
Avoir raison avec... Louise Weiss 1/5 : Louise Weiss, à la croisée des combats
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Thomas Abbot
Découvrir cette nouvelle émission dont vous pouvez retrouver tous les épisodes sur franceculture.fr et l'application Radio France. Féministe, en lutte pour le droit de vote des femmes, pour la paix, pour l'Europe, Louise Weiss est une militante du XXe siècle, figure très médiatisée, journaliste. Elle emprunte toutes les voies possibles pour mener à bien ces combats qu'elle inscrit dans l'histoire.
Louise Weiss
J'aurais voulu avoir 2000 ans pour avoir pu assister à toute l'évolution de l'histoire et bien me rendre compte des profonds changements qui ont affecté la vie féminine à travers les siècles en Europe occidentale.
Thomas Abbot
Bonjour Yves Denechère.
Yves Denechère
Bonjour.
Thomas Abbot
Vous êtes professeur d'histoire contemporaine à l'université d'Angers. Quand nous nous évoquons Louise Weiss, est-ce plutôt une pensée ou une action ? Avoir raison avec elle, c'est avoir raison sur ce qu'elle pense ou sur ce qu'elle fait ?
Yves Denechère
Eh bien, ça mérite réflexion. En tout cas, on peut aussi avoir tort avec Louise Weiss. Ses combats, elle les a incarnés pleinement. Donc ça, je pense que c'est vraiment... Vous parlez d'action. C'est vraiment une femme d'action. Je pense qu'elle a choisi aussi, pour ses combats, d'agir d'une certaine manière et d'une manière forte, qui rompait parfois avec un peu les habitudes du temps. Donc, avoir raison avec Louise Weiss, c'est d'abord se méfier d'un risque de téléologie, c'est-à-dire de penser et de voir dans la Louise Weiss des années 1920, des années 1930, ce qu'a été ensuite sa carrière, la Louise Weiss de 1979 au Parlement européen, etc. Donc en tant qu'historien, mon approche va être plutôt, si vous voulez, de replacer vraiment Louise Weiss dans son temps, dans ces temps, en fait, plutôt qu'une espèce de linéarité, comme ça, qui n'existe pas en histoire.
Thomas Abbot
Avec une personne à replacer dans son temps et dans son univers social, d'où vient-elle ?
Yves Denechère
Louise Weiss est née dans une famille de la grande bourgeoisie, protestante, alsacienne. Elle est née à Arras. Comme elle dit, c'est un peu un hasard un hasard de l'histoire, de son histoire, de l'histoire de sa famille. Elle a des origines juives de par sa mère, Jeanne Javal. Et cette famille, c'est une famille de grandes bourgeoisie très républicaine. Elle est l'aînée d'une Adelphie assez nombreuse. Et donc, évidemment, elle va être, dès ses premières années, en quelque sorte en but avec cette famille. C'est peut-être son premier combat, d'ailleurs. C'est-à-dire d'essayer d'exister en tant que fille, en tant que femme, dans cette famille où les règles, évidemment, sont importantes.
Thomas Abbot
Une volonté de s'émanciper.
Yves Denechère
Oui, clairement. Notamment en poursuivant des études supérieures, ce qui n'était pas évident à l'époque. Pour une femme, pour une jeune femme, elle est agrégée de l'être à 21 ans. L'enseignement ne l'intéresse pas du tout parce qu'on n'y gagne pas sa vie. Et puis déjà, elle a sans doute une volonté, peut-être une soif même, de reconnaissance qui fait qu'elle veut choisir un autre mode d'expression. Et ce sera le journalisme. Où évidemment, là aussi, c'est difficile pour une femme de son milieu de s'imposer dans un domaine, dans une profession très masculine.
Thomas Abbot
Louise Weiss et le journalisme.
Louise Weiss (archive recording)
Vous savez, j'ai été menée à très rude école au point de vue journalistique. J'ai fait d'abord les chansons écrasées, les petites nouvelles, ensuite les nouvelles de Paris, ensuite des reportages, puis de très grands reportages. Et j'ai même travaillé pour les agences, c'est-à-dire au téléphone. Le métier m'a toujours passionnée et il mène à tout à condition d'y rester. Mais comme j'avais beaucoup de philosophie dans l'esprit qui m'avait été inculquée par mes maîtres, que je révère encore par cette sorghonne que j'ai adorée, j'ai cherché toujours des leçons du comportement humain dans le spectacle du monde que je cherchais, que je regardais. Et j'ai surtout, dans Tempête sur l'Occident, essayé de remonter aux sources de la pensée humaine et aux lois morales.
