossible d'en dire plus. La Team Moore est régulièrement menacée de mort, notamment sa présidente, Neila Moore. C'est d'ailleurs un pseudo, celui de cette aide à domicile qui traque depuis 2019 des pédocriminels via de faux profils d'enfants, puis les signale à la justice. « Alors là, c'est une petite fille qui a onze ans, qui habite dans le sud de la France. On va se comporter comme n'importe quel enfant sur les réseaux. Donc, on va faire des publications sur nos chanteurs préférés, nos youtubeurs, les animaux, etc. Et une fois sa mise en ligne, le constat est affligeant. Très vite, cette enfant est contactée par des pédocriminels. » « On n'a pas le droit de démarcher le prédateur » Un exemple de messages reçus par ce profil de petite fille. Attention, même expurgé du pire, l'extrait peut choquer. « Tu ne montres pas ton vagin, je vais te tuer. Je vais te défoncer ta putain de gueule, petite salope de sixième », entend-on. « C'est en quelques minutes et c'est plusieurs contacts. Soit ce sont des individus qui vont alpaguer l'enfant sous statut d'adulte, soit on a vu ces dernières années une évolution de techniques du prédateur justement qui vont créer des profils d'enfants. Donc, vraiment rappeler que derrière l'écran, on ne sait jamais qui est derrière », rappelle Neila Moore. Cette association agit dans un cadre légal qui se fonde sur « l'article 227-22-1 du Code pénal. Le fait d'un majeur qui fait des propositions sexuelles à un mineur de quinze ans ou à une personne se présentant comme tel est passible de deux ans de prison, etc. Nous, nous sommes cette personne se présentant comme telle », explique la présidente. Dans cette traque, il y a des règles vis-à-vis du droit. « On n'a pas le droit de démarcher le prédateur. C'est-à-dire qu'on n'a pas le droit de faire une demande d'ami ou d'engager une conversation si on a une cible ou quelque chose comme ça. Également, pendant les échanges, on ne va jamais provoquer l'auteur, c'est à lui de faire ses propositions sexuelles, de montrer son sexe, de se masturber en vidéo, etc. Pourquoi ? Parce que dans le cas contraire, ça peut être considéré comme de l'incitation. » À lire aussiTraque de pédophiles: jusqu’où peuvent aller les justiciers d’internet? En 2024, la Team Moore a transmis plus de 224 signalements La Team Moore est d'autant plus vigilante au droit qu'elle le sait. Sa démarche ne fait pas l'unanimité au sein des autorités, notamment. Certains s'inquiètent de voir des citoyens endosser des prérogatives qu'ils considèrent réservées aux forces de l'ordre. « Au départ, c'était mal perçu. Ce qu'il faut faire comprendre, c'est que nous étions les pionniers en France. Ce phénomène des chasseurs de pédophiles, c'est vraiment quelque chose de culturel dans les pays anglo-saxons. À savoir qu'en Angleterre, 50 % des arrestations de pédocriminels sont à l'initiative de citoyens ordinaires. Mais on a depuis des années maintenant des soutiens publics, de policiers, de magistrats. On a une reconnaissance aussi dans les tribunaux. Par exemple, en 2024, on a transmis plus de 224 signalements. Vous allez avoir le procureur ou le président qui va nous remercier de la qualité de notre travail et qui reconnaît que, sans nous, ces individus passeraient sous les radars. » En 2023, l'association était reçue par un ministre pour évoquer son intégration à la Réserve citoyenne numérique, un statut que Neïla attend avec impatience. « Aujourd'hui, la collaboration, elle existe, mais elle est officieuse. Ça fait des années qu'on demande un cadre, un espace d'agrément, que quand on envoie un signalement, on traite. Il faut que ce soit automatique. Au Canada, on a un lien direct. En Allemagne, on est en train de le faire. Ils prennent en charge nos signalements. Et en France, au bout de sept ans, après des centaines de signalements, de condamnations, on ne l'a toujours pas. Pourquoi ? En France, pour le narcotrafic, on travaille avec des civils. On peut être réserviste dans l'armée, chez les pompiers. On peut être réserviste à la gendarmerie. Comment on peut contester que des citoyens ordinaires permettent de mettre hors d'état de nuire des pédocriminels et d'identifier des victimes ? Ce n'est pas audible. » Depuis mai dernier, la réserve numérique existe officiellement. La Team Moore attend la réponse à sa demande d'agrément. À lire aussiLes limiers particuliers: les bénévoles de l'ARPD à la recherche des personnes disparues [3/5]

Ils ne sont ni policiers ni gendarmes, mais mènent l’enquête : généalogistes, détectives privés ou simples citoyens engagés... Cette semaine, RFI vous plonge dans le quotidien de ces limiers particuliers. Portrait aujourd’hui d'Audrey Lustrement, généalogiste successorale, qui enquête pour régler les successions sans ayant droit. Comme elle, ils sont 1 500 en France à enquêter dans l'intimité des familles. Comme souvent lorsqu'elle prend la voiture, Audrey Lustrement se rend aux archives départementales de Rennes, dans l'ouest de la France. Plus précisément dans la salle de consultation, une pièce froide et studieuse, où chaque personne qui en fait la demande peut parcourir les précieux documents en silence. Sur une table en inox, elle déroule un tableau généalogique établi sur du papier à musique. Un notaire a mandaté Coutot-Roehrig, l'entreprise dont elle dirige la succursale rennaise, pour retrouver les ayants droit d'une succession après le décès d'un homme qui n'a aucun héritier connu et qui n'a pas laissé de testament. Un travail de fourmi débute. « Il faut d'abord remonter aux parents et s'assurer qu'ils n'avaient pas de postérité. Si tel est le cas, on regarde s'ils n'avaient pas des frères et sœurs, des neveux et nièces. S'il n'y en a toujours pas, on remonte jusqu'au quatrième, au cinquième et au sixième degré, dernier degré successible », déroule Audrey Lustrement. Au-delà, les biens de la personne décédée reviennent à l'État. Avec Stéphane de Montlivault, un collègue, elle se plonge dans les registres de mariage, de naissance et de décès, jaunis par le temps. Il faut s'assurer qu'aucun autre héritier, que ceux déjà trouvés, n'existe. Minutieusement, le binôme explore toutes les pistes en croisant les informations de l'arbre généalogique avec celles apportées par les documents de l'état civil. Après 20 