
À vos marks ! 1923, l’hyperinflation ruine l’Allemagne
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A
Bonjour, c'est Xavier Mauduit du Cours de l'Histoire. Elle court, elle court, l'inflation, une histoire monétaire. Je vous propose donc d'écouter l'émission sur l'hyperinflation qui a ruiné l'Allemagne en 1923. Vous êtes prêts ? À vos marques, évidemment. Partez. À vos marques. Prêts ? Partez. Le Cours de l'Histoire.
B
Xavier Mauduit.
A
A vos marques, en 1923, l'hyperinflation ruine l'Allemagne. 7 ans plus tard, et un krach boursier plus tard, en 1930, Adrien Grobuy fait paraître la dette publique allemande depuis 1914 et la crise monétaire. Ah, les économistes aiment les courbes, les graphiques, les statistiques. Pour expliquer l'inflation du Marck, Grobu utilise une image efficace. A raison d'un centimètre par deux milliards, la courbe de la circulation jusqu'à la fin de 1918 ne s'élève pas à 17 centimètres. Mais sur la même base, à la fin de 1923, elle s'étalerait sur 2 480 000 kilomètres, soit 62 fois le tour de la Terre. Ah oui, après la Première Guerre mondiale, ça va mal en Allemagne.
B
C'est la République de Weimar. Le socialiste Ebert devient président du Reich. Le problème des réparations n'est toujours pas réglé. L'Allemagne fait face de plus en plus irrégulièrement à ses échéances. Le marque perd toujours de sa valeur. Les passions nationalistes s'exaspèrent. On compte 376 crimes politiques en trois ans.
A
André Orléans, bonjour.
B
Bonjour.
A
Vous êtes venu avec une brouette.
B
Mental.
A
Mental. Parce qu'on dit souvent ça pour évoquer l'inflation, l'hyperinflation de l'Allemagne en 1923, que les gens avaient besoin d'une brouette pour transporter des liasses et des liasses de billets. Est-ce vrai ?
B
Oui, c'est exact. Et pour le comprendre, il faut suivre ce que vous venez de dire sur ces chiffres absolument astronomiques au sens propre. On avait connu des petites hyperinflations, par exemple au moment des assignats dont vous avez parlé. Et à cette époque, les prix peuvent être multipliés par 10 ou 100. Donc là, il s'agit d'une multiplication des prix par 10 milliards. Donc, on a multiplié beaucoup de prix par 10 milliards. Et comme les billets, la dénomination des billets ne pouvaient pas s'accroître en même temps que le taux d'inflation, alors, en effet, il fallait beaucoup de billets de petite dénomination pour beaucoup d'achats. Donc en effet, il est arrivé qu'on ait des brouettes ou alors des paniers à linge, etc. parce qu'on avait besoin de beaucoup de billets dont la dénomination n'arrivait pas à suivre le mouvement de l'inflation.
A
On prend un billet à un marque en 1923, quel chiffre au maximum ? Parce que ça imprime à tout va.
B
On arrive, là vous me posez une colle, le taux à la fin c'est 1000 milliards, donc on doit être dans ces eaux-là.
A
C'est énorme. Non mais c'est vrai qu'il y a toute cette réflexion à avoir autour de l'inflation qui est une chose, que nous connaissons aussi l'inflation. Et puis l'hyperinflation, ça veut dire quoi l'hyperinflation ? C'est qu'en fait, ça y est, tout part à volo parce qu'on sent que plus personne ne tient rien et ça imprime, ça imprime, il y a des billets partout qui ne valent plus rien.
B
Il y a deux manières en quelque sorte de la définir. Il y a une manière strictement comptable, c'est de dire qu'on est en époque d'hyperinflation quand l'augmentation des prix mensuels dépasse 50%, mensuels dépassent 50%, donc c'est des taux très grands. Et puis, il y a aussi une approche plus conceptuelle, c'est qu'il y a hyperinflation quand il y a véritablement destruction de la monnaie, quand le pivot monétaire qui crée nos sociétés ne fonctionne plus. Et donc, c'est véritablement l'hyperinflation, c'est la forme de destruction de la monnaie. La monnaie est détruite, le marque-papier à la fin de l'hyperinflation est détruit. C'est ça une hyperinflation. Dans les inflations, Il y a des taux d'inflation, mais l'unité de compte varie, etc. Mais nous restons dans un cadre qui reste assez classique et traditionnel. Dans l'hyperinflation, ce n'est plus le cas.
A
Et pourtant, l'Allemagne, grande nation, grande puissance industrielle, avec nous aujourd'hui dans le cours de l'histoire sur France Culture, Marie-Bénédicte Vincent, bonjour ! Pourtant, tout allait bien en Allemagne. Il y a eu la Première Guerre mondiale, bien entendu. Mais l'Allemagne, grande puissance industrielle, avec une monnaie reconnue. Il faut toujours regarder sur le temps long pour saisir ces phénomènes. Quel est l'état de l'Allemagne par rapport aux autres puissances européennes pendant la guerre ? Est-ce qu'il y avait une situation très différente qui peut expliquer qu'après la guerre, pour l'Allemagne, tout cela s'effondre ?
C
Comme vous dites, il est bon de remonter, en fait, à l'avant 1923 pour saisir ce qui s'est passé durant cette année exceptionnelle. Et effectivement, je pense que la Première Guerre mondiale est le début de cette phase inflationniste qui se termine par une hyperinflation. Mais l'hyperinflation, c'est peut-être à partir de l'été 1922 jusqu'à 1923. Donc la première phase est une phase plus classique d'inflation liée à la Première Guerre mondiale et au financement problème que pose le financement de la guerre. L'Allemagne choisit à ce moment-là de financer la guerre par l'emprunt et c'est le début de cette phase inflationniste. Maintenant, l'Allemagne n'est pas dans une situation classique quand même, à l'issue de la guerre justement, du fait de sa situation de pays vaincu et du fait du poids des réparations. Donc je pense que le phénomène inflationniste qu'ont connu d'autres économies européennes à l'issue de la Première Guerre mondiale, est une situation qui va être différente en Allemagne du fait des paramètres de l'issue de la guerre. Donc le changement de régime et puis la défaite. Le changement de régime, on va faire dans l'ordre, et puis le poids des réparations qui va peser sur l'économie et les finances.
A
Donc on peut dire qu'il y a quand même une inflation généralisée en Europe, mais le cas allemand est très particulier, André Orléans.
B
Oui, parce qu'en effet, il y a une double peine, à la fois la dette intérieure, les dettes publiques allemandes, et la dette extérieure vis-à-vis des alliés. Et il faut noter que les deux sont très différentes, parce que la dette intérieure est libellée en marques. Ce sont des Allemands qui ont acheté les emprunts de guerre, et donc ils se trouvent avec du papier qui est libellé en marques, en l'unité de compte. tandis que les alliés, eux, ont des droits qu'ils vont libeller en dollars ou en devises ou en marques or. Donc, les choses sont très différentes. Pour ce qui est de la dette intérieure, on voit bien que si on conservait la valeur de l'unité de compte, c'est-à-dire, par exemple, sa quantité d'or, le poids de récupération, de remboursement de la dette serait absolument vertigineux puisqu'il représentait quelque chose comme 4 fois le revenu national en 1918. Donc on est loin des 60% de Maastricht. Et donc on voit que de ce fait-là, il y a un conflit qui naît sur l'unité de compte. Si vous dépréciez l'unité de compte, vous diminuez le poids de l'endettement. Et donc, ceux qui sont censés payer par l'impôt, évidemment, seront dans une meilleure situation. Donc, toute l'hyperinflation et toute l'inflation, c'est un conflit sur la question de l'unité de compte en raison de la nécessité de ces transferts entre différentes classes sociales.
A
C'est très intéressant de voir cette dette intérieure, cette dette extérieure, ce jeu constant. Marie-Bénédicte Vinci ?
