
Villages médiévaux, une histoire en communs
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Narrator/Host
Transculture, le cours de l'histoire.
Nicolas Carrier
Xavier Mauduit.
Laurent Feller
Villages anciens, une histoire en commun. S'il est un village que nous connaissons bien, c'est celui d'Astérix. Il est antique, il est gaulois, avec des maisons en toit de chaume, avec la cheminée fumante. Des maisons regroupées à l'intérieur d'une palissade de bois. Son chef aussi nous est bien connu, c'est Abraha Corsix. Et nous savons combien son pouvoir est contesté. Voilà, très bien. Mais y a-t-il une continuité dans l'histoire villageoise? Qu'en est-il du village médiéval?
Nicolas Carrier
Messire, le roi! À côté des clercs et des nobles,
Actor/Reader (performing historical text)
l'immense majorité de la population française est rurale. Les paysans sont des vilains.
Laurent Feller
Qui est ce vilain?
Nicolas Carrier
Zacouille la fripouille. Mon escuyer! Qui devrait attendre d'eux?
Laurent Feller
Il n'est pas très gracieux et accompagnable,
Nicolas Carrier
mais il est futé et renifle bien les pistes.
Charles Edmond Perrin (quoted)
Au seigneur est reconnu d'autre part un droit général de commandement, le bon, le bannus, terme d'origine germanique, qui peut se définir le droit d'ordonner, de contraindre et de punir.
Narrator/Host
Quand nouvelleté est la proie du Seigneur, vilains détestent nouvelleté.
Nicolas Carrier
Bas l'hiver! C'est normal que M.
Actor/Reader (performing historical text)
Houille espionne dans la cheminée?
Laurent Feller
Quelle infamie de mon jacouille!
Nicolas Carrier
Les vilains ne payent plus les impôts, ni Nathalie et les corvées, ni les tons-lieux que c'est la dime. Ah!
Laurent Feller
Quelle injustice!
Nicolas Carrier
Il faut vite rentrer chez nous.
Laurent Feller
Nous allons aujourd'hui parler des vilains, entre autres avec un imaginaire porté par la fiction. Laurent Feller, bonjour.
Bonjour.
Vous êtes professeur émérite d'histoire du Moyen-Âge à l'Université Paris 1, Panthéon-Sorbonne. Et Nicolas Carrier, bonjour.
Nicolas Carrier
Bonjour.
Laurent Feller
Vous êtes professeur d'histoire du Moyen-Âge à l'Université Lyon 3. J'ai évoqué le village d'Astérix-le-Gaulois parce que ça nous crée des images en tête. On le voit bien, la palissade, ces tourons, des maisons. Est-ce qu'il y a cette continuité? Est-ce qu'on peut dire que de l'Antiquité au Moyen-Âge, on a toujours des villages installés au même endroit?
Eh bien non. C'est un problème d'histoire et d'archéologie mélangée. L'archéologie nous montre des villages en évolution qui se déplacent en fonction des impératifs du peuplement et puis surtout des villages qui ont une histoire qui commence Assez tardivement en fait, vers le 9e, surtout 10e-11e siècle. 10e-11e siècle serait le moment d'apparition, de fondation des villages. Attention, on entre là dans un sujet polémique. C'est-à-dire que l'idée que développait Bloch, c'était que les villages avaient une histoire remontant pratiquement à la proto-histoire. Et que la société villageoise avait existé sous l'Empire romain, sous les structures politiques de l'Empire Romain par derrière et qu'elle était revenue durant le Moyen-Âge et qu'ensuite il y a donc une continuité du village et de la seigneurie qui s'exerce, qui existe en même temps. L'idée qui a été développée dans les années 60 est que le village a un début au Xe, XIe siècle, en même temps que la société féodale, et que s'il y a une grande rupture qui s'occupe, qui s'opère dans l'histoire des paysages, à partir du moment où les aristocraties décident d'organiser le territoire autour de leurs puissances militaires et d'organiser autour d'eux les communautés villageoises, les finages, la production et les prélèvements qui vont avec. Plus ça dure jusqu'à la Révolution.
Bloch, c'est Marc Bloch.
C'est Marc Bloch, oui, pardon.
Non, parce qu'on parle souvent de Marc Bloch pour son engagement dans la résistance et c'est tout à fait bien de mettre cela en avant, mais il ne faut pas oublier Marc Bloch, le grand historien, ses avancées avec, ici, Nicolas Carrier, moi, quelque chose qui ne cesse de me surprendre parce que nous imaginons une intemporalité du village, il a été toujours là et là, on apprend à l'instant, vous le saviez déjà, que les villages ont une histoire avec une naissance au Moyen-Âge.
Nicolas Carrier
C'est une grande question, la question de la naissance du village. Ça suscite beaucoup de débats. Ça oppose le village de l'archéologue, qui est un regroupement d'habitations, plus ou moins groupés d'ailleurs, selon qu'on est en pays d'habitats groupés ou d'habitats dispersés. Tandis que le village de l'historien, le pauvre historien, lui, il a besoin de textes. Et le village de l'historien, il apparaît quand les textes apparaissent. Et le village de l'historien, et le village tout court d'ailleurs certainement, c'est une cellule. C'est un mot qui est peut-être un petit peu moins employé aujourd'hui qu'il y a 20 ans, mais que je crois quand même très juste, la notion d'encellulement. avec la mise en place de la seigneurie, de la société féodale, les villageois sont intégrés dans une cellule, une cellule un petit peu au sens biologique du terme, c'est-à-dire un espace de vie commune avec beaucoup d'échanges, ou peut-être même dans plusieurs cellules qui ne se chevauchent pas totalement. La cellule paroissiale, qui est vraiment très importante, qui est un cadre de vie religieux bien sûr, mais pas seulement, la cellule du mandement seigneurial, comme on dit là où s'exerce le pouvoir seigneurial, et puis d'autres cellules inférieures encore, par exemple des groupements de copropriété, comme on pourrait dire aujourd'hui, de gestion commune, de forêt, de pâturage, etc. Le paysan du Moyen-Âge est un homme encellulé, si l'on veut dire.
Laurent Feller
C'est joli, on voit ici la définition complexe de la notion de village. On peut peut-être essayer de l'appréhender par la définition d'un autre mot, c'est vilain. Celui qui habite Arkeby, tout le vilain.
Le vilain, c'est... C'est quelqu'un qui habite la villa, pour commencer. C'est-à-dire, la villa, c'est le grand domaine seigneurial tel qu'il est défini par les textes carolingiens. Jamais les textes carolingiens ne parlent de villa, ils parlent plutôt dans les catégories juridiques du temps, qui sont les libres, les demi-libres, toute une catégorie, toute une classification juridique, ou homme de Saint-Germain-des-Prés, par exemple. Saint-Germain-des-Prés, qui est l'exemple dont le polyptyque nous donne la description la plus importante et la plus claire de la taxidomie sociale. Pour ce qui est du vilain, ensuite, c'est un terme qui est utilisé au Moyen-Âge central et qui est employé par opposition au mot servus. Le villanus, celui qui habite la villa, c'est celui qui a un statut, qui éventuellement peut faire partie d'un corps politique lorsque celui-ci émerge, et qui s'oppose au servus, celui dont le statut juridique est particulièrement déprimé, qui doit plus de charges et qui surtout a des restrictions au droit de propriété, au droit d'hériter, au droit de se marier. Mais cela, Nicolas est là-dessus et bien plus armé que moi pour en parler.
Laissons-lui la parole, Nicolas Carrier.
Nicolas Carrier
Sur la distinction entre villanousse et serf, c'est bien compliqué. Parce qu'en Angleterre, par exemple, les deux mots sont équivalents. Et le villain, c'est le serf anglais. Le serf, en deux mots, c'est celui qui appartient à son maître, qui est sous une juridiction tellement exclusive de la part de son maître, que potentiellement son maître pourrait le vendre avec la terre. Alors, c'est très lié à la notion de propriété en effet, la propriété de la terre par le paysan. Si l'on définit la propriété comme le droit d'un usage complet, usus fructus abusus, qui est une définition romaine d'un certain égard, mais enfin qui remonte surtout à la révolution française, et bien de fait le paysan médiéval n'exerce pas tous ses droits. Son seigneur contrôle la dévolution du bien aux héritiers, contrôle la mutation, taxe cette terre, etc. Mais si l'on définit la propriété comme une détention légale, et bien dans une France où il n'y a pas d'État, si on parle de la France, l'autorité légale c'est le seigneur. Et donc d'un certain point de vue c'est le seigneur qui permet aux paysans d'exercer un droit de propriété. Donc la propriété du Servus ou même du Villanus, dans la mesure où ces deux mots peuvent parfois être équivalents, c'est une propriété qui est étroitement garantie dans le cadre de la seigneurie.
