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Ah vous aimez cette chanson, hein, ça vous rappelle un film, Sailor et Lula, et si pas, vous y êtes instantanément, dans l’Amérique profonde, celle de la Route 66 et des grands espaces. C’est vrai, hein, on la voit, la grosse cylindrée décapotable et la route rectiligne, les restoroutes plantés au milieu de nulle part, écrasés par une chaleur sèche, avec trois pelés et deux tondus attablés à l’intérieur. Ça fout un spleen pas possible mais c’est beau.Comme la musique de Chris Isaak. Ah c’est vrai qu’il est beau ! Avec sa belle gueule bien coiffée style années 50 et ses pochettes qui font autant penser à Elvis Presley qu’à James Dean, il incarne une certaine Amérique, en total décalage avec les années 80 au milieu desquelles il débarque dans nos vies. Et qui lui vaut à la fin de la décennie d’être élu parmi les gars les plus sexys au monde.Chris Isaak, c’est le musicien qui tombe au mauvais moment. En pleine époque synthés et batteries électroniques, lui, il débarque avec des chansons qui sentent les motels perdus, les néons, les Cadillac qui ont trop roulé et les amours qui tournent mal au milieu de la nuit. Ça doit être ça qui a tant plus à un David Lynch qui vient de fasciner le monde avec son film Blue Velvet.La musique de Chris Isaak, c’est du rock avec une pincée de country, de surf, et de rockabilly ralenti façon Roy Orbison. Alors pourquoi il a tant marché à la fin des années 80 et dans les années 90 : probablement à cause de l’immense solitude élégante qu’il dégage. On dirait qu’il a tiré toute son inspiration dans le Heartbreak Hotel d’Elvis Presley, et qu’il s’est arrêté là, avec sa guitare, sur un parking vide.Et puis il y a sa voix, qui passe du murmure au grand vertige romantique dans la même phrase. Une voix de cinéma. Exactement. Une voix qui éveille en nous l’image d’un type très bien sapé en train de se faire lourder sous un panneau “Vacancy”. Alors il remonte dans sa grosse V6 et disparaît vers l’horizon. C’est vrai qu’on connaît tous plusieurs de ses chansons. Qu’elles soient restées collées à un bout de notre vie ou pas, la guitare qui s’accorde à sa voix lancinante a le goût d’une bande son, d’une compile Rockmantique, voilà sans doute pourquoi il était unique. Le plus fou est qu’à l’époque, on ne l’a pas étiqueté rétro, il s’est inscrit naturellement dans le paysage, le Chris Isaak.Et plus fou encore, on n’a jamais vraiment su qui il était. On n’a pas creusé le sujet. Ce n’était ni Prince, ni Madonna, question vie privée/publique et marketing. Et même si la nouvelle génération le connaît plus à cause de la vidéo du baiser forcé devant les caméras de télé à Cameron Diaz, Chris Isaak reste aussi mystérieux que les personnages qu’il incarne dans ses chansons, et toutes ses associations au cinéma dans des films marquants comme True Romance, le chef d’oeuvre de Tony Scott, et bien sûr, les films de David Lynch.

