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Il est aujourd’hui une des grandes stars hsitoriques de la musique, un des rares producteurs à l’être devenu réellement. C’est un type adorable, un des plus doués de sa génération, il se nomme Nile Rodgers. Sûrement la plus brillante des étoiles filantes de l’époque disco. Jugez plutôt, il débarque avec Chic en 1977, multiplie les hits mais aussi les collaborations.Lui qui tirait le diable par la queue avec son complice Bernard Edwards est à présent demandé partout comme cette nuit de la St Sylvestre où Grace Jones les a invités à venir voir son show au Studio 54, LA boîte de nuit new yorkaise du moment. C’est là où il faut être pour rencontrer tout le monde dans une ambiance de folie. Frappant à l’entrée des artistes comme Grace le leur a dit de faire, la porte s’ouvre sur une armoire à glaces qui ne veut rien entendre. Il ne sait pas qui ils sont et n’a rien à faire de leur excuse. C’est raté, les mecs, allez vous faire foutre, crie-t-il en claquant la porte ! Tu vois, tu t’es trompé. Elle a sûrement laissé nos noms à l’entrée. Mais à l’entrée. Rebelotte. Après avoir remonté le long fleuve de la queue, ils ont beau dire qu’ils sont invités par Grace Jones, vous n’êtes pas sur la liste. Après un classique, vous êtes sûr ? Regardez bien, Nile Rodgers, Bernard Edwards, il leur tourne le dos pour reprendre le cours des invités de prestige dans la file. Bernard et Nile savent qu’ils ne rentreront pas dans ce temple du disco qui joue pourtant leurs chansons mais qui a aussi bâti sa notoriété sur la capacité de son personnel à refuser des gens à l’entrée.Alors pour fêter l’année nouvelle, ils s’achètent des bouteilles de Dom Pérignon et rentrent à l’appartement qu’un pote de Nile lui prête tant qu’il est en tournée. Ils trinquent puis comme ils font toujours, l’un à la guitare, l’autre à la basse, ils font les fous en criant leur frustration : Fuck Off Studio 54. Mais après avoir répété ce délire un grand nombre de fois, Bernard dit à Nile : dis, je crois qu’on tient quelque chose, là. Tu rigoles, Fuck Off ? Personne ne passera ça à la radio. Mais non, attend, il suffit de changer. Qu’est-ce qui pourrait bien fonctionner, aaah freak off, Ouais ça marche ! Mais ça ne veut rien dire. Non mais Freak out ! Ah ouais, comme perdre le contrôle sur la piste de danse, pas bête. Puis un verre plus tard, hé The freak, c’est aussi une danse, et le freak avec les filles, c’est chic!Douze millions de singles vendus plus tard, la naissance de ce classique du disco, maintes fois racontée par Nile lui vaudra d’être contacté par un gars sur les réseaux sociaux. Il se présentera comme celui qui l’a jeté ce soir du 31 décembre 1977 et que s’il avait su qui il était … enfin, il est désolé. Mais comment être désolé, se dit Nile, c’est son karma qui a transformé ce qu’il n’a pas pu avoir, lui faisant gagner plus que ce qu’il aurait jamais pu imaginer.