Laurent Feller
Avec ici toutes ces définitions complexes. Et puis, nous le voyons bien, au moment de réfléchir au pouvoir, au village, nous avons des définitions qui demandent de regarder la temporalité. Parce qu'on dit, le village naît, je sais qu'il y a débat, recherche polémique, à un moment du Moyen-Âge. On se pose la question, qu'est-ce qu'il y avait avant? Et on retrouve cette vie-là un peu, c'est... Un propriétaire qui a installé ici une exploitation est bien au-delà simplement d'être un grand fermier. Il y a des gens qui sont à son service. Ce sont ceux-là les vilains à la base. On peut dire cela et on va voir cette évolution peu à peu avec l'arrivée des seigneurs, en tout cas la mise en place du système féodal.
Alors, nous pensons globalement, pour faire les choses simplement, qu'il y a une rupture très violente entre l'époque romaine et l'époque médiévale. Autrement dit, les structures foncières qui reposent sur une série de grands domaines et sur la villa à la romaine disparaissent quelque part entre le 5e et le 7e siècle. A partir du 7e siècle, Les aristocraties, nous sommes en Gaule, l'aristocratie franque reprend en main le territoire et construit sous l'impulsion des mérovingiens, reconstruit une propriété foncière reposant sur le grand domaine. Le grand domaine qui signifie l'absolue propriété de l'homme, du seigneur sur la terre et un contrôle presque total de tous les habitants qui y sont. contrôle presque total, parce qu'il y a des esclaves au sens antique et parce qu'il y a aussi des gens qui se sont donnés au Seigneur pour être protégés. Ces gens détiennent des terres selon la formule que Nicolas a dite tout de suite, c'est-à-dire que la tenure est une tenure qui à l'origine début de l'époque, l'hérovingien n'est pas héréditaire mais qu'il le devient et qui donc fait qu'il y a une forme de possession du droit d'exploiter et qui est transmissible à l'intérieur d'une famille paysanne. C'est comme ça que ça marche dans la saignerie. Ensuite, le seigneur, dans la suite des temps, exerce la totalité du droit de justice et d'un droit de commander. Et en même temps, il est réputé être propriétaire des Deltères. Ce qui signifie qu'à partir de l'époque carolingienne, la seigneurie est une cellule fondamentale. qui englobe la terre et les hommes. Contrôle des choses, contrôle des hommes, contrôle des terres. C'est cela la seigneurie, globalement, à partir du IXe siècle.
Qu'est-ce qu'une seigneurie? On va donner des éléments de réponse avec Charles Edmond Perrin. Charles Edmond Perrin, médiéviste, qui a été le directeur de thèse de Georges Duby.
Charles Edmond Perrin (quoted)
La seigneurie, due au Moyen-Âge, groupe sur un territoire qui correspond en général à celui d'un de nos villages modernes. un ensemble d'individus qui sont soumis étroitement à l'autorité d'un chef. Celui-ci, le seigneur, étend sa domination sur les terres et sur les hommes de la seigneurie, et il remplit à l'égard de ceux-ci les différentes fonctions qui, dans nos sociétés modernes, sont réservées à l'État. Le Seigneur juge ces hommes, exige d'eux le service militaire, leur impose des taxes et réglemente la vie économique de la collectivité. On vient de dire que la Seigneurie se confondait avec un de nos villages modernes. Mais à cette affirmation, il convient d'apporter quelques correctifs. D'abord, la Seigneurie n'a pas un caractère exclusivement rural. Comme l'humble village de la campagne, La ville, entourée de murailles et pourvue d'un marché, constitue, elle aussi, une seigneurie. D'autre part, si le seigneur est en son autorité dans la plupart des cas sur le territoire d'une agglomération, ville ou village, il arrive fréquemment aussi que ce territoire soit découpé en plusieurs seigneuries. dont certaines peuvent être réduites à une surface minuscule.
Laurent Feller
Charlène Montpérin en 1954, il a bon. Bon, 1954, je dis ça pour bien montrer que le Moyen-Âge est une période étudiée avec tous ses effets de l'avancée de la recherche. Et c'est là où on voit la vivacité aussi de la compréhension des mondes du passé. Cette définition-là de la seigneurie, pour montrer en tout cas la complexité, elle vaut encore. Il y a des seigneuries urbaines, des seigneuries rurales.
Nicolas Carrier
Oui, il a bon. D'abord, on n'oserait pas dire le contraire. Mais il a bon. J'aime bien cette idée que la seigneurie n'est pas excessivement rurale. Il y a fort longtemps, au XIXe siècle, on imaginait les villes comme des îlots de liberté échappant à la seigneurie. C'est tout le contraire. Il y a même une concentration de seigneurs dans les villes dans la mesure où il y a concentration de tout dans les villes. Et il a bon également quand il insiste sur le fait qu'il y a beaucoup de seigneurs à la campagne, il y a des chevauchements, on peut très bien dépendre de plusieurs seigneurs, on peut tenir ses terres de différents seigneurs, on peut être jugé du point de vue de la haute justice, c'est-à-dire pour les crimes les plus graves, ceux que nous nous enverrions aux assises, on peut être jugé par un seigneur, et du point de vue de la base de justice, c'est-à-dire pour les délits moins importants, on pourrait être jugé par un autre. Et les paysans, très souvent, jouent de ces dépendances multiples et font la balance de l'un à l'autre pouvoir. Ce qui est un grand problème pour les seigneurs qui sont toujours en concurrence les uns avec les autres.
Laurent Feller
Est-ce qu'on peut dire que c'est le seigneur qui a le pouvoir? Aujourd'hui, dans le cours de l'histoire sur France Culture, nous réfléchissons au pouvoir au village. Alors, est-ce que c'est juste de le dire ou est-ce que c'est beaucoup trop simpliste?
C'est juste de le dire. Le seigneur, même s'il s'agit d'une seigneurie qui a des têtes multiples, exerce effectivement ces pouvoirs-là. Il y a cependant des îlots qui échappent en partie à la seigneurie, dans la mesure la propriété foncière n'est pas une chose simple où il peut y avoir des terres qui ne dépendent pas d'une seigneurie mais qui appartiennent à un individu. Ce sont des choses importantes mais qui donnent lieu à des débats passionnés. Il y a aussi des seigneuries collectives en ville. C'est-à-dire que les villes ou les gros villages, d'ailleurs, les gros villages méditerranéens sont gérés collectivement par des institutions publiques. Ce sont des Les corps urbains, les consulats, dans le Midi, dans le langue d'Ossien ou Provençal, ont une personnalité juridique et exercent collectivement sur les terres du village des droits. Attention, ça n'exclut pas le seigneur. Il y a aussi en même temps un seigneur qui exerce d'autres droits. Disons que globalement, les consuls exercent des droits que le seigneur néglige. mais qui sont nécessaires, indispensables. La police des champs, par exemple, tout ce qui est petits conflits de voisinage, tout cela est jugé et réglé par le consulat, le seigneur se réservant des choses peut-être plus importantes ou plus complexes. Le problème, par exemple, peut se poser pour les marchés. Qui va gérer le marché? Il faut assurer la police, il faut assurer la circulation de la monnaie, il faut assurer la justesse des mesures. Tout cela, c'est un pouvoir qui peut être partagé, qui peut être disputé et qui précisément, parce que d'une part ça rapporte et parce que le vrai pouvoir sur les hommes et sur les choses passe par les échanges commerciaux, peut donner lieu à des conflits entre différents types de juridictions.
Nicolas Carrier, ces gens du passé connaissaient tellement bien ces institutions parce qu'il faut s'y retrouver là-dedans. Savoir de qui l'on dépend au moment où il y a un conflit, à qui s'adresser, ça demande une grande connaissance justement de l'organisation de ces pouvoirs.