C
Oui, et pour compléter, je dirais que le regard rétrospectif est, entre guillemets, plus facile. Mais à l'époque, on ne connaît pas, à l'issue de la Première Guerre mondiale, le montant des réparations. Il va y avoir un décalage, puisqu'on sait qu'il va y avoir des réparations, le traité de Versailles, on fixe le principe, je dirais, en juin 1919, mais le montant des réparations n'est fixé qu'au printemps 1921. Donc, durant l'immédiate après-guerre, l'Allemagne vit dans une incertitude sur le montant des réparations à verser aux vainqueurs. Et je pense que, du coup, le climat va être très, on pourrait dire, impacté, si vous permettez ce terme, par cette incertitude aussi.
A
Est-ce que c'est vraiment cette question qui nous intéresse ? Pourquoi de l'inflation et de l'hyperinflation allemande ? Et bien sûr, nous pensons tout de suite aux réparations qui nous conduisent à Versailles en 1919.
D
Successivement, tous les intéressés sont venus signer, les uns debout, les autres assis. Et Clemenceau a signé le dernier, après que, naturellement, les Allemands avaient signé. Vous savez qu'il y avait là deux délégués, Hermann Müller et le docteur Bell, n'est-ce pas ? Je vous dirai peut-être une chose qui vous surprendrait, donc je m'excuse. Mais il y a eu certainement une certaine gêne dans l'assistance de voir l'air déconfié, l'air déçu, l'air navré de ces deux Allemands qui venaient signer, enregistrer cette défaite formidable de leur pays. Ça a été vraiment indiscutable.
A
En 1956, Jean-Claire Guyot, journaliste, raconte ses souvenirs parce qu'en 1919, il couvrait la signature du traité de Versailles. Alors, il évoque ce malaise allemand, bien sûr. Et puis, il y a cette idée d'incertitude que vous évoquiez, Marie-Bénédicte Vincent, il n'y a rien de pire, en fait, en économie, que l'incertitude pour reconstruire un pays, que tout le monde soit sûr. Et là, cette période est très longue, en fait, parce que 1919 et 1921, pour connaître le montant des réparations, c'est aussi propice à une économie bouleversée.
C
Oui, alors, une économie bouleversée, mais qui, par ailleurs, je dirais, s'insère dans un cadre politique bouleversé. Donc, l'Allemagne cumule, en fait, différentes crises. Bon, alors, donc, il y a déjà la défaite, qui n'est pas vraiment acceptée, comme vous savez. Il y a le changement de régime, qui, là aussi, est en soi problématique, puisqu'il y a une grande partie de la population qui, quand même, n'accepte pas cette nouvelle république, n'est une révolution. Et il y a une très grande violence politique. Vous avez mentionné, je crois, au début de l'émission, les assassinats politiques, l'extrême violence des affrontements entre les partisans de la République, ses adversaires. Donc tout ça crée un climat. À cela s'ajoute aussi la démobilisation des soldats. Donc il va falloir réintégrer dans sur le marché du travail, etc. Donc, ça fait beaucoup pour un pays. Et donc, cette question des réparations, de la dette, je dirais, pèse d'autant plus qu'on est dans une crise, voilà, multiforme.
A
Une crise multiforme, c'est vraiment ça, c'est un contexte qui nécessite de voir tous les aspects de la question. Le régime, cette République, la République de Weimar, a-t-elle quelque chose à voir dans cette histoire d'inflation ? Au sens où était-il possible que les Allemands échappent à une inflation après la guerre, sachant que l'ensemble de l'Europe, après un tel conflit, doit retrouver ses bases ? Alors dites-nous André Orléans, Un historien n'est jamais juge, mais il y a toujours cette question de regarder comment ont procédé les gens face à des situations. Qu'est-ce que vous en pensez de la politique monétaire qui a été menée après la guerre ?
B
D'abord, c'est très difficile de faire du contrefactuel, mais disons que quand on compare aux autres pays, comme vous l'avez dit, les autres pays sont dans... Par exemple, la France est dans une situation aussi... Elle a une dette interne qui est très importante, mais elle va s'en sortir par une dévalorisation de la monnaie. Donc elle n'a pas le côté des réparations, mais on voit qu'elle souffre beaucoup et qu'il y a de l'inflation aussi en France. Donc ce premier type d'inflation, en quelque sorte, aurait pu être gérable. et donc conduire en effet à un meilleur niveau macroéconomique. La question... conceptuelle, elle est vraiment difficile, c'est de savoir s'il y avait une autre issue pour les réparations. Et donc là, il y a un débat qui est très intense. À mon sens, si vous voulez, mon point de vue, je pense qu'en effet, le montant des réparations tels qu'il est évalué en mai 1921, comme on l'a dit après l'ultimatum de Londres, ce qui s'appelle l'ultimatum de Londres, en fait, est trop élevé. Ça correspond à une ponction sur le revenu national qui est trop élevé pour un pays qui est souverain. Et donc, il y avait nécessité d'un jeu pour essayer la politique. Une certaine politique de certains Allemands était de l'idée qu'on commence par payer pour montrer notre bonne volonté, de façon à ce qu'on puisse ensuite réorganiser. Mais en fait, les deux partis, disons la France qui est la plus en avant là-dedans et les Allemands eux-mêmes, étaient vraiment dans des situations de tension politique, d'incompréhension, tout le poids de la guerre, de ces millions de morts. qui faisait qu'en fait, il n'y avait pas d'accord politique. Donc, il y avait un blocage. Et je crois qu'on a eu une sortie possible de ce blocage qui a été celui de l'hyperinflation. Il y aurait pu avoir peut-être une sortie plus pacifique avec des accords moins brutaux. C'est possible.
A
La brutalité, c'est vrai que c'est ce que l'on ressent après guerre Marie-Bénédicte Vincent.
C
Oui. Alors, il y a des historiens qui se sont demandés s'il y avait des alternatives, finalement. Plutôt dans l'immédiate après-guerre. Je ne parle pas de 1923 tout de suite, mais plutôt la sortie de guerre. Et l'autre grande alternative serait de lever plus d'impôts. Mais ça, ce n'est pas possible dans un régime qui est mal installé, si vous voulez, qui est fragile. Parce que, comme vous savez, pour l'impôt, il y a une grande question, c'est le consentement. à l'impôt de la population, et dans un régime qui est mal accepté, serait fragilisé d'autant plus la République. Donc, dans ce climat d'incertitude politique, puisque le régime n'est pas vraiment installé, en fait, durant les trois premières années, Au moins jusqu'en 1920, il y a encore un putsch monarchiste en 1920, c'est plus que de l'incertitude, on est dans la fragilité. Cette alternative n'était sans doute pas possible. C'est très difficile de réécrire l'histoire et on ne peut pas le faire de toute façon. Mais dans ce contexte, du moins les choix de l'immédiate après-guerre sont assez rationnels du point de vue allemand, je dirais.
A
Oui, parce qu'il y a énormément de contraintes.
B
Pour aller dans ce sens-là, effectivement, ce lien entre la faiblesse de la légitimité politique de Weimar et la possibilité d'avoir des impôts qui pourraient payer et rembourser la dette est vraiment central. Il faut ajouter aussi que pour avoir de tels transferts, ça signifie de faire payer les industriels, de faire payer les classes possédantes. Et les classes possédantes ne sont pas prêtes à avoir des transferts au niveau qui sera exigé par le remboursement de la dette. Et donc, il y a tout un nœud très fort de conflits autour de la question de l'imposition, en particulier avec un grand ministre qui est Matthias Ergsberger, qui modifie complètement le système fiscal et qui se présentait à l'époque comme le ministre de la socialisation. C'est-à-dire qu'il disait que par l'impôt, on pourrait avoir, on est dans les années 1919-1920, donc on pourrait avoir une forme de socialisation à travers l'impôt, parce que les impôts seraient très forts et permettraient de ponctionner sur le capital. Vous comprenez que se présenter comme le ministre de la socialisation a évidemment conduit à accroître les conflits. Et Herzberg a été assassiné par des commandos d'extrême droite l'année suivante. Donc, il y a des... Tout à fait. Le conflit sur l'impôt est un conflit politique en même temps qu'économique.