S’il n’y avait eu que Boney M, Village People ou Donna Summer, le disco aurait-il autant marqué l’Histoire ? Je veux dire, sans les Bee Gees et leur fièvre du samedi soir. Car c’est vrai qu’avec ce film et sa musique, une mode devenait un phénomène de société. Tout qui avait plus de seize ans est allé le voir, s’est habillé comme les acteurs du film et a été pris d’une irrésistible fringale de sortir en boîte de nuit le samedi soir pour danser comme Travolta. On ne compte pas chez nous le nombre de discothèques sorties de nulle part, avec leurs installations de projecteurs qui illuminent la piste cernée par une puissante installation sonore qui fait s’entrechoquer les glaçons dans les verres de Cuba Libre. Un double album qui se vend à 40 millions d’exemplaires, une première, un film qui rapporte plus 200 fois la mise de départ, personne n’a vu venir la folie du disco.Pourtant les locomotives de ce succès prodigieux ne sont ni américaines, ni allemandes comme les producteurs de Boney M et Donna Summer, non ils sont Anglais, enfin à l’époque on les croit Australiens. Eux non plus n’ont pas vu venir le truc, ils ont même failli ne pas le faire.Les Bee Gees, c’est en 1977, le trio folk britannique de la génération Beatles & Bob Dylan. Mais les énormes tubes qu’ils ont produits dans les années 60 ont perdu de leur superbe avec l’explosion du rock au cours de la décennie suivante. Il est loin le temps de la guitare acoustique, le trio de frères originaire de Manchester et de l’île de Man, essaie de survivre dans le monde de la pop, avec en 1976, un tube américain, franchement barré. Ah il est gonflé ce titre rock sur un rythme disco, le hit de l’été 1976, leur premier numéro un en dix ans, là-bas.Or, il se fait que leur producteur, qui est aussi celui d’Eric Clapton, est également à ses heures, un solide producteur de cinéma qui adapte des musicals de Londres et Broadway. Ainsi les fameux films Jesus Christ Superstar ou Tommy, des Who, c’est lui.Et justement, son nouveau film, est musical sans l’être. Il parle de ces mecs de la classe ouvrière new yorkaise qui jouent les stars de la piste de danse le samedi soir. Ajouter ce récent tube des Bee Gees, qui de plus lui appartient, est une évidence. Et si le groupe lui faisait en plus quatre ou cinq nouveaux titres ? Ce serait vraiment un atout pour faire parler du film. Et bien, figurez-vous qu’ils vont dire non. C’est vrai, ils sont en France, occupés à enregistrer leur nouvel album. Pas le temps, non, désolé. Mais Robert Stigwood a de la suite dans les idées, il débarque au fameux Château d’Hérouville dans sa grosse voiture, insiste, et à peine est-il parti que Barry Gibb entend quelque chose trotter dans sa tête, une mélodie, un rythme. Il dit à ses frères, je tiens quelque chose, venez. Et semaines plus tard, leur vie ne sera plus jamais plus pareille quand ce 45 Tours sortira …

Clairement, quand en 1969 Serge Gainsbourg explose les séries de slows en boîte sur sonJe t’aime … moi non plus, on pense que jamais personne n’osera aller plus loin. C’est justement le genre de prédiction qu’il ne faut pas faire, surtout dans la pop musique, un domaine où la création et les résultats financiers font bon ménage. En fait, il suffit d’y aller franco, au premier degré.Et justement, une musique alors naissante va s’y prêter particulièrement. Au milieu des années 70, à Munich, deux producteurs d’origine anglo-italienne, Giorgio Moroder et Pete Bellotte, s’intéressent au succès gigantesque de titres comme Rock the Boat et Rock you Baby. Qu’est-ce qui peut bien plaire au public là-dedans ?Ils identifient dans le rythme un quatre temps joué par la grosse caisse et le charleston de la batterie. C’est ça ! Il n’y a plus qu’à faire pareil.Et justement, ils ont sous la main une artiste américaine vivant en Allemagne, une certaine Donna Summer, dont ils viennent de produire un premier album mais qui, mis à part en Belgique et en Hollande, n’a pas trouvé son public. Et comme le Je t’aime moi non plus de Gainsbourg et Birkin vient de ressortir avec succès chez Warner, Moroder dit à Donna Summer pourquoi on ferait pas un truc dans le genre ? Pourquoi pas, répond la chanteuse. Et pour éviter une comparaison en leur défaveur, ils décident de ne pas y aller avec le dos d'une cuillère.Mais voilà, une fois la chanson écrite et qu’il faut l’enregistrer, Donna éprouve beaucoup de mal à se lâcher : elle est horriblement gênée, ça ne donne rien !Alors Moroder et Bellotte virent du studio tout le personnel qui n’est pas nécessaire et font baisser les lumières au maximum. Donna, pour la prochaine prise, tu vas pousser tes gémissements couchée sur le dos, on va t’installer le micro.M’enfin, Giorgio, tu ne veux quand même pas …Mais nooon ! juste que comme ça, personne ne te verra et tu seras seule.L’enregistrement sulfureux terminé, Donna Summer a du mal à croire que c’est elle qu’elle entend en cabine de son. Moroder, par contre, n’a aucun mal à trouver des distributeurs. Aux Etats-Unis, c’est Neil Bogaert, l’éditeur du groupe Kiss qui est à la manœuvre. Comme il organise fréquemment des fêtes démentes dans sa propriété de Los Angeles, il passe le disque pour le tester. Sur la piste, c’est de la folie, les invités viennent sans arrêt lui demander de le rejouer.A 3 heures du matin, un téléphone sonne à Munich : Pete, c’est Neil ! Il faut que tu me fasses une version longue, mon vieux. Les gens adorent, c’est dingue.Avec ses 16 minutes 50, Love to Love You sort en version maxi qui, vendu à des millions d’exemplaires, va populariser définitivement ce format auprès des DJ.Gigantesque succès, Donna Summer arrêtera toutefois de le chanter sur scène, le jour où en Italie, elle devra quitter la scène en courant, poursuivie par des hommes survoltés. Se réfugiant dans la caravane qui lui sert de loge, elle est terrorisée par les coups que ceux-ci donnent dans la porte et les vitres jusqu’à ce que le service d’ordre vienne la libérer. Et oui, c’était une époque de dingues mais c’était tout simplement la nôtre.

Le Disco ! Quelle histoire, hein ? Je devrais dire : quelles histoires ! Car on en raconte des trucs depuis une vingtaine d’années sur cette musique qui, après avoir été maudite au début des années 80, est devenue grâce à la Pop Culture, un des grands moments du siècle dernier. Carrément ! Y a des gars qui en rêvent aujourd’hui de cette époque où on se promenait sapé comme Starsky et Hutch ou John Travolta, côté mecs, Donna Summer, Cher ou Sheila, côté filles. Non, je n’ai pas dit les Village People, vous voyez le truc dans la rue.Et c’est vrai que, autant on n’a pas eu l’occasion de se demander ce qui nous arrivait tellement la mode a passé vite, autant une époque n'est jamais apparue aussi rutilante que celle du disco. Les projecteurs des boîtes de nuit, les miroirs des boules à facettes, un rythme net, rapide et régulier, des arrangements de violons classe, des cuivres qui claquent, des plateaux d’émissions de télé qui se transforment en piste de danse, qu’est-ce qui nous a pris ? On ne sait pas mais on a dansé. Et on en a acheté, des disques. Un peu n’importe quoi, parfois, juste parce qu’un mec avait imprimé un faux cachet Disco sur la pochette.Alors bien sûr, des types ont essayé de nous donner des cours là-dessus, dans la pose de ceux qui se veulent intéressants : Voici le premier titre de disco, jamais enregistré. Nous vantant des pionniers, des musiciens qui avaient tout compris avant tout le monde ou étaient arrivés trop tôt.Ça n'a pas beaucoup de sens. Tout d’abord parce que quand on invente une mode, généralement, on est le dernier à deviner que ça va partir en vrille. Et puis surtout parce que le disco, c’est beaucoup plus une époque, qu’une musique particulière avec un charleston, une grosse caisse et des violons.Oui, au milieu des années 70, les fringues de couleurs, la piste de danse qui s’éclaire pour que le spectacle y prenne place, les godasses à haut talons, les DJ qui font leur show au lieu de gentiment passer des disques, des Européens blancs qui font de la musique soul, tout ça se met en scène pour rehausser un monde de la nuit qui a pris un coup dans l’aile à cause de la télé.C’est vrai ! Plus besoin de se bouger pour voir des chanteurs, ils arrivent tous les soirs dans notre salon grâce aux émissions de variétés. Evidemment, si le son est poussé à fond de balle, comme c’est le cas à présent en boîte, ça prend une autre dimension, et si en plus vous pouvez devenir une attraction sans avoir à faire la conversation, simplement en dansant, ça vaut peut-être le coup de sortir le samedi soir plutôt que de regarder le Hit Parade de Guy Lux ou les shows des Carpentier.Voilà qui, sans doute, a aidé Harold Melvin à faire de sa chanson, le premier hit disco fin 1973, enfin à ce qu’il paraît.

