
Hosted by Nostalgie Belgique · FR

La semaine prochaine, c’est déjà le retour du glamour sur notre petit écran, les Journaux Télévisés seront en direct du plus grand Festival du Cinéma, inutile de vous préciser qu’il a lieu à Cannes, vous le savez. Extraordinaire réussite, n’est-ce pas ? Qui autour de la planète ignore le nom de cette ville de la Côte d’Azur qui doit sa notoriété, non pas au cinéma français qui fut un temps la terre de la création du 7ème art et le leader de cette industrie, avant que l’Amérique ne prenne le dessus.Et c’est justement Hollywood avec ses stars et son armada promotionnelle qui fait qu’à chaque printemps, le monde entier se retrouve sur une Croisette bordée par la plage et les palmiers, avec ses hôtels de luxe assiégés, et surtout une montée des iconiques marches rouges menant à un palais, qui ressemble plus à un bunker du mur de l’Atlantique qu’à un temple du cinéma.Mais bon, il faut y entrer pour s’imprégner de l’ambiance des deux grandes salles lors des projections et surtout, plonger dans l’immense hall du sous-sol où fourmille toute l’industrie mondiale du cinéma, d’un stand à l’autre. Et là, vous prenez la mesure des enjeux économiques de ce secteur de création pas comme les autres.Car tout le monde aime le cinéma. Tout le monde a au moins un film qui le suit depuis l’enfance, l’adolescence. Une histoire, des acteurs qui vous ont retourné comme une crêpe, vous empêchant de décoller les yeux de l’écran durant au moins 100 minutes. C’était dans un cinéma de Bruxelles, Charleroi ou Verviers que vous avez pris conscience que jamais vous n’oublierez ce moment, que vous y penseriez encore des décennies plus tard à chaque fois que ce fameux film repasserait à la télé.Car si aujourd’hui le monde foisonnant des séries a pris le pas sur le film, les jours et les soirs sont souvent tristes dans les multiplex désertés, il fût un temps qui a duré très longtemps, où la salle de cinéma était un lieu magique. Oh il ne faut pas remonter si loin, tenez, par exemple en mai 1986, année d’un Festival de Cannes mémorable.Les multiplex ne sont pas encore nés mais les salles en ville se sont démultipliées, ou plutôt divisées en plusieurs plus petites pour offrir à chacun la possibilité de voir le type de film qu’il aime. Un cinéma qui n’arrête pas de progresser au niveau technologique avec son dolby stéréo et son logo sonore en début de projection qui envoie des décibels à vous tirer des larmes d’émotion avant que s’ouvre vraiment le théâtre du rêve qu’est le long métrage. En mai 1986, on va voir Highlander, Hannah et ses sœurs ou Out of Africa qui vient de triompher aux Oscars. On s’est bien sûr arrêté devant les vitrines dans l’entrée de la salle pour regarder les photos et affichettes de films à venir : Tom Cruise en pilote de chasseur, David Bowie en inquiétant personnage dans son labyrinthe, le retour du Karaté Kid, des Aliens en pagaille avec le nom du réalisateur de Terminator.Et puis en sortant, on est entré au café d’à côté pour parler du film avec les copains qui ont partagé le même moment. Mais comme souvent, ils ne sont pas du même avis que vous. Alors on a parlé avec passion, de ce film qu’on venait de voir mais aussi d’un tas d’autres.C’est vrai qu’on n’a pas passé nos années 80 uniquement à écouter des disques et regarder des clips, il y a aussi eu le cinéma qui a fait preuve d’une incroyable créativité, inventé des personnages, de nouvelles stars et créé des mythes. C’était en 1986 et on n’a pas fini d’en parler.

