Le Cours de l’histoire (France Culture)
Épisode du 25 octobre 2025 : « À vos marks ! 1923, l’hyperinflation ruine l’Allemagne »
Aperçu général
Dans cet épisode, Xavier Mauduit reçoit l’économiste André Orléans et l’historienne Marie-Bénédicte Vincent pour explorer un moment clé de l’histoire économique et sociale allemande : l’hyperinflation de 1923. S’appuyant sur récits, analyses d’archives et témoignages, les intervenants décryptent comment la montée vertigineuse de l’inflation a bouleversé la société, l’économie et la politique en Allemagne, et quelles en furent les causes et les conséquences, non seulement immédiates mais aussi dans la mémoire collective du pays.
1. Le Contexte : De la Guerre à l’Hyperinflation
L'ampleur du choc économique (00:34)
- Après la Première Guerre mondiale, la République de Weimar est établie, le président Ebert doit faire face à l’explosion de la dette publique et aux réparations de guerre imposées lors du traité de Versailles.
- Illustration frappante d’Adrien Grobu : en 1918, la masse monétaire allemande représenterait 17 cm (si 1 cm = 2 milliards marks) ; fin 1923, ce seraient… 2 480 000 km, soit 62 fois le tour de la Terre.
- « Après la Première Guerre mondiale, ça va mal en Allemagne. » — Xavier Mauduit (00:34)
Le glissement vers la crise
- Le marque se déprécie rapidement, le pays compte 376 crimes politiques en trois ans ; le climat politique est instable et violent (01:16).
2. Qu’est-ce que l’Hyperinflation ?
La brouette de billets, mythe ou réalité ? (01:41-02:48)
- André Orléans confirme l’image des brouettes de billets :
« Oui, c’est exact [...] les prix peuvent être multipliés par 10 ou 100. Là, c’est par 10 milliards. » — A. Orléans (01:56)
- La valeur des billets ne peut suivre le rythme : pour de simples achats, il faut de véritables masses de billets.
Définition de l’hyperinflation (03:22)
- Critère comptable : hausse mensuelle >50% des prix.
- Critère conceptuel : destruction pure et simple de la monnaie comme pivot de la société ; la monnaie ne remplit plus son rôle social et économique.
« L’hyperinflation, c’est la forme de destruction de la monnaie. » — André Orléans (03:06)
3. Les causes profondes : entre dette, politique et société
Les différentes dettes et leur impact (05:56-07:17)
- Les dettes internes (libellées en marks) et externes (libellées en devises/or) engendrent des tensions.
- La dévaluation du mark allège la dette intérieure, mais la dette de guerre pèse 4 fois le revenu national de 1918.
« Toute l’hyperinflation et toute l’inflation, c’est un conflit sur la question de l’unité de compte. » — A. Orléans (06:35)
Le poids des réparations et l’incertitude (07:23-10:32)
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Montant final des réparations inconnu jusqu’en 1921, créant incertitude, instabilité et anxiété.
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Défaite, changement de régime, violences politiques, démobilisation et occupation alliée s’ajoutent à cette tension.
« L’Allemagne cumule différentes crises. » — Marie-Bénédicte Vincent (09:30)
Le défi impossible de la fiscalité et des transferts (13:07-16:44)
- Le recours à l’impôt comme solution ? Impossible dans un régime fragile, où le consentement à l’impôt n’existe pas.
- La proposition d’un impôt massif sur le capital (Erzberger) radicalise les clivages et conduit à des assassinats politiques.
- Tous ces choix sont rationnels à court terme mais aggravent les tensions sociales et politiques.
4. La spirale incontrôlable
L’incapacité à rembourser et l’escalade monétaire (18:13-19:34)
- Incapacité structurelle à augmenter les recettes fiscales ou les excédents commerciaux pour obtenir des devises nécessaires au paiement des réparations.
- Échec de la collecte d’impôts aggravé par l’inflation : « Dans un système d’inflation où il y a 100% [de hausse] toutes les semaines, ça ne vaut plus rien. » — André Orléans (18:48)
Le choc de 1923 : occupation de la Ruhr et crise politique majeure (19:35-21:31)
- France et Belgique occupent la Ruhr pour gager les réparations : le Reich doit soutenir financièrement la résistance passive, aggravant le déficit.
- Explosion des mouvements séparatistes, extrémistes et du putsch nazi raté : 1923 est « une année terrible... la République menace de s’effondrer. »
5. Hyperinflation et bouleversements sociaux
La destruction du lien social par la monnaie (21:31-24:38)
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La monnaie est plus qu’un outil : elle est le lien collectif. Sa disparition fracture la société : villes et campagnes s’opposent, conflits sociaux surgissent.
« La monnaie, c’est le lien social, un des liens sociaux primordiaux pour une société. » — André Orléans (21:40)
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Témoignage de Klaus Mann sur la « farce macabre de l’inflation » et le bouleversement total des valeurs :
« Nous assistons à la dévaluation totale de la seule valeur à laquelle avait cru une époque privée de Dieu, l’argent. [...] Le Marc danse, nous dansons avec lui. » — Klaus Mann (23:36)
Ressentis : effondrement et déclassement (25:23-32:50)
- Ruine des rentiers, perte d’épargne, déclassement brutal des classes moyennes.
