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On a tous une image qui nous vient en tête quand on parle des années 80. C’est vrai. Il faut dire que cette décennie n’a manqué ni d’excès, ni de clichés. Le brushing de Bonnie Tyler et des Duran Duran, les fringues de Prince et de Madonna, les biceps de Stallone et Schwarzie, et les synthés de Human League et Soft Cell.Ainsi en avril 1982, le premier et énorme tube de ces derniers vaut à la New Wave d’occuper toute la place au point de résumer ce très large mouvement à cet unique instrument qu’est le synthétiseur. Et le nouveau média qu’est le vidéoclip impose leur image proprette avec jolies filles et mecs sexy à la pose bien étudiée.Alors qui est cette fille qui débarque de nulle part avec un morceau dont le riff de guitare coupe comme une tronçonneuse de bûcheron canadien ? C’est vrai, Joan Jett, avec son look de rockeuse, sa voix râpeuse et son accent sale, n’a rien du stéréotype féminin du moment. En regardant son vidéoclip, le message est clair : elle ne cherche pas à plaire, ni tout simplement, à paraître.Ainsi dans le métier, personne n’a voulu d’elle. Car, et ça va étonner tout le monde, elle ne déboule pas de nulle part avec son hymne. Et oui, à 23 ans, cette New Yorkaise a déjà bien roulé sa bosse de rockeuse : au cours des années 70, elle faisait en effet partie d’un groupe hard rock 100% fille nommé les Runaways.Les Runaways, c’est plus des pochettes de 33 Tours, qui traînaient dans les bacs des disquaires que des disques qu’on a écouté. Il est vrai que le visuel laissait présager le produit préfabriqué, si vous voyez ce que je veux dire. Joan n’avait que 17 ans quand le premier album des Runaways est sorti, le groupe n’a pas fait long feu, on ne les a pas vraiment prises au sérieux. Un groupe rock 100% féminin, ça ne pouvait pas exister, c’est un truc de mecs.Un groupe masculin avec une chanteuse, comme Blondie, avec une Debbie Harry, belle à hurler, et quelques tubes par album, oui, ça, les firmes de disques en veulent bien.Alors, quand les Runaways disparaissent en 1979 et que Joan Jett, la guitariste chanteuse, trouve un gars qui croit en elle pour la produire, et ben, ils restent tous les deux avec leurs bandes de studio sur les bras. 23 refus, vous le croyez, ça. Nous sommes alors en 1981, Kenny Laguna, c’est son nom, même si vous ne le retenez pas, qu’il soit cité, il le mérite, car sans lui, vous n’auriez jamais entendu I love rock’n’roll, et ben, il ne se démonte pas, le gars. Puisqu’ils ne veulent pas de notre disque, on va créer notre label et le vendre nous-mêmes après les concerts. Car il y a quand même des gars pour embaucher l’ancienne Runaways, heureusement.Alors, à force de jouer et convaincre, une maison de distribution offre de placer le disque partout et d’aller frapper à la porte de la toute jeune chaîne de télé MTV avec un clip en noir et blanc. Le public, c’est-à-dire nous, allons découvrir cette fille de cuir traversant une rue américaine qui n’a rien de glamour, et on va la suivre dans un bar à vieux néons qui appartient encore à la décennie précédente. C’est sale, brut, punk, on les avait presque déjà oubliés. Joan Jett a les traits durs d’une fille qui a déjà dormi dans un van et cassé des cordes de guitare. Elle n’a pas attendu qu’on lui ouvre la porte, elle a apporté la sienne et on la suit toujours aussi volontiers quatre décennies plus tard à chaque fois que la chanson démarre, comme ceci.