Nicolas Carrier
Ils les connaissaient bien parce que leur vie en dépendait à tous égards donc c'était vital pour eux. Mais ce qui est tout à fait remarquable c'est que quand deux seigneurs ou plus sont en conflit et qu'on cherche à savoir qui a raison, et bien c'est aux paysans qu'on m'a demandé. Ce sont aux plus anciens du village, aux plus sages, etc., qu'on se rend auprès d'eux et puis on fait des enquêtes. On a un nombre considérable d'enquêtes, surtout à partir du XIIIe siècle, pour savoir quelle est la coutume. Et ce sont les paysans qui font ces reconnaissances de coutume. Il y a donc une forme de co-construction du droit. par les paysans et les seigneurs, ce sont les seigneurs qui exercent ce droit, ce sont eux qui ont le pouvoir pour le rendre effectif, pour que cette loi soit appliquée, mais ce sont les paysans associés aux seigneurs, qui disent quelle est la coutume, qui en posent des limites. Il y a véritablement une co-construction du droit entre la communauté paysanne d'une part et les pouvoirs seigneuriaux de l'autre part.
Laurent Feller
On m'en fout ce que vous dites là, parce que nous avons l'idée que le droit est construit au sommet et redescend ensuite. Et là, ce que vous dites, c'est que c'est au niveau de la communauté paysanne avec les anciens que l'on rappelle la coutume. On pourrait dire donc que le droit naît au village.
Nicolas Carrier
En réalité, il y a des droits médiévaux. Il y a des législations princières, royales, etc. Bien sûr, il y a le droit romain qui réapparaît progressivement à partir du XIIe siècle et qu'on appelle le Jus Communis, qui englobe un petit peu tout ça. Mais le droit romain ne dit pas où doivent passer les parcours de pâture, ne dit pas à quelle date on peut commencer les vendanges, etc. Et ça, c'est la coutume qui le dit. Et la coutume, si je puis dire juste un mot, la coutume, c'est pas seulement ce qu'on a toujours fait. C'est la base, tout de même, c'est ce qu'on a toujours fait. Mais la coutume devient droite à partir du moment où elle est contestée, où il y a quelqu'un qui dit « j'aimerais bien qu'on fasse autrement », où moi il me semble, me rappeler qu'on a fait autrement. Et donc c'est là que l'Assemblée villageoise se réunit dans le cadre du tribunal séniorial et que... On interroge les anciens et les anciens disent non, la coutume c'est ça. Et en réalité nous c'est le document que nous voyons. On dit que telle est la coutume. Mais ça donne lieu certainement à toutes sortes de négociations qui sont en amont et la coutume est donc quelque chose qui peut évoluer. Il y a une souplesse que notre droit à écrire évidemment
Laurent Feller
n'a plus. Il y a quelque chose de commun entre l'historien et le poète. Entre Laurent Feller et Paul Verlaine, c'est la nuance. Encore la nuance. Et c'est vrai qu'il faut nuancer ici. C'est-à-dire, tout le droit n'est pas créé au village. Il y a certains droits qui peuvent être évoqués par la coutume au village. Mais d'autres sont
créés ailleurs. Je voudrais revenir sur ce que vient de dire Nicolas qui est extrêmement important. Il y a au village une vie politique, une vraie vie politique qui a lieu, qui se déploie à deux niveaux, entre les paysans et les seigneurs. Il y a une négociation permanente qui repose aussi partiellement sur les rapports de force mais qui existe aussi dans la discussion. dans l'excursion au point d'un tel point que l'idée qu'il y a une démocratie au village au XIVe, au XIIIe, au XIVe siècle en Languedoc est le titre d'un très beau livre de Monique Bourin et que c'est une réalité. Il y a un pouvoir qui repose sur la discussion, l'échange et le vote. Bien sûr, un vote qui n'a rien à voir avec nos procédures mais qui repose sur le comptage des voix qui valent plus ou moins en fonction de la possession des gens. Alors c'est la voix des sans voix qu'on entend là. Et donc c'est par là que... Mais il y a aussi d'autres instances naturellement. Il y a le roi qui est là, dont les législations tardent à s'imposer et qui en France s'efforce de s'imposer par le droit d'appel qui est quelque chose de fondamental pour pour le fonctionnement de la justice. Et quand on est en Italie, là c'est encore autre chose. Parce que les villes exercent sur les campagnes un pouvoir important mais qui est un pouvoir de type seigneurial. C'est-à-dire que ce ne sont pas fondamentalement des structures politiques différentes à la campagne lorsqu'il y a un seigneur local et entre la campagne, entre la ville seigneur collectif et les campagnes. Les villes imposent leurs droits, imposent leur conception du pouvoir aux campagnes à partir du moment où elles s'en emparent politiquement, souvent par la force. Ou par l'achat des seigneuries
pays rurales. Est-ce qu'on a des infos sur la manière dont s'exerce, je reprends ces mots, cette démocratie au village, avec des réunions, les anciens? Est-ce qu'on sait où ça se passe? Ça se passe chez le seigneur, ça se passe à l'église? On a des
Nicolas Carrier
éléments là-dessus? Alors c'est la grande question, les réponses sont très variées. Ces communautés paysannes au sens politique du terme, telles qu'elles apparaissent, elles sont souvent fondées sur autre chose. Par exemple sur la paroisse. La paroisse peut être le cadre dans lequel s'est développée politiquement cette communauté rurale. ou fondée sur des confréries. Les confréries c'est une réalité qu'on a un petit peu du mal à comprendre aujourd'hui, qui est mi-spirituel, mi-social. Ce sont des lieux où on partage les mérites spirituels, où on prie les uns pour les autres. Mais ce sont aussi des lieux où on fait des banquets. Faire fréries, en ancien français, c'est faire un banquet. Et dans les Alpes par exemple, où chaque village a sa confrérie du Saint-Esprit, eh bien souvent c'est cette confrérie qui a une maison, qui a des responsables, qui a servi de base à la communauté politique qui s'est édifiée sur cette base-là. D'autres bases pourraient être économiques, ça peut être un consortage, comme on dit là encore dans les Alpes, c'est-à-dire une association de copropriétaires qui progressivement devient l'interlocuteur du seigneur et de la sorte conquiert progressivement des
Laurent Feller
prérogatives politiques. Avec ici ce dialogue qui s'instaure entre la communauté paysanne et
Narrator/Host
le seigneur. Jean de la Terre ne voit pas loin, ne voit pas demain, il l'entend. Mais aujourd'hui, que leur chaud ces nouveaux engins! Hier, leurs femmes à la maison soulaient moudre le grain, durement à la main. Encore en avaient-ils pour vivre? Sauf en duranée, de disait envoyé par Dieu en punition. Aujourd'hui, il faut aller pour farine, outils, vêtures au bâtiment du Seigneur lui payer pour son banc, nouvelles redevances. Quand nouvelleté est la proie du Seigneur, vilains
Actor/Reader (performing historical text)
détestent nouvelleté. Vilains, vilains, se dites-vous sans cesse. Mais messire Colin, si je porte les yeux au-delà de notre petite seigneurie, au-delà de nos frères converts, je vois cent sortes de vilains. Vilains brassiers qui n'ont que leurs bras pour travailler, ceux-là seuls vous semblez voir. Mais il y a aussi
Laurent Feller
laboureurs avec leurs charrues, leurs bœufs ou
Actor/Reader (performing historical text)
leurs chevaux, à l'abri de pauvreté. Il y a vilains sergents, prévots, maires, qui acquièrent pouvoir, terres et redevances, et servant leurs seigneurs dont ils sont les officiers, se servent eux-mêmes. Il y a vilains fiéfés qui sont comme petits seigneurs. Cerfs disparaissent, disions-nous, mais aussi vilains. Quand vilain va à la ville, qui le rattrape? Quand il passe frontière de seigneurie, que de fois il échappe? Je suis moine lié à Dieu, à son moutier, à cette terre. Mais je sais que des cités grandissent, se gonflent de maisons et d'âmes. Où vilains arrivent,
Narrator/Host
grandissent, s'enflent. Oui frère Théophile, le monde change sous
Laurent Feller