Il arrive un moment dans la vie d’un artiste où il ne doit plus courir après le monde, c’est lui qui vient désormais frapper à sa porte. Jour et nuit.Alors oui, dans les années 80, tout le monde sait dans le métier de la musique qu’un single prometteur, passé dans les mains de Trevor Horn, prend soudain l’allure d’un classique. Il est devenu pour les maisons de disques celui qui sait transformer l’or en platine.Son quartier général de Notting Hill tourne presque sans arrêt. Horn adore cet endroit parce qu’il peut y faire ce qu’il aime le plus : recommencer vingt fois un détail que personne d’autre n’aurait remarqué.Et à force de produire les autres, il finit par vouloir aller encore plus loin. Avec Paul Morley, Anne Dudley et quelques complices, il lance The Art of Noise. Le principe est simple et révolutionnaire : chaque son, n’importe lequel, peut devenir de la musique. Un bruit de porte, un cri, une caisse claire, une phrase volée. On découpe, on colle, on déforme, c’est l’Art du bruit. (Close to the edit)Puis arrive de Liverpool une bande de mecs décidés à faire du bruit qui porte le nom très bizarre de Frankie Goes to Hollywood. Trevor Horn comprend tout de suite qu’ils ont des refrains énormes et une indécence parfaite pour l’époque. Il reprend leur titre Relax, booste les basses et change la rythmique, soigne chaque montée et transforme le morceau en machine irrésistible.La suite, elle, ressemble à un défilé triomphal : trois numéros un consécutifs, trois climats différents, mais une seule signature derrière le triple vitrage de la cabine du studio. En 1984, c’est Trevor Horn qui donne le tempo de la décennie. Pas étonnant qu’on vienne enregistrer chez lui l’hymne du Band Aid.À la fin des années 80, c’est au tour de deux Londoniens de la banlieue qui cherchent un nouveau souffle pour leur pop électronique. Ah on les connaît déjà, et pas un peu, les Pet Shop Boys ont leur style et leurs tubes. Mais Trevor Horn va leur offrir de l’ampleur.Il ouvre les fenêtres, fait entrer les cordes, et par la porte de la cave, fait remonter une majesté typiquement british trop longtemps enfouie. Et alors que les années 80 s’étirent vers leur fin, quand Simple Minds fait aussi appel à lui, tout un symbole, Trevor Horn leur donne un souffle insoupçonné.Et donc, quand le Mandela Day des Minds et le It’s Alright des Pet Shop Boys passent à la radio en 1989, ces années bénies sont presque derrière nous. D’autres modes s’annoncent, d’autres sons arrivent. Mais avant de quitter la scène, elles ont encore le temps de tirer leur révérence avec panache, écoutez !Et si vous vous dites qu’on n’a pas fait mieux depuis ces années 80, en écoutant toutes ces chansons, ces titres produits par Trevor Horn, vous n’êtes pas loin d’avoir raison.

Au milieu des années 80, Trevor Horn n’est désormais plus le chanteur des Buggles. Oublié, les Buggles ! C’est l’homme de génie au centre d’un studio, entouré de boutons, de curseurs, machines et musiciens qu’il pousse jusqu’à leurs dernières limites. Après ABC, Yes, Propaganda, Frankie Goes To Hollywood, tout Londres sait qu’avec lui une chanson peut devenir un événement.Son quartier général est un ancien studio installé dans une église de Notting Hill où les plus grands classiques rock des années 70 ont été forgés. Horn rachète l’endroit, y fait entrer des machines de pointe, il y a des synthés partout, et surtout des enregistreurs qui tournent sans arrêt. Chez lui, les nuits finissent souvent au petit matin.Et c’est là qu’entre en scène, Grace Jones.C’est pas une débutante, hein, ancienne mannequin, figure du disco new yorkais, muse des photographes, silhouette sculptée à la hache par son compagnon Jean-Paul Goude, elle dégage une aura pas possible et est venue chercher le son qui va tuer pour son prochain disque.Dans les tiroirs de ZTT, une chanson traîne, un morceau pensé pour un autre artiste du label, sans doute Frankie Goes to Hollywood. Horn la reprend mais il la démonte, change le tempo, rallonge les breaks, ajoute des percussions, retire des couplets. Et plus il avance, plus il se dit que cette chanson n’ira à personne d’autre que Grace Jones.Le titre s’appelle “Slave to the Rhythm”. Il le lui fait écouter, elle accepte.Et là, il s’emballe. Horn veut tout essayer. Il fait venir des percussionnistes, des choristes, des