minutes d'investigation, le constat tombe : « Du côté de la branche maternelle, nous n'aurons pas de cousins au cinquième degré », conclut Stéphane de Montlivault en chuchotant. Toutes les portes ont été refermées, la quête s'arrête là. Mais la seconde étape du processus peut s'enclencher : « Désormais, nous allons contacter les héritiers pour leur soumettre un contrat de révélation, leur annoncer l'identité du défunt dont ils héritent », reprend Audrey Lustrement. « Il m'arrive de révéler des adultères » Cette phase est l'une des plus délicates car bien souvent, les héritiers retrouvés n'ont jamais connu le défunt en question. « Quand ils reçoivent notre courrier, beaucoup croient à une arnaque et le jettent à la poubelle, sourit Audrey Lustrement. Nous les rappelons pour leur expliquer notre démarche et notre métier. » Son collègue abonde : « Bien souvent, nous savons davantage de choses qu'eux-mêmes sur leur propre famille, cela crédibilise notre parole. » D'autres cas sont plus sensibles. Car lorsqu'elle enquête, Audrey Lustrement ne trouve pas seulement des héritiers. Elle soulève parfois des secrets de famille. De belles histoires, bien sûr. Parfois pas. « Il m'arrive de révéler des adultères. Cela m'est arrivé dans un dossier récemment : j'édite l'arbre généalogique et je me rends compte que l'homme a eu deux enfants avec deux femmes différentes – l'officielle et l'officieuse, disons. Aujourd'hui, l'enfant adultérin a les mêmes droits que l'enfant légitime. Ce qui est toujours un moment délicat à annoncer. » De fait, les structures familiales traditionnelles ont largement évolué depuis l'après-guerre. Les statistiques de l'Insee le prouvent : le nombre de naissances hors mariage a été multiplié par sept depuis 1946, les divorces ont quadruplé depuis 1950, le nombre de familles monoparentales a triplé depuis 1975. « Le travail de généalogiste s'est complexifié avec le temps », confirme Audrey Lustrement. Les individus sont aussi plus mobiles qu'à l'époque : « Aujourd'hui, un dossier sur quatre peut nous amener à l'étranger. » Pour l'heure, c'est dans un appartement du centre-ville de Rennes qu'elle se rend. Celui d'un homme décédé en septembre 2024. Dans cet autre dossier, elle a déjà retrouvé et contacté les héritiers. Ils sont au nombre de dix : une cousine au quatrième degré dans la ligne maternelle et neuf cousins et cousines au sixième degré dans la branche paternelle. L'une d'elles a renoncé à l'héritage. C'est l'autre volet du métier : régler les successions. Cela débute toujours par la réalisation d'un inventaire des biens dans le domicile du défunt. Audrey Lustrement représente les héritiers, absents. Elle est accompagnée d'une notaire et d'une commissaire-priseur qui, pendant trois heures, va ausculter chaque pièce de fond en comble. Dans l'intimité de la personne La généalogiste fait de même : « Je regarde s'il y a notamment des objets de valeur pour informer les héritiers du montant de la succession. On ne sait jamais vraiment sur quoi on va tomber. » Elle admet son malaise au moment d'ouvrir le tiroir d'une commode dans la chambre du défunt : « C'est délicat, on est plongé dans l'intimité de la personne. » Sur une table, un courrier d'assurance jamais ouvert, là une chemise de nuit et une paire de lunettes... La pièce est figée depuis le décès du vieil homme. Il y demeure une odeur de renfermé. Il va sans dire que la toile de maître dans la poussière d'un grenier ou le lingot d'or caché dans un faux plafond sont l'exception. « Dans une majorité de dossiers, le patrimoine à léguer oscille entre 200 000 et 300 000 euros », explique Audrey Lustrement. D'ailleurs, aucun objet de valeur n'est trouvé ce jour-là dans l'appartement. Alors l'équipe descend au garage. Une dizaine de cartons s'y entassent. Il faut les ouvrir un par un. La commissaire-priseur s'y colle. Premier carton : de la vaisselle. Le deuxième déclenche une plaisanterie : « Ça revient à la mode, les nains de jardin ? » On s'esclaffe sans gêne. Après tout, ce travail, c'est leur quotidien. Le troisième emballage révèle une minaudière en cotte de maille, un sac à main porté comme accessoire de mode par les femmes dans les années 1930. Celui-ci pourrait bien valoir un petit quelque chose. Dans le dernier carton : une photo du défunt. « On peut enfin mettre un visage sur un nom », sourit Audrey Lustrement, qui n'avait trouvé aucune photo du vieil homme dans l'appartement. Ce cliché, pas plus grand qu'une photo d'identité, est peut-être l'objet le plus important trouvé jusqu'ici. La généalogiste va le conserver précieusement : « Les héritiers ne veulent pas forcément récupérer du mobilier. En revanche, ils sont souvent intéressés par une photo de la personne dont ils héritent, donc je vais la mettre de côté. » La plupart des dossiers se concluent de la même façon : les biens immobiliers et les meubles sont vendus par les héritiers qui se partagent la succession. Audrey Lustrement touche un pourcentage qui dépend de la valeur du patrimoine légué et du degré de parenté des héritiers avec le défunt. Soit entre 10% et 40% de la somme finale, les dossiers étant inégaux. Tous les ans, 150 000 héritiers sont retrouvés dans l'Hexagone et à l'étranger. Ils se répartissent un milliard d'euros d'actifs, après paiement des droits de succession. À lire aussiLes limiers particuliers: détective privé, «se glisser dans plusieurs personnages» pour voir sans être vu [2/5]