Ça peut paraître incroyable mais cet énorme classique de Juliette Gréco qui incarne tellement le Paris, la France cliché si répandue à l’étranger est signé Serge Gainsbourg. C’est pas possible, vous allez me dire, c’est pas son genre, un truc pareil ? Et pourtant c’est écrit sur le 45 Tours, pas de doute : paroles et musique : Serge Gainsbourg. Il l’a d’ailleurs chanté, déguisé en clodo, en duo avec son pote Philippe Clay, pour la télévision.Mais alors, pourquoi a-t-il refusé d’écrire pour Edith Piaf ? Parce qu’il l’admirait. Bien sûr qu’ils s’étaient rencontrés. Un soir, au théâtre, pour l’anniversaire de Raymond Devos, il jouait de la guitare dans un orchestre improvisé en compagnie de Bourvil, Guy Béart et Claude Nougaro quand Piaf avait demandé, qui est ce guitariste ? Serge Gainsbourg. Ah bon ? Les gens disent qu’il est méchant. Il a l’air plutôt gentil, non ? Faites-le venir. Serge s’est rendu chez elle, boulevard Lannes, à Paris, elle lui a demandé qu’il lui écrive des chansons.Sans doute ne veut-il pas faire partie de sa cour d’auteurs compositeurs avec qui il n’a rien en commun. Ou qu’il n’aurait pas supporté qu’elle lui refuse un titre et le sarcasme des autres prétendants. C’est la raison pour laquelle Serge vient en octobre de la même année pour lui rendre hommage, lors de sa disparition. La jeune fille au pair Jane Birkin qui s’y trouve aussi, elle loge dans le même immeuble, remarque d’ailleurs dans le défilé des visiteurs, cet homme sombre au regard triste, un peu en retrait. Mais voilà, le succès de l’accordéon vaut à Gainsbourg d’entrer en contact avec Brigitte Bardot. Bardot, star mondiale du cinéma, se met à la chanson et voilà que le grand compositeur de musiques de film et de la télé, Claude Bolling lui présente Serge, venu avec sa partition et qui lui chante trois lignes d’un titre qu’il nomme L’appareil à sous. Pourquoi trois lignes seulement ? Parce que c’est un de ses trucs pour éviter de se faire refuser une chanson, ce dont il a horreur. Trois quatre mesures sur le piano, il présente le meilleur moment en prétendant qu’elle n’est pas finie. Ce qui, cela dit, est probablement vrai.La chanson, pour formidable qu’elle soit, ne fait pas un grand succès. Son ami Claude Nougaro décolle avec trois gros succès consécutifs, mais pas Serge. Seule consolation, sa Javanaise par Juliette Gréco qui paraît quelques semaines après la sienne, devient le titre phare de son tour de chant. Serge avait songé la faire chanter par Brigitte Bardot, Gréco l’a sûrement mieux vendue que BB ne l’aurait fait. Il faudra juste 28 ans pour que le grand public ne découvre vraiment sa version sur une compile.Incroyable, hein ? On est d’accord, cette chanson est tellement formidable, tellement française, même si c’est la première d’une immense série que Gainsbourg est allé enregistrer à Londres. On l’entend même, l’avez-vous remarqué, dans la bande originale du film de Ron Howard, Le Da Vinci Code.