cuivres, multiplie les prises. Il demande une voix parlée, puis chantée, puis glaciale, puis ironique. Grace Jones soupire, lève les yeux au ciel, mais elle recommence. Horn coupe des bandes au rasoir, recolle, change encore l’ordre des sections. On dit qu’il peut passer des heures sur quelques secondes de transition.Et le morceau devient immense. C’est une chanson pour danser, oui, mais aussi une pièce de théâtre. Quand le disque sort en 1985, impossible de le rater : on s’arrête devant la télé quand le clip passe, les radios diffusent mais surtout, l’album entier est construit autour du même titre, décliné, remodelé, repris sous plusieurs formes, on entend même une interview. Typiquement Trevor Horn, ça : quand il tient une idée, il la pousse jusqu’au bout.Alors si un jour vous êtes à Notting Hill, après avoir été phiotographier le magasin de livres de voyage à la façade bleue, pensez à traîner du côté de l’ancien Sarm Studios, vous reconnaîtrez le corps de bâtiment de l’ancienne église, et imaginez, ces quelques semaines où derrière ces murs, au milieu des années 80, deux caractères faits pour dominer leur monde se sont retrouvés dans la même pièce. Vous ne vous étonnerez plus que ça s’entende encore aujourd’hui, chaque fois que ça passe à la radio. Et écoutez l’album, c’est vraiment une trouvaille …

Au début des années 80, la new wave anglaise s’inspire beaucoup moins des groupes punks qu’ils ont été au départ, que des boîtes à rythme et synthés des artistes Allemands des années 70. Kraftwerk, évidemment, la référence absolue pour Human League, Depeche Mode, Orchestral Manoeuvres in the Dark ou encore Soft Cell.Mais il n’y a pas que Kraftwerk en Allemagne, on ne tarde pas en effet à découvrir des Deutsch Amerikanische Freundschaft, Grauzone, Einstürzende Neubauten… des noms aussi impossibles à prononcer que leur musique l’est, à écouter. Quoique certains sont plus accessibles comme Trio, Rheingold ou Propaganda.Ceux-ci sont de Düsseldorf, une région de bassins industriels qui fait furieusement penser aux Midlands britanniques, ce n’est pas un hasard. Leur idée est claire : allier la rigueur et la froideur mécanique allemande aux mélodies de la pop internationale. Les gars, ils veulent conquérir l’Europe.À Londres, un journaliste musical du nom de Paul Morley, un agitateur d’idées, travaille avec un nouveau label au nom étrange : ZTT Records, Zang Tumb Tuum. Un label lancé par Trevor Horn et sa compagne, Jill Sinclair.Ils viennent justement de triompher avec ABC et la métamorphose de Yes. Trevor Horn des Buggles est devenu le producteur dont tout le monde parle, l’homme capable de transformer une bonne partition en événement mondial. Il vient de racheter un studio construit dans une église, où ont été enregistrés des petits trucs comme We will rock you ou Stairway to heaven et qu’il transforme en QG sonore pour ZTT. C’est son laboratoire personnel, avec ses machines dernier cri, consoles immenses, ingénieurs du son pointus, un endroit où il peut inventer l’avenir car dans les années 80, il n’y a que ça qui marche.Alors on les imagine dans un pub de Notting Hill, juste à côté du studio : Paul Morley lui parle de Propaganda, Horn écoute car ce qu’il entend lui plaît immédiatement, la discipline allemande, des voix singulières, une esthétique forte et donc, un potentiel immense. Propaganda signe chez ZTT et déménage à Londres pour travailler au plus près de cette nouvelle usine à rêves.Les séances sont longues, exigeantes, il leur arrive même d’être un peu tendues car Horn pousse tout au plus loin : les arrangements, les textures de son, la dramaturgie. Le premier essai, Dr. Mabuse, est déjà une réussite : une musique cinématographique, menaçante, spectaculaire. Et puis vient le single Duel, plus mélodique, plus accessible, mais tout aussi travaillé : c’est le carton.Ce qui se joue alors dépasse largement un nouveau succès du label de Trevor Horn : la New Wave n’a plus de frontières. Les idées circulent désormais dans les deux sens entre Düsseldorf, Sheffield, Londres, et même Bruxelles. Avec Paul Morley et deux musiciens de génie, Horn va même créer son propre groupe, atypique, The Art of Noise, ils sont d’ailleurs tous très présents, sur ce titre de Propaganda qu’on entend toujours aussi souvent à la radio, plus de quarante ans après.

