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Février 1982, tous les Italiens sont devant leur poste de télévision pour regarder, comme chaque année, le festival de la chanson de Sanremo. Alors ils sont tous là ou presque, les Albano et Romina Power avec leur sourire ultra brite et leurs gestes répétés au millimètre, et puis aussi Bobby Solo qui est une immense star. Comment vous le situer, il plairait autant aux admiratrices de Cloclo que Julien Clerc et Michel Polnareff.Et, pendant que ces grosses machines soulèvent une fois de plus l’admiration du pays, un inconnu attend son tour nerveusement derrière le rideau. Il se nomme Adelmo Fornaciari mais tout le monde l’appelle depuis qu’il est gamin, Zucchero. Qui veut dire “sucre”, vous le savez, un diminutif affectueux que son institutrice utilisait pour désigner le gros nounours en sucre qu’il était déjà.Et ça lui est resté, même quand il a quitté sa belle région de Reggio Emilia, entre Milan et Bologne. Ah c’est à lui, on l’annonce ! Zucchero entre sans ovation, car qui pour connaître son nom parmi les 2000 spectateurs dans la salle. L’artiste de 26 ans se lance avec tout son cœur, porté par l’orchestre qui a immédiatement attaqué l’intro. Mais trois minutes plus tard, il quitte la scène comme il y est entré : sans laisser de traces. Le lendemain, il achète les journaux dont il parcourt les pages avec une attente injustifiée : rien sur lui. Même pas une photo floue, ni de dos, il faut dire que la chanson d’Alabano et Romina Power est promise à une certaine postérité… et puis il y avait Kiss, les Stray Cats, Marianne Faithfull et Johnny Hallyday aussi …Et pourtant l’année suivante, en 1983, Zucchero est de retour à Sanremo. Même couloirs étroits en coulisses. Même odeur de laque et de projecteurs chauds. Et encore une fois, il disparaît dans le programme.Entre ces passages, il écrit pour des refrains pour d’autres interprètes qui, eux, passent à la radio. Petite consolation d’entendre ses mots sur les ondes pendant que lui, il roule sur l’autostrada, seul, entre deux petits concerts.Et puis, vient 1984. Sa femme le quitte. Zucchero reste quelques jours dans l’appartement, puis il ferme tout après avoir plié quelques vêtements dans une valise. Il remonte vers la maison de ses parents, près de Reggio Emilia. Là-bas, pas de scène, pas de plancher en bois, plutôt le carrelage froid de la cuisine et de la salle à manger où se trouve, quand même, un piano droit.Ooh le bois a travaillé, et les cordes aussi. Certaines touches n’ont plus vu l’accordeur depuis longtemps mais, à force de traîner son cafard, Zucchero finit par s’asseoir et jouer. Puis avec les jours, il se remet à composer, non pas pour s’occuper l’esprit, penser à autre chose, mais pour comprendre ce qui lui est arrivé et ce qu’il a, peut-être, encore à dire : … “Donne”.Ah, on est loin de la variété, là. Alors, quand il l’enregistre en 1985, Zucchero n’essaie plus de faire comme les autres qu’il a trop longtemps regardés depuis les coulisses. Sa voix n’est plus lisse comme un chanteur de Sanremo mais cette fois, quand le titre passe à la radio, les gens se demandent : “qui c’est, celui-là ?”Ben le même type que tu as déjà vu à la télé deux fois mais dont tu n’as pas retenu le nom. C’était juste une question de bon timing. Pas de quoi décourager ceux qui savent qu’on apprend quelque chose tous les jours.