Ils ne sont ni policiers ni gendarmes, mais mènent l'enquête : généalogistes, détective privé ou simples citoyens engagés… Alors que plus de 100 personnes disparaissent chaque jour en France, volontairement ou non, les forces de l'ordre se concentrent sur les disparitions inquiétantes, notamment de mineurs. Depuis 2003, l'association Assistance et recherche de personnes disparues (ARPD) s'est donnée pour mission de soutenir les familles de disparus et d'aider aux recherches. En France, 1 000 enquêteurs bénévoles de tous âges et profils travaillent en réseau à travers le pays pour retrouver des personnes disparues. Isabelle Cluzan, déléguée départementale du Val-d'Oise, explique que l'association prend en charge tous types de disparitions : « On prend tous types de disparitions, les disparitions volontaires inquiétantes, les ruptures familiales de même que les fugues et les personnes Alzheimer. » Elle évoque notamment le dossier d'Evelyne Lioret, une dame dont la disparition semble volontaire. Mais sa fille a mandaté l'association pour s'assurer qu'elle est en sécurité. « À partir de là, on analyse le dossier et on fait une sorte de cartographie d'Evelyne, de sa vie, de ses projets, de son entourage et de ses proches sur le terrain. On va frapper aux portes, on collecte des contacts, on va repérer les lieux où elle a travaillé, où elle habitait pour en fait apporter à ma cartographie des éléments vraiment visuels », explique Isabelle Cluzan. En France, un majeur a le droit de disparaître. Comment réagit l'association dans ces cas-là ? « Dans ces cas-là, on contacte la personne disparue. On essaie de savoir ce qu'il se passe. Notre mission, effectivement, c'est de rassurer la famille en disant qu'on a eu un signe de vie. Mais par rapport aux disparus, on reste dans la confidentialité de la localisation. C'est sûr, et on ne dévoile pas la vie de l'autre », précise Isabelle Cluzan. Les réseaux sociaux, une mine d'or pour les recherches Aujourd'hui, l'ordinateur est devenu un outil majeur dans les recherches. Pauline Charpy, coordinatrice OSINT, la cellule de recherche en sources ouvertes, souligne son importance : « Cela aide beaucoup. Toute personne laisse au moins une trace numérique, que ce soit sur les réseaux sociaux, avec des photos, des adresses mail... Ça peut vous donner une nouvelle localisation de quelqu'un. Les réseaux sociaux, c'est une mine d'or aujourd'hui. Quand on demande de l'aide aux personnes, les gens jouent le jeu. Ce qui marche le mieux aujourd'hui, c'est la diffusion au maximum des avis de recherche. Parfois, on n'a pas besoin de faire de terrain. J'ai résolu beaucoup de dossiers qu'avec de l'OSINT. » Pauline Charpy insiste cependant sur un autre aspect essentiel de leur mission : « Le soutien et l'assistance aux familles. Parfois, il n'y a pas besoin d'enquêter sur certains dossiers, mais il est important d'être là pour les familles. On est là pour les écouter, parce que le silence, c'est terrible pour les familles. C'est le plus difficile. » Comme pour les policiers ou les gendarmes, certains dossiers marquent durablement les bénévoles. Pauline Charpy se souvient notamment d'un cas qui l'a profondément touchée : « Il y avait eu un Afghan qui avait disparu. C'est un dossier qui m'a beaucoup marqué parce que pour le retrouver, j'ai dû aller dans les camps à Paris et découvrir un univers qui m'était totalement étranger. Finalement, on l'a retrouvé à l'étranger, en Belgique. Mais c'est un dossier qui m'a beaucoup touché parce que, en fait, ce sont des personnes ignorées de la société. Je me suis dit que l'ARPD faisait ce travail pour aider tout le monde. » « Créer un maillage complet autour de la Terre » Développer des relais à l'étranger est une mission clé pour l'association, comme l'explique Caroline Fauveau; responsable de la cellule internationale : « Depuis trois ans, nous sommes une vingtaine. Nous fonctionnons avec des Français qui habitent à l'étranger, et nous avons aussi des Français qui connaissent l'étranger mais qui sont sur le territoire français. On communique énormément avec les groupes d'expatriés, les associations de Français à l'étranger, d'autres associations qui font le même travail... Une association en Grèce est très active. Il y en a une en Autriche qui nous a retrouvé une dame qui avait Alzheimer. On contacte aussi tous les centres pour SDF, les hôpitaux psychiatriques. On essaie de créer un maillage complet autour de la Terre. » Cependant, les moyens restent limités. « Nous ne sommes pas riches, nous ne sommes pas envoyés à l'autre bout du monde pour enquêter, rigole Caroline Fauveau. Tout se fait via internet. » Aujourd'hui, dix correspondants en Europe, mais aussi aux Amériques et en Asie, travaillent avec elle. Un réseau que Caroline Fauveau compte bien étoffer encore dans les mois à venir. À lire aussiLes limiers particuliers: détective privé, «se glisser dans plusieurs personnages» pour voir sans être vu [2/5]

Ils ne sont ni policiers ni gendarmes, mais mènent l'enquête : généalogistes, détectives privés ou simples citoyens engagés... Cette semaine, RFI vous plonge dans le quotidien de ces limiers particuliers. Pour ce deuxième épisode, on s'intéresse aux détectives privés. En France, ils sont quelques centaines seulement à exercer ce métier, à réaliser des filatures pour traquer les arnaques à l'assurance maladie ou les adultères. Une profession transformée par l'arrivée des dernières technologies et qui se féminise. RFI a suivi une détective privée dans les rues de Paris. Elle nous prévient d'emblée : « Je ne vais pas vous révéler tous mes secrets. » Mais Julie Catalifaud, détective privée depuis 15 ans et directrice de l'agence Vendôme Investigation, située sur la place du même nom, accepte de lever le voile sur une partie de sa méthode pour suivre une personne en toute discrétion. Nous la suivons dans les rues de la capitale française. Une filature, c'est d'abord l'art du positionnement. La détective prend l'exemple d'une porte cochère bleue sur la place Vendôme. « Si j'avais la possibilité de me stationner à gauche de l'entrée, derrière ce camion, ce serait l'idéal pour observer la personne que je dois filer », développe l'enquêtrice. Des particuliers et des entreprises l'appellent toute l'année. Adultères, garde d'enfant, arrêts maladie, concurrence déloyale : les dossiers varient beaucoup et impliquent une grande adaptation sur le terrain pour voir sans être vu. « On ne se déguise pas, mais on change d'apparence. On change de coiffure, de maquillage, on met des casquettes, des bonnets. On s'habille de la manière dont les gens s'habillent dans ce quartier. Il faut pouvoir se glisser dans plusieurs personnages et s'adapter au profil de son interlocuteur », confie la détective privée. Elle a beau avoir de l'expérience, Julie Catalifaud le reconnaît : filer une personne reste un exercice difficile. La concentration doit être totale, et parfois sur plusieurs heures. Mais là aussi, il existe des outils pour ne rien rater des faits et gestes de l'individu : « Nous allons utiliser des appareils photo avec de très longs objectifs, du matériel plus discret comme des