nos yeux. Dialogue dans l'analyse spectrale de l'Occident, émission de 1959, le tout mené par Jacques Le Goff, avec ici cette évocation de la diversité de ce monde-là. Parce que parler du pouvoir au village, c'est aussi prendre en compte cette diversité. Et vous le faites tous les deux naturellement, Laurent Feller, Nicolas Carrier, de montrer ici que le pouvoir n'est pas le même selon ce dont on parle. Il y a l'économie, il y a la religion, il y a plein de choses. Il y a une grande diversité, donc le pouvoir est un peu ici et là
au village. Alors, ce que le texte que nous venons d'entendre dit, c'est que le village est une communauté socialement et politiquement différenciée. C'est-à-dire que vous trouvez dedans une hiérarchie de gens, qui est d'abord une hiérarchie de la richesse, mais qui est aussi une hiérarchie de type administratif et politique. Vous avez, nous avons entendu là, Le mot « laboureur » par exemple, « laboureur et brassier », là c'est une distinction d'ordre économique ayant rapport à la propriété et au revenu. Mais vous avez également là-dedans des prévots, des maires, c'est-à-dire des agents de la seigneurie, des gens qui représentent le seigneur et qui exercent concrètement le pouvoir sur les individus et sur les choses. Et puis, vous avez aussi toute une catégorisation sociale où vous pouvez avoir des villes infiées. Oui, effectivement, une tenure paysanne, ça peut s'appeler un fief. ça peut être aussi un fief avec des redevances particulières qui peuvent être aussi des redevances militaires. Bon, il y a tout cela qui induit qu'il y a différents niveaux d'exercice du pouvoir et que les statuts induisent une position à l'égard de la saignerie comme à l'égard
Nicolas Carrier
de la collectivité, un rapport particulier. Oui, Laurent a tout à fait raison. On dit les paysans, le seigneur. En réalité, la société paysanne elle-même est très hiérarchisée. Elle peut être divisée d'intérêts. Il y a les brassiers qui n'ont pas de terre ou qui n'en ont pas beaucoup. Il y a les laboureurs qui en ont davantage. Ce sont surtout des documents de la fin du Moyen-Âge, parce qu'il y en a davantage, ils sont plus prétis, ils nous renseignent là-dessus. La communauté peut être très divisée d'intérêts divers. Et là, le seigneur joue un rôle d'arbitre. On voit des groupes qui font du lobbying auprès du tribunal séniorial pour décider de choses qui sont importantes pour eux, comme la veine pâture. Les plus riches ne sont pas favorables à ce processus qui consiste à faire paître le troupeau du village en commun sur les terres de tout le monde. Ils aiment mieux garder leur prairie pour refaire du foin pour leurs propres bêtes. Les moins riches ont davantage intérêt à ça. Donc la date de la veine peinture ou l'existence ou non de la veine peinture à l'automne, c'est quelque chose qui est pour eux absolument vital. Eh bien, ça se décide dans le village, mais grâce à l'arbitrage du tribunal seigneurial. C'est le seigneur qui impose ces lois. Et il y a donc toute une hiérarchie, il y a une sorte de continuum entre les plus pauvres des paysans et puis les agents seigneuriaux au sommet de l'élite villageoise. Ce sont des élites villageoises, il n'y a pas un écart aussi grand à la campagne qu'en ville entre le plus pauvre et le plus riche. Mais ceux qui sont au sommet, qui exercent par exemple des charges municipale si l'on veut, d'échevins ou de maires. Parfois il est un peu difficile de savoir si ce sont des représentants de la communauté paysanne ou si ce sont des délégués du seigneur. Au sommet c'est un petit peu la même chose. Parce que ces échevins ils exercent le pouvoir sous le contrôle seigneurial par une forme de délégation seigneuriale. Parfois les paysans les ont élus ou ont élu une liste de trois et puis le seigneur va en choisir un parmi ces trois pour être le maire. Donc il y a vraiment
Laurent Feller
un continuum de l'un à l'autre. Avec une grande diversité aussi géographique, parce que nous avons évoqué les Alpes, Laurent Feller, l'Italie que vous connaissez si bien, ce sont sans doute aussi d'autres pratiques. Vous Nicolas Carrier, vous avez travaillé sur la Bourgogne notamment. Est-ce qu'on voit une grande diversité? Vous l'avez dit tout à l'heure, entre le sud où l'on trouve ce vocabulaire de consul et puis le nord où on n'a pas ça, il y a plein de pratiques possibles. C'est intéressant, c'est un laboratoire gigantesque sur les
différentes formes de pouvoir au village. Oui, alors... D'abord, il y a les contraintes que font peser les régimes agraires. C'est-à-dire que dans le Nord, la collectivité, régie par le Seigneur, et régie également par la communauté paysanne, a à gérer un certain nombre de questions, et notamment celle cruciale, dans le paysage de champs ouverts, de l'assolement. Qu'est-ce qu'on va garder? Les cultures tournent, une année c'est du blé, une autre année c'est une céréale de printemps, en général de l'avoine, et une troisième année c'est rien, ou la jachère, qui est rien, ou avec des cultures dérobées, des navettes, des choses comme ça. Donc celle-là, il faut le gérer sur l'ensemble, à partir du XIIIe siècle on le voit, il faut le gérer sur l'ensemble du territoire. Ça nécessite une décision collective, puisque c'est une contrainte qui pose collectivement. et qui correspond également à la veine pâture, c'est-à-dire que la pâture s'exerce sur la sole, sur la partie du territoire qui est restée en jachère. Ça c'est la première question dans le Nord. Dans le Sud, les choses sont un peu plus compliquées dans la mesure où les contraintes collectives sont beaucoup moins fortes et où l'assolement n'existe pratiquement pas, notamment dès l'instant où vous avez un régime de biennal, c'est-à-dire qu'une année du blé, une année rien. Une année de la voine et une année rien. Bon bref, Salmansk Pénal qui est commun également à l'Italie et à l'Espagne chrétienne. Donc ce sont des régimes agraires qui entraînent avec eux un certain nombre d'obligations et des contraintes qui sont beaucoup plus fortes au nord qu'au sud. Le sud, pour faire les choses brièvement, c'est aussi une des grandes questions de l'histoire sociale. Le sud, pour dire les choses plus brièvement, étant davantage individualiste que le nord. Il y a aussi d'autres choses à régler. Il y a tout ce qui a trait à la forêt, au bois, à la gestion de l'inculte, qui est vital. Il faut du bois pour se chauffer, pour faire la cuisine, et il faut aussi du bois pour construire les maisons. Et ça, ça veut dire que les collectivités et les seigneurs ont ensemble, sur le territoire, cet aspect vraiment importantissime de la vie collective, des décisions à prendre. Et chaque année, qu'est-ce qu'on coupe? Comment on gère le bois? Qui a le droit d'y envoyer une charrue, une
charrette, pour prendre du bois, etc. C'est la question des communs. La veine pâture, c'est particulier. La veine pâture, ce sont ces animaux qui peuvent traverser les champs et peu importe à qui ces champs appartiennent, mais il y a tout le reste. Il y a les eaux. Comment collectivement s'occuper des eaux? Parce que si l'eau est polluée, tout le monde est contaminé. Il y a l'idée des forêts. C'est fascinant, cela, parce que ça oblige à
Nicolas Carrier
la communauté de se réunir régulièrement. Il y a une gestion commune de tous ces biens. On dirait aujourd'hui qu'il y a une gestion durable de tous ces biens. Et il y a une dialectique, une tension pour tous ces biens, que ce soit les pâturages, les forêts, etc. Une tension entre un usage individualiste de ceux qui voudraient profiter de ces biens qui sont communs. pour les exploiter et en faire un usage commercial, par exemple, d'une part, et puis d'autre part, entre l'usage plus paysan, au sens d'agriculture paysanne, avec peu d'échanges, qui est nécessaire pour l'ensemble de la communauté, ceux qui en ont besoin pour leur maison, pour leur boîte de chauffage, etc. Et les réglementations rurales, les législations rurales, cherchent toujours à établir un équilibre entre ces deux usages. Pour prendre un exemple, en Dauphiné, par exemple, Il y a des réglementations sur l'usage des bois qui sont très détaillées et qui visent à limiter des surcoupes qui existaient et que pratiquaient certains pour aller vendre le bois dans les villes, à Grenoble par exemple. Défendre l'intérêt des petits par rapport aux ambitions des grands permet quand même l'exercice de ces ambitions d'une certaine mesure.