En 70 années de programme, imaginez les centaines de participants, les milliers qui ont tenté de s’y rendre, dans plus de cinquante pays différents. Il y en a des histoires à raconter. C’est d’ailleurs ce que je fais dans un podcast de Nostalgie qui se nomme Belgium 12 points et que vous pouvez écouter sur notre site, ainsi que sur toutes les plateformes, car il ne passera jamais à la radio. Et croyez-moi, deux heures de podcast, ce n’est pas de trop pour évoquer une aussi longue histoire entre le monde de la chanson, la télé et le public.Tenez en 1969 ! On nous parle toujours des hommes sur la Lune et d’Eddy Merckx qui gagne le Tour de France pour la première fois, mais on ne nous parle jamais de cette édition très particulière de l’Eurovision.On se plaint des tensions aujourd’hui autour du concours mais là, en 1969, l’édition doit avoir lieu à Madrid car c’est l’Espagnole Massiel qui a gagné l’année précédente. SAUF que l’Espagne est depuis trente ans dirigée d’une main de fer par un dictateur, le Général Franco qui a beaucoup de sang sur les mains. Mais voilà, le tourisme explose, alors il a donné la consigne que tout soit nickel, moderne, glamour pour la promotion du pays, et bien sûr, de son image à lui.Et c’est le cas ! Grand orchestre, grand décor, grosse production télé, on a même dû faire venir des moyens techniques d’Allemagne car la télé couleurs n’existe pas encore en Espagne. Alors on a tout répété cent fois, même le vote qui la veille a produit deux gagnants ex-aequo. Et là, on aurait dû se méfier.Mais bon, la Grande Bretagne a envoyé une arme secrète, la petite bombe écossaise Lulu, vedette mondiale depuis cinq ans avec un tube explosif … et numéro 1 aux Etats-Unis deux ans plus tôt avec une chanson de film … (To Sir with love). Et au vu de la chanson avec laquelle elle arrive, c’est du tout cuit pour la BBC. Le titre ? Boom Bang A Bang. Oui, ça a l’air débile comme ça mais la chanson espagnole qui a gagné l’an dernier, c’est La La La et la même année les Beatles ont sorti Ob-La-Di Ob-La-Da, donc poupouille les mauvaises langues, ça va tomber dans l’escarcelle du Royaume-Uni.Sauf que, en 1969, les dix membres de chaque jury peuvent attribuer un point à leur chanson préférée, ce qui donne, malgré la course en tête de Lulu, un score de plus en plus serré. Tellement qu’au terme du dernier vote, on se retrouve avec 4 ex-aequo. Mais comment est-ce possible ? Que fait-on ? La présentatrice se retourne vers le président du jury qui répond que non, le règlement ne prévoit pas ce cas de figure. Alors tous les quatre ont gagné dit l’animatrice !Les quatre chanteurs britannique, français, espagnol et hollandais y vont de leur titre, on n’a évidemment pas assez de trophées ni de médailles, on vous les enverra par la poste. Cinq chaînes dont trois scandinaves sont furieuses, elles boycotteront l’édition 1970 dont le pays organisateur est sélectionné par tirage au sort. Alors, ne me dites pas que c’était mieux avant, même si, il faut l’avouer, 4 gagnants en 1969, c’était cocasse. Cela ne pourrait plus arriver aujourd’hui, vous le savez, les écarts sont énormes grâce au vote du public, comme ce fut le cas avec Loreen, il y a peu.

70 ans ! J’le crois pas ! 70 ans que dans un petit théâtre de Lugano, sur les rives d’un lac suisse, un public tiré à quatre épingles assis sur des fauteuils d’un autre âge, assiste ce 24 mai 1956, à une compétition entre sept chanteurs sélectionnés par la chaîne de télévision de leur pays.Ils sont trente de plus aujourd’hui, représentant autant de pays d’une Europe et même au-delà, qui ne ressemble plus du tout à celle qu’elle était sept décennies plus tôt. 52 pays différents y ont participé au moins une fois. Ça fait un sacré un va-et-vient et pourtant cette émission est toujours là. Un truc de fou car quelle émission peut avoir derrière elle, 70 années d’archives et, comme si cela ne suffisait pas, rencontrer malgré tout encore un tel succès, constituer un tel événement dans la ville qui l’accueille, à chaque édition ?Quand vous les voyez défiler, ces archives, c’est carrément un pan d’histoire, avec les swinging golden sixties, la conquête de la Lune, le disco des années 70, les explosives années 80 mais aussi les changements de frontières en Europe la décennie suivante et l’arrivée des pays de l’Est. Et puis combien de dirigeants politiques ultra populaires, aujourd’hui oubliés alors que, lui, le Concours Eurovision est toujours là, à passionner non seulement les audiences mais surtout les jeunes.