Le succès de Video Killed the Radio Star aurait pu rester un heureux accident, une parenthèse fulgurante dans la carrière d’un musicien de studio, comme c’est arrivé à tant d’autres. Et c’est d’autant plus évident que Trevor Horn n’aime pas sa voix, il ne se voit pas en chanteur, et supporte mal l’exposition de son image. Et logiquement, l’aventure des Buggles ne dure pas.C’est vrai ! Notre tête quand on apprend en 1980 que Trevor Horn et Geoff Downes des Buggles rejoignent le groupe Yes en tant que chanteur et claviériste ! Un épisode aussi improbable que bref. Car très vite, Downes part rejoindre un nouveau groupe, Asia, en plein enregistrement du second album des Buggles. C’est la fin, dommage, il y a des moments d’une intensité et beauté immense dans ce disque ...Et c’est justement en se retrouvant seul aux commandes de ce disque que Trevor Horn découvre le plaisir de ne plus être au premier plan. Il a trouvé mieux : contrôler le son, le modeler, le pousser là où personne n’est encore allé. Et c’est précisément à ce moment-là qu’il croise la route de ABC.Des gars qui viennent des Midlands, comme lui, Sheffield précisément, une Angleterre industrielle en plein marasme. Deux musiciens qui jouent une musique électronique sombre et expérimentale, genre David Bowie et Kraftwerk. Et qui bien sûr reste underground jusqu’au jour où un jeune journaliste de fanzine, Martin Fry, vient les interviewer. Passionné, curieux, et surtout parfaitement en phase avec leurs références, de Roxy Music à Bowie. Il lui ressemble étrangement d’ailleurs, vous ne trouvez pas ? Le courant passe immédiatement. Singleton et White lui proposent de les rejoindre. Martin Fry accepte, et en 1981, Vice Versa devient ABC.Le projet change alors de nature. Là où Vice Versa cultivait le minimalisme robotique, ABC cherche le style, l’élégance, une forme de pop sophistiquée qui emprunte autant au funk qu’à la new wave, comme les Spandau Ballet et les Duran Duran. ABC sort un premier single sur son propre label, qui entre dans le Top 20 britannique et attire l’attention de Trevor Horn.C’est un déclic pour lui car il entend dans ce son non abouti comment s’en emparer pour en faire une redoutable chanson.Et de fait, il ne se contente pas de les produire : il organise leurs chansons comme un architecte, joue avec les ruptures, les contrastes, les effets, introduit des gimmicks sonores qui surgissent et disparaissent, ou une conversation en voix off. Leur musique devient quelque chose de singulier, qu’on ne peut que remarquer : on dirait un décor en mouvement.Et c’est vrai que le premier titre de ABC produit par Trevor Horn ne ressemble à aucune autre chanson de l’époque. Non seulement elle va servir de modèle, ce qui est déjà énorme, mais surtout, la question est : qui aujourd’hui est capable de nous servir trois minutes de chanson avec autant de folie et de précision ?Avec ABC, Trevor Horn a trouvé sa place. Lui qui ne voulait plus être devant un micro est devenu celui qui décide de tout ce qu’on va entendre. Oui, c’est fou, après avoir annoncé les années 80 à la fin de la décennie précédente dans une chanson, Trevor Horn va cette fois leur ouvrir la voie.