Janvier 1979, le punk est mort. Mais on ne le pleure pas, pas le temps, il y a tellement de nouvelles musiques qui apparaissent qu’il ne se trouve personne pour s’en plaindre. Non, ce que les punks jouent à présent, ce sont des musiques venues d’une île improbable dont on ignorait jusqu’au nom : la Jamaïque. Ça s'appelle le ska et le reggae. Oh le reggae, on connaît, enfin, un peu. Il y a quatre ans, on a été frappé par la foudre en découvrant le I shot the sheriff d’Eric Clapton qui a attiré l’attention sur leur auteur : Bob Marley.Le temps que la pression monte, l’année 78 a été celle du reggae, à coups de Is this love, Jammin’, et d’un duo de Mick Jagger et Jimmy Cliff… Mais bon, les musiciens qui font le voyage jusqu’à Kingston pour trouver le vrai son du reggae sont rares. Déjà faut oser, c’est une des villes les plus dangereuses au monde. L’a-t-on dit à Serge Gainsbourg ? En tout cas, il y est. Incroyable que son directeur artistique ait obtenu de Philips, leur maison de disques, le budget pour y aller en avion avec hôtel et tout le toutim. Enfin, le toutim, ça coûte rien une fois qu’on est sur place. Et puis, on enregistre avec l’équipe de Bob Marley, il y a même sa femme, Rita, dans les choristes. Ce soir, c’est le dernier soir, demain on enregistre les paroles, hein Serge, dit Lerichomme à son artiste attablé dans un restaurant. Ouais ouais ouais, je sais, répond-il, en évacuant la fumée. Aïe ! Pour bien connaître Serge, Lerichomme comprend qu’il n’a pas encore écrit grand-chose. Déjà qu’il y aura peu de titres originaux, ce paresseux a prévu plusieurs reprises comme La Marseillaise qui devient Aux armes etc, ou Marilou reggae, un titre du précédent album L’homme à la tête de chou, qui lui a justement donné l’idée de cet album 100% reggae.Mais quand il le raccompagne à sa chambre, ce qu’il voit par la porte entrouverte le terrifie : sur le lit, douze pages blanches avec au-dessus, le titre de chaque chanson. Il n’a encore rien ! Lerichomme n’en dort pas de la nuit. Dans quelle galère s’est-il encore embarqué avec cet artiste qui n’a plus rien vendu depuis dix ans ? L’homme à la tête de chou n’a même pas atteint les 20.000 exemplaires. A quoi cela sert-il que toute la presse ait hurlé au génie si personne n’achète ?Le matin d’une interminable nuit noire, quand il frappe à la porte de Gainsbourg, il le trouve totalement éreinté avec ses douze pages toujours sur le lit mais entièrement noircies de mots et ratures. Alors il descend au petit déj avec les feuilles, qu’il met au propre, en restructurant le tout pendant que Serge fait une sieste, puis se prépare. A onze heures du matin, ils arrivent au Dynamic Sound, là où Marley a enregistré No woman No cry. Serge se plante devant le micro pour le quitter à deux heures du matin. En repartant du studio dans la chaleur et l’humidité de la nuit jamaïcaine, Serge dit à son complice, Qu’est-ce qu’on a fait ? Je ne sais pas, Serge, mais on l’a fait. L’album Aux armes etc qu’ils vont mixer les deux jours suivants sera disque de platine dans l’année et fera de Gainsbourg la superstar qu’il n’espérait plus devenir après 25 ans de métier.