caméras dissimulées dans des stylos, des boutons de chemise. Tout dépend de la configuration. » Ce matériel, digne de celui de l'Inspecteur Gadget, peut prêter à sourire, mais il est bien utile pour recueillir des preuves : un geste affectueux par exemple, dans les dossiers d'adultère. Féminisation et visibilité Longtemps masculin, le métier attire de plus en plus de femmes. Elles représentent aujourd'hui un tiers des effectifs de la profession. « Les promotions se féminisent », confirme Julie Catalifaud, qui enseigne à l'École supérieure des agents de recherches privées (ESARP), l'une des quatre écoles en France qui forment les détectives privés. Cette féminisation de la profession est une bonne chose, souligne Julie Catalifaud, notamment pour la réussite des filatures : « C'est plus facile pour moi de m'asseoir à une terrasse avec un livre ou un ordinateur. Je passe totalement inaperçue, et c'est clairement un avantage. » Le métier de détective privé mérite désormais de gagner en visibilité, estime-t-elle : « On me demande parfois de dire quelle est ma vraie profession, car les gens ne me croient pas quand je dis que je suis détective privée. » Elle s'est donc donnée pour mission de faire connaître ce métier en multipliant les interviews et les documentaires. Elle a aussi rédigé un livre, Profession Détective privée, Dans les coulisses des enquêtes : adultère, avarice et autres péchés capitaux, publié en mars 2026 aux éditions HarperCollins, dans lequel elle raconte les coulisses, parfois croustillantes, de certaines enquêtes. « L'intelligence artificielle a bouleversé le métier » Si l'enquêtrice passe la majorité de son temps sur le terrain, elle le rappelle : les investigations débutent à chaque fois dans son bureau. Son ordinateur est l'outil essentiel pour faire de l'OSINT, c'est-à-dire de la collecte d'informations accessibles à tous sur internet : « Je vais regarder les réseaux sociaux, tous les sites qui peuvent nous intéresser, et parfois, en quelques minutes, on peut retrouver la trace de la personne sur laquelle on enquête. » Mais les nouvelles technologies, tout en étant des alliées précieuses, peuvent aussi devenir des adversaires. « L'intelligence artificielle a bouleversé le métier. On le voit avec les clients qui nous contactent pour des escroqueries sentimentales. Il y en a toujours eu, mais désormais, ces arnaques sont réalisées avec de l'IA, du morphing, ces personnes qui font des vidéos avec les visages d'autres. Tous ces éléments peuvent compliquer nos enquêtes. » Si l'enquête débute sur ordinateur, c'est aussi là qu'elle se termine, en l'occurrence par la rédaction d'un rapport. Celui que nous montre Julie Catalifaud est barré de la mention « confidentiel » : « On tape ce qui s'est passé sur le terrain minute par minute, on note toutes les observations que nous avons faites, et on y ajoute les photos que j'ai réalisées ou que mes agents sur le terrain ont réalisées. » Ce rapport est ensuite remis au client. S'il a été produit dans les règles, il peut servir de preuve devant un tribunal. La justice est saisie dans 80% des dossiers que traite la détective. Une preuve qui a un coût : entre 70 et 150 euros de l'heure, selon la nature de l'enquête.

Ils ne sont ni policiers ni gendarmes, mais ils mènent l'enquête. Généalogistes, détectives privés ou simples citoyens engagés... RFI vous donne un aperçu du travail de ces limiers particuliers. Rencontre avec Damien Véron, dont la sœur Tiphaine a disparu le 29 juillet 2018 à Nikko, lors d'un voyage touristique au Japon. Depuis huit ans, ses proches remuent ciel et terre pour faire avancer l'enquête, sur place et depuis la France, où elle est désormais aux mains du pôle cold case de Nanterre, en charge des affaires criminelles non élucidées. « Voici le placard où j'ai archivé tout le dossier d'enquête pour retrouver Tiphaine. Il y a vraiment énormément de dossiers », comme Damien Véron. 1er août 2018 : voilà déjà deux jours que la famille s'inquiète du silence de Tiphaine quand le Quai d'Orsay appelle Damien pour l'informer de sa disparition. « Lorsqu'on a appris la disparition de Tiphaine, on a eu la police de Nikko le soir même, qui a tout de suite dit : ''Que ferait Tiphaine si elle était kidnappée, si on essayait de l'enlever ?'' Tout de suite, ils ont mis une dimension criminelle. Moi, ma sœur Sybille et mon frère Stanislas avons décidé d'y aller pour retrouver Tiphaine », se souvient-il. Il raconte ce tout premier voyage au Japon : « On est reçu tout de suite par la police. Sauf qu'on comprend qu'effectivement, culturellement, c'est compliqué. La piste criminelle qu'il avait évoquée est complètement mise au second plan lorsqu'on arrive. On nous dit que c'est une piste d'accident. Sauf qu'en fait, cette piste n'est pas tenable puisqu'ils nous montrent un foulard qui n'appartient pas à Tiphaine, près d'une rivière, pour justifier que Tiphaine ait pu se noyer. Et surtout, la police nous redonne la valise de Tiphaine en disant ''Rentrez chez vous, il se passera plus rien''. Donc là, on comprend que c'est dramatique. On a tout de suite mis les deux pieds dans le plat, dans l'enquête. Et surtout, on a médiatisé, puisqu'on a compris que la police ne le ferait pas. Il a fallu le comprendre puisqu'on pensait que, en octobre 2018, lorsque ma sœur Sybille avait interpellé Emmanuel Macron et Shinzo Abe, le Premier ministre de l'époque, ça allait bouger les choses. Et en fait non, on a vu que la police gesticulait plus que de faire quelque chose. » À lire aussiLes proches de Tiphaine Veron lancent une association pour aider les familles de disparus à l'étranger « Un combat qui coûte cher » Même si la piste criminelle lui saute aux yeux, la famille s'emploie pour écarter la thèse de l'accident. Damien Véron montre une vidéo prise dans l'hôtel où a séjourné sa sœur : « On voit la rivière qui est derrière l'hôtel, avec les serpents, les sangsues... Il faut vraiment avoir envie d'y aller. Vous voyez la rivière, on peut pas aller dans l'eau. C'est pour ça qu'on filme tout, pour montrer toutes les absurdités et surtout toutes les pistes. » Pour explorer les berges, la famille fait venir des spécialistes français, embauche une équipe japonaise de chiens pisteurs. Puis, deux détectives privés japonais sont employés pour