Plus on avance dans ce siècle, plus les années 80 s’y installent. Pour un tas de raisons, mais la principale, c’est quand même la musique pop qui, c’est incroyable, reste actuelle malgré quatre décennies écoulées. C’est comme si à cette époque, tout le monde avait écouté des 78 tours des années 30 et 40 et avait trouvé ça très branché.Et ce « son », il a été créé par quelques pionniers dont les disques, les chansons n’ont pas leur place dans les musées mais à la radio, dans les magasins, les bistros, les restos, les soirées. Combien de nos gosses ne nous étonnent pas en citant le nom des artistes, des vidéos, qui en ont souvent un autre en commun, celui de leur producteur : Trevor Horn.Pourtant au départ, dans les années 70, quelque part dans le nord de l’Angleterre, Trevor Horn est un homme de l’ombre, un gars qu’on appelle pour jouer de la basse, arranger un morceau ou fabriquer des jingles pour la radio. Il accompagne des artistes comme Tina Charles, qui a commis un hit disco, mais vit sa vie surtout dans des studios, où il développe une passion limite obsessionnelle : le son.Cette obsession, il la partage bientôt avec deux autres musiciens, le claviériste Geoff Downes et le guitariste Bruce Woolley, avec qui il forme en 1978 un groupe au nom étrange, The Buggles. Et ils ont à leur répertoire une chanson dans laquelle ils croient énormément, elle est à la fois mélancolique et visionnaire, puisqu’elle parle de ces deux mondes qui sont en train d’apparaître et de disparaître : la vidéo et la radio. Oui dans ce monde du futur que seront les années 80, on n’écoutera plus la radio, on regardera les chansons à la télé. Malheureusement ce titre ne ressemblant à rien de ce qui existe alors, il est refusé par toutes les maisons de disques.Et Bruce Woolley finit par quitter les Buggles pour enregistrer sa propre version du morceau avec un jeune musicien nommé Thomas Dolby…Pendant ce temps, Trevor Horn, lui, continue à travailler : il veut créer un univers qui n’existe pas encore, un souvenir du futur.C’est là que Chris Blackwell, patron de Island Records, éditeur de Bob Marley et bientôt de U2, entend la cassette des Buggles que ses employés ont pourtant déjà refusé. Trevor Horn obtient de lui alors les moyens d’aller au bout de son idée, et il s’y plonge, multiplie les prises, empilant les couches de synthétiseurs mais pas que, cherche sans relâche ce qu’il considère comme le mix parfait.Le disque sort à la fin de l’année 1979, il ne ressemble à rien de connu, et devient un succès mondial, atteignant la première place dans onze pays. Et là, tout le monde va vouloir habiller ses chansons avec son savoir-faire, un producteur pas ordinaire est né.Alors oui, c’est drôle que ce type qui s’est fait connaître en annonçant que la vidéo allait tuer la radio, a passé le reste de son existence à fabriquer des chansons qui ont donné une furieuse envie de chanter avec la radio. Et ce, dès les premières notes …

À la fin des années 80, quand Zucchero commence à faire voyager sa musique hors d’Italie, il est encore un artiste périphérique sur la scène internationale. S’il a déjà travaillé avec un des frères Jackson, il est toujours dans l’émerveillement de ce qui lui arrive, il est à nouveau le gamin qu’il a été, celui qui passait des heures à écouter des disques américains, et qui s’était construit une voix en reproduisant des sons avant d’en saisir le sens.Parmi les musiciens qu’il écoute depuis toujours, il y a Miles Davis, une figure qui dépasse largement le jazz et qui incarne cette manière de faire évoluer la musique sans jamais se répéter. L’idée de travailler avec lui semble hors de portée, mais Zucchero tente sa chance malgré tout, en envoyant une cassette via des intermédiaires jusqu’à l’entourage du musicien américain.Contre toute attente, la réponse arrive, et elle est positive. Miles Davis accepte de participer à un enregistrement. La rencontre a lieu en studio, dans un cadre très simple, sans mise en scène particulière, avec cette manière qu’a Davis d’imposer immédiatement un son, une couleur. Zucchero vit un rêve : enregistrer avec le pape de la trompette, qu’il a appris à connaître uniquement à travers des disques.Le titre ne sera pas un succès mais il lui donne une légitimité nouvelle, dans le métier. À partir de là, les collaborations se multiplient, les scènes s’élargissent, et Zucchero passe progressivement du statut de l’artiste italien qui s’exporte à artiste international tout court.Quand il entre en studio quelques années plus tard pour enregistrer l’album Spirito DiVino, en 1995, il n’est plus dans une logique de conquête ni de reconnaissance, mais dans la maîtrise. Il sait désormais comment une chanson se comporte en dehors de son pays, comment elle est reçue, ce qui la rend accessible sans la transformer. Cette expérience accumulée, des studios aux grandes scènes, se retrouve dans un titre qui va s’imposer très rapidement.Une chanson construite sur une énergie immédiate, une structure claire, et une voix identifiable, même quand on ne comprend pas tous les mots dans les phrases.Et lorsque le titre sort dans le commerce, il s’installe aussitôt dans plusieurs pays européens. Cette fois, la boucle est bouclée car parmi les chansons qui circulent partout dans le monde, il y en a ne viennent pas d’Angleterre ni d’Amérique, ce sont les siennes.