A
Oui, parce qu'il n'y a pas beaucoup de moyens de faire entrer de l'argent pour rembourser la dette pour un État. Donc là, vous nous dites, il ne peut pas faire rentrer plus d'impôts. C'est en quiquinant, donc il faut trouver d'autres moyens.
C
Et puis, à cela s'ajoute le fait que le Reich, c'est-à-dire l'instance centrale en Allemagne, qui reste un... C'est déjà un pays fédéral, l'Allemagne, mais plus centralisée qu'il ne l'était sous l'Empire, accroît ses dépenses après 1918. Donc on est dans un changement de régime, une république qui se veut sociale, une république du peuple. Et du coup, il y a toute une politique sociale, d'ailleurs pionnière en Europe, qu'on continue de saluer aujourd'hui pour toutes ses avancées en termes de justice sociale, en termes d'allocation, en termes de législation du travail. ça suppose des dépenses. Rien que la journée d'huit heures, etc. Donc, en fait, ce Reich de 1918, il dépense aussi beaucoup. Et puis, il va falloir... Il y a une politique de logement social et puis il faut réintégrer les anciens soldats démobilisés. Donc, les dépenses sont très fortes aussi au lendemain de la Première Guerre mondiale. Donc, ça pèse aussi sur les finances, évidemment, globales du pays.
B
Oui, parce que c'est le paradoxe. Il ne faut pas croire qu'on commence à avoir des excédents budgétaires. Pas du tout. Comme il vient d'être dit, on continue à avoir des déficits budgétaires à cause de tout ce qui vient d'être dit. Mais je voulais noter une chose. Si l'impôt peut être utile pour le transfert des dettes intérieures, pour payer les dettes intérieures, pour la dette extérieure, pour les réparations, c'est tout à fait autre chose parce que là, il faut des devises. Donc la question, ce n'est plus celle de l'excédent budgétaire, c'est de l'excédent commercial. Donc comment réussir à avoir des devises ? Et là, à nouveau, sur le plan international, l'Allemagne est déficitaire pour des raisons tout à fait semblables. Et donc, là aussi, il n'y a pas de possibilité d'avoir les devises. Et quand l'Allemagne va commencer à payer va être obligé d'acheter des devises. Ça va faire s'effondrer. Ça va être une des raisons, à la fin de 1921, qui va faire s'effondrer le cours du marque parce qu'il est obligé d'acheter des devises à l'extérieur. Et ça va être une des raisons qui va être invoquée par les Allemands en disant que ce système des réparations ne fonctionne pas. Pour pouvoir payer, il faut qu'on puisse payer au prorata des excédents. Sinon, c'est simplement de la dépréciation monétaire. Et dans le plan Dow Jones, à partir de 1924, c'est ça qui sera mis en œuvre. C'est-à-dire qu'on ne paiera des réparations que dans la mesure où ce paiement est possible sur le marché des changes, sans qu'il y ait d'abaissement de la parité. Mais pendant toute cette période, ce n'est pas du tout le cas.
A
C'est très clair ce que vous nous dites. L'impôt n'entre pas, la production industrielle n'est pas suffisante pour des ventes à l'international et faire rentrer des devises. Mais alors, ce pauvre état allemand après la première guerre mondiale, face à sa dette abyssale et aux réparations, que peut-il faire ? Comment il peut essayer de rembourser sa dette ? Malgré tout, il faut rembourser.
B
Il essaie. Ce qu'il fait, c'est qu'il y a des politiques assez pragmatiques qui essayent de modifier le système fiscal pour le rendre plus adapté. Mais ça bute toujours sur la question des réparations. On n'arrive pas à gérer ça. Et l'augmentation de l'inflation, fait que la question de l'impôt ne rentre pas. Puisque on paie... Imaginez, dans notre système où vous payez d'une année sur l'autre, dans un système d'inflation où il y a 100% toutes les semaines, ça ne vaut plus rien. Ce que vous avez à payer l'année suivante ne vaut plus rien. Donc les impôts ne rentraient pas pour des raisons aussi inflationnistes. Donc là, le corps politique allemand était complètement pris dans ces contraintes. Et je crois qu'il a continué à essayer de gérer en émettant de la monnaie et en allant jusqu'à la fin de la destruction monétaire parce qu'il y était contraint par les contraintes qui lui étaient imposées.
A
Marie Bédendix Vincent.
C
Oui. L'Allemagne a payé entre 1921 et 1923. Il y a eu des versements de faits, mais insuffisants. Et c'est une des raisons pour laquelle la France, la Belgique, entre dans la Roure et veulent saisir le fameux gage productif à partir de janvier 1923 dans la Roure. Et cette année terrible de 1923, c'est aussi dans le contexte de l'occupation de la Roure par les Français et les Belges. toujours en lien avec la question des réparations qui, pour la France, est cruciale. Ce n'est pas seulement faire payer la mine en soi, c'est aussi parce que la France, elle-même, a des dettes interalliées qui viennent de la Première Guerre mondiale. Donc, pour la France, tout est lié. Il faut aussi qu'elle rembourse les Américains, principalement. Et donc, pour elle, la question des réparations, c'est aussi une question vitale. Voilà le raisonnement qui est mené côté français. Néanmoins, à partir de cette occupation de la Ruhr, c'est un contexte aggravant, je dirais, pour l'Allemagne, puisque le Reich va devoir encore plus mettre alimenter, si vous voulez, payer les ouvriers des usines qui se sont arrêtées de travailler, donc accroître encore les dépenses pour faire face à cette occupation. C'est la fameuse résistance passive qui a été décrétée et avec, dans un contexte de péril, j'allais dire de multiforme avec La République, on ne peut plus menacer. Il y a des séparatistes en Rhénanie, il y a des extrémistes, il y a des soulèvements communistes en Thuringie, en Saxe dans l'année 1923, il y a le putsch de Hitler. le 9 novembre 1923 à Munich, du parti nazi jusque-là inconnu. Donc c'est une année terrible pour l'horaire. Donc c'est l'hyperinflation du point de vue financier, du point de vue économique, mais par ailleurs c'est une crise politique. La République menace de s'effondrer comme régime.
B
D'ailleurs, les deux sont évidemment liés puisque le marque, la monnaie, dans n'importe quelle nation développée, la monnaie est une représentation du corps social. Donc, elle est fondée sur la confiance, qui est un processus collectif, donc qui est un processus aussi qui a une dimension sociopolitique. Et donc, la destruction du marque pendant 1923, effectivement, va parallèlement à la destruction du corps politique allemand. Et c'est important parce que ça montre cette dimension de la monnaie qui n'est pas simplement une dimension, je dirais, technique de moyens de circulation. La monnaie, c'est le lien social, un des liens sociaux primordiaux pour une société. Quand ce lien social s'effondre, quand les gens ne peuvent plus raisonner les uns par rapport aux autres dans cette unité monétaire acceptée, dans ce consentement global, eh bien le corps social se fractionne. Donc, c'est en effet les fractionnements dont on parle politique, les différents séparatismes qui naient. C'est aussi encore plus, de manière plus étonnante, un fractionnement entre villes et campagnes. parce que la campagne refuse désormais d'être payée avec des marques et donc préfère garder ses biens agricoles que d'avoir de la monnaie de singe en contrepartie. Et donc, on assiste à des choses absolument invraisemblables. Un blocus des villes qui conduit à des émeutes, c'est-à-dire qu'il y a des masses de gens, des urbains, qui vont à la campagne, font faire des rasias. Vous voyez un peu le climat sur les agriculteurs. Donc, je crois que d'ailleurs, ça, c'est très symptomatique de cette perte d'unité dans ce lien, en quelque sorte, essentiel que fait jouer la monnaie dans la division du travail entre ville-campagne. Si elle disparaît, il n'y a plus de vie sociale, disons, développée possible. Et c'est ça qui se passe.