Laurent Feller
C'est tout l'objet de ces législations. Oui, avec toujours cette idée de réunion. Je vous repose la question, on l'a déjà évoqué tout à l'heure, mais au moment de réfléchir à quelle plantation pour ce champ-là, la communauté se réunit et attend des informations. Sait-on comment ça se passe? Est-ce que c'est chez le plus grand du village, le grand laboureur du village? Ou est-ce que, je sais pas moi, ça peut être à l'église,
ça peut être ailleurs? On sait? Toujours là, là où ça se passe, c'est très variable. C'est-à-dire qu'il peut y avoir une place commune, une place publique, dans laquelle, en plein air, cette réunion a lieu. Ça peut se passer à l'église, qui est considérée aussi comme un bâtiment commun. La maison commune, attention, là c'est autre chose. Quand il y a une maison commune, ça veut dire qu'on est passé à un degré supérieur de représentation des institutions. Donc on ne sait pas très bien, pas toujours où ça se passe. Ça peut se passer aussi chez un particulier, un notable. Ça peut se passer, en général, il vaut mieux que ça se passe chez le seigneur, mais ça peut aussi se passer éventuellement chez lui. Cela dit aussi, on sait tout ça parce que, notamment en Languedoc comme en Provence, tout ça était couché par écrit. et que c'était, d'un tournée dans le Midi de la France, on a des archives, c'est confié, ce sont des notaires qui sont là. Et ce sont des notaires qui enregistrent dans leur propre registre et conservent dans leur étude les actes de la commune. La constitution d'une archive communale, c'est quelque chose qui ne va pas de soi et qui est souvent tardif. C'est encore une fois, comme la maison commune, comme la possession d'un sceau, le signe d'une conscience de l'existence d'une institution durable et ayant une personnalité politique. Ici, ce à quoi je fais allusion, c'est la pratique qui semble avoir été commune de transcrire les actes de la commune, c'est-à-dire tout ce qui est des délibérations, dans un registre notarié qui est conservé par le notaire et que l'on conserve ou pas en fonction de la transmission
ou non des actes du notaire. C'est fascinant de voir comment se construit ici peu à peu ce qui va devenir Bien plus tard, la mairie, mais c'est vrai que cette maison commune, elle est là. Et puis, dans la réalité du vécu, il y a quand même une autre construction pour
Georges Duby (quoted)
tous ces gens. C'est la paroisse. Dans l'ancienne France, lorsque ceux qui tenaient la puissance regardaient le monde paysan de très haut et d'un regard assez méprisant, d'ailleurs, ce qu'ils voyaient, c'était des communautés. des communautés qui étaient constituées par le village, mais ce n'est pas dans toutes les régions de France que l'habitat se trouve rassemblé en village. Il y a de larges provinces où c'est au contraire la dispersion. Mais, toujours, il y a rassemblement autour d'un point au moins qui est l'église paroissiale et c'est la paroisse qui a été dans la France ancienne, dans les campagnes anciennes, le cadre essentiel de regroupement et le lieu de cette activité de résistance. L'église a été vraiment on peut dire le foyer dans lequel s'est constituée la conscience de la collectivité, dans laquelle elle s'est renforcée constamment. Autour de l'église s'était constituée une aire de protection spéciale. L'église était un lieu d'asile et autour du bâtiment ecclésiastique, dans un rayon de quelques dizaines ou quelques centaines de mètres, se trouvait un espace protégé par des croix, des croix élevées le long des chemins, et à l'intérieur desquels il n'était pas permis de commettre aucune violence sous peine d'excommunication
Laurent Feller
et de toutes les punitions spirituelles. L'historien Georges Duby, dans les après-midi de France Culture en 1976, met la place de l'église. Parce que nous réfléchissons au village, qu'est-ce qu'on va mettre au centre?
Alors, faut-il y mettre une église? On peut, mais ce n'est pas obligé. Parce que l'Église, là on est en plein dans une polémique très violente qui a lieu en ce moment entre historiens et médias, ça ne dépasse pas quand même les bandes de la décence. Mais c'est une vision très optimiste de l'Église, celle de Duby. C'est-à-dire l'Église ayant un rôle protecteur, un rôle positif à l'égard des pauvres et des désarmés. Dans la réalité des choses, est-ce que c'est vraiment comme ça que ça se passait? L'Église, c'est aussi un pouvoir approprié par les grands. C'est un pouvoir qui est en continuité absolue avec le pouvoir social exercé par ceux qui détiennent la terre et qui ont des droits sur les hommes. D'un tel point que ce sont les... On a pu parler longtemps des églises privées, c'est-à-dire que ce sont les laïcs qui construisent des églises, qui continuent de les posséder, qui désignent des servants. L'église n'est qu'une des formes de la seigneurie. C'est un peu paradoxal, mais c'est ainsi l'église n'est pas
dissociée du social, du politique, pardon. Mais oui, c'est
Nicolas Carrier
ça, tout est mélangé, Nicolas Carlier. Alors, si j'enlevais un mot dans ce qu'a dit Duby, ce serait peut-être le mot de résistance d'Église comme lieu du foyer de la résistance. L'Église, d'un certain point de vue, c'est certain, fonde le pouvoir seigneurial, fonde tous les pouvoirs. C'est déjà dans Saint-Paul, n'est-ce pas? Tout pouvoir vient de Dieu. Et le mouvement de la paix de Dieu, par exemple, du Xe, XIe siècle, est un mouvement organisé par l'Église, qui vise à lutter et à protéger l'Église elle-même d'une part, et puis les plus pauvres d'autre part, contre les excès des luttes féodales, contre les dommages collatéraux, pourrait-on dire, mais qui ne conteste absolument pas du tout le phénomène seigneurial en tant que tel, considère le pouvoir des seigneurs comme légitime. Après, pour répondre à votre question, faut-il mettre l'église au centre du village? Physiquement, oui. Il y a quand même quelque chose qui est, dans cette naissance du village qu'on évoquait au début, il y a quand même quelque chose qui est très nette. C'est que si on compare par exemple avec l'habitat du Haut Moyen-Âge. précédents, disons les Xe et XIe siècle. On a, depuis une quarantaine d'années, découvert un très très grand nombre de sites, les archéologues ont découvert un très très grand nombre de sites de villages du Haut Moyen-Âge. On en connaissait une trentaine dans les années 80, on en connaît plus de 1000 aujourd'hui. Ce qui est remarquable, c'est que ces habitats d'époque mérovingienne et carolingienne, leur réseau ne coïncide pas avec le réseau des églises. On a par ailleurs découvert des églises du Haut Moyen-Âge, mais ils ne sont pas au même endroit. Tandis que le village du Moyen-Âge central, qui est encore notre village d'aujourd'hui, c'est le village avec l'église au centre. Autour de l'église, le cimetière. Et vraiment, l'église exerce un rôle absolument polarisateur. Et du point de vue politique aussi, l'église, comme le disait Georges Duby, c'est l'endroit qui est protégé par la sauveté. Et donc, on peut y mettre ses biens. On voit au XIIIe siècle, au XIVe siècle, des visites pastorales, c'est-à-dire des tournées d'inspection de l'évêque, où l'évêque se plaint que l'église est encombrée de coffres. C'est là où les paysans ont mis leurs économies, leurs réserves de blé, etc. parce que c'est le lieu commun auquel on n'aura pas touché. Il y a une interpénétration du politique à de l'économique et du religieux qui, pour nous, est surprenante aujourd'hui parce qu'on
Laurent Feller
est dans un univers tellement différent. Oui, mais c'est vrai, c'est très juste. L'Église, nous n'imaginons pas comme ça. Et avec, dans cette géographie du village, un élément que nous n'avons pas tellement évoqué, parce qu'on a parlé du Seigneur, sans vraiment parler de son château. Vous l'avez deviné, Laurent Felaire, le château,
