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Alors que John Lennon a quitté Londres pour New York après avoir retrouvé le sommet des classements et que George Harrison est devenu l’improbable N°1 des ex-Beatles toutes catégories de classement, Paul McCartney écume les cercles étudiants des Midlands au sud de l’Angleterre en passant par le Pays de Galles. L’aventure s’est d’ailleurs terminée à Oxford avec le ras-le-bol des musiciens qu’il a recrutés. C‘est vrai, les gars croyaient avoir une vie de palaces, avions et restos 3 étoiles en tournant avec un ex-Beatles, ils n’ont que le droit de s’entasser dans un mini van et partager la recette de concerts improvisés.Alors la suite, c’est-à-dire le continent européen, doit être un peu mieux organisée. Déjà, le bus de la tournée est un vieux double deck britannique repeint aux couleurs des Wings. Ça le fait pour la promo, en arrivant en ville, personne ne peut les louper, et sur la route, on peut profiter du ciel ouvert aménagé pour admirer le paysage pleinement et bronzer avec les enfants.Alors bien sûr, c’est pas top quand on doit annuler, faute de réservations. Oui, ça arrive, comme à Lyon. Les jeunes Français ont la tête ailleurs avec Led Zeppelin et Pink Floyd, la musique a vraiment changé, hein. Mais à l’Olympia, c’est le frisson, huit ans après la fameuse série avec les Beatles. Et que dire de ce vieux cinéma d’Anvers, juste après, le tout premier concert d’un Beatles en Belgique, car ils n’y ont jamais joué ! Vous y étiez peut-être, l’atmosphère est magique, et surtout, la surprise de pouvoir le regarder d’aussi près est totale. Mais bon ! Où est-il, le génie qui nous a donné Sgt Pepper, qui a entraîné tout le mouvement psychédélique, cassé les codes de la chanson, amené la musique baroque dans le rock ? La comparaison que font les journalistes, alors tout puissants sur les ventes de disques, n'est pas à l'avantage de la musique que propose McCartney. Lui, repart de zéro volontairement, à tous les niveaux, eux exigent la suite, un toujours plus haut, toujours plus fort.Et c’est là qu’intervient à nouveau George Martin, l’ancien producteur des Beatles, l’homme qui a composé leurs fabuleux arrangements orchestraux car il lui a été justement proposé de composer la BO du nouveau James Bond. Pourquoi ne demandez-vous pas à Paul McCartney de composer la chanson, dit-il au producteur Harry Saltzman ? OK, mais juste écrire alors, les génériques de James Bond, ce sont des interprètes soul. Après avoir lu le roman, McCartney, très inspiré, écrit le titre d’un trait au piano mais exige que son groupe en soit l’interprète.Quand Saltzman s’apprête à dire non, il resonge à ce moment où dix ans plus tôt, il a refusé de produire le film des Beatles A Hard days Night, n’y croyant pas un instant, et laissant la société de Charlie Chaplin, la United Artists, réaliser une excellente affaire. Alors il se ravise, dit oui, ouvrant, sans le savoir, un boulevard au retour de Paul McCartney sur le devant de la scène mondiale …

Février 1971, Paul McCartney enfile le veston qu’il portait deux ans plus tôt sur la pochette de l’album déjà mythique, Abbey Road. Seule différence, il ne se rendra pas pieds nus mais avec de belles chaussures, à son audience devant la Haute Cour de Londres où il va demander la dissolution des Beatles et de son contrat avec leur manager. En effet, le redoutable requin américain leur avait fait accepter de mettre même les revenus de leurs carrières solos dans leur label Apple. Il gardait donc la main sur tout et McCartney pouvait vendre autant de disques qu’il voulait, il allait continuer à gagner peu d’argent.Oh ça ne le dérange pas, vous savez. La preuve : il s’apprête à faire un truc impensable, une fois son procès gagné, un procès qui l’a affecté car il a été obligé de l’intenter contre ses copains d’adolescence. C’est la guerre ! Ainsi, il fait venir de New York les musiciens avec qui il vient d’enregistrer son nouvel album solo, RAM, une merveille entre nous, hein, même si la presse le descend joyeusement. Et quand les gars arrivent dans son repère de la presqu’île de Kintyre, ils découvrent qu’ils ne sont pas là pour des vacances écossaises mais pour créer un vrai groupe qui va enregistrer, là, dans cette ferme spartiate, au milieu des moutons.Le guitariste repart aussitôt pour New York mais les autres restent, alors Paul file au village téléphoner à Londres à son pote Denny Laine, ex-guitariste et chanteur des Moody Blues … ah