examiner la piste criminelle. La fratrie parvient même à obtenir de Google et de l'opérateur Free des données cruciales sur le téléphone de Tiphaine. Dès 2019, l'association Unis pour Tiphaine est créée pour faire perdurer la mobilisation : « On a fait une fresque à Poitiers avec les yeux de Tiphaine qui a été beaucoup relayée. On a pu écrire un livre avec Sibylle pour raconter ce combat terrible. Une amie de la famille a fait un film, L'Air mouillé. Tout cela permet de mobiliser pour faire parler de Tiphaine, obtenir des dons parce que c'est un combat qui coûte cher. Je crois que ça va faire mon dixième voyage. Je crois qu'on a dépassé plus de 150 000 €, ce qui est colossal. Sans l'aide des gens, je pense qu'on n'aurait pas réussi. » La famille a frappé à toutes les portes, y compris celle des Nations unies : « J'ai eu la chance de m'exprimer devant le Comité des droits de l'homme. Et surtout, j'ai réalisé qu'une procédure était possible auprès du Comité des disparus. Le comité demande à ce qu'une enquête soit menée, que les suspects soient entendus et surtout à ce que la France soit pleinement investie du dossier. Malheureusement, le Japon ne coopère pas. Mais l'ONU a déjà fait six demandes. Donc ils continueront. » « On se bat pour que tout soit fait » Ces démarches s'inscrivent dans des enjeux diplomatiques qui dépassent le cas de la disparition de Tiphaine Véron. Une difficulté supplémentaire donc : « Forcément, puisque le Japon est quand même un allié important pour la France et l'Union européenne en Asie. Dans le cas de Tiphaine, on ne peut que remercier l'Élysée qui s'est pleinement mobilisé, comme l'ambassade de France au Japon. On cherche à retrouver Tiphaine. Cette dimension diplomatique, on ne l'avait pas au début. Mais après, on l'a comprise, il faut accepter que les gens sur qui on compte ont aussi d'autres impératifs qui sont les enjeux diplomatiques entre les États. Ce n'est pas évident. » « Au fond de nous, on pense qu'on a peu d'espoir de retrouver Tiphaine vivante. Par contre, on sait qu'on a toutes les cartes en main pour savoir ce qu'il est arrivé. Donc on mène l'enquête, on se bat pour que tout soit fait », confie le frère de la disparue. Ce 29 juillet 2026, Damien sera à nouveau à Nikko pour inaugurer un buste de Tiphaine. Pour que personne n'oublie, huit ans après. À lire aussi«Tiphaine, où es-tu ?» À la recherche de notre sœur de Damien et Sibylle Véron

Les habitants des grandes villes aspirent à de plus en plus d'espaces verts. Conscients des bienfaits de la nature, notamment dans des quartiers où le bitume est roi, ils n'hésitent plus à s'engager eux-mêmes pour végétaliser leur environnement. C'est le cas dans le 12ᵉ arrondissement de Paris, dans la résidence Georges Contenot qui compte environ 400 logements sociaux. En 2016, des locataires regroupés en association ont mis en place un véritable poumon vert au sein de cet ensemble d'immeubles. Deux ans après, le site a triplé de taille. Un développement qui rend compte d'un engagement des locataires, soutenus et accompagnés dans leur démarche par leur bailleur Paris Habitat. En 2016, il y avait quelques grands arbres sur un espace d'environ un peu moins de 500 M², au cœur de la résidence Georges Contenot. Mais aujourd'hui, le site, baptisé depuis le Potager de Georges, s'est bien agrandi. « Au bout de deux ans, Paris Habitat a constaté que, selon ses termes, on était capables, explique Joseph Fernandez, vice-président de l'association qui gère le potager. Et donc ils nous ont accordé tout le pâté qui fait actuellement 1 500 mètres carrés. » 1 500 mètres carrés de verdure et de biodiversité et, au potager, on cultive évidemment des fruits et légumes dans des bacs de différentes tailles. Mais le but principal n'est pas la production agricole, mais les liens qui se créent entre les habitants. « On a créé des relations entre les résidents de Paris Habitat, ce qui est le cas avec mon ami Arnaud – pendant des années, on s'est croisés, on ne se disait pas bonjour et maintenant, on est les meilleurs amis du monde, sourit le vice-président de l'association. On a resserré les liens de voisinage et [créé des liens] affectifs entre les résidents et aussi avec des non-résidents. » Marina a emménagé récemment dans la résidence. Le potager lui permet de satisfaire son besoin de se ressourcer dans le calme. « J'étais déjà dans un jardin partagé, porte de Montreuil. Là où ça change, c'est au niveau sonore, parce qu'ici, plus de bruits de voitures, des petits oiseaux partout…, se réjouit Marina. C'est donc sympa et c'est vrai que de voir le jardin, ça m'a motivée à accepter cet appartement-là. Moi, je suis enseignante et quand je viens pour un quart d'heure, ça ne dure jamais un quart d'heure. J'y reste au moins deux heures parce que je ne peux plus partir. Donc c'est un besoin vital de mettre les mains dans la terre et de me ressourcer comme ça. » À lire aussiNouveaux rapports à la nature: le jardin partagé Stalingrad à Paris « On a l'impression d'être à la campagne » Mais il n'y a pas que des habitants qui profitent de ce site. Le Potager de Georges est ouvert à tous. « On a considéré que ça allait nous permettre de faire une ouverture sur le quartier et d'aider à la mixité sociale, précise Joseph Fernandez, et de ce fait, on est ouvert et on a des adhérents qui ne sont pas résidents. » Des non-résidents comme Danielle, une habitante du quartier devenue adhérente active : « Je viens de temps en temps pour aider à l'arrosage. Je recherchais vraiment la nature, ça me manquait beaucoup. Et quand j'ai connu ce jardin, j'ai dit que c'était extraordinaire, on n'a pas l'impression d'être à Paris, on a l'impression d'être en province, à la campagne. » Depuis sa création, le Potager de Georges a accueilli plus de 400 adhérents qui participent à l'entretien du site. « Ce qu'il faut savoir, c'est qu'on est tous des bénévoles et à ce titre-là, on considère qu'un adhérent est également un bénévole, souligne Monique Paysserand, co-fondatrice et présidente de l'association. Et donc il fait ce qu'il veut. S'il veut venir, il vient, s'il veut amener quelqu'un, des amis, partager une table avec un verre, on est toujours là. On a des tables à disposition et des chaises. On a même un terrain de boules. » Avec son Plan Nature en Ville lancé en 2021, le bailleur Paris Habitat s'engage, entre autres, à favoriser la végétalisation de ses résidences pour améliorer le cadre de vie des locataires. « Quand on a constaté le dynamisme, l'enthousiasme et la qualité du Potager de Georges, il n'a pas été trop difficile d'accepter de réduire la surface des espaces tels que les pelouses au profit du jardin partagé », explique Nicolas Levrel, de la direction du développement social urbain chez Paris Habitat. Paris Habitat dispose de 14 000 M² d'espaces verts dans la capitale, dont 80 jardins partagés, gérés par les habitants. À lire aussiNouveaux rapports à la nature: à Paris, le Jardin21 allie fraîcheur et culture

