Le Cours de l'histoire
Episode : Au village, une histoire politique 4/4 : De la Commune au communalisme, histoire d'un projet politique
Date : 17 avril 2025
Podcast : France Culture, animé par Xavier Mauduit
Invités : Pierre Sauvêtre (maître de conférences en sociologie, Paris-Nanterre), Kylian Martin (doctorant en sociologie, Lille)
1. Résumé du thème
Dans ce dernier épisode d’une série sur le pouvoir au village, l’émission explore la trajectoire politique du communalisme en France et ailleurs, de la Commune de Paris (1871) jusqu’aux expériences contemporaines, en s’intéressant aux théorisations (notamment chez Murray Bookchin) et aux applications concrètes (Chiapas, Rojava, municipalisme en France). Il s’agit d’interroger la capacité de la commune et du communalisme à offrir un modèle politique alternatif, face à la domination, à l’État central et aux impasses du socialisme étatique.
2. Points clés abordés
I. Définitions et Histoire de la Commune
[02:11] Pierre Sauvêtre : La commune, c’est « la coparticipation » – des individus qui agissent collectivement selon un objectif choisi ensemble. L'étymologie renvoie au « don » et à la « charge », à l'idée de réciprocité et de mutualité.
- [03:47] Kylian Martin : « La commune, c’est une certaine qualité de relations visant à neutraliser les dominations. »
- L’idée de commune est ancienne (médiévale), elle renvoie à un lieu, un groupe humain, et à la façon dont ce groupe organise la gestion collective de ses affaires.
II. La Commune de Paris comme matrice
- [04:15] Pierre Sauvêtre : La Commune de 1871 constitue un « jalon central » dans la tradition communaliste.
- Si l’expérience se termine dans la Semaine sanglante, l’idée de communalisme survit, se transforme, et réapparaît à différentes époques.
III. Murray Bookchin et la pensée communaliste
- [05:48] Pierre Sauvêtre : Bookchin, penseur américain du XXe siècle, marxiste puis anarchiste, fondateur de l’écologie sociale, théorise le communalisme dans les années 1980.
- [06:56] Murray Bookchin (extrait, 07:10) :
- La domination « s’observe déjà dans la famille, dans l’éducation », sans raison économique, purement sociale.
- « La domination de la femme par l’homme… n’est pas nécessairement économique… elle n’est pas seulement quotidienne, mais historique. »
- Ces dominations se traduisent ensuite en domination de l’homme sur la nature.
- Bookchin voit dans l’éradication des dominations (genre, autorité, classe…) la vocation centrale du communalisme, par la refondation sur des bases égalitaires locales.
IV. Du local au global et l’importance du fédéralisme
- Le communalisme, tel que pensé par Bookchin et d'autres, vise à s’ancrer dans le local tout en restant ouvert sur l’extérieur via une fédération de communes.
- [11:42] Kylian Martin : Bookchin propose une sorte de « roman communal », de la démocratie athénienne à la Commune, la révolution espagnole, les zapatistes du Chiapas ou le Rojava, où chaque expérience vise à « désamorcer progressivement les hiérarchies ».
V. La critique de la Commune de Paris : centralisme vs démocratie directe
- [14:14] Lecture de Gustave Lefrançais (commune de Paris) par Thomas Beau :
- La critique porte sur le fait que le Conseil de la Commune a reproduit la confiscation du pouvoir au détriment des électeurs, malgré le projet d’autonomie.
- [15:49] Pierre Sauvêtre :
- Plusieurs courants cohabitent pendant la Commune :
- Les jacobins et blanquistes veulent un gouvernement central ;
- Les internationalistes et communalistes souhaitent une fédération des communes avec démocratie directe.
- « Les communalistes en tant que tels, ceux qui prônent la démocratie directe, sont mis en minorité. »
- Plusieurs courants cohabitent pendant la Commune :
VI. Après la Commune : de l’oubli au regain
- [22:42] Pierre Sauvêtre :
- Au XXe siècle, la Commune est minorée par la gauche (marxistes : manque de parti centralisé ; anarchistes : trop de gouvernement).