non, c’est pas lui qui chante ce tube immortel des Moody blues, c’est Justin Hayward, le gars qui l’a remplacé quand il s’est barré en 1966. Qu’est-ce qu’il est devenu depuis, Denny Laine ? Et ben, pas grand chose, la preuve, après le coup de fil, il rapplique aussitôt après avoir accepté un salaire à la semaine.Paul a trouvé un nom pour ce groupe, Wings, les ailes, comme s’il allait s’envoler à nouveau. Et repartir vraiment à zéro, avec un premier album quasiment improvisé à la pochette bucolique, un peu trop d’ailleurs, on le reconnaît à peine. Tout comme la tournée. C’est vrai ! Après quelques coups de fil donnés depuis le village, les voilà partis avec un petit camion de location et un mini van dans lequel ils s’entassent. Oui, alors qu’il aurait été si simple de jouer sur le nom de Paul McCartney, ex-Beatle, toutes les portes se seraient ouvertes, Paul veut rejouer ses débuts. Ainsi en février 1972, une étudiante responsable d’un cercle de l’université de Nottingham se retrouve devant deux jeunes chevelus qui lui demandent s’ils ont une salle. Ben oui ? Vous pourriez venir, on est avec un artiste qui voudrait jouer ici ce soir ? Imaginez sa tête quand arrivée sur le trottoir, elle reconnaît dans le van, Paul McCartney qui lui tend la main, en disant qu’il est d’accord de jouer aux entrées.Le concert aura lieu le lendemain finalement, devant plus de 750 jeunes, imaginez l’ambiance. Et même s’il n’y aura pas une seule chanson des Beatles, le premier concert de Paul depuis ce stade de San Francisco en 1966 est une réussite. Ils ont même gagné 30 livres sterling chacun.

Quand Paul McCartney a acheté ce tas de pierre en 1966 pour une croûte de pain, il ne se doutait pas qu’il s’y réfugierait trois ans plus tard. Là-bas, au bout de la presqu’île de Kintyre en Ecosse, dans l’inconfort le plus total, il a entrepris de tout installer ou réparer lui-même, avec Linda, sa femme, leurs deux enfants et bien sûr, Martha, son chien, qu’il a rendu célèbre grâce à une chanson des Beatles.Paul est comme ça depuis l’adolescence. Il gamberge sans cesse, il a besoin d’être occupé sur un projet. Le duo Lennon-McCartney, le premier cahier de chansons composées à l’adolescence, les albums Sgt Pepper, Abbey Road, Let It Be, c’est lui. Faut toujours qu’il ait une idée pour aller plus loin. Mais aujourd’hui, il n’y a plus rien, John Lennon a jeté l’éponge, alors Paul apprend à bricoler dans sa maison, vivant avec la nature, il est sans cesse occupé, ce qui l’empêche de réfléchir et lui permet de sortir de la dépression.Les journalistes qui arrivent à le retrouver malgré son éloignement de tout, l’énervent, surtout quand il les aperçoit au sommet d’une colline avec des jumelles. Alors, à contrecœur, il reçoit la BBC et le magazine Life pour couper l’herbe sous le pied des candidats au scoop.Pour la première fois depuis l’adolescence, Paul affronte le vide vertigineux de ne plus penser à la musique, et cela, durant des semaines, vous pensez ! John et lui écrivaient puis enregistraient avec George et Ringo tout un album, tout en donnant une vingtaine de concerts, en l’espace de cinq-six semaines. Heureusement, il y a la joie des enfants. C’est aussi une première pour lui. Deux filles en plus ! Lui qui, orphelin à l’adolescence, a vécu avec un père et un frère, trois gars à la maison ! Et donc, un soir Heather, la fille de Linda qu’il adoptera bientôt, lui demande de jouer une nouvelle chanson. Paul essaie de refuser gentiment, tente un “pas ce soir”, mais la petite lui tend déjà une guitare en disant : “allez, une chanson qui parle de maman”. Paul saisit l’instrument et se lance dans une improvisation … Est-ce un hasard ? Un besoin de soleil, de mer et de plage se fait alors sentir. Voilà la famille envolée quelques jours plus tard vers une île des Antilles puisretour à Londres où Paul se fait livrer à domicile un enregistreur à quatre pistes. Il pourrait se faire aider par la terre entière, et ben non ! Puisqu’il est désormais seul, il va faire un truc incroyable pour l’époque, fin 1969, il va enregistrer un album tout seul, en jouant de tous les instruments. L’album s’intitulera tout simplement Paul McCartney, il ne lui vaudra aucun hit, c’est vrai, même s’il est N°1 à sa sortie.Mais Paul n’attendra pas longtemps, l’année suivante déjà, ce sera le premier hit, le début d’une domination sur la décennie suivante après avoir été le maître des sixties. Non, qui aurait dit que ce gamin de Liverpool connaîtrait un tel destin.