A
Et même les valeurs morales sont bouleversées.
E
Après les débordements sanglants de la guerre venait la farce macabre de l'inflation. Quel divertissement à couper le souffle que de voir le monde se disloquer. Des penseurs avaient-ils un jour rêvé d'une transmutation de toutes les valeurs ? Nous assistons à la dévaluation totale de la seule valeur à laquelle avait cru une époque privée de Dieu, l'argent. L'argent se volatilisait, se décomposait en chiffres astronomiques. 7 milliards et demi de marques pour un dollar, 9 millions, 1 billion. Quelle plaisanterie, c'était à mourir de rire. Des touristes américains achètent des meubles baroques pour une tartine de beurre. On peut avoir un duraire authentique pour deux bouteilles de whisky. Le dollar monte. Laissons-nous dégringoler. Pourquoi devrions-nous être plus stables que notre monnaie ? Le Marc danse, nous dansons avec lui.
A
C'est Klaus Mann, le fils aîné de Thomas Mann, qui raconte ses souvenirs, qui montre combien cette période est hallucinante. Parce que c'est vrai que ce que vous disiez, André Orléans, est très pertinent. L'histoire monétaire, ce n'est pas simplement une histoire technique, c'est une histoire humaine, une histoire incarnée. Et ici, tout est bouleversé. L'Allemagne de ces années-là, de l'après-guerre, essaie de se reconstruire, en même temps, le sentiment de destruction. Et là, on sent que c'est une Allemagne En plein chaos, on peut le dire, Marie-Bénédicte Vincent, vous avez écrit cette nouvelle histoire de l'Allemagne du XIXe au XXIe siècle, publiée chez Perrin. Il y a vraiment de cela un moment très particulier dans cette Allemagne d'après-guerre.
C
L'immédiate après-guerre, c'est une période qui est analysée aujourd'hui comme une période de bouleversement sur tous les plans. Il y a le plan monétaire, mais effectivement, il y a le plan social, il y a le plan culturel, il y a le plan artistique. Après coup, on voit dans la République de Weimar le bouillonnement culturel, les avant-gardes, la modernité. Il y a eu cette année, au centre Georges Pompidou, une exposition Allemagne années 1920 sur la nouvelle objectivité, etc. Donc, on voit la modernité artistique. Pour les contemporains, je dirais que les avant-gardes, évidemment, ça touche une petite partie de la population, mais quand même une minorité. La majeure partie de la population voit l'effondrement des valeurs traditionnelles. Les valeurs traditionnelles, c'est quoi ? C'est les valeurs sur lesquelles reposait la société d'avant-guerre, vue comme un âge d'or a posteriori. Un peu comme en France, on dit la belle époque en France. En Allemagne, l'avant 14, c'était l'âge de la stabilité. C'était aussi une société très bourgeoise, très conformiste. Et tout ça, ça vole en éclats. Alors, ce n'est pas l'inflation en elle-même. C'est déjà la Première Guerre mondiale, la séparation des foyers, les cas tombent, la jeunesse, une partie de la jeunesse qui va grandir sans cadre ou sans père, etc. Donc, il y a eu tout ce thème de la criminalité, qui aurait grandi après la Première Guerre mondiale. Donc, c'est un bouleversement qui a beaucoup frappé les esprits. La crise des valeurs, le changement des valeurs. Par exemple, le fait que l'épargne ne soit plus... La valeur de l'épargne, qui était comme une grande valeur bourgeoise sur laquelle fondaient les économies d'une famille, etc., ça vole en éclats. Rien que ça, c'est perturbant pour des foyers qui étaient habitués vivre sur un système qui devient absurde du fait de l'hyperinflation. Voilà, donc je pense que tout ce climat-là, aujourd'hui beaucoup mieux connu parce que l'histoire est devenue une histoire aussi sociale et culturelle. Les historiennes ont beaucoup travaillé ces sujets qui ont des retombées évidemment culturelles, mais tout ça est bien mieux connu. Et c'est vrai que du coup, on voit finalement la période de 1914 jusqu'à 1923 comme un cycle presque. Voilà, qui se terminera en 1923, et on arriverait à partir, si on essayait de faire des phases, on arriverait ensuite, je dirais à partir de 1924, dans les bonnes années de la République de Weimar, les années de stabilité jusqu'à la crise de 1929.
A
Oui, l'importance des avant-gardes artistiques, mais c'est vrai qu'un tableau d'Otto Dix, ça touche une partie de la population sans doute, mais ça ne bouleverse pas vraiment le quotidien. En tout cas, pas autant que les changements monétaires. André Orléans, parce que là, de manière concrète, il y a un bouleversement. On évoquait les économies. C'est vrai que quelqu'un qui a mis des sous de côté, qui a travaillé durement et puis d'un seul coup, paf ! Tout disparaît. C'est un changement majeur.
B
Un majeur. C'était un bouleversement extraordinaire parce que tous les titres qui étaient en unité de compte, en marques, leur valeur a fondu. Donc toute la classe rentière, donc une bonne partie des classes moyennes qui vivaient sur ces rentes, etc. a été complètement ruinée. Pour vous donner un ordre de grandeur, il faut se rendre compte qu'on est passé, à la fin de l'hyperinflation, on est arrivé à 1000 milliards. Ça a valu le nouveau 1 de la nouvelle monnaie qui est le rente de marque. Un rente de marque valait 1000 milliards de marques. Si vous pensez que toute la dette de guerre faisait 100 milliards, elle est remboursée pour un dixième d'un rente de marque. c'est vous montrer qu'à quel point ça n'avait plus aucun sens. D'ailleurs, c'était vrai. C'est un truc fabuleux parce que c'était vrai aussi pour les banques, pour les caisses d'épargne. Les caisses d'épargne se retrouvaient avec des livrets qui étaient tout à fait conséquents pour 1913, 100 000 marques. Mais 100 000 marques, ça ne valait absolument plus rien. Même le prix du timbre pour annoncer qu'on devait fermer était plus que 100 000 marques. Donc, on fermait ces comptes. Donc, il y a eu une dépréciation énorme et un changement des fortunes. Donc, ceux qui ont perdu, c'est ceux qui étaient les rentiers, ceux qui avaient des revenus fixes. Par exemple, ceux qui ont gagné, c'est ceux qui étaient endettés. Tous ceux qui ont été endettés ont gagné. Donc, l'agriculture, par exemple, les hypothèques sur l'agriculture ont pu être, par le même principe que je viens d'indiquer, ont pu être remboursées pour rien. Donc, les classes agricoles s'en sont mieux sorties, nettement mieux sorties que les autres. Mais ceux qui ont beaucoup gagné, c'est les industriels. Parce que les industriels ont pu acheter du capital en s'endettant. Et comme les taux d'intérêt étaient très faibles par rapport au taux d'inflation, ça a construit des conglomérats immenses. C'est vraiment l'époque de très gros conglomérats liés à cette politique d'endettement qui permet la fortune. Il y a un mot qui était dit à cette époque, c'est je ne suis pas encore riche, mais je dois déjà un milliard de marques. Plus vous vous endettiez, plus vous possédiez des valeurs réelles et vos valeurs nominales et valeurs de crédit diminuaient, donc plus vous vous enrichissiez. C'est comme ça qu'il y a eu un transfert de richesse qui est tout à fait considérable, avec des effets évidemment très pénibles et très durs sur la population, sur la malnutrition, etc.
A
C'est sûr que le gars qui avait emprunté 100 marques à un pote avant la guerre, lui rembourse sans aucun problème après la guerre. Marie-Bénédicte Vincent.