Dès ses premières compositions d'adolescente, Kate Bush se distingue par une maturité et une approche artistique singulières : elle ne se contente pas de tenir un journal intime en musique, mais écrit ses chansons comme si elle se glissait littéralement dans la peau de personnages. Son univers est peuplé de voix, de silhouettes et d'êtres qui semblent parler à travers elle, une caractéristique qui puise ses racines dans la maison familiale où les livres et la poésie comptaient autant que la musique. Imprégnée d'une vieille culture britannique faite de fantômes et de récits gothiques, et peut-être influencée par le goût de sa mère irlandaise pour les histoires et le mystère, elle ne se contente pas d'être une lectrice d'Emily Brontë. Pour son premier succès mondial, elle choisit de chanter depuis l'intérieur des pages des Hauts de Hurlevent, incarnant totalement l'héroïne.Cette capacité à créer des fictions sonores théâtrales et incarnées explique pourquoi Kate Bush continue de toucher les adolescents de toutes les générations : elle sait donner une forme aux émotions qui les dépassent. Son audace l'amène à traiter des thèmes d'une grande complexité, bien loin des préoccupations habituelles de la jeunesse. C'est le cas du titre « Babooshka », où elle se met dans la peau d'une femme mûre testant la fidélité de son mari par une lettre anonyme. Par son interprétation fulgurante et son sens du jeu, elle apporte à ces récits de vie intenses une jeunesse insolente qui a définitivement marqué l'histoire de la pop.

À 16 ans, Kate Bush possède déjà une voix et un univers singulier, peuplé d'ombres et d'émotions, mais il lui manque encore la méthode pour faire entrer ses créations dans la vie du public. Contrairement aux pratiques habituelles de l'industrie musicale des années 70, qui cherche à vendre rapidement des visages et des silhouettes, la maison de disques EMI prend une décision déterminante pour sa carrière : comprendre la rareté de son talent et refuser de se précipiter. Au lieu de l'envoyer immédiatement en studio ou devant un objectif au risque de "l'abîmer", le label choisit de financer son attente.Cette période de retrait, loin d'être une frustration, devient pour la jeune fille un véritable chantier de création monacal. Entre son piano familial et sa grange dans le Kent, elle continue d'accumuler des chansons, mais elle réalise surtout qu'une œuvre ne doit pas seulement être chantée, elle doit être habitée. C'est là qu'intervient une rencontre fondamentale avec Lindsay Kemp, danseur et chorégraphe de renom ayant notamment travaillé avec David Bowie.Sous la direction de ce maître du mouvement et du théâtre, Kate Bush apprend que le corps raconte autant que les mots. Elle consacre alors ses journées à un entraînement rigoureux — la danse le matin, le mouvement l'après-midi et le piano le soir — pour se fabriquer un langage complet. Grâce à ce travail intensif dans l'ombre, elle ne surgira pas sur la scène pop comme une simple chanteuse prometteuse, mais comme une artiste totale, possédant une grâce et une manière d'apparaître absolument inédites.

Dans les années 70, la famille Bush utilise un enregistreur deux pistes pour capturer les créations de la jeune Cathy, qui possède déjà un répertoire impressionnant de 50 chansons originales à seulement 13 ans. Convaincu de son talent, un ami de la famille, Ricky Hopper, tente de faire écouter ces bandes aux professionnels, mais se heurte à l'incompréhension des labels. À l'époque, l'univers de l'adolescente est jugé trop singulier par rapport aux standards de David Bowie ou des Jackson 5, et le fait qu'une jeune fille écrive ses propres textes est perçu comme une totale nouveauté par l'industrie.Le destin de l'artiste bascule lorsque Ricky Hopper sollicite son ami David Gilmour, le guitariste de Pink Floyd. En plein enregistrement de The Dark Side of the Moon, Gilmour prend le temps d'écouter la jeune fille et comprend immédiatement que le problème réside dans la qualité technique des micros familiaux et non dans la composition. Sur ses propres deniers, il organise une session professionnelle au Air Studio pour permettre à Kate, alors âgée de 15 ans, d'enregistrer une bande de qualité.Malgré cette première tentative, le succès n'est pas immédiat. Persévérant, David Gilmour « remet le couvert » deux ans plus tard, après sa tournée mondiale, en entourant Kate des meilleurs ingénieurs du son, venus de l'école des Beatles et d'Alan Parsons. Cette fois, à 17 ans, la maturité de l'artiste est telle que le patron d'EMI finit par la signer. Les titres enregistrés lors de cette session se retrouveront sur son premier album trois ans plus tard, dont un morceau qui se vendra à un million d'exemplaires rien qu'en Grande-Bretagne, confirmant l'intuition géniale du guitariste de Pink Floyd.