Écoutent-ils tous ce que les commentateurs de chaque pays racontent, à savoir les fameuses statistiques tirées de huit décennies de concours ? Y en a des infos qui circulent : sur ceux qui ont gagné le plus souvent, ou jamais, le plus grand nombre de lanternes rouges, ceux qui ont été éliminés le plus grand nombre de fois d’affilée, …Et puis, tiens c’est intéressant, ceux qui ont failli y aller … mais non.Car savez-vous que Abba a été recalé une première fois, en 1973 ? Comme dans beaucoup de pays, la sélection se fait lors d’une soirée télé spéciale, le quatuor déjà célèbre dans son pays, mais séparément, propose une chanson dans le même esprit que le futur Waterloo mais voilà, elle finit troisième des suffrages. Et donc pas d’Eurovision pour abba qui pourtant, y croyait, et avait bien raison quand on voit le succès public. Un miracle qu’ils soient revenus l’année suivante !Et puis il y a ceux qui ont été envisagé, à qui on a demandé mais qui ont répondu non car c’était à une époque où c’était la honte d’y aller. On ne saura jamais si cela est vrai mais il paraît que les noms de Kate Bush, Pet Shop Boys, Joe Cocker, Indochine, Dalida, Robbie Williams et même Adèle ont circulé.Et puis il y a ceux qui y sont allé sans briller, et dont on a oublié, un peu, beaucoup, la participation, comme Julio Iglesias, Olivia Newton-John, Cliff Richard, les Shadows, Lara Fabian ou Bonnie Tyler. Et enfin, il y a ceux qui, bien qu’ayant marqué le concours de leur empreinte, n’ont jamais pu se débarrasser de l’étiquette Eurovision …

Imaginez le truc. Une émission de télé qui fête son 70ème anniversaire en cette semaine de mai 2026. Vous n’aimez pas ou vous la regardez chaque année, n’empêche, vous aimez bien le suspense du décompte final, la même émission que vos parents, grands-parents, arrière-grands parents ont regardé durant des dizaines d’années.Car je ne dois pas vous faire un dessin, 18 ans le 24 mai 1956, l’âge qu’il faut avoir pour être debout devant la télé en soirée, à cette époque, ça vous fait 88 ans en 2026, pour regarder les demi-finales et la grande finale à Vienne.Avec le côté rassurant que c’est toujours le même thème au générique depuis 70 ans. Et quelle histoire derrière ce thème ultracourt ! Vous êtes peut-être de ceux qui en connaissent le compositeur, un certain Marc-Antoine Charpentier qui vivait à l’époque de Louis XIV, tu te rends compte !Vous avez tiqué quand on vous a dit que c’était une œuvre religieuse, que certains musicologues pas bien renseignés qualifiaient de requiem joyeux.Il n’en est rien, si la partition date bien du XVII° siècle, Charpentier l’a composée à la gloire de Louis XIV pour célébrer une victoire militaire française, à Braine-le-Comte. Authentique ! Mais je n’en ai pas fini avec mon cocorico belgo-belge. Car comment et où a-t-on été chercher cette musique pour en faire le thème le plus populaire à l’échelle du continent ?Charpentier, comme la plupart des compositeurs baroques, est totalement oublié depuis longtemps quand un prêtre belge originaire d’Eupen, Carl De Nys, découvre les partitions de ses Te Deum. Oh, pas par hasard, hein, il est au début des années 50 un musicologue passionné qui sillonne les bibliothèques d’Europe à la recherche de partitions dont on a perdu jusqu’au souvenir de l’existence. C’est vrai, une partition, ça se range dans des tiroirs, on les oublie, et un jour, avec le temps qui dévore tout, elles finissent par devenir uniques, derniers exemplaires survivants d’une époque. Ainsi a-t-il découvert de nombreuses œuvres de JS Bach mais aussi mis en lumière celles de ses fils.Alors quand il retrouve cette œuvre très enlevée, en 1953, il la fait jouer à la radio et à la télévision françaises où il anime des émissions de musique classique. Le public enthousiaste pousse un éditeur à le sortir en disque et c’est ainsi qu’il tombe dans les mains de ceux qui doivent décider du thème musical qui précédera la retransmission télévisée du couronnement d'Elizabeth II la même année, en direct dans toute l’Europe. L’audience record de l’événement suscite une question dans des dizaines de milliers de chaumières : mais c’est quoi ? C’est génial. Bonne chance ! Pas internet, encore moins Shazam, les disquaires ont dû avoir beaucoup de visites la semaine suivante.Tout comme lors de l’édition 1995 du Concours, presque 40 ans plus tard, avec cette chanson dont on n’a pas su chanter les paroles du refrain quand on est allé demander le petit disque, et pour cause, …