Y a-t-il encore quelqu’un pour s’en souvenir, ce 2 février 1962, le cercle des étudiants en droit de l’ULB organise une soirée avec un groupe bien à la mode du twist : les Cousins. Et pour se souvenir du chanteur qui a assuré la première partie : Serge Gainsbourg.On parle un peu de lui depuis quelques années, on connaît sans le savoir deux de ses chansons : L’eau à la bouche, à cause du film et de son rythme exotique, et puis aussi le pas banal Poinçonneur des lilas, auquel même Franquin fait référence dans un gag de Gaston Lagaffe. Mais a-t-on retenu son nom ?, non, pas vraiment. Aucun de ses trois premiers 33 Tours ne s’est vendu. Serge Gainsbourg, c’est le chanteur totalement décalé, coincé dans une grande chanson française qui se réclame du jazz. Il n’a rien du yéyé, comme on va appeler ce mouvement absolument dingue à partir de cette année.J’ai dit dingue ? Mais je n’exagère pas. Demandez à Serge : quand il se rend dans un studio ou à sa maison de disques, combien sont-ils, ces jeunes venus de leur province chaque mercredi ou jeudi pour passer une audition. Cent ? Deux cents ? On les parque comme du bétail, on en sélectionne quelques-uns à qui on fait le plan vie de stars. Ils l’ignorent mais ils n’ont que un ou deux 45 Tours pour faire leurs preuves. Si ça marche, ils deviennent les nouveaux chouchous des copains, si pas, on les renvoie dans leur province.Et donc comment voulez-vous qu’un dandy branché art comme Gainsbourg les respecte ? Il les méprise d’autant que la presse et le public ne semblent vouloir ni de sa musique, le jazz, ni de ses textes, trop osés ! Non vraiment, il va abandonner la chanson et retourner à la peinture, déclare-t-il à la télé, car il y passe souvent, même s’il ne vend rien.Et puis sorti des bureaux de l’ORTF, il se rend chez Juliette Gréco, la première star qui l’a chanté avec succès. Ils vont dîner, en écoutant de bons disques, classiques, bien sûr. La nuit passe au fil de bonnes bouteilles de vin, Juliette se lève pour danser devant lui, Serge revit. Le lendemain, elle reçoit un beau bouquet de fleurs avec un mot de remerciement de Serge qui lui dit avoir écrit une chanson en souvenir de cette soirée. Cette chanson que Juliette va immortaliser va faire prendre à la carrière de Serge un tournant aussi inattendu qu’inespéré. La preuve en est son quatrième album, probablement le meilleur de sa carrière. Et même s’il ne va pas se vendre, lui non plus, il contient des classiques qui ne seront découverts que bien plus tard avec les compiles, comme La Javanaise, Baudelaire, L’appareil à sous, bien sûr, et le fameux Black Trombone, aujourd’hui un de ses titres les plus streamés et que personnellement j’use depuis plus de 40 ans.

A Paris, rue de Verneuil, à deux pas de la Seine et du boulevard St Germain, il ne se passe pas une heure sans que des personnes ne quittent la maison du 5bis, les larmes aux yeux. Ne vous en faites pas, vous n’êtes pas les seuls, croyez-moi, dit un des gardiens de ce qui était encore, il y a tout juste 35 ans, le domicile de Serge Gainsbourg.Oui, qui aurait pu soupçonner ce 3 mars 1991, alors que des dizaines de fans très émus par la nouvelle, viennent se recueillir devant la déjà célèbre façade, que rien n’y bougerait durant les 30 années à venir et que la maison deviendrait un musée qui ne désemplit pas. Et pour tous ceux qui en font la visite, guidés par la voix de Charlotte, quelle surprise, quel choc, de découvrir non pas le provocateur Gainsbarre superstar des années 80, à l’alcool mauvais, mais le vrai Serge Gainsbourg, celui de La Javanaise, sensible, touchant.Et donc, 35 ans après sa disparition, que peut-on encore raconter sur lui qui n’ait été dit ?, - vous allez me dire. Et ben justement, c’est ce qu’on vous propose cette semaine, comme on a toujours fait.Vous entendez ? A travers le volet baissé, ce piano ? C’est Serge qui compose. Nous sommes en 1975, et mis à part les passages radio de Je suis venu te dire que je m’en vais, Serge est à nouveau en panne de succès. Son Je t’aime moi non plus en 1969 a été sans lendemain. Pire, un chef d'œuvre comme L’histoire de Melody Nelson a été un cinglant échec commercial. Oh il a signé pas mal de hits récemment mais ce sont toujours des chansons écrites pour les autres, des femmes, Jane Birkin, en