C
Oui, quand on cherche à établir une sorte de tableau des couches sociales qui ont profité, des couches sociales qui ont été le plus pénalisées, tout ce qui vient d'être dit est très important. Je pense qu'il y a une différenciation très importante selon les modes de revenus des individus ou des couches sociales. Quelque chose qui me paraît important aussi, c'est de différencier les gens qui étaient payés au mois et les gens qui étaient payés à la journée. En Allemagne, les ouvriers, à cette époque-là, ils sont encore payés à la journée. À la différence des employés, c'est-à-dire une marque de statut distinctif à l'époque de dire « moi j'ai un salaire mensuel » et les traitements des fonctionnaires aussi. ce sont ces catégories-là, employés, fonctionnaires, de différents grades, petits fonctionnaires, moyens, hauts fonctionnaires, qui sont le plus pénalisés, parce qu'il n'y a pas de rattrapage immédiat par rapport à l'inflation, alors que les salaires à la journée pouvaient être plus... alors pas indexés sur l'inflation, mais du moins il y avait un rattrapage plus rapide. Et donc, je dirais que ces couches intermédiaires, voire bourgeoises pour les hauts fonctionnaires, sont celles qui ont le plus souffert, finalement, du phénomène de l'hyperinflation et qui, Alors, si je prends le haut de cette catégorie sociale et haut fonctionnaire, je ne dirais pas qu'ils mourraient de faim, parce que c'était des couches sociales privilégiées. Mais ils ont eu une impression de nivellement, de déclassement extrême, parce que des dépenses qui leur semblaient très importantes pour leur statut, on nous dirait aujourd'hui ostentatoires, donner des cours de piano à des enfants, offrir des livres, par exemple, en cadeau d'anniversaire, ce n'était plus possible. et ils ont dû se replier sur des dépenses se loger, se vêtir, se nourrir, des dépenses primaires, j'allais dire, qui les assimilaient, de leur point de vue, aux couches populaires. Et ça, c'était inacceptable. Donc ça a beaucoup joué aussi du point de vue, là vraiment, de l'histoire des mentalités, sur l'impression de déclassement post-inflationniste.
A
Oui, parce que l'inflation bouleverse le quotidien.
F
La vie était immisérable. Et pendant l'inflation, ça a été affreux. J'ai vu des gens, étant enfant, je voyais des gens qui faisaient la queue pour avoir une tasse, un peu de soupe chaude. Il y avait une misère dont on ne peut pas s'imaginer. Et nous vivons actuellement dans la société de consommation. Un chômeur ne meurt pas de faim, même si sa famille a souvent à souffrir de certaines choses, mais on ne meurt pas de faim. Mais là, littéralement, les gens mouraient de faim.
A
C'est en 1983 que s'exprimait la photographe Gisèle Freund. Elle avait 15 ans en 1923. Donc, c'est intéressant de voir ce ressenti André Orléans.
B
Je voulais ajouter que ce qui est dit est évidemment tout à fait exact. Mais il s'agit de la phase d'hyperinflation, c'est-à-dire la phase après l'été 1922 jusqu'à 1923. Là, c'est vraiment Ce qui a été décrit, c'est vraiment la crise. Mais n'oublions pas quand même que la phase avant, jusqu'à 1922, c'est une phase où il y a une croissance de la production industrielle. Il n'y a pas de chômage. Le chômage a baissé énormément. Donc, il faut bien distinguer. D'ailleurs, ça avait été dit dès le départ. Il faut bien distinguer la phase vraiment hyperinflationniste, été 1922, novembre 1923, de la période antérieure inflationniste.
A
Et bien justement, comment passe-t-on de la première phase d'inflation que d'autres pays connaissent, avec le cas particulièrement bien sûr, à cette phase d'hyperinflation ? Qu'est-ce qui fait l'hyperinflation d'un coup ? Ça, c'est brutal quand même !
B
Alors, la réponse que je donnerai à cette question, c'est que jusqu'en été 22, c'est une question compliquée, mais une des clés de la réponse, jusqu'en été 22, un des ingrédients de l'inflation, c'est le déficit budgétaire, dont on a dit qu'il continuait, qu'il augmentait même, donc il y a un déficit budgétaire. l'émission de planches à billets pour financer le déficit. C'est ça qui crée la grosse partie d'inflation et qui explique d'ailleurs qu'ils puissent avoir par ailleurs des bons résultats macroéconomiques parce que ça a des effets de relance comme n'importe quel déficit budgétaire. Mais cette période se rompt à l'été 2022. car la spéculation sur le marque devient trop intense et les valeurs deviennent trop délirantes et les comportements se modifient de telle sorte qu'on change de régime. Et le marqueur de ce régime, c'est qu'on passe d'une inflation que j'appellerais donc gouvernementale, celle que je viens de décrire, qui est liée au déficit public à une inflation privée. C'est-à-dire que le cœur de l'émission monétaire à partir de l'été 22, c'est plus seulement le déficit public etc. C'est aussi le crédit aux entreprises à tout va. Les entreprises qui spéculent, dont on a parlé tout à l'heure, les grands conglomérats, s'endettent et la Reichsbank ne fait rien pour empêcher ça. Elle n'augmente pas les taux d'intérêt. Donc, il y a une émission de crédit qui devient tout à fait faramineuse et qui nourrit vraiment au jour le jour l'inflation. Donc ça, c'est le grand changement, le passage de l'inflation publique à l'inflation privée. Et le fait que, assez étonnant, que la rage banque autorise ce comportement. Et s'il l'autorise, ce qui est la grande question, parce qu'on n'a jamais vu un banquier central faire une telle chose. Surtout qu'en même temps, ce banquier central n'arrêtait pas de dire qu'il augmentait de plus en plus les billets. Donc, il était très heureux de pouvoir imprimer énormément de billets. Ce qui, évidemment, dans l'histoire longue des banques centrales, paraît aujourd'hui comme une espèce d'incongruité incroyable. puisque plutôt on essaye de restreindre, tant s'en faut, la quantité monétaire. Donc, pourquoi il fait ça ? Parce qu'il participe de cette théorie, de cette conception très partagée dans les classes dirigeantes allemandes, que la cause, c'est les réparations et qu'il ne sert à rien d'engager les masses d'or de la Banque centrale pour essayer de stabiliser le marque. Parce que de toute façon, tant que les réparations pèseront, il n'y a pas de solution. Donc, C'est open bar. On va avoir une émission de crédit énorme. Et là, les mécanismes se transforment parce que ce qui vient vraiment dominant dans cette période, c'est la spéculation sur le dollar. C'est l'augmentation sur le dollar qui devient en quelque sorte autonome. Ce prix, c'est le prix spéculatif. Donc, il n'est plus couplé avec le déficit ou quoi que ce soit. C'est un mouvement purement psychologique de déficience collective, de défiance collective et donc qui emporte les prix de manière complètement invraisemblable et qui donne lieu à cette destruction de la monnaie qu'on connaît.
A
Destruction de la monnaie.
C
— Oui, tout à fait. C'est très éclairant comme explication. Je rajouterais juste que pour comprendre le climat, parce que finalement, si on veut comprendre les mentalités de l'époque, il faut juste rappeler, je pense, qu'il y a un consensus anti-réparation, anti-Versailles en Allemagne. C'est-à-dire que c'est pas l'apanage des groupes, des partis extrémistes ou anti-républicains. C'est ça qui est peut-être difficile à saisir, parce qu'on voit que Hitler, par exemple, un des premiers... Première revendication dans le programme du parti nazi, c'est le révisionnisme, rejeter les traités de paix, le rejeter le traité de Versailles. Donc on assimile souvent le rejet des réparations à des courants extrémistes. Ce n'est pas le cas. C'est-à-dire que les courants extrémistes partagent ici un rejet qui est consensuel. Je crois qu'il n'y a aucun parti en Allemagne qui approuve le principe des réparations et leur montant. Donc là, on est sur du consensus. qui rend tout à fait compréhensible, même si c'est irrationnel, les choix de l'époque. Donc je pense que ça c'est un paramètre à avoir en tête quand on revient sur cette période et on se dit mais comment a-t-on pu faire ce type de choix ? Voilà.
A
C'est une sacrée question parce qu'effectivement nous nous projetons avec ce que nous connaissons de la chronologie en 1923, Hitler fait un coup d'État à Munich.