Quand on y pense, mai 1956 a été un mois exceptionnel dans l’histoire de la musique populaire : en effet, aux Etats-Unis, Elvis Presley atteint pour la première fois le sommet des ventes, faisant du rock’n’roll un genre majeur alors qu’en Europe se tient pour la première fois le Concours Eurovision de la Chanson.70 ans. Vous imaginez ça ? Vous qui m’écoutez, et qui aviez 18 ans, car il y a peu de chance que vous ayez pu avoir, plus jeune, la permission d’être devant la télé en soirée, à cette époque, vous mesurez mieux que quiconque le temps parcouru devant ce souvenir d’une émission dont personne alors n’aurait misé sur la longévité.En 1956, combien de postes de télévision, de téléviseurs comme on dit alors, dans les foyers en Belgique ? C’est un truc de privilégié ou de passionné. Nombreux sont encore ceux qui vont voir le programme du soir chez des parents ou des amis. Ça peut paraître bizarre mais, oui, en 1956, la télé rapproche les gens, crée du lien.Et qu’ont-ils vu ces braves gens, le 24 mai 1956 ? Et bien une scène, en noir et blanc, fermée par des pendillons. Pas de décor, de rares montages de fleurs, avec un chanteur ou une chanteuse d’un côté et l’orchestre de l’autre. On ne s’est pas battu pour en être, parmi les pays de l’UER ; plusieurs dont des grands comme le Royaume-Uni n’ont en effet pas rentré leur candidat à temps. Résultat, ils ne sont que sept à participer : l'Allemagne, la Belgique (et oui, déjà, pays fondateur), la France, l'Italie, le Luxembourg, les Pays-Bas et la Suisse. Et pour éviter que l’émission ne soit trop courte, chacun envoie deux candidats ou un seul mais qui interprète deux chansons différentes.Le jury n’a droit qu’à une seule voix mais son vote est secret, autrement dit, il peut choisir le candidat de la chaîne qui l’envoie. Je devrais dire ILS au pluriel car ils sont deux par pays. M’enfin, il paraît que certains sont absents ce soir, on doit faire appel à des remplaçants au pied levé. C’est joyeux, non ? Léger, on pourrait dire, en tout cas pas sérieux. Ah il n’y a pas d’enjeu national, il est vrai, on est là avant tout pour créer un esprit européen, une culture européenne, le ton du commentateur télé, très martial, en dit long sur les consignes qu’il a reçues, l’esprit de ce moment, qui se veut aussi un exploit technique. Car l’Eurovision, c’est ça que ça désigne : les moyens pour diffuser le même programme sur toutes les chaînes de télés publiques.Et donc, si le vote est secret, il n’y a pas de décompte, vous l’avez compris. L’affaire est vite expédiée, on annonce le vainqueur, point. On ignore qui est deuxième, troisième, on ne s’y est même pas intéressé et de toute façon, on ne le saura jamais car les bulletins ont été jetés à la fin de la retransmission.C’était il y a 70 ans exactement, personne ne se doutait au terme de cet exploit technique, avoir été partie prenante d’un moment d’histoire, de quelque chose qui allait durer incroyablement longtemps car, même si on n’aime pas ou plus, il y a inévitablement, quelque chose de l'Eurovision en nous. La preuve …

Qu’on aime ou qu’on n’aime pas le Concours Eurovision de la Chanson, on est 1 million de Belges à l’avoir regardé en direct l’an dernier, cette émission fête cette semaine ses 70 années d’existence.Qui plus est dans une forme olympique puisqu’il s’agit du programme musical télé le plus regardé au monde avec 166 millions de téléspectateurs. C’est d’autant plus impressionnant que l’audience est constituée à 60% de jeunes, autrement dit, au lieu de de s’éteindre avec les générations, il est actuellement en pleine croissance comme en témoigne l’engagement incroyable sur les vidéos et le nombre astronomique de réactions sur les plateformes et les réseaux.Et ça dure depuis 70 ans ! Cette année les demi-finales et la grande finale ont lieu en Autriche, est-ce un hasard, Vienne n’est pas très loin de Lugano, en Suisse, là où, dans un théâtre au bord du lac, a eu lieu ce singulier et premier