il est où dans cette histoire? Il peut être dans plusieurs endroits. Il peut être au centre du village et le village peut très bien s'être construit à partir du château avec une église annexe. L'église d'or plus bas, je pense, en forme d'agglomération des villages italiens. Où, clairement, c'est la roca seigneuriale, le château, la résidence seigneuriale de son agent, qui est en haut, et autour, les maisons. avec l'église en contrebas du château. Ça peut aussi être, comme on le voit en Ile-de-France, l'église servant de centre à un regroupement d'habitants. Tout est possible. Mais le château, est évidemment aussi la marque du pouvoir, le symbole du pouvoir, peut être à l'intérieur du village ou à l'extérieur du village. S'il est à l'extérieur du village, il y a une forme de domination et de contrôle extrêmement violente. Le château, ça veut dire, bien sûr, une tour, un système de fortification, ça veut dire également Une base cour qui peut protéger les hommes qui habitent alentour, ça a aussi une fonction de réserve. Il y a un grenier également, le grenier seigneurial, qui est aussi un des signes de pouvoir du seigneur. C'est là qu'on apporte les redevances, ou qu'elles sont accumulées de toute façon. Donc il y a toute une série d'annexes. De ce côté, quelques textes très beaux, comme le texte de Lambert d'Ardres, de la fondation d'Ardres, qui nous montre comment le seigneur construit d'abord sa motte féodale, sa motte seigneuriale, qu'il construit autour d'une enceinte et qu'alentour, pas autour du château au fond, mais entre l'auberge qui préexistait au château, la route et l'habitat seigneurial, se construit l'habitat du village qui est fondé tardivement
à la fin du XIe siècle. On va mettre ces références sur notre site internet lecoursdelhistoirefranseculture.fr parce que c'est toujours passionnant de pouvoir tirer les fils autour de cette
Nicolas Carrier
réflexion. Nicolas Carrier sur ce château? Oui, parce que le château évidemment est un élément polarisateur aussi, au moins autant que l'église. Et ça nous ramène à la question qu'on évoquait tout à l'heure de où se passe cette vie politique. Les gens du Moyen-Âge étaient très sensibles aux apparences. très sensible au rite, très sensible à l'aspect visuel de la domination, si l'on veut. C'est un enjeu pour les seigneurs d'arriver à dire que l'Assemblée villageoise se réunira ici, pas là. On le voit par exemple dans le domaine germanique où on a gardé ce qu'on appelle en français des records de coutumes, records au sens d'enregistrement, les Weichstummer en allemand, où le seigneur rassemble la communauté villageoise et la communauté villageoise dit la coutume. Eh bien le lieu où ça se passe est très important, toujours dans ce contexte de concurrence entre les seigneurs, c'est un enjeu important pour le seigneur de pouvoir dire c'est chez moi qu'on dit la coutume et
Laurent Feller
c'est pas chez toi mon voisin. Oui, c'est ça, parce qu'il y a ce dialogue constant, mais un dialogue déséquilibré, bien sûr. On l'entend avec le seigneur, mais face à une communauté paysanne consciente d'elle-même et organisée, c'est sûr qu'il y a des tensions. Et il faut le rappeler, le seigneur n'est pas uniquement laïque. Il peut y avoir des seigneurs religieux. Et c'est le seigneur qui
Actor/Reader (performing historical text)
décide qui peut ou non glander. Démétrius, très éminent consul et duc, fils de Femeliosus, qui accepte cette location de la part du vénérable évêque de Vélétrie, reçoit du susdi Léon la totalité d'un mont sur lequel il doit, à ses frais, construire un castrum et rassembler une population. A l'extérieur du castrum, sur la terre en friche alentour, il doit défricher et faire pousser des vignes avec des arbres fruitiers. En ce qui concerne le castrum, après sa construction, les vignes et arbres fruitiers, après qu'ils auront été plantés, voici ce qui nous reviendra au titre des droits de justice et de notre co-seigneurie. Le vin tiré des vignes sera divisé en quatre parts. Une nous reviendra, pour les trois autres, Démétrius et ses héritiers les prendront. En ce qui concerne le droit de glander et les forêts, sur les porcs et moutons qui s'en nourriront, le prélèvement sera de un sur dix. Pour les terres cultivées, sur ceux qui
Laurent Feller
en sortira, il sera d'un quart. un accord du Xe siècle. Ici, Laurent Feller qui dit beaucoup de choses. D'ailleurs, on est très étonné de cette construction aussi précise. On va jusqu'au bout. C'est un
projet complet qui est ici proposé. Alors, vous nous avez proposé la lecture d'un texte extrêmement intéressant qui est à partir duquel Pierre Toubert, il avait une dizaine de chartes comme celle-là. Pierre Toubert a construit le concept d'Incastellamento. Plutôt, il l'a développé. Considère que les seigneurs, la Sion, ont pris collectivement et individuellement, la décision de modifier les structures de l'habitat en rassemblant les hommes sous leur égide, sous leur leadership et en construisant les terroirs, en les hiérarchisant et en affectant aussi les revenus entre hauts seigneurs et hauts paysans. Ce qui transparaît dans ce texte, c'est vraiment la volonté seigneuriale et sa capacité à organiser, à gérer, à se projeter dans le futur. Bref, il y a de la part du seigneur selon Pierre Toubert, une mentalité entrepreneuriale et une capacité à agir rationnellement qui est tout à fait extraordinaire et pour lequel il manifeste une forme d'admiration tout à fait considérable. Cela dit aussi ce qu'on voit par derrière. Le Seigneur, ce que nous présente, comme le disait Nicolas tout à l'heure, nous avons une décision qui est prise, mais cette décision, on ne sait pas comment elle a été élaborée. C'est-à-dire que dans d'autres textes qui existent aussi dans l'Elysium, en Campanie notamment, du Mont Cassin, on voit qu'il y a eu dialogue entre l'élite d'un village et le seigneur, qu'il y a eu accord antérieurement à la construction pour la répartition des redevances et également pour les frais de construction du château et la répartition des tenures des terres à l'intérieur du territoire. Bref, toute une série de possibilités qui n'excluent jamais la négociation parce qu'en réalité, il faut que ça marche au consensus. à la force et à la violence, c'est pas sûr que ça dure longtemps. Beaucoup d'échecs de construction de Castrum, d'ailleurs. Beaucoup. Alors que souvent, somme toute, quand ceux qui ont marché, ce sont ceux où on sait qu'il y a eu un
accord, un dialogue entre les élites. Oui, c'est ça. Il y a toujours ce biais de source où l'on voit les réussites, l'historien Pierre Toubert, membre de la... l'Académie des inscriptions et balètes qui avait étudié cette Italie médiévale. Avec Nicolas Carrier toujours ses problèmes. Et moi j'adore aussi de voir comment il y a des discussions. Cette idée où le Seigneur est le fer de lance pour mettre en place un village. Mais le mot est complexe, on l'entend bien depuis le début de cette émission. Ça aussi, ça peut être discuté et toujours avec ce regard géographique sur
Nicolas Carrier
un territoire si vaste qu'est l'Europe. Alors, il y a des discussions parce que les sources ne sont pas toujours très claires et puis aussi sans doute parce que les situations sont diverses régionalement. Ce n'est certainement pas la même situation en Ile-de-France par exemple, qui est un territoire tellement anciennement peuplé, déjà très très occupé à l'époque gale romaine, ou dans les Alpes, sur lesquelles j'ai travaillé, qui sont des territoires de conquête jusqu'à presque la veille de la Grande Peste. On y crée des villages au début du XIVe siècle. Donc il y a une très grande diversité de situations. Et c'est vrai que ce qui est le mieux éclairé pour nous par la documentation, parce que ça a donné lieu à des sources écrites, c'est la création de villages, de peuplements par des seigneurs, souvent des seigneurs associés, parfois un seigneur laïque et un seigneur ecclésiastique. ils s'associent, on a gardé leur contrat d'association qu'on appelle un contrat de pariage et ils vont lotir le territoire, ils vont attirer des hommes et ça a donné lieu à des établissements comme les Bastides, les Castelnau de Gascogne etc. qui ont encore aujourd'hui parfois un plan qui laisse deviner la planification initiale si vous voulez. C'est de ce qu'on appelait les grands défrichements, c'est ce qui est le plus visible parce qu'encore une fois, il y a une documentation et puis c'est même visible dans l'espace. Mais il y a aussi tout ce qui est plus informel, tout ce qui est la simple réorganisation de terroirs qui étaient beaucoup plus anciens et
Laurent Feller