Contrairement à la plupart des grands créateurs qui passent leur adolescence à imiter leurs influences, Kate Bush a fait de sa jeunesse un véritable « atelier intérieur ». Dès l’âge de 11 ans, elle commence à chanter et à s’approprier le piano, mais ce qui frappe le plus, c’est la maturité immédiate de ses écrits. À seulement 13 ans, elle compose déjà des chansons qui ne sont en rien des brouillons scolaires ou des textes « mignons » inspirés par la radio de l’époque,. Elle explore des thèmes ambigus et complexes, bien trop adultes pour une jeune fille de son âge.L'un des exemples les plus frappants est la chanson « The Man with the Child in His Eyes », écrite alors qu'elle n'avait que 13 ans. Elle y raconte l'histoire d'un homme mystérieux présent dans sa chambre, que personne d'autre ne voit, mais à qui elle confie tout son amour en secret. La qualité inédite de cette composition, de sa voix et de son interprétation a littéralement subjugué David Gilmour, le guitariste de Pink Floyd, alors au sommet de sa carrière avec The Dark Side of the Moon. Ce titre est d'autant plus exceptionnel qu'il fut enregistré par Kate à seulement 16 ans et qu'il réussit l'exploit de devenir son deuxième tube mondial, succédant au phénomène « Wuthering Heights ». Même un demi-siècle plus tard, la force artistique d'une telle précocité continue de paraître presque impossible.

Si Kate Bush continue de fasciner les nouvelles générations au XXIe siècle, ce n'est pas seulement le fruit du hasard ou d'une utilisation de ses titres dans des séries télévisées ; c'est avant tout parce que sa musique parle à l'âme profonde de la jeunesse. Pour comprendre comment cette jeune fille de 19 ans a pu imposer un univers aussi mature et décalé en pleine période disco et punk, il faut remonter à ses origines dans la banlieue londonienne, à East Wickham Farm. Cette ferme du XVIIe siècle, acquise par son père médecin, offrait avec ses murs vieux de 400 ans et ses colombages un cadre idéal pour l'éclosion d'un imaginaire digne des romans gothiques anglais.Le parcours de Catherine est indissociable d'une atmosphère familiale exceptionnelle. Contrairement à de nombreux foyers où l'on cherche à « redresser » un enfant trop original, la famille Bush a laissé à la jeune fille la permission rare d'être singulière sans jamais chercher à la corriger. Autodidacte au piano dès l'âge de 11 ans, elle jouait également de l'orgue dans une grange derrière la maison, un lieu où elle voyait sans doute des êtres étranges.Cet environnement, où le monde invisible circulait librement, a permis à l'adolescente d'écrire, dès l'âge de 13 ans, des chansons peuplées d'ombres et de personnages oniriques. Son univers n'a pas été conçu pour satisfaire l'industrie musicale, mais est né naturellement d'un lieu où l'imaginaire était déjà omniprésent. Il n'est donc pas étonnant que sa famille l'ait d'abord surnommée « Cathy », en référence à l'héroïne des Hauts de Hurlevant, avant que le monde entier ne la découvre sous le nom de Kate Bush.