concours européen qui se voulait être un écho, un prolongement au succès du sacre télévisé d’Elizabeth II trois ans plus tôt.Car tout a démarré comme ça, le croirez-vous ? L’union des télévisions publiques européennes, ravie de ce plébiscite pour ce tout jeune média encore fragile, avait en effet décidé de remettre le couvert. Mais avec quoi ? On ne peut pas couronner quelqu’un tous les ans, qui plus est d’une des plus grandes puissances mondiales. Alors un gars, un Italien a parlé du Festival de Sanremo, une émission de variétés où les gens votent pour les chanteurs mais aussi les auteurs compositeurs, c’est une des plus grandes audiences de la RAI.Tout le monde dit banco, parce que la musique n’a pas de frontières et qu’elle permet de passer, comme le sport, au-dessus des barrières linguistiques.Et vous devinez bien sûr, allez voir sur internet, qu’à l’image des postes de télévision de l’époque, ce tout premier Concours de l’histoire ne ressemble en rien au tourbillon de sons, de décors et de ballet qu’il est aujourd’hui. Et ce n’est pas seulement à cause du noir et blanc et de l’image pas nette du tout, pour les 4 à 10 millions de téléspectateurs de cette soirée bouclée en 1 heure 40, non : c’est plutôt les sept concurrents qui interprètent deux chansons, le jury qui expédie son choix en attribuant une unique voix, mais aussi le présentateur qui arrive en fin d’émission, annonce le nom de la gagnante, une Suissesse, et puis Mesdames et messieurs, bonsoir. Ah ben oui, la télévision ferme tôt à cette époque, la télé qui émet 24h/24 ce sera dans plus de trente ans, pour la plupart des chaînes.Une pensée pour cette première lauréate, Lys Assia, … avec sa chanson d’une autre époque, vous avez raison. Le pays, comme elle, ne réalise pas encore l’importance de ce prix car il faudra attendre 1988 pour que la Suisse en reçoive à nouveau les honneurs. Il faut dire que cela n’avait déjà plus rien à voir, que ce soit le spectacle, et le type d’interprète.

En ce jour de mai 1986, la star du jour au Festival de Cannes, celle pour laquelle un public nombreux et franchement disparate vient s’écraser sur les barrières Nadar ou saturer la croisette, et ben cette star mesure soixante mètres de long.On attend comme tous les jours des acteurs américains, des lunettes noires, des robes du soir, des arrivées en voiture sombre, et ben non, c’est un bateau pirate qui entre dans la baie au ralenti, toutes voiles dehors. Immense coque sombre, trois mâts dressés qui dominent les yachts modernes, avec ses cordages tendus de partout, et surtout, sa rangée de bouches à feu à bâbord comme à tribord. Les gens sur les terrasses n’en croient pas leurs yeux. Mais qu’est-ce que c’est que ce truc ? On le dirait sorti tout droit du XVII° siècle !Ce navire qui n’a rien de mystérieux se nomme en fait, le Neptune. Il a été construit pour Pirates, le nouveau film de Roman Polanski. Et on le constate, là, ce n’est pas un décor de studio, c’est un vrai bateau, qui est fait pour naviguer, avec ses ponts, ses cales, ses trois mâts, ses canons et ses passerelles. Une folie !Quand le bruit court que c’est pour la promotion d’un film, on croit bien évidemment à un coup digne d’Hollywood, et c’est du jamais vu entre parenthèses, pour la promo d’un film américain. Et bien pas du tout, c’est une production française et italienne, il a coûté, on le devine, une fortune, c’est tout bonnement une première à l’échelle européenne.Un projet qui est sur les rails depuis des années. Le budget a été cyclopéen et le tournage compliqué. Polanski veut en effet retrouver l’esprit des grands films d’aventures d’autrefois, ceux où l’on voyait vraiment la mer, la tempête et les abordages.Par contre, pour interpréter le rôle principal, celui du pirate à la barbe noire, Polanski a choisi un acteur américain, une vieille gloire d’Hollywood en fin de carrière. Et pourquoi a-t-il choisi Walter Matthau ? Parce que son film est aussi un pastiche et qu’il lui fallait non seulement un vieux pirate mais aussi une nature comique. Polanski veut en effet refaire le coup de son Bal des vampires, le premier film d’horreur burlesque de l’histoire qui lui avait valu de se faire remarquer dans les années 60. Bref, le même genre de tête fatiguée avec un air filou que son gâteux chasseur de vampires, sauf qu’ici il s’agit