premier.Seul bémol, l’incroyable titre qu’il vient écrire pour que sa copine Dani le chante à l’Eurovision a été refusé : trop provocateur ! Serge s’est vexé, pas question de changer quoi que ce soit. Alors pour se prouver qu’il peut faire un tube comme il veut, quand il veut, il a enregistré L’ami caouette. Gros succès évidemment, tout le monde le lui demande, même les gosses dans la rue, l’apostrophent en disant : Hé, l’ami Caouette !Le fond du fond est atteint quand, un soir au restaurant, il sympathise avec le maître d’hôtel et sort avec lui après son service boire des coups. Bonne ambiance avec ce partenaire de ribote d’un soir. Et si on allait boire le dernier chez moi ? OK ! Arrivés chez lui, le fameux maître d’hôtel dit alors sur le ton d’un ordre : Et maintenant, tu vas me chanter l’Ami Caouette ! Ah non mon p’tit père, je ne chante que pour du blé et jamais en privé, pas même dans ma salle de bain. Le gars furibard saisit alors un fusil de chasse et crie : Tu vas chanter l’ami Caouette, oui ou merde ! Gainsbourg sans se démonter prend Jane par la main et lui dit : allez, on se casse. Voilà ce qui se passe quand on chante des conneries. Et dire qu’ils n’ont pas voulu de son Boomerang, c’est pourtant pas la chanson de tout le monde. Il a raison Serge, et pourtant, on va mettre des décennies avant de l’entendre.

Fin 1967, un certain Michel Drucker, alors débutant à la télévision, attend un invité qui ne vient pas. Mais que fait-il ? Une heure plus tard, le voilà avec un assistant de l’émission devant la porte de l’appartement de Serge Gainsbourg. Il tambourine. Pas de réponse. Alors il frappe, toujours pas de réponse. Il refrappe plus fort, insiste, jusqu’à entendre à l’intérieur la voix de l’homme qui faisait celui qui n’est pas là. Ah j’avais oublié, zut, dit-il, innocemment dans l’entrebâillement de la porte. Et le téléphone, alors ? Michel a du mal à croire que cet artiste qui coure tant après le succès puisse oublier une télé. Serge n’est en fait pas seul. Et la personne qui ne se montre pas est la même qui a valu à Serge d’arriver, avec plusieurs jours de retard, à ses séances de travail sur la BO du film Manon 70.J’ai du mal à quitter les bras de Brigitte, a-t-il dit à son partenaire Jean-Claude Vannier, en guise d’excuse. Tu te rends compte, chaque fois que j’enfile ma chemise pour sortir, elle me l’enlève. Brigitte, c’est Brigitte Bardot, bien sûr. Serge a couru annoncer la nouvelle à son père quand ça lui est tombé dessus. Tellement fier il était, tellement il était heureux de cette revanche sur tous ceux qui disent qu’il est laid, se moquent de son nez et de ses oreilles décollées. Maintenant, sourit-il, on m’envie de tous les côtés.Ah c’est vrai que quand elle rentre quelque part, le silence tombe et les regards se tournent. Que ce soit au restaurant, au palais de l’Élysée, et bien sûr dans les studios d’enregistrement et de télé. Ah oui, c’est pareil. Je vous prie de croire que quand on sait que Bardot doit venir, tous les techniciens se bichonnent le matin dans leur salle de bains et mettent leur plus belle tenue. On se croirait un dimanche.Évidemment, une fois que tous les yeux se sont portés sur BB pour la scanner en haute définition, ils se dirigent ensuite vers le gars qui l’accompagne. Gainsbourg ? Noooon ! Ben oui mon vieux, il paraît qu’il lui a sauvé la mise sur le Sacha Show. S’ils savaient que c’est même lui qui l’a contactée pour lui proposer une chanson, Harley Davidson. C’est pas qu’il soit porté sur les motos, non. Ni qu’il soit en mal d’interprètes. Il a refusé d’écrire pour Johnny Hallyday, Sheila et Sylvie Vartan. C’était pourtant du tout cuit. Et ben il a dit non, il ne veut pas rentrer dans le rang, dit-il. Puis on le retrouve avec Mireille Mathieu, vous le croyez, ça ? Si c’est pas de la provoc dirigée vers ce métier qui ne voulait pas de lui. Mais bon, Brigitte Bardot, c’est autre chose, d’autant plus que si c’est lui qui a décroché son téléphone pour lui proposer des chansons, c’est elle qui a pris l’initiative de leur relation. Alors cette Harley Davidson, quel cadeau ! Car non seulement la chanson a tout pour s’inscrire dans le temps mais elle coïncide avec l’arrivée d’une nouvelle mode, les posters grands formats. On va voir BB partout sur les murs.