Je ne vous apprends rien, on en a raconté de belles histoires, des trucs de fou sur la musique pop et on en raconte encore tous les jours. Et pourtant, la plus incroyable d’entre elles, on ne l’a jamais vraiment racontée. Ou plutôt, on ne l’a pas écoutée. Elle n’avait pourtant aucune chance de passer inaperçue puisque ses protagonistes étaient alors les gens les plus médiatisés au monde. Non vraiment, qui aurait pu se remettre en selle pour courir à la victoire après une chute pareille ? En effet, ce 20 septembre 1969, les Beatles sont réunis dans le quartier général de Apple, la firme de disques qu’ils ont créée il y a même pas deux ans. Et pourtant, il s’y est passé tellement de choses que cela semble déjà une éternité. En janvier dernier, ils jouaient sur le toit devant des caméras et un public médusé, après être passés à deux doigts de la séparation. Et puis Paul McCartney avait réussi à réunir tout le monde durant l’été pour un album qui allait sortir bientôt et qui s’annonçait déjà comme le meilleur qu’ils aient jamais enregistré. Une merveille ! Et justement, Paul, qui depuis deux ans, joue le rôle de locomotive pour que le groupe compose et enregistre, face à un John Lennon complètement démobilisé, est aujourd’hui, gonflé à bloc. Leur nouveau manager, dont il se méfie comme de la peste entre parenthèses, a en effet renégocié le contrat des Beatles avec EMI à un très bon tarif pour les 7 années à venir. Alors ils sont venus tous les quatre pour le signer quand John Lennon annonce à Paul qu’il quitte le groupe. C’est fini, les Beatles ! Mais bon, on n’en dit rien, hein, ce ne serait pas bon pour les affaires et le disque qui va sortir.Paul quitte les bureaux rapidement, en premier, il fait bonne figure devant les fans fidèles qui font le pied de grue, puis monte dans sa mini Morris pour regagner son domicile. Et là, durant tout le trajet, il est en pilote automatique. Mettez vous à sa place. Depuis l’adolescence, il n’a connu que les Beatles, un groupe local d’une ville ouvrière, devenu le plus grand phénomène que la Terre ait jamais porté. Lui, la superstar, est à présent sans-emploi.Alors Paul rentre chez lui et n’en sort plus. Il boit du soir au matin au grand désespoir de sa jeune épouse Linda. La rumeur idiote mais persistante prétendant qu’il est mort et a été remplacé par un sosie n’arrange rien, elle fait les gros titres, et voilà qu’il plonge dans la dépression. Il n’a plus rien dans la vie, même l’argent est bloqué à cause de leurs affaires. Plus rien ? Ah bon.Linda et lui, enfin surtout Linda, décident donc de repartir de rien, c’est-à-dire d’une ferme abandonnée du bout du monde qu’il a achetée trois ans plus tôt, en Ecosse. Aucun équipement, ça tombe bien, personne ne viendra l’ennuyer. Le début de l’histoire d’un improbable retour, celui d’un artiste condamné selon toute probabilité à prendre sa retraite à l’âge de 27 ans car brutalement privé de ses partenaires. Elle va démontrer que Paul avait bien été le moteur de la créativité spectaculaire des Beatles car il a continué à tourner à plein régime chez lui. Cette chanson que vous ne connaissez probablement pas et qui date de 1971, le prouve à l’envi.