- Retour du communalisme à partir des années 1960-70, avec les contre-cultures, expériences alternatives, écologie radicale et luttes locales.
- Après la chute de l’URSS, centralisme et socialisme d'État sont critiqués ; le communalisme regagne alors une attractivité.
VII. Pratiques contemporaines du communalisme
- [26:51] Kylian Martin :
- Sur le terrain, « ce qui les intéresse, ce ne sont pas les idées, mais les pratiques : s’approprier localement des questions politiques… mettre en place des assemblées, reprendre ou siéger dans les mairies et réinventer la démocratie locale… »
- L’histoire, comme la Commune de Paris, fonctionne surtout comme symbole ou totem, tandis que l’inspiration provient d’expériences récentes (municipalisme espagnol, ZAD, Rojava, Chiapas).
VIII. Écueils et limites du communalisme
- [34:59] Kylian Martin :
- Les dominations se reproduisent facilement, même dans des structures participatives.
- L’institutionnalisation tend à spécialiser le pouvoir (maire mieux rémunéré, retraités plus disponibles pour participer), limitant l’égalité réelle.
- Solutions tentées : redistribution des indemnités de mandat, mais cela ne suffit pas, le problème est structurel.
IX. L'écologie sociale de Bookchin
- [37:14] Pierre Sauvêtre :
- L’écologie sociale postule que les dominations sociales sont la source des problèmes écologiques.
- « Les plantes et les animaux dans leur fonctionnement ne sont pas hiérarchiques… ils fonctionnent sur la base d’une forme d’aide mutuelle. Et de ce point de vue-là, l’écologie peut être aussi un modèle pour les relations humaines. »
X. L’État-nation, la crise de la représentation, et la réinvention du local
- [39:33] Pierre Sauvêtre:
- L’organisation politique centralisée place le citoyen dans une posture passive. Le communalisme suppose la remise en question de ce transfert de souveraineté.
- Il existe aujourd'hui une forme de désenchantement vis-à-vis de la représentation politique et une aspiration à une démocratie plus directe.
- [41:28] Kylian Martin :
- Ce courant porte une forme « d’optimisme tranquille » : « Oui, on va renverser le capitalisme et l’État, construire quelque chose de beaucoup plus sympa après… mais sans se presser… chacun son rythme…»
XI. Expériences internationales : Chiapas & Rojava
- [45:29] Pierre Sauvêtre (Chiapas) :
- Les zapatistes n’emploient pas le mot communalisme, mais la structure réalisée réalise l’idéal : assemblées à la base, fédéralisme ascendante, justice et autonomie, lutte contre le patriarcat.
- [49:11] Pierre Sauvêtre (Kurdistan/Rojava) :
- Le PKK, sous l’influence de Bookchin, rompt avec la ligne marxiste-léniniste pour expérimenter l’autonomie démocratique via des assemblées de base, fédéralisme et système confédéral.
- Ces projets émergent souvent dans des contextes de conflit et de guerre, où l’État-nation central est remis en cause ou absent.
XII. Possibilité d’un communalisme pacifique en Europe ?
- [53:22] Pierre Sauvêtre :
- « Bien sûr, c’est possible d’imaginer ce type d’expérience dans nos États, malgré leur solidité. La remise en question de la représentation est forte. »
- Exemples de tentatives en France (petit village de la Meuse, Ménil-la-Horgne), malgré l’hostilité administrative.
XIII. L’exigence démocratique du communalisme
- [55:24] Xavier Mauduit :
- « Vivre en démocratie, ça demande plus de participation. Avec le communalisme, ça demande encore plus… c’est très difficile. »
- [56:02] Kylian Martin :
- « Ça paraît difficile, exigeant… mais sur le terrain, ça s’apprend pas de façon si laborieuse… c’est une culture qui s’intègre… agréable à pratiquer… »
- L’idée du « grand soir » révolutionnaire laisse la place à une transformation graduelle par la pratique quotidienne.