Une silhouette immédiatement reconnaissable, un look à nul autre pareil : Prince, dans les années 80, c’est ça. Mieux : Prince est les années 80. Parce qu’au fond, qui mieux que lui incarne cette décennie de folie vestimentaire, capillaire et musicale ?C’est vrai que cette décennie est fascinante à vivre au quotidien. De New York à Bruxelles, on a tous cette impression enthousiasmante de vivre une modernité que la génération précédente n’avait vue que dans des romans ou des séries de science-fiction. Depuis 1980, le futur entre dans les maisons : les consoles de jeux vidéo, le câble et ses vingt chaînes de télé, le CD, le baladeur, les cassettes vidéo, vous vous rendez compte ? Des films à la maison, qu’on peut regarder quand on veut. C’est gigantesque.Et puis il y a le look. Ça aussi, ça change tout. Pour les grands frères ou les grandes sœurs, s’habiller en hippie ou en punk à Bastogne ou à Morlanwelz quelques années plus tôt, il fallait du courage. Dans les années 80, tout à coup, on peut se fringuer comme Madonna, ou se coiffer comme Sarah Connor dans Terminator, sans que tout le piétonnier de la rue de la Montagne, à Charleroi, se retourne sur vous, le samedi après-midi.Et ça, on le doit à un artiste comme Prince.Et oui, car il a commencé à la fin des années 70. À l’époque, dans la musique noire américaine, on s’habille en cosmonaute doré façon Jacksons ou Earth, Wind & Fire. Prince, lui, c’est autre chose. Un mélange inédit. Ni tout à fait noir, ni tout à fait blanc, ni funk, ni rock, ni homme, ni femme, ni sage, ni correct. On dirait que ce garçon a trouvé son centre de gravité entre l’Amérique et l’Europe, donc quelque part au milieu de l’Atlantique. Et il y a plus de 4.000 mètres d’eau, là-dessous. De quoi fabriquer du vraiment pas banal dans la plus totale solitude.Et en plus, self made man, et self tout court pout puisque Prince enregistre ses disques seul. Oui, c’est écrit dessus : écrit, composé, produit et interprété par Prince. Et la musique ? Pareil. On n’a jamais entendu ça. Un mélange de musique noire et blanche. Si Jimi Hendrix avait eu dix ans de moins, il se serait peut-être appelé Prince.Et il y a encore un plus, car Prince danse comme personne, mieux que James Brown, et il provoque sans forcer, pulvérisant le politiquement correct avec un naturel confondant.Évidemment, avec un tel pedigree, on ne touche pas le grand public immédiatement. Ça balance du seau d’eau froide. En 1980, Prince vend encore surtout aux branchés, même s’ils sont nombreux. Pourtant, quand on réécoute ses premiers albums aujourd’hui, on se dit que tout y était déjà. Comme un pétard qui n’attend plus qu’une allumette, comme le dit la chanson de Bashung sortie à la même époque. Une allumette qui va être quatre ans plus tard allumée par de la pluie, il n’y avait que lui pour imaginer ça. La preuve ; elle est pourpre.

Ah 1994, c’était une belle année. On était en pleine explosion du monde du CD, des compiles, de la techno, toute jeune, du grunge, qui envoyait grave des décibels et des chemises à carreaux, et donc du monde indépendant où subitement, ça se mettait à thuner grave. Je connaissais justement le patron d’une d’entre elles. Je le vois encore un jour de mai m’accueillir plein d’enthousiasme. Tu ne vas pas le croire, c’est moi qui récupère le nouvel album de Prince. Enfin, un album de Prince, c’est vite dit, puisque justement, il n’a pas le droit de dire “Prince”.Bonne chance, hein. Parce qu’avoir Prince à son catalogue, même par un trou de souris, c’est comme récupérer un morceau de la couronne d’Angleterre. Mais comment vendre ce disque ? Impossible d’écrire “Prince” en grand sur l’affiche, impossible de l’annoncer normalement, impossible même, au fond, d’expliquer clairement aux gens ce qu’ils sont censés acheter.Vu de l’extérieur, il faut bien reconnaître, la situation a quelque chose de franchement comique. L’un des plus grands artistes de la planète vient de décider qu’il n’a plus de nom. À la place : un symbole, un signe. Un machin entre Mars, Vénus et un pictogramme de salle de bains, totalement imprononçable, ce qui est quand même une drôle d’idée quand on vit de la radio, des journaux, des affiches, des interviews, bref de tout ce qui oblige normalement à appeler les gens par leur nom.