En 1986, la musique est en France, à l’heure des radios libres, du Top 50 et de Champs Elysées. Comme autrefois les yéyés, ces médias ont mis en lumière une nouvelle génération d’artistes de leur temps, de Mylène Farmer à Indochine, en passant par Jean-Jacques Goldman et Niagara.Et les Téléphone dans tout ça ? C’est vrai, ils viennent des années 70, eux ! Mais bon, après cinq albums, ne nous dites pas qu’ils n’ont plus rien à nous dire, comme le groupe anglais The Police !Ben faut croire que si. Quelques mois plus tôt, alors qu’ils sont à la recherche du producteur de leur prochain album, ils envisagent Quincy Jones, Monsieur Thriller, puis rapidement d’autres noms dont celui de Steve Lillywhite, le producteur des premiers U2. Ça vous étonne, hein ? Mais à ce moment, les Téléphone sont les petits chouchous de Richard Branson, le patron de Virgin qui a juré de faire d’eux des stars mondiales. Et on ne dit pas non au boss de Virgin, la boîte de disques la plus branchée de la planète.Alors le fameux Steve Lillywhite débarque à Paris lors d’une répétition de Téléphone puis passe la soirée dans une boîte parisienne avec Corinne, la bassiste. Une soirée où, la nuit aidant, elle déballe tout son mal-être. Oh elle ne fait dire que la vérité : au cours de l’enregistrement de leur dernier album, Dure Limite, ils ont fini chacun dans un hôtel différent tellement c’était la bagarre.Et donc le lendemain, Steve Lillywhite annonce au manager de Téléphone qu'il ne fera pas l’album d’un groupe en train de se séparer. Pour lui, il en est sûr, ce disque ne se fera pas. Le 24 mars 1986, alors que l’unique single qui est finalement sorti de tout ça est un énorme tube qui résonne sur les radios et les télés, le fidèle ami des débuts et manager de Téléphone annonce que le groupe prend une année sabbatique, précisant qu’il ne s’agit nullement d’une séparation déguisée. Mais c’est un album de Jean-Louis Aubert avec Richard, puis de Bertignac et Corinne qui suivront. Deux pour le prix d’un, serait-on tenté de dire quand on voit le verre à moitié plein. Mais force est de constater que pour formidables qu’ils soient, ce n’est plus pareil : il y avait en Téléphone quelque chose de nous. Ces quatre rockers nous renvoyaient et nous renvoient toujours au XXI° siècle, l’image de notre jeunesse et d’une époque. La fin des années 70 et le début des années 80 resteront comme la fin des sixties, ces moments où une génération a fait l’Histoire, rejetant le modèle dépassé des plus âgés. Une expression, une culture dans un temps où tout changeait, tout basculait et où il fallait écouter certains disques ou voir certains films pour comprendre ce qui se passait. Mais voilà, les meilleures choses ont une fin ; il faut qu’elles en aient une pour qu’on puisse refermer le livre et le ranger soigneusement afin qu’il ne s’abîme pas.

Milieu des années 80, The Police est devenu le plus grand groupe rock au monde, et Téléphone, celui de la francophonie. Pour nous en Belgique, c’est pareil, ça ne fait aucune différence, on les adore. Ça fait sept ans déjà qu’ils sont là, avec nous. Ah, nous ne sommes plus les mêmes qu’à l’époque de Roxanne ou La bombe humaine. On est des grands hommes maintenant. Mais eux, on voudrait qu’ils ne nous quittent jamais. On a un contrat. Ils doivent nous maintenir en vie, en contact avec ce qui nous a éblouis quand on avait 13-15 ans !Mais ce n’est pas à ça que songe Louis Bertignac, l’autre voix de téléphone quand il branche sa guitare, en répète ou récemment, en studio. Ben oui je joue fort, comme toujours. Qu’est-ce qui lui prend, Jean-Louis ? Il a oublié quand on se faisait saigner les doigts sur les cordes ou quoi ?Parfois, quand ça bloque, Jean-Louis pense aux autres. Pas par jalousie, hein, noon, par comparaison. Pour se rappeler pourquoi il fait ça. Et alors qu’ils se prennent la tête avec Jean-Louis et Corinne sur comment doit sonner Téléphone en 1986, une question lui traverse l’esprit : comment font les Rolling Stones ?Ils se supportent à peine depuis des années, on le sait. Ils se sont trahis, engueulés, quittés, retrouvés. Ils ont fait des carrières solo, des procès, des interviews assassines. Et pourtant, à