- Différences selon le mode de rémunération (employés/fonctionnaires plus durement touchés).
- Témoignage direct sur la misère :
« J’ai vu des gens faire la queue pour un peu de soupe chaude. [...] Littéralement, les gens mouraient de faim. » — Gisèle Freund, photographe (33:08)
6. Le basculement vers l’hyperinflation : des causes à l’emballement (34:12-38:59)
De l’inflation « maîtrisée » à l’hyperinflation (34:24-37:45)
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Jusqu’à l’été 1922, l’inflation est alimentée par les déficits publics. Elle soutient la reprise industrielle et l’emploi.
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Après 1922, bouleversement : « l’inflation privée » prend le relais, nourrie par le crédit aux entreprises et la spéculation. La Reichsbank laisse filer volontairement :
« ...le cœur de l’émission monétaire, c’est le crédit aux entreprises à tout va [...] la Reichsbank ne fait rien pour empêcher ça. [...] C’est open bar. » — André Orléans (34:24)
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Large consensus anti-Versailles dans la société allemande, bien au-delà des extrêmes politiques.
7. Politique et mémoire : l’hyperinflation, catalyseur de malaises durables
Le putsch raté de Hitler et la désintégration apparente du Reich (39:08-43:14)
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Le putsch de la brasserie de Munich en 1923 s’inscrit dans ce climat explosif, sans lien direct mécanique avec la montée du nazisme, mais participe à délégitimer la République.
« L’hyperinflation [...] reste dans les mémoires comme une crise imputée à Berlin. » — Marie-Bénédicte Vincent (41:39)
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Le traumatisme de l’hyperinflation nourrit défiance et désir de nouveaux régimes, influence les choix politiques futurs.
8. Comment sort-on de l’hyperinflation ? Miracle et réalités (43:51-52:13)
L’apparition du Rentenmark - Le « miracle » monétaire (43:51-52:13)
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La société a un besoin impérieux de monnaie fonctionnelle, la perte du Mark conduit à une réforme brutale mais rapide.
« Le jour où on présente un projet politique [...] la nouvelle monnaie va être acceptée, c’est le Rentenmark. » — André Orléans (47:39)
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Le Rentenmark est gagé symboliquement sur une hypothèque collective sur le capital des possédants, jamais concrètement activée :
« Ce gage était purement nominal... ça prouve le succès de la monnaie. » — André Orléans (50:14)
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Acceptation rapide, reconstruction du consensus social, stabilisation politique à court terme.
Stabilisation et suites (52:13-53:18)
- Le plan Dawes (1924) réorganise le paiement des réparations et accompagne la stabilisation retrouvée.
- La paix monétaire et la stabilité politique s’installent pour quelques années, démentant l’idée d’un lien mécanique entre hyperinflation et arrivée du nazisme au pouvoir.
Citations & Timestamps Clés
- « [En hyperinflation] la monnaie n’est pas là pour essayer de jouer l’échanger contre de l’or, elle est là pour que ça circule et on fait fonctionner l’économie. » — André Orléans (51:08)
- « Il n’y a aucun parti en Allemagne qui approuve le principe des réparations et leur montant. On est sur du consensus. » — Marie-Bénédicte Vincent (37:47)
- « Toute la classe rentière [...] a été complètement ruinée. » — André Orléans (28:11)
- « L’hyperinflation de 1923 reste dans les mémoires, comme une crise imputée à Berlin [...] c’est là qu’il y aurait peut-être un lien, je dirais, indirect. » — Marie-Bénédicte Vincent (41:39)
- « J’ai vu des gens faire la queue pour avoir un peu de soupe chaude. [...] Littéralement, les gens mouraient de faim. » — Gisèle Freund (33:08)
- « Ce qui se passe à ce moment-là, c’est que le corps social essaye de réagir. Et comment il réagit ? Il réagit en créant de nouvelles monnaies. » — André Orléans (47:10)
Segments Recommandés (Timestamps)
- Image de l’hyperinflation/Brouettes de billets : 01:41–03:03
- Distinction inflation/hyperinflation : 03:22–04:13
- Dette, réparations, incertitude politique : 05:56–10:32
- Boucle de dévaluation et blocages sociaux : 13:07–18:13
- Crise de la Ruhr et année 1923 : 19:35–21:31
- Le ressenti des populations et basculement des valeurs : 23:28–27:46
- Ruinés, gagnants, déclassement social : 28:11–32:50
- Destruction du lien social, nouvelles monnaies : 43:51–52:09
Conclusion
Cet épisode offre un panorama dense et vivant d’une crise économique qui a profondément bouleversé l’Allemagne et influencé l’Europe entière. Les intervenants montrent que l’hyperinflation de 1923 fut le produit – et le révélateur – de tensions multiformes, sociales, politiques et économiques, dont la mémoire hantera l’Allemagne durablement. L’analyse fine des phénomènes économiques et de leur impact concret sur les existences, ainsi que le décryptage des mécanismes monétaires, en font un épisode riche en enseignements pour qui veut comprendre comment l’histoire monétaire et sociale s’entremêlent.
À écouter si vous voulez comprendre comment l’économie bouleverse la société et inversement – et pourquoi la mémoire d’un trauma monétaire pèse tant sur les choix d’un pays.