Au début des années 90, Zucchero n’est plus seulement un de ces chanteurs italiens qui a réussi percer à l’étranger, mais simplement, un musicien qui a pris sa place à l’international et qui croise d’autres artistes.À Modène, un homme suit cela de près, il s’appelle Luciano Pavarotti. Une star mondiale, une voix, une silhouette, un visage que tout le monde connaît, mais aussi quelqu’un qui cherche à élargir son univers. L’opéra, il le maîtrise parfaitement, mais il a envie d’autre chose, de rencontres, de mélanges.Les deux musiciens italiens échangent sur leurs mondes respectifs qui semblent très éloignés, et pourtant très vite une idée s’installe : faire venir sur une même scène des artistes qui, en temps normal, ne joueraient jamais ensemble. Ce projet, ce sera Pavarotti & Friends.À Modène, sur une grande scène montée en plein air, le public ne vient pas seulement écouter le ténor car dans les coulisses, ce soir-là, les silhouettes ne sont pas celles d’un gala classique. Il y a Bono qui discute, lunettes noires sur le nez. Plus loin, Eric Clapton accorde sa guitare, un peu en retrait, comme s’il était dans un studio et non bientôt devant des milliers de personnes. Et au milieu de tout ça, Zucchero passe de l’un à l’autre, parle, traduit parfois, met les gens en relation.Ce n’est pas un hasard. Il connaît ces deux langues musicales. Il a grandi avec le blues américain, il a construit sa carrière en Italie, et il sait comment faire se rencontrer ces univers sans les dénaturer. Quand le concert commence, le public voit quelque chose d’inhabituel et pourtant, ça fonctionne.Et dans cette mécanique, Zucchero est celui qui a rendu la rencontre possible. Celui qui connaît les chansons, les codes, les habitudes des uns et des autres, et qui permet que tout se passe sans friction.Ce soir-là, et dans les éditions suivantes, il devient évident que quelque chose a changé. Les frontières entre les genres sont moins étanches. Le public accepte d’entendre autre chose, autrement. Et pour Zucchero, c’est une nouvelle étape.Lui qui, quelques années plus tôt, chantait dans des salles où l’on parlait plus qu’on ne l’écoutait, se retrouve au centre d’un dispositif où les plus grandes voix du monde acceptent de se rencontrer non pas autour d’un style, mais autour d’une idée simple : la musique circule mieux quand quelqu’un sait comment faire le lien.Et ce quelqu’un, ce soir-là, c’est Zucchero.