En France, une sécheresse exceptionnelle par son intensité et sa précocité sévit et quasiment tout le territoire se voit affecté par des restrictions d'eau, signe du dérèglement climatique. Alors que ces évènements vont s'intensifier à l'avenir, certains veulent désormais changer de regard sur leur environnement. Au lieu de maîtriser la nature, de la dompter, ils apprennent à travailler avec elle pour s'adapter. Le climat change et les Vosges, ses forêts, ses tourbières et ses étangs, souffrent. Un changement bien visible en haut de la petite vallée de la Vigotte. « Depuis une dizaine d'années, et surtout les cinq-six dernières années, la norme, c'est clairement devenu des années où on a trois ou quatre mois avec très peu de pluie dans les Vosges, témoigne Antoine Daval, cofondateur de l'association La Vigotte Lab. Et ça, ce n'était pas la norme avant. Et on le voit sur les dépérissements forestiers, on voit quelques arbres solitaires… En fait, avant, il y avait une forêt. C'est ce qu'on voit. On a perdu à peu près la moitié de nos forêts en cinq ans. » Avec son association La Vigotte Lab, Antoine Daval mène des expérimentations pour aider la campagne vosgienne à s'adapter et fait le pari de s'appuyer sur la nature elle-même. À la place de l'ancienne forêt, il laisse faire une régénération naturelle. Et cela fonctionne malgré la chaleur extrême et les sécheresses. « Ce qu'on peut voir cinq ans après, c'est qu'il y a une forêt qui est en train de pousser. Il y a des arbres qui font maintenant, pour certains, pas loin de huit mètres. Donc on voit une vigueur, on voit aussi qu'elle est très diversifiée, se réjouit-il. Il y avait une monoculture d'épicéas. Et ce qui est fascinant, c'est qu'il y avait suffisamment, visiblement, de graines dans le sol, emportées par le vent, les oiseaux, que sais-je, qui font qu'aujourd'hui, ce sont des dizaines d'essences différentes qui repoussent. Ce sont les espèces qui ont vécu dans leur état de graines et de jeunes plants des sécheresses et qui ont été sélectionnées pour leur capacité à y résister. Et donc ce qu'on voit, c'est qu'on est en pleine crise hydrique en ce moment, et qu'on a pour autant des pousses de plus d'un mètre, voire deux mètres cette année. Donc, on devine une capacité de la nature à se régénérer. » Avec son équipe, il accompagne cette renaissance en favorisant les arbres qui pourront servir plus tard en menuiserie, ou ceux qui éloignent les insectes ravageurs en aidant les ronces qui protègent le sol ou en détournant au contraire celles qui étouffent les jeunes plants. Et pour l'eau, c'est pareil. « On est sur le ruisseau de la Vigotte. Ce ruisseau, il est à l'image de l'aménagement de nos territoires depuis 60 ans. C'est un ruisseau qui a été détourné parce qu'il gênait l'aménagement pour l'agriculture et pour le tourisme. Et donc pour ça, on l'a redressé, c'est-à-dire qu'on l'a déplacé et mis tout droit, précise Antoine Daval. Et un ruisseau, quand il va tout droit, l'eau gagne de la vitesse, de la puissance et donc elle va éroder très fort. Il n'y a plus de vie possible dedans. Et par ailleurs, à chaque fois qu'on va avoir un orage, elle va envoyer, expédier, très très vite l'eau vers l'aval et donc aggraver les risques de crues en aval. Et de la même manière, quand on a une sécheresse, elle va s'assécher plus rapidement, elle ne va pas soutenir l'étiage en aval. » À lire aussiNouveaux rapports à la nature: le jardin partagé Stalingrad à Paris « Il ne faut pas avoir peur de s'adapter » Alors que les anciens ont cherché à drainer et évacuer l'eau, l'association tente donc maintenant de la retenir au maximum en recréant des méandres dans le ruisseau pour le ralentir. « Ça va consister à travailler un petit peu les végétaux qui poussent. On va favoriser le roseau à gauche, enlever celui de droite, comme ça l'eau va plutôt à gauche, puis elle commence à faire un petit virage, on va déposer quelques gros cailloux, quelques morceaux de bois et ça, ça va assez vite, décrit le cofondateur de La Vigotte Lab. Là, on est sur un espace qu'on remet depuis à peine deux ans et, comme on le voit, le ruisseau ne va déjà plus tout droit. Il a recréé plein de microvirages. L'eau est déjà remontée de 10-20 cm et on a retrouvé des truites. Ça fait un an qu'on a retrouvé de la vie dans le ruisseau. » Petit à petit, la vallée change. Pourtant, c'est son propre grand-père qui a façonné le terrain autrefois. « Pour moi, on ne défait pas ce qu'a fait la génération d'avant. Au contraire, on construit sur ce qu'a fait la génération d'avant, précise-t-il. Et l'idée, ce n'est surtout pas de critiquer ce qui a été fait, parce que c'était fait avec les connaissances et le contexte de l'époque. C'est plutôt qu'on s'adapte. Il ne faut pas avoir peur de s'adapter, il ne faut pas avoir peur de changer ce qui a été dicté par les anciens. Les anciens ne vivaient pas dans le monde dans lequel on vit. Il faut absolument les écouter. Il y a beaucoup de connaissances intéressantes, mais il faut aussi qu'on développe nous-mêmes nos propres techniques. » Et malgré la sécheresse, l'herbe est aujourd'hui plus verte ici qu'ailleurs, l'air bourdonne à nouveau d'insectes et les oiseaux sont plus nombreux. À lire aussiFrance: face à une sécheresse précoce dans les Vosges, les animaux et plantes meurent de soif