plus de quarante piges, ils montent sur scène, ils jouent, et ça tient. Ne dites pas que c’est parce qu’ils s’aiment. Mais parce qu’ils ont décidé que le groupe passait avant tout.Jean-Louis cherche autre chose. Une musique plus claire, plus pop, plus française. Je le respecte pour ça, c’est pas le problème. Mais moi, je ne veux pas devenir un groupe qui s’explique lors d’interminables soirées qui se terminent la tête à l’envers et le cendrier plein. Je veux un groupe qui déborde, qui dérape, le rock, pour moi, c’est ça.Les Stones ont pigé un truc que nous, on n’a peut-être pas envie d’accepter : tu peux ne plus te comprendre, ne plus te ressembler, ne plus te parler et continuer quand même, parce que le nom du groupe est devenu plus grand que les humeurs et les ambitions de chacun.La différence avec les Stones, c’est peut-être ça. Eux ont accepté de jouer un rôle. Nous, on a toujours voulu être vrais.Louis repose la guitare. Il comprend soudain que la vraie question n’est pas comment ils font. Mais est-ce qu’on a envie de faire pareil ?De l’autre côté de la Manche, c’est pareil pour Sting qui est aux abonnés absents comme ses deux complices de Police. Je devrais dire ses anciens complices de Police. Et si Téléphone va en guise d’adieu, offrir un 45 Tours mélancolique dans lequel les quatre musiciens ne pourront pas tous se reconnaître, Police publiera un cover d’un ancien hit dans lequel nous, on aura de la peine à retrouver leur folle et furieuse folie d’être jeune et leur joie d’être ensemble.

Si 1986 a été une nouvelle année formidable au firmament de la musique pop, c’est aussi celle où on a appris qu’on avait perdu en chemin les groupes Téléphone et The Police. Avouez que, malgré l'incroyable foisonnement créatif de l’époque, ça faisait beaucoup pour leurs fans. Surtout pour ceux qui étaient fans des deux, et croyez-moi, en Belgique, il y en avait.Mais comme je vous l’ai raconté, nous aurions été bien étonnés d’être dans la pièce avec eux, lors des derniers instants. Dans leur tête, même. C’est vrai, imaginez Jean-Louis Aubert, au milieu des années 80… “Je me lève avec une chanson en tête, comme toujours. C’est idiot mais c’est comme ça que je mesure si ça va encore. J’attrape ma guitare, je gratte deux accords, je note une phrase sur un bout de papier. Le problème, ce n’est pas d’écrire. Le problème, c’est de savoir pour qui.Téléphone existe encore officiellement. Officieusement, ça fait un moment que le courant ne passe plus. Les malentendus sont permanents, nos attentes ne se rejoignent plus. J’arrive en studio. Louis est déjà là. Il joue fort, il envoie, il occupe l’espace comme d’hab. Corinne est en retrait, concentrée, trop peut-être, comme toujours. Quant à Richard, il tape, solide et fidèle, mais je crois qu’il en a marre d’être le lien entre nous tous.On parle d’un nouvel album, enfin, on va essayer. Je propose un morceau, pas une idée aboutie, non, juste une direction, Louis joue dessus immédiatement mais il joue contre, pas avec. J’arrête, je dis qu’il faut qu’on respire un coup. Les autres ne disent rien, Richard regarde sa montre. Ce silence-là, je le connais, c’est celui de la dernière tournée dans les loges, quand on arrivait chacun de notre côté. Les concerts étaient bons parce qu’on est devenus des pros mais plus personne n’avait envie de rester après, de prolonger la fête. Avant on parlait de tout, de rien, de conneries et surtout de musique. Aujourd’hui, chacun reste sur son territoire. Moi, je protège le mien, c’est-à-dire l’idée que Téléphone doit encore signifier quelque chose. Et là, je commence à comprendre que je suis peut-être le seul.Alors on réessaie après la pause, ça sonne. Ouais, objectivement, ça sonne. C’est du travail bien fait, mais il y manque l’essentiel : la joie. Je range ma guitare plus tôt que prévu, on va boire un verre pour en parler au bistrot d’à côté. Je sors avec cette sensation étrange que tout fonctionne mais que plus rien ne circule. Mes autres chansons ? Est-ce que je vais oser leur dire ce qui me fait le plus peur ? Que je ne peux pas les amener car le groupe ne saura pas ou ne voudra plus les jouer. Elles ne leur appartiennent plus.”