d’un capitaine pirate donc, avec un sens de l’autorité quand même !Dois-je vous dire qu’à Cannes, tout le monde parle de cet incroyable bateau. Il fait plus d’effet que le casting : le meilleur acteur du film flotte dans le port, peut-on lire dans un article. C’est méchant car il faut bien le dire : Walter Matthau est extraordinaire.Mais lorsque Pirates est enfin projeté en ouverture du Festival, l’accueil est assez froid. Cela dit, on ne s’en étonne pas plus que ça : à Cannes, il arrive souvent que la promotion réussisse mieux que l’œuvre. Car aujourd’hui encore, quand on reparle de ce Cannes 86 dont beaucoup ont oublié le vainqueur, Mission, très beau film d’ailleurs : l’image qui reste est celle du bateau pirate.Un matin de mai 1986, sur la Croisette, Roman Polanski a amené un galion espagnol pour vendre son film en dolby stéréo et pendant quelques heures, ça a marché. Il faut dire que pour l’heure, le public et Hollywood ont plus la tête dans les nuages que sur l’océan. La preuve : à la rentrée 1986, on ira tous voir Tom Cruise …

Mai 1986, quand Cannes revient dans le poste de télévision, le cinéma est alors partout. J’ai presque envie de dire, comme la musique avec les radios musicales, les clips vidéos, les émissions musicales à la télé. Dans le rayon des librairies où nous rentrons chaque jour, il y a désormais plusieurs magazines entièrement consacrés au septième art et il y en a pour tous les goûts. Prince et Madonna font un malheur au box office, lançant non seulement les chansons du générique dans le Top 50 mais aussi, involontairement ou pas, une mode vestimentaire et même une coiffure.Combien de jeunes gars sortent-ils brushés comme le héros de Purple Rain, ou de jeunes filles frisées, avec la dentelle au-dessus du pantalon et de la blouse, les poignets lourdement équipés et les colliers multiples parmi pend une croix bien lourde comme dans Recherche Susan désespérément.Et puis il y a toutes ces bandes originales de films remplies de chansons vendues en 33 Tours comme Pretty in Pink. Et pourtant ce ne sont pas des comédies musicales, hein, mais c’est à celui qui ira chercher le plus de locomotives : adieu les musiques de films instrumentales, aujourd’hui on veut chanter les scènes qu’on a vues sur grand écran.Évidemment, si un tel marché est possible, c’est parce que tout le monde voit les mêmes films au cinéma. On n’imagine pas en 1986, une époque future où chacun ne regarde plus que des films, et encore plus des séries, des conneries de séries, mon dieu, quelle horreur !, hyper calibrées pour correspondre à ce que vous aimez. Non, il y a une véritable communion quand on parle d’un film dans la cour de récré, ou au bureau, ou sur un chantier.En 1986, le cinéma rassemble. Les films restent tellement longtemps à l’affiche qu’on finit toujours par aller en voir un qui ne nous tentait pas au départ, sur le papier, ou quand Drucker en a parlé le dimanche après-midi sur Antenne 2. Oui, on paye sa place pour voir un film avec Alain Souchon parce qu’une fille qu’on aime secrètement en est folle. On va voir La couleur pourpre, un vendredi soir, avec une bande de copains qui sont fans de Spielberg car après on ira boire un coup, en bande. Et en sortant, on est étonné, on a découvert un univers qu’on ne soupçonnait pas. Tenez comme Hannah et ses sœurs, qui nous font aimer New York et surtout, ses habitants. Et Woody Allen aussi, on va être des millions.Alors en ce mois de mai 1986, on est aussi allé rêver d’Ecosse, pour la première fois probablement, c’est vrai que le cinéma nous y avait peu emmené jusque-là, du moins pas encore avec une telle passion. C’est vrai que si on y est par moment confronté à une violence orchestrée, inédite depuis Orange Mécanique, ce film est tellement habité par un souffle romantique, qu’il fait du bien à notre jeunesse des années 80.Et puis la bande originale est signée par le groupe Queen, ce qui n’est pas pour nous déplaire d’autant plus que la première expérience, six ans plus tôt, avec Flash Gordon, n’avait guère été concluante à la vision du film. Plusieurs chansons font d’ailleurs partie aujourd’hui de leurs classiques, on ne peut s’empêcher rétrospectivement de faire le lien entre ce titre, le thème du film et le triste destin qui attend son interprète Freddie Mercury, émouvant comme rarement.