À la radio, on se débrouille comme on peut. Dans les journaux, on lit cette formule interminable : l’artiste connu précédemment sous le nom de Prince. En clair, ça prend déjà toute la place dans l’article, imaginez le titre, avant même qu’on ait commencé à raconter l’histoire. Dans les magasins de disques, les clients, eux, font preuve de beaucoup plus de bon sens que toute l’industrie réunie : ils entrent simplement en demandant “le nouveau Prince”.Mais bon, c’est pas juste un caprice d’artiste, même s’il est réputé pour ne jamais en manquer. Car ici, il est en guerre, le gars, contre la Warner, sa maison de disques, qu’il accuse de ralentir ses sorties, de garder ses bandes sous clé, de gérer sa musique comme un stock de marchandises. Et ça, pour un garçon qui enregistre comme d’autres respirent, c’est insupportable. Alors, au lieu de discuter calmement comme un adulte bien coiffé, Prince a choisi la méthode Prince : disparaître sous son propre symbole.Évidemment, tout cela est extravagant, déroutant, limite ridicule. Mais c’est avant tout une manière de rappeler qu’il refuse d’appartenir à qui que ce soit. Même à son propre nom. C’est ça, je pense, qui rend cet épisode tragi-comique aussi fascinant, encore aujourd’hui, dix ans après sa disparition : pour ne pas céder, Prince est allé jusqu’à devenir imprononçable.Et pendant qu’au début des années 90, tout le monde se débattait avec ses contrats, ses logos, l’annulation de la sortie de son Black Album alors que 500.000 copies étaient déjà pressées, Prince, lui, continuait à faire ce qu’il faisait le mieux : écrire des chansons. Ainsi de celle-ci qui résume tout cela : Money Don’t Matter 2 Night. Parce qu’au fond, derrière le showbiz dont il a bien vécu, quand même, Prince disait peut-être simplement ceci : l’argent ne compte pas autant que la liberté, et puis l'amour aussi. Surtout ?

Dix ans aujourd’hui que Prince nous a quittés. Dix ans, et pourtant il suffit d’un riff de guitare, un cri, un falsetto, pour que tout revienne d’un coup : les années 80, les clips, les vestes pourpres à clous et épaulettes, les slows à rallonge, et ce type minuscule en haut talons et barbichette à la Don Diego De laVega qui semblait débarquer d’une autre planète.Car au début, Prince, ce n’est pas la musique de tout le monde, avec un son nerveux, une rythmique lascive, déroutante, qu’on se passe sous le manteau, oui, je sais, j’exagère mais c’est pour vous situer. C’est vrai, pour savoir qu’il existe, il faut veiller tard devant Les Enfants du Rock, le samedi : Philippe Manœuvre en est marteau. Pour lui, Prince, c’est le nouveau James Brown. Enfin c’est bien plus que ça puisqu’il écrit, compose, arrange, produit, joue de tous les instruments, et sonne comme un groupe entier à lui tout seul.À l’époque, on doit encore convaincre nos amis, camarades de cours, qu’ils passent à côté de quelque chose. Alors, on leur fait écouter Dirty Mind, Controversy, 1999. Chez nous, sur notre chaîne HiFi ou sur une cassette qu’on leur a enregistrée. Et non, il est pas chelou, il est juste en avance, mon vieux, c’est la musique de demain.Et puis arrive 1984. Et là, c'est terminé. Avec Purple Rain, Prince cesse d’être une affaire de connaisseurs. Il entre chez tout le monde. Et même que ça vous fait tout drôle que l’épicier du coin ne jure plus que par lui. C’est limite comme s’il parlait d’un nouvel artiste alors que vous avez déjà cinq albums de Prince, dont un double, à la maison.Et donc, au milieu des années 80 pourquoi plus personne ne trouve-t-il Prince, étrange ? Déjà il y a son look qui est passé du stade “extraterrestre avant-gardiste” à celui de “normal, j’ai un cousin qui s’habille et se coiffe pareil”. Car chez Prince depuis le début, on n’écoute pas seulement le disque, on le regarde. Lui, bien sûr, mais aussi The Revolution, le groupe spectaculaire attifé comme l’as de