Même si rien n’a pu assombrir cette brillante année 1986, on a quand même morflé une paire de fois avec la disparition des groupes Téléphone et The Police. On leur en a voulu de se séparer. Ils n’avaient pas le droit, pas vrai ? C’était moche de leur part de ne pas penser à nous, de croire qu’on allait dire Ah bon ? Pas grave, on achètera leurs disques solos. Non, nous, ce qu’on aimait c’est ce qu’ils dégageaient ensemble, la musique qui en sortait.On ne pensait pas à eux, évidemment, à ce qu’ils vivaient. Tenez, si on se mettait le temps d’une journée dans la peau de Stewart Copeland, le batteur de Police ? Et le fondateur, le leader du groupe, on l’oublie. Et pas en 86, non, car tout a commencé à se lézarder déjà trois ans auparavant, lors de l’enregistrement de l’album Synchronicity.“Ce matin, je me suis levé tôt, mais pas aussi tôt que Sting. Nous sommes dans les Caraïbes, face à une mer turquoise, sous les palmiers, mais il est déjà au studio quand j’y arrive. On ne se dit plus bonjour, on communique à travers les ingénieurs du son et les assistants. Sting a déjà tout décidé pour ce nouveau morceau. Quant à Andy, il enregistre ses guitares à part.A midi, plus personne ne mange ensemble. Chacun disparaît de son côté. Alors j’essaie d’exister là où il reste de la place, je reste avec les ingénieurs, on parle de micros, de sons, de prises alternatives. C’est plus commode que d’évoquer le reste, on bosse mieux quand on évite les sujets dangereux.L’après-midi, on tente une nouvelle prise, puis Sting demande que je ne joue pas sur cette version, histoire de “voir ce que ça donne”. Je sais très bien ce que ça veut dire. Je sors de la cabine de prise de son, j’écoute derrière la vitre. Le morceau fonctionne sans moi et ça me fait mal. En fin de journée, Andy arrive, on échange trois mots, pas sur la musique, hein, la météo. Il place sa guitare sur la bande et je rentre seul. Et le lendemain ce sera pareil. Et le jour d’après aussi. Le plus terrible dans l’histoire, c’est que l’album sera énorme. Le plus gros succès que nous ayons jamais connu, ce qui n’est pas peu dire. Dans la presse, je lirai que nous sommes au sommet. Mais au sommet de quoi ? Je ne sais qu’une chose : un groupe capable de faire un disque pareil sans se parler n’est plus un groupe de rock. L’histoire est finie mais cela ne s’entendra que sur cette nouvelle version d’un tube du temps où on se marrait vraiment et qu’on a réenregistré juste avant notre rupture, en juillet 86. Ma clavicule me faisait souffrir. Quel idiot de me l’être pétée en jouant au polo. Résultat : je ne joue pas comme je devrais, comme je l’entends dans ma tête. On me parle de boîtes à rythme, de solutions, alors je râle, ce groupe s’est construit sur l’énergie rock et là, on me demande de devenir optionnel. Alors je donne le maximum mais c’est moins fort.

On a beau, à raison, encenser les années 80, ceux et celles qui les ont vécues savent qu’on a aussi paumé pas mal de nos héros en cours de route. Il y a eu des disparitions, on ne va pas les énumérer, on nous les rappelle régulièrement, mais surtout des séparations.Car si on n’y a pas tous fait gaffe sur le coup, se disant comme avec les Beatles qu’on allait y gagner, avec les carrières solos ça ferait plus de disques, force est de constater que ces groupes qui ne durent que le temps d’une jeunesse, d’une adolescence, ont laissé un goût de trop peu. Et dans le registre de ceux dont on apprécierait aujourd’hui avoir deux ou trois albums de plus à écouter et réécouter, il y a Téléphone et The Police. Vous saviez qu’ils se sont formés et séparés à quelques semaines d’intervalle. Avouez que comme coïncidence, c’est quand même troublant, non ?Fin 76, début 1977, ces Français et Brittons sont tout sauf des punks mais ils s’engouffrent joyeusement dans ce mouvement qui traduit alors ce qui colle le plus à leur jeunesse. Et c’est parce qu’ils sont dans les deux cas des musiciens chevronnés, passionnés, qu’ils vont aussi rapidement prendre leurs distances et ouvrir leurs horizons. Un peu trop d’ailleurs et c’est là que des dissensions vont apparaître entre les membres.C’est une époque où on sort un album par an, au moins, alors c’est vrai qu’entre 1977 et 1984, Police