3. Notable Quotes / Moments
-
[02:11] Pierre Sauvêtre :
« La commune, c’est la coparticipation essentiellement, c’est le fait que des gens se rassemblent et agissent collectivement en vue d’un objectif qu’ils se donnent eux-mêmes. »
-
[07:10] Murray Bookchin :
« La domination se voit aujourd’hui dans la famille… le père et la mère ne tentent pas d’exploiter le jeune et n’en tirent pas un profit économique. (…) Un deuxième exemple, la domination de la femme par l’homme. Cette domination, elle aussi, n’est pas nécessairement économique… »
-
[14:14] Gustave Lefrançais (lu par Thomas Beau) :
« Nos amis, imprégnés de ce préjugé que ce n’est que par l’énorme concentration de pouvoir dont la Première Révolution nous a laissé l’exemple, s’imaginèrent de substituer de nouveau leurs actions à celles de leurs électeurs, encore une fois dépouillés de leur souveraineté… »
-
[32:35] Pierre Sauvêtre :
« La formation spontanée d'assemblée était quelque chose de très répandu dans beaucoup de mouvements révolutionnaires (...). Quand le temps social et les obligations sociales sont suspendues, la démocratie directe est une façon assez spontanée de trouver des solutions. »
-
[41:28] Kylian Martin :
« C'est une ambition tranquille. Oui, on va renverser le capitalisme et l'État, construire quelque chose de beaucoup plus sympa après, mais sans se mettre la pression… »
-
[53:22] Pierre Sauvêtre :
« Bien sûr, c'est possible d'imaginer ce type d'expérience dans nos États, malgré leur solidité. La remise en question de la représentation est forte…»
-
[56:02] Kylian Martin :
« Dans le communalisme, on construit ici et maintenant sa façon de vivre, et ensuite, de proche en proche, il y aura probablement quand même des moments de résistance… mais en fonction de la stratégie choisie, il y aura le moins de violence possible. »
4. Timestamps des segments importants
- [00:07 – 03:47] Introduction, définitions fondamentales de la commune et du communalisme.
- [05:48 – 08:50] Présentation de Murray Bookchin et de la notion de domination sociale.
- [11:42 – 13:23] Histoire commune : de la démocratie athénienne au Chiapas et Rojava, via le « roman communal ».
- [14:14 – 15:49] Critique de la Commune de Paris et tensions centrales/périphériques.
- [22:42 – 26:23] Communalisme au XXe siècle : de l’oubli au regain d’intérêt contemporain.
- [29:31 – 34:21] Pratiques de démocratie directe contemporaine ; résistances institutionnelles.
- [37:14 – 38:45] L’écologie sociale, diversité et horizontalité, l’inspiration du vivant.
- [45:29 – 51:15] Chiapas et Rojava : deux expériences pilotes majeures de communalisme fédéral.
- [53:22 – 55:24] Possibilité et difficultés du communalisme dans les États-nations occidentaux.
- [56:02 – 56:59] L'apprentissage, la culture démocratique et la transformation progressive.
5. Synthèse finale
L’épisode retrace la longue histoire du communalisme, du Moyen Âge à la Commune de Paris et jusque dans les expériences contemporaines en France, au Chiapas et au Kurdistan. Il s’attache à montrer la vitalité de ce projet politique, qui combine gestes concrets, luttes contre la domination et innovations théoriques issues notamment de Murray Bookchin. Il interroge les continuités (autonomie, fédération, horizontalité) et les limites (retour des hiérarchies, contraintes institutionnelles), tout en soulignant la force de l’expérimentation locale et l’optimisme pragmatique de celles et ceux qui font vivre le communalisme aujourd’hui.
Pour aller plus loin :
- Ouvrage : Murray Bookchin, ou l’objectif communocène (Pierre Sauvêtre)
- Lectures sur le municipalisme, le fédéralisme, l’écologie sociale et les expériences de démocratie directe
Rédigé dans l’esprit rigoureux, vivant et documenté du Cours de l’histoire.