ça, ça laisse moins de traces. Mais c'est beaucoup plus compliqué. de faire de l'archéologie en fait de ces villages-là. L'archéologie pas au sens où on étudie un terrain et puis on voit ce qu'il y avait comme construction. Et c'est simple, si la documentation est là, en tout cas c'est plus simple d'étudier une volonté de construction avec l'idée de défricher une forêt, parce qu'il y a ce mouvement-là, c'est-à-dire qu'il y a le village qui naît de la volonté du Seigneur. Mais dans ce cas-là, la communauté villageoise a-t-elle un peu de pouvoir? Si tout naît de la volonté du Seigneur, elle arrive à
se constituer, à prendre une identité? Oui, alors, il y a plusieurs choses dans ce qui vient d'être dit. Vous avez d'abord le problème de l'archéologie du territoire, l'archéologie du terrain, l'archéologie rurale qui considère désormais non plus seulement l'habitat, mais tout l'ensemble du territoire qui en dépend et qui est exploité à partir de l'habitat. Et les fouilles en extension permettent de voir comment s'organisent les champs, C'est pas si simple, c'est pas si facile. Les traces sont très habiles. Il s'agit d'étudier les réseaux des fossés, de retrouver les chemins, de retrouver les espaces autour des puits, les espaces de circulation, de retrouver le puits, etc. Donc toute chose de... très peu engageante à fouiller et très peu attirante et très humble, mais qui en même temps donne sur la vie rurale une série d'informations que la simple fouille de l'habitat ne peut pas donner. Il y a cet aspect des choses et de l'archéologie du territoire. Et puis, il y
a aussi
les politiques de peuplement. C'est ça. Les politiques de peuplement qui sont le fait de tout le monde. En réalité, je pense à Alphonse de Poitiers, au prince du XIIIe siècle, qui a fondé une politique de peuplement dans les villes neuves, dans les bastides. Il y a aussi des questions de gestion des frontières. Peupler une frontière, c'est l'affronter à l'ennemi. Et lorsqu'on est dans le sud-ouest de la France, c'est par rapport à la seigneurie anglaise que la frontière se construit également. Donc toute une série de choses. Politique de peuplement, et puis vous avez fait allusion aussi au défrichement, mais on ne va pas s'en sortir. Les défrichements, là, c'est une affaire très complexe. Dans la mesure où, par exemple, Marc Bloch, toujours lui, a établi que les défrichements se passaient de manière Par exemple, autour d'axes de circulation, autour d'une route, on crée des lots qui sont affectés à un paysan et ça fonctionne comme fonctionnent actuellement les rangs canadiens. C'est-à-dire que parallèlement, vous avez des lanières de champs qui sont affectées à une famille, laquelle crée son exploitation dessus, l'habitat étant au village centré. Et vous avez ces techniques là, qui sont des techniques là où l'on voit bien que le Seigneur peut avoir accordé des droits pour attirer du monde, mais qu'en même temps ça ne marche pas si les paysans ne sont pas là pour venir. Il faut donc les attirer, il faut donc qu'ils soient d'accord pour venir, et pour ça, il faut des concessions qui soient convenables. C'est-à-dire des redevances pas trop lourdes,
Nicolas Carrier
et puis des concessions politiques aussi. En fait, il ne faut pas opposer, me semble-t-il, initiative seigneuriale et existence d'une communauté rurale. La communauté a pu se créer indépendamment du seigneur, éventuellement contre le seigneur pour en limiter les pouvoirs, etc. C'est un cas de figure. Mais on voit aussi des cas de construction d'une communauté, d'institution d'une communauté par le seigneur lui-même. Il faut imaginer que le seigneur, surtout si c'est un grand seigneur qui gère des centaines de paroisses, il a besoin d'un interlocuteur. Et pour prendre un exemple, il y a une institution qui a donné lieu à toute une littérature au niveau régional au moins, qui est la République des Escartons du Briançonnet. Donc dans la région de Briançon, il y a une fédération de 51 paroisses. dans lesquels les paysans s'organisent, collaborent ensemble, gèrent les cours d'eau, gèrent les chemins, les pâturages, etc. Et les auteurs anciens imaginaient la substance de je ne sais quelle liberté gauloise. En réalité, on sait très bien comment c'est né. C'est né dans un échange entre les habitants de ces paroisses et le dauphin. On est avant que le dauphin devienne français ou juste à ce moment-là. Et ces paroisses se sont associées pour discuter avec le Dauphin et ce qu'elles lui ont proposé, c'est d'escartonner, d'où le nom. Escartonner, ça veut dire tout simplement répartir l'impôt. Donc, le dauphin, il gagne en dernière analyse, il demande une somme X à cet ensemble, et ensuite, les paysans eux-mêmes se chargent de répartir l'impôt, de faire payer un peu moins la pauvre veuve et un peu davantage à celui qui est à l'aise, etc. Donc, surtout à la fin du Moyen-Âge, à partir, disons, de la mi-XIIIe siècle, les communautés comme relais du pouvoir séniorial, c'est aussi une réalité dans cette diversité médiévale dont on n'arrête
Laurent Feller
pas de parler depuis le début. Oui, mais c'est ça aussi qui nous permet de comprendre ce sujet avec tout l'intérêt de ces seigneurs d'avoir des communautés paysannes fortes parce que beaucoup de paysans qui cultivent des terres, ça fait beaucoup de revenus pour le seigneur après. Et dans ce cas
Actor/Reader (performing historical text)
là, il faut laisser quelques privilèges. Nous avons trouvé bon de consigner dans le présent acte que nous avons fondé sur nos terres une ville du nom de Beaumont. Nous lui avons accordé les coutumes et libertés qui suivent. Il sera permis d'acheter et vendre tout ce que vous voudrez librement et en toute tranquillité sans avoir à payer vinage et ton lieu. Nous construirons des fours qui vous appartiendront où vous apporterez vos pains pour les cuire par banc et vous nous remettrez un pain sur 24. Nous construirons des moulins et vous viendrez par banc à ce moulin ou à celui de l'éthane et sur 20 setiers de grains vous en verserez un sans avoir à donner de farine. Nous vous concédons le libre usage de l'eau et de la forêt. Dans la ville, les jurés seront nommés du consentement de vous tous. Il en sera de même pour le maire qui nous jurera fidélité et répondra devant
Laurent Feller
nos officiers des rentes et revenus. Thomas Beau qui nous lisait cette charte de Beaumont en Argonne. Nous sommes au XIIe siècle, nous sommes dans les Ardennes et c'est cela aussi, c'est toute une politique de stratégie de pouvoir de la part du seigneur de donner des droits pour attirer les gens de façon à après obtenir des
revenus parce qu'ils lèvent les impôts. Alors je voudrais juste signaler quelque chose. Il y a une grande différence avec d'autres charts et du milieu de la France. Les jurés, c'est-à-dire le corps urbain, ceux qui vont former une espèce de conseil municipal, sont nommés sur approbation de la collectivité. C'est un des pouvoirs du seigneur. Donc, il désigne ses propres interlocuteurs. Il garantit la propriété de la terre et moyennant des redevances. Il se réserve les droits, ce qui est devenu pour nous caractéristique et presque caricatural, le droit de banc sur le four et le moulin. Il y a toute une série de faits là-dedans, à partir de quoi nous avons construit notre représentation de ce qu'est la communauté rurale et de notre représentation de ce qu'est le village, comment ça marche dans le village. Cette charte-là est particulièrement importante dans l'imaginaire des médiévistes, parce qu'avec d'autres du même gabarit, comme celle de Loris, on arrive à voir concrètement ce que c'est que le village et comment s'articule le pouvoir
entre le seigneur et les paysans. Oui, dans cette grande diversité, on a quand même un portrait type qui se dessine ici avec ses droits du seigneur, le four banal, le moulin, c'est-à-dire on est obligé de passer par là pour faire cuire son pain, pour aller au moulin et donc
le seigneur en tire des bénéfices. Juste pour le moulin, là c'est caricatural parce que le moulin c'est pas nécessairement, il le dit d'ailleurs que c'est la propriété, ça reste la propriété des villageois. Le moulin c'est quelque chose de très goûteux qu'il faut renouveler sans arrêt et qu'il faut investir, réinvestir. C'est un bon investissement mais il est fait souvent par des compagnies de vilains, enfin de paysans, qui s'associent pour le construire. Et ce n'est pas nécessairement l'initiative du seigneur, simplement le seigneur s'empare du contrôle du moulin et s'en tire un revenu. La propriété ici étant plus formelle que réelle