1er septembre 1973, nous sommes au cœur de l’Afrique, au Nigeria, un pays étonnant dont les incroyables ressources en pétrole, gaz, fer et charbon ont produit une société à deux vitesses. Sa capitale, Lagos, est une ville étonnante, grouillante de population, polluée sous un climat tropical, et ceinturée de forêts luxuriantes.Alors qu’est-ce que vient y faire Paul McCartney, ancien leader des Beatles qui n’ont jamais vendu autant de disques avec les rééditions de tous les 45 Tours et des deux doubles 33 Tours, rouge et bleu ? Pas y fêter son premier succès mondial, Live and Let Die… Un triomphe, comme le film d’ailleurs, qui impose un nouvel acteur dans les habits de James Bond.Et bien figurez-vous que c’est encore une de ses idées à lui pour tirer le meilleur de sa créativité. Maintenant qu’il est bien rôdé avec un nouveau groupe, il compte y retrouver les grandes heures qui lui ont permis d’enregistrer des disques novateurs comme Sgt Pepper Lonely Hearts Club Band, tellement génial que quelques jours après sa sortie, Jimi Hendrix, en faisait déjà un cover sur scène, Paul avait éprouvé un indicible frisson en assistant au concert.Et donc, il demande à EMI, la multinationale qui le distribue, où ils possédent des studios. Un peu partout dans le Commonwealth. Los Angeles, Paris, Berlin, Tokyo, Athènes. Oui, euh, vous n’avez rien de plus … exotique ? Exotique ? Attendez … Johannesbourg, Bombay, Hong Kong, Lagos … Lagos, c’est où ? Au Nigeria.Paul se voyait en touriste la journée avec son band, au boulot le soir et la nuit, ce n’est pas exactement ça qui se produit. Déjà, juste avant le grand départ, il perd son bassiste et son batteur qui n’ont pas envie de risquer leur vie dans ce coupe-gorge. On leur en a parlé de Lagos !Et donc, les Wings sont réduit à trois quand, sortis de l’aéroport, ils découvrent des rues encombrées et des trottoirs débordant de miséreux, de malades, errant devant des maisons délabrées … et un studio entouré de hauts murs protégés par des bouquets de fils barbelés. Ambiance. Un studio … pas exactement comme celui d’Abbey Road. Un matériel très ancien, des micros qui ont souffert, des pièces mal insonorisées où il règne une chaleur humide insupportable. Et si ce n’était que ça. Rentrant un soir avec Linda, Paul subit un vol à main armée, entendez-moi, les mecs ont des armes de guerre, et perd ainsi les cassettes démos de tous ses titres. Il est aussi dérangé par Ginger Baker, l’ancien batteur du groupe Cream et partenaire d’Eric Clapton, expatrié là-bas, et franchement menacé par Fela, pape du jazz africain, et surtout chef tribal, qui n’entend pas non plus qu’un ex-Beatle enregistre à Lagos sans son autorisation.Mais rien n’y fait, on n’arrête pas un passionné, Paul arrondit les angles, sympathise avec tout le monde et enregistre un album aux sonorités franchement nouvelles, la pochette d’ailleurs, fallait oser. Le disque fait un triomphe montrant que, contre toute attente, non seulement, il peut y avoir un “après Beatles” mais surtout qu’il en était la machine débridée à entraîner la création. Et un musicien de scène qui n’a depuis jamais perdu l’enthousiasme de se retrouver face à un public …