G
Sa notoriété grandissait en même temps que sa confiance en lui et que son agressivité. Saint-Maxime était tout ou rien. Il était prêt pour un coup d'État. D'abord, il semblait qu'il tenait bien Munich en main. Une proclamation au peuple allemand affirmait que le gouvernement de Berlin avait été renversé. Et Hitler, Ludendorff et quelques autres étaient désormais les maîtres du gouvernement national. Mais le coup d'État fut manqué. Dans le hall des héros, le Felderenaal, les manifestations en faveur d'Hitler et de Ludendorff furent dissoutes par les forces de police. Et Hitler, pris de panique, crut que sa carrière finirait dans l'ignominie. Mais quand il apprit finalement que lui et les conspirateurs qu'il avait suivis seraient jugés pour haute trahison, il comprit que sa chance lui était revenue. Il se dit qu'un tribunal pouvait faire une estrade parfaite pour s'adresser à la fois au juge et à la foule qui encombrerait les salles. Ainsi, l'accusé deviendrait l'accusateur. Au lieu de protester de son innocence, il assumerait au contraire l'entière responsabilité de ses actes en se proclamant le sauveur de la patrie. En agissant de la sorte, il était sûr de gagner de nouveaux adhérents et de retourner la défaite en triomphe personnelle.
A
Le film documentaire Hitler, une carrière réalisée par Joachim Fest et Christian Orendorfer. Dites donc Marie, Bénédicte, Vincent, nous l'avons dit, la nécessité de regarder l'histoire sur le temps long. Et puis aussi, mais ça c'est la base, se méfier de ce qu'on appelle la téléologie, c'est-à-dire expliquer les événements parce que nous, on connaît la fin. On vient de l'entendre, 1923, coup d'État d'Hitler à Munich. Ça ne marche pas du tout. Donc l'idée que l'inflation a pu porter les mouvements extrêmes, est à nuancer, pas à regarder avec un biais et beaucoup de précautions.
C
Oui, tout à fait. Quand le putsch raté de la brasserie de Hitler, ça s'inscrit dans un climat de désintégration apparente de la République en 1923. Il n'y a pas qu'en Bavière, on a évoqué tout à l'heure l'Allemagne centrale, la Saxe, la Thuringe, où il y a des soulèvements communistes. Il y a les séparatistes en Rhénanie. C'est vrai que l'année 1923, on a l'impression que se désintègre le Reich. Mais précisément, le putsch échoue. Et l'Allemagne sort de l'hyperinflation, je pense qu'on évoquera ça plus tard, ce qui fait que les années suivantes sont des années de stabilité, de croissance économique, et les belles années, on va dire, de la République de Weimar jusqu'à la crise de 1929. Ce qui fait que rien ne pouvait... Évidemment, il n'y a aucun lien directe entre 1923 et 1933. Alors, ce qui est traumatisant, c'est le souvenir que laisse 1923. Et c'est le fait que la République a été rendue responsable de cette banqueroute. Donc, ça crée C'est là qu'il y aurait peut-être un lien, je dirais, indirect. Ça crée une défiance vis-à-vis du régime démocratique, du régime républicain. Ça alimente l'aspiration à un autre régime. Et ça, ça compte beaucoup pour comprendre comment des élites politiques vont accepter de pactiser avec Hitler sans être elles-mêmes nazis. en 1933. En 1933, le parti nazi, c'est peut-être le premier parti d'Allemagne, mais enfin, tout le monde n'est pas nazi en Allemagne. Mais les gens vont miser sur Hitler pour changer le régime. Ça, ça n'aurait pas été possible si le régime en place était aimé. Donc, le fait que la République de Weimar soit un régime mal aimé, il y a évidemment beaucoup de raisons, mais l'hyperinflation de 1923 reste dans les mémoires, comme un... une crise qui est imputée à Berlin. Et donc là, dans l'extrait que vous avez montré à la radio, j'entendais vraiment le discours Munich contre Berlin, qui est très important, parce que l'Allemagne, c'est un État fédéral. Donc la Bavière se définit contre Berlin, c'est bien sûr la Prusse, mais c'est aussi l'Allemagne, c'est le centre. En Allemagne, il y a toujours le Yatus, Reich, Länder, et ça, ça fonctionne. Dans les moments de crise, le lien n'est pas évident.
A
La République de Weimar accusée d'être responsable ensuite de cette hyperinflation. Andréa Orléans, vous êtes économiste, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales. Et vous nous l'avez bien dit, les réparations, bien sûr, sont un élément majeur de cette question. Mais pour expliquer l'hyperinflation, il n'y a pas que les réparations. C'est ça qui est très intéressant dans ce phénomène. C'est la Banque centrale allemande qui fait des choix, mais ces choix sont dans une volonté de régler le problème où, à un moment, on se dit obligatoirement, ça va craquer. En fait la question c'est comment sortons de cette hyperinflation ? Il y a une réflexion mais dès le début parce qu'on se dit on va droit dans le mur.
B
Oui mais donc... Qu'est-ce qui va se passer pour sortir de l'hyperinflation ? Donc, on voit en effet qu'il y a ces mécanismes d'émission de crédit, de spéculation qui conduisent au fait que l'unité de compte ne vaut plus rien. Donc, il y a un fractionnement de l'espace économique. Et ce qui se passe à ce moment-là, si vous voulez, c'est quelque chose de très fondamental en vérité. C'est que une nation, une communauté économique ne peut pas vivre sans monnaie. Elle a besoin de monnaie. La monnaie, c'est le lien social. Je le répète, c'est le lien social entre les individus. Il n'y a pas de vraie valeur. On ne pourrait pas faire du troc. Il y a forcément besoin d'une évaluation. Or, ce qui se passe, ce qu'on n'a pas jusqu'à maintenant souligné, c'est que la destruction du marque est une destruction en quelque sorte réelle dans le sens suivant. Quand vous avez une masse monétaire qui est créée par la banque centrale, les individus, les particuliers ne peuvent pas la détruire. Quand ils n'en veulent plus, simplement, ils achètent quelque chose. Mais le biais n'est simplement transmis à quelqu'un d'autre. Donc, qu'est-ce que ça veut dire se débarrasser, pour un corps social, d'une monnaie puisqu'il ne fait que circuler ? En fait, ça a une vraie contenu, c'est que les prix augmentent. C'est pareil, les prix augmentent. Ce qui se passe dans le mouvement de rejet du marque se traduit par une augmentation des prix. Et cette augmentation des prix est encore plus vertigineuse que l'augmentation du nombre de billets. Et donc, ce qu'il faut comprendre, qui est le point central de l'hyperinflation et qui est le plus paradoxal de tout, c'est qu'à ce moment-là, où des imprimeries, des centaines d'imprimeries n'arrêtent pas d'émettre des billets, etc., il n'y a jamais eu aussi peu de monnaie en Allemagne. La quantité de monnaie réelle par tête d'individu est complètement infime. C'est de l'ordre de 1% de ce qui existait en 1913, parce que les prix ont tellement augmenté que la masse monétaire ne représente plus rien. Vous comprenez, les prix augmentent beaucoup plus vite que le nombre de billets. Et donc, il y a eu une véritable destruction du market, c'est-à-dire qu'il n'y a plus assez de billets pour vivre. Et ce qui se passe d'ailleurs à ce point-là, c'est que le corps social essaye de réagir. Et comment il réagit ? Il réagit en créant des nouvelles monnaies. qu'on appelle des billets de détresse, parce qu'il n'y a plus assez de monnaie pour faire les échanges, vu le niveau des prix. Et là, c'est évidemment une source nouvelle de fractionnement, puisque les communautés, les entreprises, les municipalités, etc. vont commencer à émettre des monnaies. Mais il traduit quelque chose de central, c'est qu'il y a un besoin de monnaie. On ne peut pas faire comme s'il n'y avait pas de monnaie, on en a besoin. Alors, il y a certains États qui commencent ou certains groupes à faire des monnaies à valeur constante, c'est-à-dire à gager la monnaie sur des biens, sur le seigle, sur le kilowattheure, sur le bois, sur le charbon. Et on s'aperçoit que ces monnaies sont acceptées alors même que même leurs conditions de gage sont complètement équivalentes aux autres. Mais il y a une nécessité de monnaie, donc de valeur constante. Ça, ça parle et les gens les acceptent. Et donc, le changement, la solution, en fait, elle se fait d'une manière extrêmement rapide. C'est pour ça qu'on a parlé d'un miracle durant Anton Mark. Mais il s'explique par le fait que tout le corps social, et il n'y a plus personne ne gagne de l'argent avec l'inflation, tout le corps social a besoin d'une monnaie. Et donc, le jour où on va lui présenter un projet politique, qui a évidemment certaines caractéristiques, qui peut faire une espèce de consensus, Alors, ça va focaliser toute la population qui va l'accepter. Et du jour au lendemain, de manière extrêmement brutale, cette nouvelle monnaie va être acceptée, c'est le rente de marque. Et ça explique cette brutalité, sinon qui est incompréhensible. Pourquoi d'un seul coup, il n'y a plus d'inflation, d'un seul coup, il n'y a plus de dépréciation du marque. C'est parce que le corps social avait besoin de cette monnaie et qu'elle l'a acceptée comme sa dernière planche de salut. Sinon, comme vous avez vu, on ne mange plus, il y a du séparatisme, tout le monde... Voilà. Et donc, c'est la disparition du marque qui rend possible la réforme monétaire parce qu'elle donne la possibilité d'une nouvelle monnaie.