Nicolas Carrier
ou concrète pour reprendre des distractions. D'un point de vue documentaire, c'est vrai que c'est un mot qu'on n'avait pas encore employé. Cette charte de Beaumont-en-Argonne, c'est ce qu'on appelle une charte de franchise. On parle aussi parfois de charte de commune. C'est vraiment un document qui nous est très utile. Puisque, encore une fois, on a toujours besoin de documents écrits. Ça règle les rapports entre seigneurs et paysans. Ça limite l'arbitraire seigneurial. Ça limite les taxes. Ça limite l'arbitraire en matière de justice, on y trouve souvent le droit d'être jugé sur place et non pas à l'extérieur, la suppression de la prison préventive, ce genre de choses. Mais ces chartes sont d'une infinie diversité. Il y en a qui instituent une municipalité, on l'a évoqué, mais il y en a d'autres qui ne le font pas. Et puis, ça pose la question de tous les villages qui n'ont pas eu de telles chartes. En Picardie, par exemple, Robert Faussier disait des chartes de franchise, il y en a à peu près une pour cinq villages. Et les quatre autres, alors qu'est-ce qui se passe? Est-ce qu'il n'y a pas de droit dans les quatre autres? Si, il y a du droit. Il y a un droit coutumier. Donc la charte de franchise, On cultive un peu le paradoxe depuis qu'on a commencé à parler, mais la charte de franchise peut être interprétée, ça va dépendre des cas, comme un gain pour les paysans et une limitation de l'arbitrage sanurial. Elle peut être interprétée aussi parfois comme la trace d'une rupture de confiance entre le seigneur et ses paysans. L'oralité n'a plus suffi à assurer le bon fonctionnement. Il a fallu mettre les choses par
Laurent Feller
écrit parce qu'il y avait conflit. Et puis cette évolution, on voit là qu'il n'a plus suffi de parler, il fallait mettre par écrit, et c'est ce que vous nous disiez Laurent Felaire, cette identification aussi à la communauté avec l'apparition d'une maison commune, d'un sceau, et c'est très important, et des archives, on sait combien tout cela constitue, ce qui peut former la communauté villageoise et aussi des marques de pouvoir. Ce village, tel qu'on l'imagine suffisamment fort pour s'opposer au seigneur, en fait il n'existe pas. Le seigneur a toujours un pouvoir suffisant, mais la communauté est là
quand même pour discuter sans cesse. Il y a des sujets qui n'intéressent pas le seigneur et des affaires que les paysans doivent régler entre eux. C'est donc naturel, logique, normal qu'il y ait cette association des paysans jusqu'à fonder un corps commun. Je voudrais revenir sur la question de l'écriture. A partir du XIIe et surtout du XIIIe siècle, l'écriture devient de plus en plus importante dans la gestion des affaires humaines, dans la gestion des affaires dans les villages même. Et le passage à l'écriture, c'est effectivement vraisemblablement la marque de la fin d'un conflit, mais c'est aussi le passage à un autre style, à un autre genre de gouvernement. Un gouvernement qui va s'opérer par la médiation de l'écrit de plus en plus. Pour la mémoire, pour la preuve, le passé par l'écrit devient une nécessité au tournant du XIIIe siècle. A partir des années 1180-1190 en gros, suivant la chronologie. Et
justement, Beaumont-sur-Argonne, c'est dans ces eaux-là. Voilà, c'est un bon exemple avec Beaumont sur Argonne, c'est en 1182 avec l'écrit qui arrive et pour les historiennes, les historiens, youpi parce que voilà, les sources sont là. Merci vivement à tous les deux, Laurent Feller, Nicolas Carier de nous avoir présenté ces villages médiévaux avec tant et tant de choses à déconstruire aussi dans notre imaginaire. Merci vivement à tous les deux. Prochain épisode dans le cours de l'histoire, un coq dans son village, portrait d'un laboureur. Au grand siècle, Nicolas Delacour, laboureur, il est aussi officier forestier, receveur d'une seigneurie. Tout ça, c'est en Île-de-France, hors coq du village,
Georges Duby (quoted)
bien sûr, un peu parrain aussi. Comment les choses en sont
Nicolas Carrier
arrivées là? On ne sait pas. Tout
Actor/Reader (performing historical text)
ça est si déplorable, si inutile.
Laurent Feller
Je
fais le serment devant vous, sur la
Nicolas Carrier
tête de mes petits-enfants, que ce ne sera pas moi
Laurent Feller
qui romprai le pacte établi aujourd'hui. Ça marche pas mal ce parfum! Ambiance ancienne! C'était le cours de l'histoire sur France Culture, une émission réalisée par Thomas Beau, avec aujourd'hui à la technique Grégory Wallon. Émission préparée par Jeanne Coppet, Jeanne Delocroix, Raphaël Laloumel, Vincent Randonnier et Maïwenn Guiziou. Le cours de l'histoire est à écouter à podcaster sur notre
Podcast: Le Cours de l’histoire
Episode: Au village, une histoire politique 1/4 : Villages médiévaux, une histoire en communs
Host: Xavier Mauduit (France Culture)
Guests: Laurent Feller (Professeur émérite, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), Nicolas Carrier (Professeur, Université Lyon 3)
Date: 14 avril 2025
Theme: Exploration de la naissance, de l’organisation et des formes politiques du village médiéval en France et en Europe, entre continuités et ruptures avec l’Antiquité, et les dynamiques sociales, foncières et politiques entourant cette institution au cœur du Moyen Âge.
« Il est antique, il est gaulois… Mais y a-t-il une continuité dans l’histoire villageoise ? Qu’en est-il du village médiéval ? » (Laurent Feller, 00:07)
Débat historiographique (01:36-03:37)
L’enjeu de la "cellule" villageoise (03:37-05:04)
« Le paysan du Moyen-Âge est un homme encellulé, si l’on veut dire. » (Nicolas Carrier, 04:35)
Origine du "vilain" (05:04-07:50)
« Le villanus, celui qui habite la villa, c’est celui qui a un statut, qui éventuellement peut faire partie d’un corps politique… » (Laurent Feller, 05:15)
La question de la propriété (06:40-07:50)
Charles-Edmond Perrin définit la seigneurie (10:35-11:54)
« Le Seigneur juge ces hommes, exige d’eux le service militaire, leur impose des taxes et réglemente la vie économique de la collectivité. » (Perrin cité, 10:35)
Pouvoir seigneurial et partages locaux (13:16-15:09)
Multiplicité des dépendances et jeux politiques (15:09-16:36)
« Ce qui est tout à fait remarquable… c’est que quand deux seigneurs ou plus sont en conflit… c’est aux paysans qu’on va demander… » (Nicolas Carrier, 15:23)
Nature évolutive de la coutume (16:36-17:59)
« La coutume… ce n’est pas seulement ce qu’on a toujours fait… la coutume devient droit à partir du moment où elle est contestée… » (Nicolas Carrier, 16:36)
« Il y a au village une vraie vie politique… il y a une négociation permanente… » (Laurent Feller, 17:59)
Place de l’église (32:24-37:22)
« L’église a été vraiment… le foyer dans lequel s’est constituée la conscience de la collectivité… » (Georges Duby cité, 32:24) « L’église n’est qu’une des formes de la seigneurie. » (Laurent Feller, 35:05)
Le château (37:22-39:30)
Incastellamento et construction seigneuriale du village (41:35-44:14)
Diversité des situations européennes (44:14-46:11)
« Il y a une très grande diversité de situations… » (Nicolas Carrier, 44:14)
Exemple de la charte de Beaumont-en-Argonne (50:57-54:08)
« Nous lui avons accordé les coutumes et libertés qui suivent… » (Charte lue à 50:57)
Portée et limites de ces chartes :
Ce premier épisode sur les villages médiévaux déconstruit l’image figée et intemporelle du « village » pour la replacer dans une dynamique d’apparition, de négociation et de diversité. Loin d’être un simple héritage antique ou une communauté idyllique, le village médiéval apparaît comme une « cellule » féodale, gérant ses biens communs, donnant naissance à une forme de vie politique localisée, et vivant en tension permanente entre autorité seigneuriale, intérêts sociaux locaux, gestion collective des ressources et émergence progressive d’une mémoire écrite. Église, château, chartes, coutumes et institutions collectives témoignent de cette richesse et complexité, dans une Europe médiévale loin d’être uniforme.
Pour aller plus loin dans la série :