Le Cours de l'histoire — "À l'Ouest de la Russie, histoire de frontières" 3/4 : La Russie dans le Caucase, histoire d’une mosaïque de frontières
France Culture | 26 mars 2025
Invités : Taline Termination (historienne, INALCO) & Etienne Ferrat (historien, Science Po)
Aperçu de l’épisode
Cet épisode du « Cours de l’histoire » explore la formation, l'évolution et la complexité des frontières russo-caucasiennes. À travers les récits d’historiens et d’archives variées (littéraires, administratives, diplomatiques), l’émission dévoile le Caucase comme une mosaïque de peuples, de langues et de religions, au carrefour des empires russe, ottoman et perse. Les discussions abordent successivement la géographie, la géopolitique, la colonisation impériale, les enjeux religieux, la russification, l’industrialisation, la période soviétique et la persistance de mémoires et revendications concurrentes.
Le Caucase : Mosaïque et carrefour des empires
00:07–03:26
- Introduction au Caucase
- Région de montagnes spectaculaires, entre la mer Noire et la mer Caspienne, au carrefour de l’Europe et de l’Asie.
- Pas de « frontière naturelle » de la Russie, mais un « monde mosaïque » (Host, 00:07).
- Empires concernés
- Russie, Empire ottoman, Perse/Empire iranien.
- L’espace caucasien comme zone tampon, non une simple ligne de séparation.
« C'est une zone de plaques tectoniques, de cultures, de langues, de religions. Plus de 100 à 150 ethnies… un conservatoire d’ethnies qui résistent ou collaborent différemment face à l’avancée russe »
— Taline Termination, 03:50
Diversité ethnolinguistique & religieuse
05:00–08:19
-
Zone de diversité extrême, marquée par le passage des populations et des pouvoirs.
-
Le christianisme arménien & géorgien (conversion dès le IVe siècle), coexistence (et conflits) avec l’islam (surtout au nord et sud).
-
Pluralité interne (soufisme, réformismes), usage stratégique des affiliations religieuses.
-
Citation marquante :
« Il faut mettre un S à "religions" : Islam, christianismes divers… »
— Etienne Ferrat, 06:29 -
Figures et mouvements :
- Les « mourides » et l’imam Chamil, chef religieux et de guerre contre les conquêtes russes, reddition en 1859.
Conquêtes russes, ambitions et résistances
08:19–14:18
-
Débats historiographiques sur l’arrivée et la conquête russe, entre volonté stratégique et enchaînement des circonstances.
-
Annexion de la Géorgie à partir de 1801, puis conquête graduelle du Caucase au XIXe siècle.
-
La mosaïque historique se reflète dans les récits et les identités nationales contemporaines.
« L’écriture de l’histoire reste un enjeu sensible, avec de fortes tendances à la réécriture en fonction des situations actuelles. »
— Etienne Ferrat, 10:25 -
Motivation de la Russie : peu d'intérêt commercial ou colonial immédiat, mais contexte de rivalités, carrefour stratégique.
Fixation des frontières et jeux géopolitiques
14:18–19:25
- Évolution des frontières : stabilisation progressive avec les traités russo-ottomans et russo-perses (1828-29), puis accords de 1878.
- Le Caucase sert à éviter le contact direct entre empires, mais la réalité est bien plus complexe qu’un simple partage national.
- La « Transcaucasie » (aujourd’hui Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan) reste traversée par des divisions, mémoires et entités héritées de l’époque impériale.
- Les traces anciennes demeurent : communautés russes, Molokans, villages « figés » du XVIIIe siècle.
Poésie et littérature : la vision russe du Caucase
19:45–23:00
- Lecture de Pouchkine (1822), célébrant à la fois la grandeur du Caucase et la conquête russe.
« Je désire que mon nom, Yermolov, soit synonyme de terreur, ce qui gardera mieux nos frontières qu'une chaîne de forteresses. »
— Général Yermolov, cité par Taline Termination, 23:00
Colonisation, Russification et administration
23:00–27:41
- Approches impériales variables : alliances avec les élites locales (ex. Géorgiens), moments d'allchimie démographique (déportations, implantation de Cosaques, etc).
- Peuplement russe relativement limité, mais russification de l’administration et de l’espace public.
- L’étude historique du Caucase est elle-même complexe : accès aux sources, vision de la recherche, obstacles géopolitiques.
« Il faut y aller au scalpel sur la carte… »
— Host, 25:55
Frontières, pouvoir et capitales régionales
27:41–29:03
- Pouvoirs locaux et rôle des capitales régionales : Tabriz (Iran), Erzurum (Ottomans), Tbilissi (Russie) deviennent des centres d’impulsion régionale.
Perspectives européennes et « Grand Jeu »
29:19–33:16
- Les puissances européennes (France, Royaume-Uni) surveillent les frontières du Caucase, notamment via des postes d'observation en Crimée ou à Odessa.
- La Russie attire l’attention internationale comme puissance expansionniste.
- Le Grand Jeu : Rivalité anglo-russe pour la domination stratégique de l’Asie centrale, extension des enjeux au Caucase, même s’il reste périphérique.