A
C'est brutal aussi, dans le sens positif.
B
Ah oui, ça se passe en quelques semaines.
A
Marie-Bénédicte Vincent.
C
Oui, et du coup, le personnage qui est associé à ce miracle, ce sauveur, c'est le banquier Chartres qui va être à la tête de la Reichsbank et qui va être associé à cette solution et ce sauveur. de la monnaie. Et puisqu'on parlait de ce qui se passe avec Hitler plus tard, c'est pas un hasard si Schardt revient ensuite, alors qu'il n'est pas membre du parti nazi, mais qu'il revient comme ministre de l'économie sous Hitler, parce qu'il est auréolé de ce rôle joué en 1923, ce sauveur du Marc, et il va être donc pour quelques années au ministère de l'économie du Reich, de Hitler, parce que justement il a ce statut, lui-même n'étant pas membre du parti nazi, mais il accepte de se compromettre et de fonctionner avec Hitler jusqu'à 1937, jusqu'au plan de 4 ans pour aller vite. pour expliquer que ce traumatisme de l'année 1923, il a des conséquences politiques, au-delà évidemment de l'année 1923, jusque dans les années brunes, dans le nazisme, et puis même après 1945, jusqu'à la réforme monétaire de 1948, les Allemands ont été traumatisés par ce qu'ils ont vécu en 1923, et donc ça, ça va peser sur les choix monétaires, les politiques monétaires, après 1945, très fortement.
A
Oui, parce que c'est vrai que nous l'évoquions, mais c'est vraiment le quotidien des gens. C'était un truc, j'imagine, assez terrible, la peur de tout perdre. Mais dans les conséquences de cette période, la peur de tout perdre pour les possédants, bien sûr, la peur à l'avantage de tout régler pour ceux qui étaient endettés. Il y a ce jeu-là. Dites-nous, André Orléans, comment sort l'Allemagne de cette crise d'hyperinflation ? On l'a dit, il y a une solution très efficace et très rapide. Mais est-ce que les séquelles sont toujours là, derrière, cachées ?
B
Peut-être je voulais ajouter sur le Ranton Mark parce que c'est un exemple intéressant, c'est que sur quoi il est gagé, le Ranton Mark ? Pourquoi est-ce qu'il est accepté ? Normalement, on a des monnaies d'or. Pourquoi le Ranton Mark est accepté ? Parce qu'il est représenté symboliquement, en fait, parce que dès qu'on regarde le mécanisme, en fait, c'est purement symbolique, mais pourtant, ça va marcher. Il est représenté comme gagé sur une hypothèque sur le capital. Ceux qui se portent garant du rentonmark, c'est les classes procédantes en tant que telles, c'est-à-dire les industriels, les commerçants, les banquiers, les agriculteurs. On lève une espèce d'hypothèque symbolique sur leur capital et on dit le rentonmark sera gagé par cette hypothèque. Donc, si vous ne vouliez plus du rentonmark, en quelque sorte, on vous aurait donné un bout d'hypothèque ou du capital, ce qui, évidemment, ne s'est pas passé. Et donc, Donc, on voit ici la force, ici, dans cette reconstruction des classes possédantes, car le compromis politique qui est derrière, pour répondre à votre question, qui est derrière le rentenemark est quand même une montée en puissance des classes possédantes avec des retours sur la journée d'huit heures, des changements politiques qui sont importants. Et le point qui est étrange pour les économistes, c'est que ce gage, en fait, était purement nominal, car jamais on n'a levé cette hypothèque. D'ailleurs, jamais, il faut bien comprendre, jamais les gens qui ont obtenu les rentes de marque ont demandé à les transformer, à leur contrepartie. Et ça, ça prouve le succès de la monnaie. C'est-à-dire que la monnaie n'est pas là pour essayer de jouer l'échanger contre de l'or, elle est là pour que ça circule et on fait fonctionner l'économie. Et donc, ça a fonctionné à partir de cette représentation de la Renton Bank, des classes précédentes qui se sont portées garantes de la nouvelle monnaie. On voit que c'est un phénomène psychosociologique.
A
Et puis il y a un règlement.
C
J'Allais dire assez vite, provisoire, un nouveau règlement des réparations, avec le plan d'Aufs de 1924, qui vient après le règlement de l'hyperinflation, mais qui participe de cette stabilisation retrouvée de la République du Weimar, qui est aussi un règlement provisoire, comme le Rentenmark est une monnaie provisoire, ce n'est pas une monnaie appelée à durer, mais on voit bien qu'il y a un basculement et qu'il y a une sorte de reconstruction avec un consensus, ça c'est très important, et c'est pour cela qu'on ne pouvait pas dire en 1923-1924 que la République allait s'effondrer moins de dix ans après. Au contraire, on a beaucoup d'indices qui montrent que l'Allemagne peut s'en sortir, l'Allemagne peut se reconstruire sur une base républicaine, qu'il y a un consensus suffisant pour que le régime puisse se développer. C'est pour ça que l'explication qui a été longtemps donnée par les historiennes et les historiens d'une paupérisation des classes moyennes qui aurait entraîné la chute de la République de Weimar, c'est beaucoup trop simpliste.
A
C'est ça qui est important à souligner. C'est vrai, c'est pour ces histoires monétaires complexes, voir les incidences humaines, réelles, quotidiennes et puis beaucoup plus larges avec cette histoire qui s'écrit et qui évolue, des représentations qui changent même chez les historiens et les historiennes. Marie-Bénédicte Vincent, vous êtes professeure d'histoire contemporaine. à l'université de Franche-Comté à Besançon. Vous êtes l'auteur d'une nouvelle histoire de l'Allemagne chez Perrin. Merci beaucoup à vous de nous avoir éclairé sur cette question de l'hyperinflation et merci beaucoup aussi à vous André Orléans parce que ce n'est pas simple d'expliquer ces phénomènes économiques d'hyperinflation et je pense que je ne suis pas le seul à pouvoir dire qu'aujourd'hui j'y vois beaucoup plus clair. Merci beaucoup à tous les deux.
B
Il est temps dans le cours de.
A
L'Histoire de retrouver Gérard Noiriel avec le Pourquoi du Comment.