pique qu’il traîne derrière lui comme une cour baroque, avec notamment Wendy et Lisa. Car oui, la mode brushing de l’époque, genre, j’ai avalé un mortier de feux d’artifice, il n’y avait pas que Madonna, à l’arborrer.Oui, Prince, c’est un pan entier de nos années 80, avec sa manière à lui, souvent crue, de mettre le désir en vitrine, de parler du corps, du plaisir, de liberté, et de critiquer le pouvoir aussi, dans l’Amérique de Reagan. Ce n’est pas un hasard si Michael Jackson sera reçu à la Maison Blanche, mais pas Prince. Lui restera toujours à côté du centre, là où c’est plus intéressant.Et c’est sans doute pour ça qu’il nous fascine encore, 40 ans plus tard et dix ans, déjà, après sa brutale disparition : au moment même où Purple Rain le transforme en superstar, Prince refuse de devenir confortable. Il brouille les pistes, déroute son public, change de direction, quitte à perdre du monde en route, avant de le retrouver, quelques années plus tard, bien sûr. Mais imaginons que nous n’en sommes qu’au début de l’histoire, c’est tellement plus réjouissant, rassurant. Moi, j’ai un truc, je n’oublierai jamais la voix d’un certain Marc Moulin, sur l’unique radio jeunes, annonçant un artiste au nom totalement improbable, après Queen : Prince.

Dix ans après sa disparition brutale et inattendue, vous vous souvenez à quel point elle nous a cueillis ? On en est restés comme deux ronds de flan avec nos souvenirs. Parce qu’avec Prince, il n’y avait pas seulement les chansons, il y avait aussi tout ce qu’il représentait dans nos vies : une époque où les artistes publiaient un album par an, parfois davantage, et où cela nous semblait parfaitement normal.Vos préférés alimentaient sans arrêt la pompe à nouveautés ! Aujourd’hui, quand un artiste vous annonce son nouvel album après quatre ans de silence comme s’il revenait du front. On se demande comment ils ont pu tenir ce rythme-là dans les années 80, et avant.Et encore, chez Prince, un album par an, ce n’était déjà pas assez. En 1987, alors que son précédent hit tourne encore dans les juke-boxes, il a déjà enregistré de quoi sortir un triple album : deux avec The Revolution, un en solo. Prince travaille comme s’il y avait le feu à la boutique. Comme s’il savait qu’il n’aurait pas le temps. Et nous, on n’a même pas encore fini d’user le vinyle ou la bande de la cassette qu’il est déjà ailleurs.Mais à la Warner, sa firme de disques, on commence à s'inquiéter. Après les succès très inégaux de ses derniers et multiples projets, elle freine des deux pieds. Et puis il y a de l’eau dans le gaz avec The Revolution. Il faut les comprendre aussi, ces musiciens qui jouent sur scène comme des dieux n’ont parfois même pas le droit d’enregistrer avec lui en studio. Car Prince veut tout faire, tout seul. Wendy et Lisa ont davantage de place, certes, mais cela ne suffit pas à éviter les tensions.Et c’est fou quand on y pense, parce qu’en 1987, on n’est que deux ans après Purple Rain. Deux années après son triomphe absolu qui l’a, dit-on, hissé au niveau de Michael Jackson. Deux ans après l’Oscar pour la BO du film. Deux ans après le moment où Prince semblait avoir conquis la planète. On aurait pu croire que les jeux étaient faits. Qu’il allait faire tourner la machine à tubes le reste de la décennie. Et ben non.Au moment même où le monde entier croit enfin avoir compris cet artiste bizarre, Prince brouille aussitôt les pistes avec les albums Around the World in a Day et Parade. Y a pas à dire, pour ceux qui croyaient reprendre là où il avait laissé l’histoire, à peine un an avant, il déroute complètement le grand public. Comme s’il nous lançait : “vous m’avez élu numéro un, d’accord, mais ne comptez pas sur moi pour changer quelque chose dans ma vie.”Alors, ce 22 avril 2016, il y a dix ans, repensant à tout cela, j’ai ressorti le double album 1999, celui que j’avais acheté en 1982, et je me suis repassé ce titre que j’avais tant écouté, alors que tous ou presque ignoraient jusqu’à son nom. Et vous savez quoi ? Ça reste plutôt pas mal, comme on dit en 2026, et même plus.