Ceux qui sont en âge d’avoir connu l’année 1986 ont toutes les chances d’être allés au cinéma en ce mois de mai. Tout d’abord parce que ces dernières semaines sont sortis des films dont tout le monde parle quel que soit le genre auquel on est attaché : les salles ne désemplissent pas.On est allé chercher une irrésistible envie de safari africain avec Out of Africa pour Robert Redford et Meryl Streep, 7 Oscars au mois de mars, quelle récolte ! Oh on en a beaucoup parlé, hein, parce que c’était mérité tout d’abord, et puis aussi parce que La couleur pourpre de Steven Spielberg, nommé 11 fois, n’en a reçu aucun. Chacun a sa théorie sur le sujet.Donc à voir ! Comme Highlander. Je me rappelle encore la grande salle de l’Eldorado à Namur pleine à craquer pour ce film britannique présenté comme un blockbuster américain.Déjà le héros est incarné par Christophe Lambert. Ah on ne voit que lui ! Récemment, il a été un Tarzan tout-à-fait inattendu et novateur dans Greystoke et aussi un marginal flamboyant errant dans le métro parisien. Qui n’est pas allé voir le déroutant et enthousiasmant Subway.Et puis il y a Pretty in pink, le nouveau film du gars qui a fait Breakfast Club. De celui-là aussi, on va en parler après l’avoir vu car ce n’est pas du tout le teen movie auquel on s’attendait.Le thème est plutôt plombant, l’atmosphère aussi, et pour cause. Et pourtant immense succès et surtout une bande originale qui va enfin lancer aux Etats-Unis le son de la new wave britannique avec les Psychedelic Furs, New Order et Orchestral Manoeuvres.Oui, même si 1986 est l’année où les vidéoclubs commencent à s’installer dans toutes les villes y compris les petites communes, le cinéma attire toujours autant de monde qui aime ces films projetés en dolby stéréo. Oh on ne sait pas exactement ce que c’est sauf que ça sonne super bien dans la salle comme si le son nous enveloppait. Loin le temps où il était diffusé par deux gros baffles placés derrière l’écran.C’est vrai que le monde du cinéma redoute cette cassette VHS à louer, il craint qu’elle ne détourne les gens des salles obscures au profit du divan du salon. Alors pour le moment, vous n’y trouverez que des films du genre Atomic Cyborg, sous produit nanar italien, et non les films d’action à gros biceps et gros budgets qui commencent à s’imposer avec deux figures majeures : Sylvester Stallone qui aligne les Rocky et les Rambo, et Arnold Schwarzenegger qui est sorti de sa première époque barbare avec tout d’abord Terminator, puis ce printemps incarne un tueur à gages pas comme les autres dans Commando. C’est pas fute fute comme film même si on voit que le réalisateur a cherché à faire quelque chose de plus ambitieux.Et quelle meilleure vitrine que Cannes pour le souligner avec, à la surprise générale, un film d’action présenté en compétition. Pas le genre, ça ! Et pourtant Runaway Train, cette histoire de train fou lancé sur les rails à travers l’Alaska avec à son bord comme seul espoir, un détenu réputé dangereux, a tout du film de genre, sur le papier. Il est pourtant signé Kontchalovski, réalisateur russe, déjà primé à Cannes et récemment réfugié aux Etats-Unis. Mais là où l’histoire devient folle, c‘est que le scénario est signé Akira Kurosawa, Palme d’Or à Cannes et réalisateur emblématique des Sept Samuraïs. On est allé le voir, bien sûr, loin de nous douter qu’il inspirera un gars pour signer dans les années 90 un énorme blockbuster nommé Speed, avec Keanu Reeves. Non, vraiment, en 1986, le cinéma est partout, même dans les clips vidéos.