En France, depuis le mois de mai, plusieurs épisodes caniculaires ont été enregistrés sur l'ensemble du territoire. Ces fortes chaleurs rendent la vie au quotidien très difficile, avec parfois des conséquences sur la santé. À Paris, une friche végétale et culturelle permet de se retrouver, de se détendre tout en retrouvant un peu de fraîcheur. Il s'agit du Jardin21, un lieu multi-usage où l'on peut venir manger, boire un verre, écouter de la musique entre autres, dans un espace de plus de 1 500 m² de jardin potager. Véritable bulle de nature, le Jardin21 est dédié à l'agriculture urbaine et propose chaque week-end des ateliers de jardinage gratuits. Arbres fruitiers, plantes aromatiques et légumes cultivés dans d'énormes bacs en bois apportent une fraîcheur au lieu, contrastant avec l'environnement très minéral du quartier. Le Jardin21 a été conçu dès le départ pour proposer aux urbains un espace végétalisé, ce qui en fait un vrai havre de fraîcheur, mais aussi un lieu de sensibilisation. « On va regarder les plantes qui sont cultivées et on va évoquer les pratiques agroécologiques qu'on met en place ici pour améliorer à la fois la quantité et la qualité des plantes qui sont cultivées, tout en préservant les ressources », explique Mikhaïl Frontère, jardinier du site qui propose des ateliers de jardinage. Et grâce à cet atelier, cette jeune retraitée a trouvé réponse à ses questionnements. « Je voulais voir un petit peu quelles étaient les techniques pour les plantes qu'on pouvait faire pousser en ville, et aussi comment est-ce qu'on pouvait les développer », témoigne-t-elle. Promouvoir l'agriculture urbaine, c'est l'objectif principal des ateliers organisés par Mikhaïl Frontère. « L'idée, c'est de montrer aux gens que l'agriculture n'est pas réservée aux agriculteurs, que tout le monde peut sur son balcon, dans son petit jardin, sur des petits espaces, avoir des aubergines, des tomates ou des plantes aromatiques, souligne-t-il. C'est aussi en faire un espace de sensibilisation aux pratiques agroécologiques qui préservent l'environnement et, grosso modo, aussi de sensibilisation à la nature et à la biodiversité. » À lire aussiNouveaux rapports à la nature: le jardin partagé Stalingrad à Paris « Malgré le périph' derrière, c'est plutôt agréable » Plantes pour éloigner les pucerons, plantes couvre-sol pour préserver l'humidité du sol, autant de techniques mises en avant lors de ces ateliers. Parmi les pratiques vertueuses, l'utilisation de pesticides biologiques est promue, mais aussi comment réduire l'apport en eau avec la technique des oyas. « Le principe, c'est qu'on met de l'eau dedans, montre le jardinier, et comme les pots sont microporeux, il y a des tout petits trous, quand la terre sera sèche, l'eau va passer à travers le pot et elle va permettre d'humidifier la terre pour que les plantes viennent puiser de l'eau dans la zone d'humidité qui sera autour de l'oya. » Un jeune couple originaire de Lyon s'est rendu au Jardin21 pour profiter du lieu dans son ensemble. « On est venus chercher de la culture, de la musique et puis un espace un peu vert au milieu de tous ces immeubles », témoigne l'un. « Ça fait du bien, ça fait une petite parenthèse agréable », surenchérit l'autre. « Pour l'instant, je trouve qu'il y a de bonnes vibes. Il y a des petites plantes, moi j'aime bien les plantes, confie Lucas, un habitant du quartier qui est venu découvrir le lieu. Et puis c'est agréable d'avoir du paillage, c'est une bonne sensation avec les baskets. Donc, malgré le périph' derrière, c'est plutôt agréable. » C'est agréable également pour Philippe qui travaille juste à côté du Jardin21 : « Ça permet d'être debout, de ne pas être assis sur une chaise devant son ordinateur. C'est de la détox électronique en quelque sorte. » Et des endroits comme le Jardin21 sont indispensables en milieu urbain, selon Arnaud Perrine, un de ses cofondateurs. « Quand on monte à des 35 degrés à Paris, ici, on arrive à descendre de dix degrés par rapport à ça, parce qu'il y a de la biodiversité, il y a de l'ombrage, de la terre et donc forcément, il y a un petit écosystème, précise-t-il. Et pourtant, on est coincés entre le métro, le périph et un gros cimentier très connu. Donc, aujourd'hui, on a vraiment un lieu qui est au top. » Pour la saison 2026, le Jardin21 est ouvert au public, gratuitement, du mercredi au dimanche, d'avril à octobre. À lire aussiNouveaux rapports à la nature: des écolodges de luxe pour se reconnecter à la forêt

L'appel de la forêt résonne chez de plus en plus de touristes. Plus question de plages paradisiaques ou d'immenses villas de luxe avec piscine. Les nouveaux hôtels à la mode font quelques mètres carrés, sentent le bois recyclé et les toilettes sèches. Revenir à ses racines en pleine nature, mais en ayant tout le confort d'une suite parisienne, c'est le pari des écolodges. Depuis une dizaine d'années, ces logements ultramodernes, mais perdus en pleine nature, pullulent dans toutes les régions de France, de la Bretagne à la Corse. Et certains touristes sont prêts à payer cher pour vivre pendant une soirée l'expérience d'ermites de luxe, comme au Youza Ecolodges, à l'ouest de Paris. Nichées au milieu de la forêt de Rouzeux, 18 petites cabanes en bois sont éparpillées parmi les arbres. André vient rendre ses clés. Ses enfants font la course entre les arbres une dernière fois avant de monter dans la voiture. Le Parisien sait déjà qu'il reviendra : « On cherchait un peu des champignons, on n'a pas pu parce qu'il n'y avait pas beaucoup de pluie, donc on reviendra encore une fois. » C'est la deuxième fois qu'il vient à Youza. Il habite à Paris et, juste avant de rentrer, il est venu se ressourcer une dernière fois : « J'étais sur la Côte d'Azur, c'est pas la même chose, c'est pas le même ressenti dans la forêt. La forêt, on est loin de toutes les grandes villes autour de nous. Ici, on est vraiment tranquille, il n'y a pas de lumière dans la nuit, donc on voit le ciel très clair. Les enfants, ils aiment beaucoup. » Besoin de déconnexion Dans sa jeunesse, André et sa femme jouaient un peu plus aux aventuriers : camping au Canada, road trip en Chine... Mais depuis la naissance de leurs deux enfants, les deux cadres préfèrent la pseudo-nature tout confort : « T'as un petit peu de panorama de champs derrière, t'as ton petit bain nordique. » Arnaud, le directeur des lieux, détaille les différents écolodges du domaine : « Quand tu arrives dans un écolodge, tu as toujours un verre à eau, un verre à vin, une carafe. Tu as des toilettes, une banquette, un poêle aussi. Et