Rentrée 1995. Prince sort son 17e album en 17 ans. À ce stade, il fait déjà partie des artistes les plus productifs de sa génération ; à l’échelle de sa notoriété, il est même le seul à publier autant de disques. Il faut dire que jusque-là, il n’a rien fait comme les autres. Inutile de dresser la liste de ses singularités : disons pour faire simple que Prince est, et restera, une star unique dans l’histoire de la musique. Nouvelle originalité cette année-là : il ne porte même plus de nom. Sur la pochette de ce nouveau CD, on ne trouve qu’un symbole. Heureusement, l’album, lui, en a un : The Gold Experience.Et les avis sont presque unanimes : c’est l’un de ses meilleurs. Ce qui reste sidérant après une telle carrière. La source du génie n’est donc pas tarie. Chez lui, une règle semble s’imposer : ne jamais s’arrêter. Prince recrute toujours de nouveaux fans. Il suffit de voir les jeunes Parisiens qui font le pied de grue avenue Foch. Car oui, en 1995, cela fait déjà quelques années qu’il possède son appartement à Paris : 600 mètres carrés, rive droite, à deux pas de l’Arc de Triomphe. Avec un copain, on passe parfois en voiture la nuit pour s’arrêter sous ses fenêtres, juste pour voir s’il y avait de la lumière. Rien que le fait de savoir qu’il est là, ça nous fait notre soirée.Mais ça ne suffit pas à ses fans, qui attendent surtout le moment où Prince va sortir pour se précipiter sur lui. Ce n’est pas vraiment ce qu’il préfère. Il finira d’ailleurs par se lasser et abandonner cet appartement, qui fut pourtant la base arrière de quelques-unes des nuits les plus folles qu’il ait offertes à Paris.Car quand l’envie lui prend, Prince est capable de jouer n’importe où, et surtout n’importe quand. Aux Bains-Douches, par exemple, où on annonce un concert à deux heures du matin… et où il ne monte sur scène qu’à cinq heures. Le croirez-vous ? Le public est toujours là. Et il a bien fait : Prince jouera jusqu’à sept heures.À Bruxelles aussi, il a fait le coup : Botanique, Mirano, Viagge… Mais à Paris, où il ne rate aucune Fashion Week, ces apparitions nocturnes font presque partie du décor. Et pendant que tout cela se passe, pendant que Paris dort ou veille pour lui, Prince continue d’écrire, d’enregistrer, d’empiler les chansons. Au milieu de tout ça, il en signe une qui, elle, va toucher tout le monde, sans détour. Une chanson simple, directe, évidente, qui rappelle que derrière la machine, le symbole et les nuits sans fin, il y a aussi chez Prince, la capacité à écrire, encore et toujours, des chansons qui parlent à tout le monde.Et c’est ça, le plus rare et le plus fort qu’il y a avec lui. Même quand on pense l’avoir suffisamment suivi pour le connaître, Prince trouve encore le moyen de nous surprendre, avec la plus simple des évidences.