On a tous ou presque entendu l’histoire de Madonna, qui à la fin des années 70 réussit une audition à New York. A 20-21 ans, avec des petits boulots qui ne durent pas, tirant le diable par la queue entre deux cours de danse, elle a été choisie parmi 1500 candidates pour danser et chanter derrière Patrick Hernandez. Elle veut uniquement danser, pas chanter, dit-elle. Mais le rêve français et la fréquentation du showbiz parisien, la font vite fait déchanter. Ça festoie beaucoup, ça voyage mais ça ne bosse pas comme elle l’entend. Elle est venue pour avancer, trouver sa place, pas pour aller de dîner en dîner.C’est du moins ce qu’elle raconte à ses amis qu’elle avait quittés quelques mois plus tôt lors de son retour prématuré à New York, où elle retrouve les galères, évidemment. Car c’est vrai qu’après avoir abandonné l’université pour des cours de danse, qu’elle avait ensuite abandonnés pour Paris, où va-t-elle, Madonna ?Heureusement qu’elle retrouve les frères Gilroy, artistes musiciens qui ont un joli pied-à-terre d’artistes. Comment Madonna, en logeant chez Ed et Dan, pourrait-elle deviner qu’elle va y trouver la voie royale ? En effet, quand Dan lui montre comment faire un accord avec une guitare, étonnée de pouvoir créer un son qui jusque-là l’impressionnait, Madonna se met à chanter dessus. Ah bon ? C’est aussi simple que ça ?Alors quand ils assistent tous les deux au concert d’un groupe montant nommé Get Wet et dont la chanteuse est vêtue d’un bustier et de crinoline, Madonna la voyant danser et chanter, disons, de manière rudimentaire se dit : ça aussi je peux le faire. Et quand Dan lui montre comment on joue de la batterie et que Madonna s'exclame Ce n’est pas possible que tous ces sons viennent de moi, elle se met à écrire sa première chanson. La dernière pièce du puzzle est une jeune Néerlandaise avec qui Madonna suit des cours des danses. Car quand elle apprend qu’elle joue de la guitare, elle se dit qu’elle a tout pour former un groupe. Ce que Madonna fait fin de l’été 1979. L’anecdote est peu connue mais le groupe se nomme The Breakfast Club. Rien à voir avec le fameux film qui ne sortira que plus tard, c’est Madonna qui a donné l’explication : on s’est appelé ainsi parce qu’on répétait toute la nuit et qu’en sortant du local, on allait prendre notre petit dèj. Une première prestation en duo avec Ed sur un trottoir devant un restaurant d’où ils se font virer par la police, aux premiers concerts du groupe, où Madonna tient la batterie, la musique vient très vite à prendre le pas sur la danse. Chaque pause est matière à répétition sur la guitare ou la batterie, on a d’ailleurs spécialement aménagé une pièce Madonna dans la maison tellement elle s'entraîne longtemps. Selon ses propres dires, elle écrit une chanson par jour. Mais le soir où le groupe joue dans un bar, et que le public ne manifeste rien à la fin du dernier titre, continuant à parler en regardant les images d’un match sur des écrans, Madonna éprouve une terrible frustration. Pas même un clap, un sifflet. Assise avec un des musiciens dans la ruelle adjacente, elle serre les genoux en disant : Je voudrais tellement être célèbre, je veux être célèbre !

Nous sommes à Rochester vers le milieu des années 70. Quand je dis Rochester, rien à voir avec la ville médiévale au sud de Londres, non, ici nous sommes dans la banlieue nord de Detroit, la région des grands lacs américains, à deux pas de la frontière canadienne. Alors comment un gars comme Christopher Flynn, ex-danseur d’une grande compagnie de ballet, a-t-il atterri là ? Il donne en effet des cours de danse dans la Grand-rue de Rochester et franchement, il a tout de la caricature du prof exigeant, comme on le voit au cinéma, cassant et tortionnaire. Tellement terrible que la petite Madonna Ciccone, 15 ans, n’en mène pas large quand elle se présente à lui. Elle en a peur, comme tous les jeunes de son âge, qui veulent devenir danseurs classiques, notamment une de ses amies qui fait la pom-pom girl avec elle.C’est assez incroyable de la voir aussi peu sûre d’elle, avec la voix limite tremblotante, car la petite Madonna est réputée pour ne jamais se laisser démonter, ni par les étudiantes de son école qui la traitent de salope, elle le sait ,elle en a entendu le dire, tout ça parce qu’elle sort avec qui elle veut, et change souvent de copain, ni par son père, à qui elle reproche un manque d’attention, et sa belle-mère, à qui elle en veut d’avoir remplacé sa vraie maman et occupé le centre du foyer.Le terrible prof ne manque pas de lui signaler son âge, c’est tard pour commencer, même si elle pratique déjà la danse, le jazz, les claquettes et qu’elle a obtenu des ovations lors de ses prestations dans des comédies musicales à l’école. Mais Madonna sait ce qu’elle veut. Et pour cela, elle va accepter les railleries, les insultes et les mauvais traitements du prof. Il y a les coups de baguette ou les pincettes quand la jambe n’est pas assez tirée, mais