à l'étage, une chambre et salle de bain avec la vue. Tout en se réveillant dans la forêt. » André se félicite qu'il n'y ait aucun écran et pas de wifi. Il a grandi dans une grande ville et vit maintenant à Paris. C'est important pour lui que ses deux enfants soient un peu en contact avec la nature : « Je les emmène pour qu'ils découvrent la nature. C'est important parce que maintenant, tout est automatique, l'intelligence artificielle, etc. Il faut garder la capacité de vivre tout seul. Les jeunes ont toujours un écran, une tablette. Il faut qu'ils se déconnectent. » « Quelque chose de rare, quelque chose d'authentique » Sa fille Camille n'est pas forcément du même avis : « J'étais un peu déconnectée parce que j'étais avec mes amis. » La petite fille confie que les écrans lui ont manqué, mais qu'elle adore se réveiller en pleine forêt, ce qui la dépayse du XXe arrondissement de Paris : « J'aime bien la ville, mais je préfère la forêt. C'est plus calme, et j'adore le calme. Je ne m'y connais pas en animaux, mais je les adore. J'ai vu une ombre et j'ai entendu des petits bruits. » Pour Arnaud, c'est aussi l'occasion de faire redécouvrir la nature aux visiteurs : « Mon objectif n'est pas que ce soit une espèce d'aquarium et que les gens regardent en mode "c'est la nature". Faut que les gens y aillent, mais qu'ils apprennent à respecter la nature. Ici, tu as une faune complètement naturelle, tu as des animaux complètement sauvages. » Il travaille dans l'hôtellerie depuis plusieurs années. Il le voit, le luxe a changé : « C'est de moins en moins des choses quantifiables, et c'est plus de l'ordre de l'expérience. Clairement, le luxe maintenant, c'est d'avoir une expérience un peu unique, quelque chose de rare, quelque chose d'authentique. » Si ce type de tourisme permet de préserver la nature, il est loin d'être accessible à tous : comptez plus de 300 euros pour une nuit. À lire aussiNouveaux rapports à la nature: le jardin partagé Stalingrad à Paris

Premier épisode de notre série sur les nouveaux rapports de l'humain à la nature. En France, depuis le mois de mai 2026, plusieurs épisodes caniculaires ont été enregistrés sur l'ensemble du territoire. Les températures ont grimpé jusqu'à plus de 40°C dans certains départements, rendant le quotidien très difficile aux populations qui ont du mal à s'adapter à ces fortes chaleurs, avec parfois des conséquences sur la santé. À Paris, pour fuir la chaleur étouffante des appartements peu ou pas du tout adaptés à la chaleur, bon nombre de citadins trouvent refuge dans les parcs ou jardins. Dans le nord de la capitale, une association a transformé une ancienne friche en un jardin partagé, ouvert à tous. Un lieu où riverains, passants ou touristes en manque de contact avec la nature peuvent faire une pause bienfaisante et rafraîchissante. Coincé entre deux immeubles en face du métro, le jardin partagé Stalingrad est un îlot de verdure et de fraîcheur situé dans le XIXe arrondissement de Paris. Depuis sa création il y a huit ans, le jardin est géré en partenariat avec les habitants du quartier. « On a été voir la mairie du XIXe et on leur a demandé de nous prêter cette parcelle, pour qu'on s'en occupe et qu'on en fasse un jardin partagé. C'est vraiment un jardin qui vit autour des gens du quartier. La preuve, on a une voisine qui est là avec ses enfants. C'est un jardin qui est ouvert vers les autres, pour les autres », raconte Leïla Benouissaaden, co-présidente de l'association en charge de cet espace. Un jardin ouvert à tous et particulièrement aux enfants, avec des ateliers qui leur sont dédiés. « Soit on invite les enfants à venir planter, soit à venir découvrir. Par exemple, il y a des mésanges qui viennent de pondre, donc ils viennent découvrir la nichée des mésanges. Soit ils viennent ramasser des fruits rouges. Aujourd'hui, on a quatre ou cinq enfants qui sont là. On fait beaucoup d'ateliers pour découvrir la faune et la flore, notamment les vers de terre, les escargots et les limaces qui sont utiles pour les jardins », détaille-t-elle. Des fruits et légumes, des herbes aromatiques et des fleurs sont cultivés dans une douzaine de bacs. Les récoltes sont partagées entre les visiteurs, les riverains et les commerçants du quartier. Comme l'indique Thierry, un des jardiniers de l'association, le but est surtout de créer du lien et de faire découvrir la nature en ville : « Ce ne sont pas des bacs individuels, donc tout le monde cultive pour tout le monde. L'idée, c'est vraiment le partage. C'est surtout le côté socialisation. C'est la mixité sociale aussi du quartier qui se révèle un petit peu au travers de ce jardin partagé. C'est très intéressant pour donner aux enfants et aux parents aussi le goût de découvrir un peu la nature. Au printemps, on a des mésanges, on a énormément de fruits et de légumes. » Accompagnés de leur mère, Bouchera, 9 ans, et son petit frère sont venus cueillir des fruits, « des fraises », précisent-ils. Le jardin plaît aussi à Dalida, une riveraine à la retraite : « Cela a un côté apaisant. C'est une thérapie aussi. Moi, je sais que ça m'a fait du bien. J'en ai parlé à d'autres qui venaient dans le jardin. Ils m'ont dit : "C'est ma thérapie." C'est bien agréable de pouvoir ne serait-ce que toucher les plantes, la terre et converser avec les gens qui viennent partager ces moments. » Ce petit jardin de quartier fait partie d'un réseau d'une trentaine d'espaces verts partagés du XIXe arrondissement de Paris. Ce petit jardin de quartier fait partie d'un réseau d'une trentaine d'espaces verts partagés du XIXe arrondissement de Paris. « C'est pour apporter de la nature. La nature fait du bien aux gens. Être en contact avec la nature, surtout dans un milieu urbain, c'est toujours très positif. Toucher des arbres, se promener dans la nature, voir des oiseaux fait vraiment du bien à la santé des habitants et à la santé publique. C'est très important. Quand on amène de la nature, on amène du bien-être aux habitants », estime Andrés Pilartz, maire adjoint en charge de la végétalisation de l'espace public. Le jardin partagé Stalingrad ouvre ses portes au public les samedis et dimanches après-midi ou en semaine, quand il y a un jardinier sur place. À lire aussiMicropousses et fleurs comestibles: quand la nature a bon goût