Comme Roland Garros, le Festival de Cannes est chaque année pour les écoliers et les étudiants, attaché à la période des examens qui approchent et d’un blocus qui ne laisse que peu de temps aux loisirs. Alors on regarde le midi et le soir, ces images à la télé, au JT ou dans des émissions spéciales.En 1986, tenez, on aime ça hein, les années 80, c’est le visage sympathique de Sydney Pollack qu’on voit partout puisqu’il préside le jury à qui incombe de désigner le meilleur parmi les vingt films en compétition. Il est Américain, tout auréolé des sept Oscars que son dernier film, Out of Africa, vient de recevoir. Oui, Meilleur film et Meilleur réalisateur, il a d’autant plus sa place à la tête des jurés, le Sydney, que quatre ans plus tôt, il nous a offert la comédie la plus drôle et intelligente qu’on ait vue alors. Dans Tootsie, il y met en scène un Dustin Hoffman, acteur de théâtre new yorkais élitiste et exigeant, qui par défi, se déguise en actrice et berne tout le monde en se faisant engager dans un soap télévisé.Énorme succès, celui qu’on présentait déjà comme un vieux de la vieille dans ce monde des années 80 où le cinéma change et se renouvelle tellement, est désormais au premier plan, alors on y croit au palmarès qu’il présentera en fin de festival.Mais on n’y est pas encore. Durant ces premiers jours, tout Hollywood est déjà là puisque Woody Allen y projette, hors compétition, Hannah et ses sœurs, probablement le meilleur film de sa carrière, le plus drôle et le plus émouvant. Steven Spielberg est de la partie aussi. Après E.T. et un second Indiana Jones, il vient promouvoir La Couleur Pourpre, le film qui va changer l’image qu’on a de lui, de machine à fabriquer des blockbusters.Mais celui qui passe le moins inaperçu question marketing est certainement le Pirates de Roman Polanski. Il faut dire que la production a amené avec elle le bateau trois mâts d’époque de ce vieux pirate de Walter Mathau, ancré dans la baie de Cannes. C’est impressionnant de l’y voir, aucun photographe, aucune télé ne va le manquer. Quant au film lui-même, il se veut un pastiche comique du film de pirates, cher à toute une génération, dans la veine de ce qu’il avait fait avec Le Bal des vampires près de vingt ans auparavant. On y va donc pour le grand spectacle, et pour rire aussi. Si le film n’est pas un chef d’oeuvre, il nous fait passer un très bon moment et surtout, il y a fort à parier qu’il ait fortement inspiré ceux qui se mettront un jour autour d’une table pour créer Le Pirate des Caraïbes.Enfin, en compétition en cette année 1986, dix ans après le Taxi Driver qui l’a révélé, revoici Martin Scorsese, un des vieux amis de Spielberg, et puis aussi Robert Altman, monsieur M.A.S.H., qu’on retrouve toujours avec plaisir comme Amélie Nothomb, à chaque rentrée.Oui, il se dégage du monde du cinéma, une sensation de vivacité, de créativité rare en cette année 1986. Les films de genre sont de plus en plus ambitieux, les films d’auteur ont un public plus nombreux que jamais, bref de quoi alimenter bien des conversations passionnées et de longues queues devant le guichet des salles dont on a cru un temps que la télévision allait provoquer leur fermeture.