plus terrible, le crayon pointu placé entre le menton et la gorge pour qu’elle reste bien droite en dansant.Alors bien sûr, en sortant du cours, les filles ne manquent pas de souligner les travers de ce prof sadique, qui se venge sur elles de ne pas avoir réussi dans la vie. Mais peut-être est-ce justement pour qu’elles ne subissent pas que ce qu’il a subi, lui, en approchant du sommet, qu’il veut que seules persévèrent celles pour qui la danse compte plus que tout.Madonna est de celles-là. L’aurait-il vu ? En tout cas, il commence à lui faire des compliments sur son travail et son ardeur au travail. Et puis, comme il l’a dit le premier jour, tu es spéciale. Un autre jour, il lui dit que son visage avaitla beauté d’une statue de la Rome impériale. Madonna est touchée. Jamais personne ne lui a dit une chose pareille, surtout quelqu’un qui n’attend rien en retour. Alors au fil des semaines, Christopher l’emmène dans les musées de Detroit, lui montre ces madones peintes et sculptées de la Renaissance, sur le modèle de l’Antiquité. Elle qui en est aux pulsions adolescentes des poètes romantiques, des anti-héros tragiques genre James Dean dans La fureur de vivre ou Marlon Brando dans Un tramway nommé désir, découvre un autre monde. Chaque artiste majeur a eu un pygmalion, quelqu’un qui lui a montré, volontairement ou pas, la part de lui-même qui bientôt fascinera le public. Christopher, lui, a laissé, en plus à Madonna, une passion pour la peinture qui va bien au-delà de celle qu’elle nourrit pour la chanson, comme en témoignent de nombreuses pochettes de ses disques et scènes de clips mythiques.

Qu’est-ce qu’on n’a pas dit, que n’a-t-on pas lu sur Madonna ? D’ailleurs, vous vous êtes fait votre propre idée sur elle depuis longtemps. La preuve : une image est apparue dans votre tête quand j’ai cité son nom, pas vrai. Elle a tout fait pour ça, c’est vrai, depuis un peu plus de quarante ans, c’est une des premières stars de la chanson à avoir compris que l’image comptait autant que la musique. Et je ne parle pas que de son goût prononcé pour la provocation, regardez la qualité artistique de ses clips, qui est souvent passée au bleu à cause du tapage médiatique.Alors se poser la question de savoir qui est vraiment la personne qui se cache derrière tous ces disques d’or et de platine est sans doute vain. Entre les différents témoignages de ses proches et collaborateurs qui ont chacun leurs propres raisons de s’exprimer, il est difficile de s’y retrouver.C’est vrai que depuis ses débuts, tout le monde s’accorde pour dire que Madonna est une énorme bosseuse, très prudente en affaires et dans ses dépenses malgré une immense fortune, contrôlant tout de A à Z. Elle est toujours la première au matin et la dernière à bosser le soir dans les bureaux de l’entreprise Madonna. Et tout ce qu’elle voit et entend peut être une source d’inspiration pour une chanson ou la promo. Tout ce qui lui arrive, tout ce que vous pouvez lui dire est susceptible de s’y retrouver recyclé. Sans doute est-ce là qu’il faut, malgré les échecs, y trouver la clé de sa longévité.Mais sans doute la motivation essentielle de ce cap dont elle n’a jamais changé, est à trouver dans ses racines. On connaît la légende de la jeune Madonna arrivant à New York à la fin des années 70 avec seulement quelques dollars en poche, les mois de misère, de privation et d’acharnement au travail qui ont suivi. Ce qu’on sait moins, c’est que Madonna avait un modèle familial, celui de son grand-père Gaetano qui avait débarqué, comme elle, dans cette ville, à l’âge de 19 ans. Après avoir traversé l’Atlantique en troisième classe, il était descendu du cargo avec les autres immigrés italiens. Nous étions en 1920, il fuyait avec son maigre baluchon, la misère des ouvriers agricoles de son pays, la grippe espagnole et un continent ravagé par la première guerre. Il avait croisé d’autres migrants qui retournaient au pays, n’ayant pas tenu le coup du passage de l’esclavage agricole à industriel. Mais Gaetano, lui, va tenir, une carrière dans la sidérurgie, des pensions où il partage son lit avec un autre qui bosse à un autre horaire, puis rejoint par sa femme, enfin, il aura droit à une modeste maison appartenant à l’usine qui l’emploie. De toute façon, dans ce trou perdu qu’on appelle la petite Sibérie, tout appartient à l’entreprise, même le personnel.Alors il y a sûrement beaucoup de Gaetano dans le regard de Madonna. C’est de lui que vient sûrement la rage de persévérer quand elle squatte dans des colocs et bosse dans un restau le soir pour payer ses cours de danse, le jour. Des mois à manger un yaourt et un fruit par jour, sans que cela la dérange, dit-elle, elle n’est pas à New York pour manger mais pour devenir une star de la danse. Et si la ville qui ne dort jamais a fait d’elle finalement une star de la chanson, Madonna n’a jamais chanté que ce qu’elle pouvait danser, et n’a jamais perdu l’urgence de l’ambition de la réussite.