et Téléphone vont livrer chacun de leur côté cinq albums de chansons originales qui seront de plus en plus sophistiqués. La seule vraie différence entre les deux groupes, ce sont les racines jazz de Sting et Andy Summers, c’est vrai. Mais quel parallèle entre ces deux monstres, l’un français, l’autre britannique. Leur autre point commun, c’est la Belgique, notre petit pays, surtout si on en retient que sa partie francophone, où ils ont connu un succès phénoménal. C’est vrai, qui n’a pas chanté Roxanne, qui n’a pas eu quelque chose en lui qui ne tourne pas rond ?Alors en cette année 1986, on a pris le dernier single de Téléphone et de Police pour ce qu’ils étaient : leur nouveau disque, aucun des deux groupes n’ayant signifié spécifiquement qu’ils se séparaient, du moins pas tout de suite. Sans doute avaient-ils du mal à se l’avouer eux-mêmes, qu’il était temps de voler de leurs propres ailes, qu’on ne s’amusait plus ensemble, que le groupe n’était désormais plus aussi grand que toutes les individualités réunies ou simplement qu’on ne jouait plus la même musique. On change. Les seuls dindons de la farce, c’était nous, le public. On aurait aimé que la magie du temps passé à attendre leurs nouveaux disques, leur prochain concert, dans notre chambre avec les posters accrochés aux murs soit prolongée encore d’un ou deux tours, que toute cette histoire n’ait pas été juste une illusion.

Je vous ai raconté comment l’arrivée du microphone et de la radio avait changé le monde de la chanson populaire. Mais il n’y a pas qu’en Amérique que ça s’est produit. Oui, nous avons eu nos propres crooners, enfin, français, je veux dire. De la même manière que les chanteurs envoyaient à pleins poumons dans les théâtres parisiens, bruxellois et de provinces française et belge, l’arrivée du micro leur permet de chanter moins fort, et surtout, avec émotion. Alors on les imagine, ces chanteurs à la radio, face à ce micro qu’ils touchent presque des lèvres. Quelle incroyable sensation que de pouvoir susurrer des mots en les chantant et d’apprendre qu’ils sont reçus de l’autre côté de la radio de la même manière, avec ces gens qui s’approchent du haut-parleur. Et voilà qu’un Français nommé Jean Sablon, qui a travaillé sur NBC aux Etats-Unis, revient en France avec la recette des Bing Crosby et autres Nat King Cole. Et c’est le succès pour ce premier chanteur français qui a compris qu’on pouvait jouer avec le micro. Oh bien sûr, ça ne va pas sans mal, les critiques de gars qui sont des chanteurs à voix, mais la mode est lancée, Jean Sablon charme, et oui, c’est un chanteur de charme. Il est aussitôt imité par un autre qui a égalementvu du pays pendant la guerre, il s’appelle Henri Salvador, un guitariste qui se fait connaître pour sa voix douce, mais aussi ses chansons comiques.Un comique dont il va se servir pour se moquer de la nouvelle mode musicale quelque dix ans plus tard avec l’arrivée du rock’n’roll. Etrange de se dire que le premier rock en français est une parodie signée Salvador et son ami Boris Vian : Rock’n’roll mops. Le même Salvador qui va siffler et crier “sortez-le !” à l’adresse du jeune Johnny Hallyday qui se produit en première partie de Raymond Devos. Incroyable comme le phénomène se répète de vague en vague, la peur et l’incompréhension entre deux genres et des gens qui vont pourtant se rejoindre très vite. Car les yéyés ont aussitôt conquis le jeune public français et belge que ses plus grandes figures se mettent à chanter comme des crooners. Johnny, évidemment, avec la complicité de Charles Aznavour, mais aussi le bondissant Eddy Mitchell, le chanteur des Chaussettes Noires et bien sûr, le tonitruant twister des Chats Sauvages mais plus grand fan d’Elvis, Dick Rivers.Et quand quelques années plus tard, le yéyé est déjà enterré par l’arrivée de leurs jeunes compatriotes admirateurs du rock indie, les Polnareff, Christophe et autres Antoine, l’un d’eux va revêtir immédiatement les oripeaux du crooner, Jacques Dutronc. Les jeunes gamins deviendront des Vieilles Canailles, nous gratifiant, 50 ans plus tard, devant un Palais 12 du Heysel archicomble, d’un Rat Pack francophone, prouvant que le talent n’a pas d’époque et que les crooners n’ont pas d’âge.