Au début des années 70, dans le nord de l’Italie, nous retrouvons Zucchero, de son vrai nom, Adelmo Fornaciari, qui grandit dans une maison où l’on se lève tôt pour aller se tuer au boulot jusque tard, et où l’on parle peu.Son père comme sa mère travaillent la terre. Les journées sont physiques, et la musique n’est pas vraiment une priorité. Pourtant, dans sa chambre, le gamin joue à l’infini sur un petit tourne-disque quelques 45 Tours d’Otis Redding, Wilson Pickett et surtout Joe Cocker.Le problème, c’est qu’il ne comprend pas un mot d’anglais. Alors il invente une méthode. Il écoute et répète à voix basse, note sur un carnet des sons approximatifs, des phrases écrites comme il les voit dans sa tête. Il apprend par imitation pure, sans dictionnaire, et chante des histoires dont il ignore le sens, mais dont il ressent déjà l’impact.Très vite, il monte un groupe. Ça change souvent de nom et de musiciens. Il joue avec des formations locales qui tournent dans toute la région. Le week-end, ils chargent le matériel dans une voiture, parfois deux, amplis, câbles, batterie démontée, et ils vont jouer là où on veut d’eux. Des salles communales éclairées au néon, des fêtes de village où l’on aligne des tables avec des nappes qui collent un peu. Les gens boivent, parlent fort, mangent, se lèvent pour danser sans vraiment regarder le groupe.On leur demande des reprises américaines et anglaises, celles qu’on entend à la radio, hein : du rhythm and blues, du rock, de la soul. Zucchero commence à chanter du Joe Cocker avec un anglais bricolé et une voix qu’il pousse pour coller au modèle.Mais à force de répéter, quelque chose se met en place. Une manière d’attaquer les mots sans les glisser, de rester accroché à la note. Et cette rugosité, elle vient autant de ce qu’il entend et imite, que de ce qu’il est.Car Zucchero, c’est une vie simple, du travail dur, et des disques usés. Et à force de chanter des chansons qu’il ne traduit pas, il apprend comment faire passer une émotion sans s’appuyer sur le sens exact des mots.Quelques années plus tard, quand il écrira ses propres chansons, cette manière restera. A savoir une voix qui cherche juste à être crue. Et ça, il ne l’a pas appris à l’école, ni au conservatoire, Zucchero, non, il l’a appris le soir, dans des salles où personne ne l’écoutait vraiment, en tout cas, pas comme lui, écoutait ses disques.

À la fin des années 80, Zucchero n’est plus le type qu’on ne remarquait pas, au début, lors du Festival de Sanremo. En Italie, il a trouvé son public, ses disques se vendent, et surtout, il a imposé quelque chose de nouveau : du rhythm and blues chanté en italien.En 1987, il a ainsi sorti un album déterminant dans sa carrière : Blue’s. L’album marche très fort dans la péninsule, et parmi les titres, une ballade passe particulièrement bien à la radio : “Senza una donna”.Mais comme souvent à l’époque, la chanson n’est pas arrêtée à la frontière que par les Alpes. Elle tourne en Italie, elle accompagne les soirées, elle passe dans les voitures, mais elle ne sort pas vraiment du pays.Pourtant, Zucchero commence à fréquenter les circuits internationaux, les studios, les musiciens de passage. C’est dans ce contexte qu’il croise Paul Young, une des voix immédiatement reconnaissables en Angleterre, un chanteur qui a déjà installé des succès dans toute l’Europe, il était déjà à l’affiche du Live Aid, en 1985.Zucchero lui fait entendre “Senza una donna”. La mélodie, la structure, l’émotion, tout est déjà là. Il ne lui manque qu’une porte d’entrée pour le public qui ne comprend pas l’italien.Tout va très vite : la chanson est réenregistrée en anglais, et surtout, en duo. Le texte est adapté, sans trahir l’idée originale, chacun gardant sa manière de chanter.La chanson entre dans les playlists des radios anglaises, puis européennes. Et très vite, c’est le tube.Ce qui frappe, c’est que rien n’a été recalibré pour “faire plus international”. La progression est la même, l’atmosphère aussi, et la voix de Zucchero reste intacte, avec ses aspérités. Simplement, cette fois, elle dialogue avec celle de Paul Young, et c’est ça qui donne à la chanson son ticket d’entrée dans les radios et les télés.Pour Zucchero, c’est un basculement plus que professionnel. C’est toute sa vie qui s’en trouve bouleversée. Lui qui, adolescent, chantait des titres américains en phonétique dans des salles des fêtes de Reggio Émilie, se retrouve avec une chanson que des publics étrangers reprennent, comprennent, s’approprient. Le trajet s’est inversé.Pour la première fois, une de ses chansons ne reste pas en Italie : elle circule comme celles qu’il écoutait, seul, des années plus tôt, sur le tourne-disque fatigué, dans sa chambre d’adolescent. C’est vrai qu’il n’y a de vent favorable pour ceux qui savent où ils vont.