Je me suis souvent demandé si les années 80 ne s’étaient pas terminées en 1987. Pas sur le calendrier, évidemment, il reste encore deux ans. Mais dans la sensation, l’air qu’on respire, la manière dont la musique sonne. C’est vra&i quand on regarde les gens, la manière dont ils se tiennent, on voit qu’il se passe quelque chose. Comme si la décennie avait déjà donné tout ce qu’elle pouvait.C’est vrai qu’en 1987, tout est installé. Les clips tournent à la télé, la formule est éprouvée, les looks sont parfaitement maîtrisés, les synthés sont partout, les radios FM ont trouvé leur rythme, certaines sont passées du titre de libre, dont elles étaient fières, à “privées”.La pop, elle, est devenue une mécanique très efficace. Comme à l’époque du disco, dix ans plus tôt, on sait comment fabriquer un tube pour toucher le public et comment le lancer. Il y a presque une routine du succès.Et du coup, ben tout commence à se lisser un peu.Les chansons sont propres, très produites, très calibrées. Les artistes arrivent déjà avec une image prête à l’emploi. Même la rébellion a l’air organisée, comme chez Metallica. Il ne reste d’ailleurs plus un seul groupe punk debout, de Police aux Clash en passant par les Sex Pistols. Bref, on sent que la surprise devient plus rare, que les choses rentrent dans des cases. La machine tourne bien, un peu trop bien, même.Alors on retourne devant notre télé le week-end. Et si c’est vrai que Canal Plus a méchamment changé le ton du paysage audiovisuel, Michel Drucker est toujours là, à recevoir Johnny Hallyday, Guy Bedos ou Alain Souchon.Mais au milieu de tous ces artistes, arrive une chanson française qui ne ressemble pas vraiment au reste. Celle d’une toute jeune fille, Vanessa Paradis, quatorze ans à peine. Pas vraiment dans la puissance, ni la démonstration mais une voix fragile, un peu flottante.Et puis le texte. c’est pas une histoire d’amour classique, non, celle d’un chauffeur de taxi, qui connaît les nuits, les clubs, les coins un peu à part. Ça parle de Paris, mais façon Taxi Driver avec De Niro. Un Paris nocturne, métissé, avec des noms, des musiques, des allusions dont on n’a pas ref.Derrière cette chanson, il y a des gens qui savent exactement ce qu’ils font. Des gars d’une autre génération, qui ont déjà écrit, déjà composé : Étienne Roda-Gil pour les paroles, Franck Langolff pour la musique. Il y a du rythme, des synthés, quelque chose de très 80. Mais il y a aussi autre chose : une certainenonchalance qui fait du bien. Le morceau passe partout. Radio, télé, boîtes, cours de récré. Au milieu de cette mécanique bien huilée du Top 50, s’immisce une jeune fille de quatorze ans, avec un titre qui parle d’un taxi de nuit. Et le monde s’arrête un instant.

1985, tout le monde descend ! Nous voilà déjà au milieu de la décennie. On n’a rien vu passer, et franchement, comment aurait-on pu à cette vitesse ? En cinq ans, on est passé de la variété, du rock et du disco, à la new wave, au funk, aux sons plus secs, plus nerveux, plus urbains, qu’on emporte partout grâce à ces fameux radio-cassettes qu’on fait tourner sur piles.La musique pop, on ne l’écoute plus seulement dans sa chambre sur la chaîne hi-fi. Elle nous suit dehors à présent, elle est dans la rue, elle rythme les trajets, les week-ends, les vacances, les après-midis sur un muret. C’est sans doute pour ça que le rythme devient de plus en plus important. Et puis il y a la télé. On ne se contente plus d’écouter les chanteurs, on les regarde. Ils chantent, ils posent, ils jouent même un peu la comédie dans ces clips qui, en 1985, commencent d’ailleurs à tous se ressembler : coiffures étudiées, de préférence brushées, et les synthés bien propres, sans doute est-ce pour cela qu’on parle de nappes …Et donc, en 1985, il faut imaginer la tête de l’animateur de radio libre qui reçoit un 45 Tours intitulé One Night in Bangkok, dont la musique est signée par Benny et Björn, autrement dit les deux mecs d’ABBA. A ce moment-là, ABBA, c’est une époque révolue. La preuve, ils avaient beau avoir dominé la planète dans les années 70 avec des chansons redoutables aux refrains en acier suédois, ils n’avaient pas survécu au début des années 80. Et puis il y a la voix du chanteur, Murray Head. Murray Head, c’est le mec qui a joué et chanté dans Jesus Christ Superstar, l’opéra rock du début des années 70. Avec