A la fin des années 70, le disco est le plus incroyable phénomène musical qu’on n’ait jamais vu et vécu. Il a durant deux bonnes années tellement tout englobé qu’on aurait cru qu’il n’y avait plus de place pour quoi que ce soit d’autre. Même les plus grandes stars du rock comme Rod Stewart ou Kiss s’y sont mis. Et avec quel succès !Et puis un autre aussi. Plus improbable puisqu’il est punk. Et le punk, l’avez-vous remarqué, est cet autre courant musical apparu pile en même temps que le disco. Il est tout aussi phénoménal qu’éphémère et pourtant, de ses racines vont pousser tout ce qui va dominer les années 80.Et autant vous dire une chose, s’il y a un milieu où le disco est détesté à la fin des années 70, c’est bien le milieu punk. C’est clair que ces gens-là sont opposés à tout ce qui est blink blink. Et donc, malheur à celui qui dans ses rangs en jouera, il va se prendre des bouteilles en concert et ne plus vendre un disque.Et pourtant, en pleine fièvre du samedi soir, quand le groupe punk new yorkais Blondie doit enregistrer son troisième album (qui se vendra à 30 millions d’exemplaires, mais ça, ils ne le savent pas encore) ils sortent de leurs cartons parmi les Sunday Girl et autres Hanging on the telephone, un titre qu’ils ont appelé The Disco Song. Oh, il ne l’aurait pas mentionné si le producteur n’avait pas dit “vous n’avez rien d’autre ?” au cours d’une réunion préparatoire où ils lui font entendre les cassettes de leurs nouveaux morceaux.Debbie lui explique qu’ils ne l’ont pas sélectionnée au départ car leur local de répète était tellement pourri par l’humidité qu’ils n’arrivaient pas à accorder leurs instruments. Mais le producteur accroche et le place dans la sélection.Arrivés en studio, ils améliorent le morceau grâce aux synthés et une boîte à rythme genre Kraftwerk, un groupe allemand électro d’avant garde que David Bowie leur a fait découvrir en tournée, quand ils assuraient sa première partie quelques semaines plus tôt. C’est du disco sans en être mais les critiques rock ne vont pas les louper à la sortie de l’album. Heureusement, leur premier single est un succès bien rock qui fait oublier un temps le torrent de boue qui a été déversé sur ce titre incongru, cette concession lâche à la mode, exclusivement motivée par l’argent. Blondie aurait-il vendu son âme au dieu disco? Voilà sur quoi Debbie Harry et son groupe en étaient restés en partant jouer en Europe, quand arrivés à Milan, quelle n’est pas leur surprise de tomber sur le producteur qui les attend au bar lounge de leur hôtel, une bouteille de champagne à la main. Les amis, on est N°1 aux Etats-Unis, à la maison ! Ça se fête ! Cette fois, ça y est, dit Chris Stein, le mari de Debbie et leader de Blondie : nous sommes les punks des punks !