« Le Grand Jeu, c'est la rivalité géostratégique tout au long du XIXe siècle entre l’Empire russe et l’Empire britannique… avec le Caucase au second plan mais toujours dans la zone de friction. »
— Taline Termination, 32:34
Stabilisation des frontières à l’ère impériale
33:54–36:17
- Fixation finale des frontières : 1878, après la guerre russo-ottomane.
- Ces pertes « territoriales » alimenteront ultérieurement l’irrédentisme turc (jeunes-turcs, Première Guerre mondiale).
- Les frontières restent stables jusqu’à la Première Guerre mondiale malgré le changement du monde (industrialisation, migrations).
Industrialisation et révolution
36:17–42:21
- Développement du pétrole, notamment à Bakou : explosion économique, arrivée d’ouvriers (arméniens, musulmans, russes, ingénieurs européens), formation du prolétariat local.
- Les conflits « ethniques » prennent de l’ampleur (guerres arméno-tatars 1905-06), apparition d’un laboratoire révolutionnaire dans la région (Bakou, cheminots, grèves, propagation du marxisme).
- Les tensions ouvrières préfigurent l’émergence du socialisme et du mouvement bolchévik dans la région.
Guerre mondiale, indépendances et recomposition des frontières
42:21–51:43
-
Première Guerre mondiale :
- Avancées/reculs des armées russes/ottomanes, massacres et déplacement de populations (génocide arménien).
- Émergences d’Arménie, Géorgie, Azerbaïdjan indépendantes (1918–1920), mais situation fragile.
- Le défi pour l’Arménie : construire un État à un endroit imposé par les circonstances plus que choisi.
« L’idée d’indépendance arménienne n’avait pas réellement surgi chez ses principaux acteurs ; c’est un État que personne n’a attendu. »
— Taline Termination, 45:59
-
Reprise soviétique :
- Entre 1920 et 1921, bolchévisation rapide de la Transcaucasie.
- Traité de Kars (1921) stabilisant la frontière turco-soviétique, coopération pragmatique entre kémalistes et bolchéviques.
-
Stabilité relative à l’époque soviétique
- Jusqu’aux années 1930, frontières encore plus ou moins poreuses.
- À partir de la Seconde Guerre mondiale, marqueurs physiques et surveillance s'intensifient.
Époque Soviétique, Guerre froide et héritages
53:14–57:38
- Après 1945 :
- Politique soviétique sur le partage des Azerbaïdjan, séparés par l’Arax (film d’Esfir Shoub, 1947).
- La question caucasienne devient l’un des premiers enjeux de la Guerre froide.
« Cet épisode-là est le tout premier épisode de la guerre froide… c’est là qu’on comprend que l’heure n’est plus à la confiance. »
— Taline Termination, 54:12 - Héritage cosaque, passé militaire toujours mobilisé dans la mémoire et l’actualité régionale (Ukraine, alliances de revers, rôle des Tcherkess, Chimil, etc.).
Conclusion
Le Caucase, loin d’être une simple péripherie ou une zone de passage, reste au cœur des affrontements, des réinventions identitaires, et des stratégies impériales et post-impériales.
Sa complexité, tissée sur des siècles de strates impériales, de migrations et de conflits, explique la difficulté – et le danger – à vouloir trop en simplifier les frontières ou l’histoire.
Moments Forts & Citations
-
Perspective sur le Caucase :
« Plus de 100, enfin je dis n'importe quoi, 100, 150 ethnies, langues, des religions… un espace d'une diversité absolument incroyable. »
— Taline Termination, 03:50 -
Poids de l’histoire :
« L'écriture de l'histoire est un enjeu politique majeur… avec une tendance à réécrire l'histoire en fonction des situations actuelles. »
— Etienne Ferrat, 10:25 -
Expérience de la Russification :
« Même si une population russe ou slave arrive dans les villes, on ne va jamais avoir au Caucase une majorité de Russes qui viendraient changer radicalement les équilibres… la mosaïque reste. »
— Etienne Ferrat, 23:30 -
Sur le défi des indépendances :
« C'est un État qu'on attendait pas et surtout que les acteurs eux-mêmes n'ont pas désiré au départ. »
— Taline Termination, 45:59 -
Redécoupage post-soviétique :
« Même quand la frontière est fixée, mentalement ça reste plus compliqué, d’autant que les strates d’histoire pèsent. »
— Host, 51:43
Timestamps clés
- Introduction à la mosaïque caucasienne : 00:07–03:26
- Dynamique des religions et des pouvoirs locaux : 05:00–08:19
- Début de la conquête russe : 08:19–14:18
- Fixation des frontières impériales : 33:54–36:17
- Industrialisation et Bakou, laboratoire révolutionnaire : 36:17–42:21
- Indépendances et recomposition post-Première Guerre : 44:37–51:43
- Traité de Kars et frontière soviétique : 51:43–53:14
- Après Seconde Guerre mondiale et Guerre froide : 53:14–57:38
Résumé réalisé en respectant la richesse de l’émission et le fil naturel de la discussion, afin de proposer une boussole précise, utile à toute écoute ou relecture de ce grand récit du Caucase.