sa chanson Say It Ain’t So, Joe, c’est le mec qui incarne un monde très sérieux, aux longs cheveux, l’époque où l’on écoute encore les chansons assis ou couché sur le plumard de sa chambre. Et il a joué avec Brigitte Bardot, Jean Rochefort et Annie Girardot, ce qui n’arrange rien.Et donc, les deux mentors de Abba, et Tim Rice, LE parolier des plus grands Musicals, l’engagent pour interpréter une comédie musicale dont le thème est : les tournois internationaux d’échecs, les affrontements entre l’Est et l’Ouest durant la guerre froide. Oui, sur le papier, c’est pas avec ça qu’on va remplir la salle.Sauf qu’avant même que le spectacle existe vraiment dans la tête du grand public, un morceau se détache. Elle nous projette à Bangkok, pendant un tournoi avec un joueur d’échecs, snob et blasé, qui débarque dans cette ville connue pour ses nuits, sa chaleur, ses pièges, et qui regarde tout ça avec l’ironie du type persuadé d’être plus intelligent que l’endroit où il met les pieds.Et là, heureusement, Benny et Björn ne refont pas ABBA. Ils savent qu’on est en 1985. Ils utilisent leur science du refrain, bien sûr, mais la mettent au service de quelque chose de plus moderne. Murray Head ne chante pas tout de suite : il raconte. Et puis le refrain arrive, et là, on a le tube. Comme quoi, avec la pop music, il ne faut jamais se moquer d’une idée de départ absurde parce que c’est précisément là où le tube peut se cacher. Quand on pense que ce truc est sorti l’année du Live Aid …

Je me souviens, au début des années 80, quand débutait le générique de l’émission Champs Elysées, on avait l’impression que Paris n’avait pas capté ce qui se passait en Angleterre et aux Etats-Unis. Que la variété française avait loupé le train de la New Wave, du funk, du rock FM, toutes ces musiques qui nous enthousiasmaient en Belgique.Et puis soudain, en 1984, pour reprendre une expression de l’époque, on dirait que le franc (français bien sûr) est enfin tombé. Est-ce grâce aux nouvelles radios libres et privées, allez savoir mais ça y est, un vent nouveau souffle sur la chanson française. Oh le feu couve depuis deux-trois ans, comme toujours dans ce cas-là, mais il faut que l’eau boue pour que le couvercle tombe.1984, c’est bien sûr la confirmation des stars montantes Jean-Jacques Goldman … et Etienne Daho … mais surtout de l’ascension d’Indochine qui tourne partout, surfant sur son premier tube … Du rythme hypnotique et des images appelant au grand large d’Axel Bauer, ou de Charlélie Couture qui nous a bien fasciné quelques mois plus tôt en signant la musique de ce film fascinant qu’est Tchao Pantin. Là, c’est clair, plus de doute, la chanson française commence à comprendre qu’on peut être populaire sans s’excuser. Est-ce l’influence de Michel Polnareff, l’ancien entre guillemets qui a le mieux compris ce que sont les années 80 et pour cause, il habite Los Angeles ? Ou encore de Serge Gainsbourg qui va aussi trouver ses rythmes ailleurs qu’en France ? Allez savoir.En tout cas, la chanson française sort de la salle à manger où trône la télévision avec ses émissions de Guy Lux et des Carpentier pour passer dans la rue. Oui, à Paris aussi, quelque chose a bougé. Ce n’est plus seulement le Paris des chanteurs à texte, qui se pointent bien coiffés et dégagés autour des oreilles sur les plateaux télé. C’est le Paris des Bains-Douches, du Palace, du Gibus, du Rose Bonbon, des nuits où se croisent la mode, la danse, le théâtre, les garçons trop maquillés, les filles très libres, les gens qui veulent faire de la musique mais aussi du style, du bruit, de l’image, de la vie, quoi ! Un Paris qui sent autant la laque que la moquette, la fumée et la sueur.Pas étonnant qu’on ait finalement eu droit à ça … Car les Rita Mitsouko, quel nom étrange, mais qui pour s’en étonner en 1984, ne sortent pas du tout du même vivier que les vedettes de variétés. Catherine Ringer a fait du théâtre musical, de la danse, des spectacles expérimentaux ; Fred Chichin vient d’un univers plus rock, plus contre-culture. Ils se sont rencontrés à la fin des années 70, et se sont reconnus tout de suite dans les squats parisiens : un même goût pour ce qui déborde, ce qui ne rentre pas dans les cases. Ils commencent à jouer ensemble au tournant de 1980, notamment au Gibus, qu’on voit dans tchao pantin, tiens, et ils ne ressemblent à personne.