H
Comment le 14 juillet est devenu notre fête nationale ? Le 14 juillet n'a été choisi comme date officielle de notre fête nationale qu'en 1880, au début de la Troisième République. Mais la lecture des débats parlementaires montre que ce choix ne s'est nullement imposé comme une évidence. Parmi toutes les propositions qui avaient émergé, beaucoup suggéraient de choisir une date permettant de célébrer l'avènement du régime républicain. La Troisième République ayant été fondée le 4 septembre 1870, les députés auraient pu privilégier ce moment-là. Mais on l'oublia très vite, car cette date était associée à deux événements tragiques encore très présents dans les mémoires. La défaite militaire contre la Prusse et le massacre des communards. Certains proposèrent alors qu'on commémore l'avènement de la Seconde République, proclamée le 24 février 1848. La gauche ayant rappelé que l'une des premières décisions du nouveau régime républicain fut de réprimer le soulèvement populaire de juin 1848, cette proposition fut abandonnée elle aussi. Nombreux furent ceux qui optèrent pour le 22 septembre 1792 afin de célébrer la naissance du premier régime sans roi et la victoire de Valmy qui avait eu lieu le 20 septembre. Mais la droite écarta cette proposition en rappelant que c'est à ce moment-là que Robespierre et ses amis imposèrent leur régime de terreur. Finalement, le choix se porta sur le 14 juillet. Aujourd'hui, tout le monde sait qu'on commémore ce jour-là la prise de la Bastille, une forteresse qui symbolisait la tyrannie du pouvoir royal. C'est le symbole du peuple français qui s'est levé tout entier pour conquérir sa liberté. Mais en 1880, la célébration de cet événement ne faisait pas encore l'unanimité. Le rapporteur de la loi au Sénat prit soin de rappeler que ce jour-là, il y avait eu du sang versé et quelques actes déplorables. Mais hélas, ajoutait-il, dans tous les grands événements de l'histoire, les progrès ont été jusqu'ici achetés par bien des douleurs, par bien du sang. Espérons qu'il n'en sera plus ainsi dans l'avenir. La date du 14 juillet s'imposa finalement parce qu'elle offrait la possibilité d'une réconciliation entre la droite et la gauche, à condition de ne pas préciser l'année que l'on voulait commémorer. Alors que les républicains les plus radicaux célébraient le 14 juillet 1789, les plus modérés honoraient le 14 juillet 1790. Ce jour-là avait eu lieu la fête de la Fédération. 14 000 soldats venus de toutes les provinces du royaume défilèrent sous la bannière de leur département depuis la Bastille jusqu'au champ de Mars. Le marquis de Lafayette, en tant que capitaine de la garde nationale parisienne, prêta serment. Puis le roi Louis XVI jura de maintenir la Constitution. L'aspiration à l'Union Nationale triompha à ce moment-là et la cérémonie se transforma en une grande fête populaire. C'est l'historien Jules Michelet qui a imposé dans la mémoire républicaine la date du 14 juillet 1790 comme moment fondateur de la nation française car c'était un événement qui conjurait, par sa dimension œcuménique, la violence populaire qui avait permis la prise de la Bastille le 14 juillet 1789.
A
Et bien voilà, c'est très clair, merci beaucoup Chérard Noiriel pour ce pourquoi du comment que l'on peut retrouver sur notre site franceculture.fr et sur l'appli Radio France. C'était le cours de l'histoire sur France Culture, une émission réalisée par Alexandre Mendes de Marais avec aujourd'hui Sam Basquiat et à la technique Jean-Guylain Mej. Une émission préparée par Anne Toscane-Vudèche, Jeanne Delecroix, Jeanne Copé, Violette Ruiz, Maïwenn Giziou. Toute la série sur l'inflation, une histoire monétaire de l'inflation à Rome quand l'empereur fait son maximum. aux assignats sans valeur et sans culottes, en passant par les trésors incas au siècle d'or et bien sûr l'Allemagne en ruine est à retrouver, à écouter, à podcaster sur notre site franceculture.fr et sur l'appli Radio France.
Dans cet épisode, Xavier Mauduit reçoit l’économiste André Orléans et l’historienne Marie-Bénédicte Vincent pour explorer un moment clé de l’histoire économique et sociale allemande : l’hyperinflation de 1923. S’appuyant sur récits, analyses d’archives et témoignages, les intervenants décryptent comment la montée vertigineuse de l’inflation a bouleversé la société, l’économie et la politique en Allemagne, et quelles en furent les causes et les conséquences, non seulement immédiates mais aussi dans la mémoire collective du pays.
« Oui, c’est exact [...] les prix peuvent être multipliés par 10 ou 100. Là, c’est par 10 milliards. » — A. Orléans (01:56)
« L’hyperinflation, c’est la forme de destruction de la monnaie. » — André Orléans (03:06)
« Toute l’hyperinflation et toute l’inflation, c’est un conflit sur la question de l’unité de compte. » — A. Orléans (06:35)
Montant final des réparations inconnu jusqu’en 1921, créant incertitude, instabilité et anxiété.
Défaite, changement de régime, violences politiques, démobilisation et occupation alliée s’ajoutent à cette tension.
« L’Allemagne cumule différentes crises. » — Marie-Bénédicte Vincent (09:30)
La monnaie est plus qu’un outil : elle est le lien collectif. Sa disparition fracture la société : villes et campagnes s’opposent, conflits sociaux surgissent.
« La monnaie, c’est le lien social, un des liens sociaux primordiaux pour une société. » — André Orléans (21:40)
Témoignage de Klaus Mann sur la « farce macabre de l’inflation » et le bouleversement total des valeurs :
« Nous assistons à la dévaluation totale de la seule valeur à laquelle avait cru une époque privée de Dieu, l’argent. [...] Le Marc danse, nous dansons avec lui. » — Klaus Mann (23:36)
« J’ai vu des gens faire la queue pour un peu de soupe chaude. [...] Littéralement, les gens mouraient de faim. » — Gisèle Freund, photographe (33:08)
Jusqu’à l’été 1922, l’inflation est alimentée par les déficits publics. Elle soutient la reprise industrielle et l’emploi.
Après 1922, bouleversement : « l’inflation privée » prend le relais, nourrie par le crédit aux entreprises et la spéculation. La Reichsbank laisse filer volontairement :
« ...le cœur de l’émission monétaire, c’est le crédit aux entreprises à tout va [...] la Reichsbank ne fait rien pour empêcher ça. [...] C’est open bar. » — André Orléans (34:24)
Large consensus anti-Versailles dans la société allemande, bien au-delà des extrêmes politiques.
Le putsch de la brasserie de Munich en 1923 s’inscrit dans ce climat explosif, sans lien direct mécanique avec la montée du nazisme, mais participe à délégitimer la République.
« L’hyperinflation [...] reste dans les mémoires comme une crise imputée à Berlin. » — Marie-Bénédicte Vincent (41:39)
Le traumatisme de l’hyperinflation nourrit défiance et désir de nouveaux régimes, influence les choix politiques futurs.
La société a un besoin impérieux de monnaie fonctionnelle, la perte du Mark conduit à une réforme brutale mais rapide.
« Le jour où on présente un projet politique [...] la nouvelle monnaie va être acceptée, c’est le Rentenmark. » — André Orléans (47:39)
Le Rentenmark est gagé symboliquement sur une hypothèque collective sur le capital des possédants, jamais concrètement activée :
« Ce gage était purement nominal... ça prouve le succès de la monnaie. » — André Orléans (50:14)
Acceptation rapide, reconstruction du consensus social, stabilisation politique à court terme.
Cet épisode offre un panorama dense et vivant d’une crise économique qui a profondément bouleversé l’Allemagne et influencé l’Europe entière. Les intervenants montrent que l’hyperinflation de 1923 fut le produit – et le révélateur – de tensions multiformes, sociales, politiques et économiques, dont la mémoire hantera l’Allemagne durablement. L’analyse fine des phénomènes économiques et de leur impact concret sur les existences, ainsi que le décryptage des mécanismes monétaires, en font un épisode riche en enseignements pour qui veut comprendre comment l’histoire monétaire et sociale s’entremêlent.
À écouter si vous voulez comprendre comment l’économie bouleverse la société et inversement – et pourquoi la mémoire d’un trauma monétaire pèse tant sur les choix d’un pays.