On a tous une année de notre jeunesse qui reste ancrée en nous. Et qui est bercée, bien évidemment, par de nombreuses chansons. Tellement qu’on a du mal à discerner si ce sont des événements de notre vie qui sont marqués par des musiques ou bien le contraire. Vous voyez de quoi je parle ?Tenez, si on me posait la question, c’est sans hésitation : 1983. L’année de mes 20 ans, c’est bien plus tard que le classique été de nos 15 ans mais sans doute est-ce la production musicale hors norme qui en est la cause.Car oui, 1983, c’est au moins une centaine de hits sur les 200, 250 qui ont circulé cette année-là, qui sont encore, plus de 40 ans après, connus de tous y compris de ceux nés la décennie suivante, voire dans les années 2000. C’est l’année du Thriller de Michael Jackson avec son train de 45 Tours hallucinants, le triomphe fulgurant de nouveaux groupes comme Culture Club, Eurythmics, Tears for Fears, Spandau Ballet, et celui plus inattendu d’anciens comme David Bowie, Mike Oldfield, ZZ Top, Yes et Lionel Richie. C’est vrai que sous une telle averse, on ne se rendait pas compte que ces nouveaux titres qu’on découvrait à la télé ou sur la bande FM, on allait les écouter à une cadence toujours aussi soutenue 40 ans après. Comment aurait-on pu imaginer ça ? Qui écoutait des chansons des 40 en 1983 ? Et puis, cela serait revenu à dire que ce qui allait sortir par après ne serait plus aussi fort, du moins en de telles quantités. Vraiment, ce n’est pas pour rien que, où qu’on aille en Europe, la musique des années 80 soit toujours aussi présente partout.Oui, 1983 est une année miraculeuse. Tenez, par exemple, le Greg Kihn Band, ça vous dit quelque chose ? C’est typiquement le groupe dont plus personne ne sait rien alors qu’en 1983, tout le monde a entendu ceci : …Et ben, je vais vous dire, ce n’est pas du tout un groupe sorti de nulle part. Greg Kihn, c’est un garçon de Baltimore qui s’installe à San Francisco au milieu des années 70 et monte un groupe qui va faire ce que font des centaines de groupes américains sérieux : tourner, enregistrer, sortir des albums, passer sur les radios FM locales, construire petit à petit un public fidèle. Et pendant des années, le Greg Kihn Band, c’est ça : un bon groupe. Ils sortent disque sur disque sur un label indépendant californien, et finissent même par décrocher un premier succès local en 1981 (The breakup song). Et deux ans plus tard, ils tombent enfin sur la bonne chanson au bon moment. C’est du rock qu’on appelle FM, mais surtout, il arrive avec MTV. Le clip, ce mariage bizarre et un peu absurde, aide en effet énormément.Résultat : Jeopardy monte jusqu’à la 2e place aux États-Unis, son accès à la première place du podium, le tant convoité N°1 du Billboard est en effet bloqué par le légendaire Beat It de Michael Jackson. Pas mal pour un groupe qu’on n’avait jamais vraiment invité à la table des grands.Mais on était en 1983, personne pour s’étonner d’un tube tardif, le jackpot d’un groupe de musiciens qui avaient jusque-là bien appris toutes leurs leçons et fait tous leurs devoirs. La preuve : il résonne encore en 2026 avec une fraîcheur étonnante