Thomas Abbot
Nous sommes en 1976, quand elle s'exprime ici et qu'elle évoque à la fois la Sorbonne, donc l'éducation, et à la fois le journalisme, et tout cela c'est très républicain. On entend bien ici cette origine d'une famille républicaine, la volonté de s'émanciper. Yves de Necher, c'est impossible de faire de la psychologie de quelqu'un, de savoir pourquoi elle souhaite s'émanciper, mais en tout cas il est possible d'étudier les voies choisies.
Yves Denechère
Bien sûr, la psychologie du personnage a été abordée par sa nièce, Mme Roudinesco, qui est la fille d'une sœur de Louise Weiss, Jenny Aubry. Et donc voilà, je lui laisse, si vous voulez, brosser le portrait psychologique, si vous voulez, de sa tante. Les voix qui sont choisies sont tout à fait importantes. Le journalisme, dans l'extrait qu'on vient d'entendre, Louise Weiss dit « j'ai fait beaucoup, les chiens écrasés, etc. » En fait, dès qu'elle s'investit dans le journalisme, elle est soutenue par un certain nombre de maîtres dont elle parle. Et puis, son père, Paul Weiss, va beaucoup l'aider, tout en s'opposant à elle, tout en lui disant qu'elle ferait mieux de faire autre chose. Mais il ne va pas l'abandonner, en quelque sorte, à son propre sort. Et donc, quand elle intègre avec Yacine Fidouz l'Europe Nouvelle, ce journal, cette revue plus exactement, dès janvier 1918, Elle va très vite, finalement, imprimer sa marque. Alors, elle va se fâcher avec Philouse, elle va dire que, justement, on ne lui donne pas assez de responsabilités, etc. Elle revient à la tête de l'Europe Nouvelle en tant que rédactrice en chef, rédacteur en chef, évidemment, on disait à l'époque, et soutenue. par son père, qui est au conseil d'administration. Donc, très vite, elle va pouvoir imposer une marque. Et l'Europe Nouvelle, pour elle, eh bien, c'est vraiment une revue à l'anglaise, une revue très ouverte, une revue où on donne la plume véritablement aux acteurs de la politique internationale. Aussi bien Bénèche que Masaryk pour parler des Tchèques, puisqu'elle s'intéresse beaucoup à l'Europe centrale. Mussolini va écrire aussi dans l'Europe nouvelle avant d'être au pouvoir. C'est-à-dire qu'elle veut vraiment donner la parole à ceux qui font. J'ai presque envie de dire l'histoire devant elle. Et elle y arrive.
Thomas Abbot
Est-ce qu'elle se met en avant déjà à ce moment-là ?
Yves Denechère
Alors, elle va beaucoup fréquenter les couloirs de la SDN à Genève, de la Société des Nations, puisqu'elle considère que cette voie de Genève, elle écrit d'ailleurs un éditorial resté célèbre qui s'intitule Genève ou Moscou, c'est-à-dire Genève la Société des Nations ou Moscou le bolchivisme. Elle est anticommuniste. C'est vraiment la voie de la Société des Nations qui, pour elle, est la meilleure voie pour arriver à la paix. Elle va être très caricaturée pendant cette période du début des années 20, où elle est beaucoup avec Brillant, avec Hériault, les caricaturistes, Dersaut, Roth, etc. Voilà la croque, en montrant que, effectivement, elle veut jouer un rôle important au milieu, finalement, de ces hommes politiques.
Thomas Abbot
Elle emploie des voix qui existe déjà, mais souvent, mais même presque exclusivement, réservée aux hommes. C'est-à-dire que, ici, nous sommes dans une forme d'engagement, dans des structures qui existent déjà. Le militantisme pour faire bouger les choses, c'est une autre voie.
Yves Denechère
Est-ce que Louise Weiss est une militante de l'idée européenne dans les années 20 ? C'est une bonne question. Elle soutient Koudenov-Kalergi, elle soutient Briand. En fait, elle est peut-être plus pacifiste et briandiste que véritablement européiste à l'époque. Elle ne propose pas de voie nouvelle, comme vous dites, ce n'est pas une coup de neuf qu'à Lergui, etc. En revanche, effectivement, quand elle tourne cette première page de sa vie, avec le départ de l'Europe nouvelle en 1934, avec la fin de son école de la paix en 1936, elle choisit un autre combat, quel combat pour le droit de vote des femmes, et là, véritablement, elle va choisir des modes d'action qui sont nouveaux, en tout cas dans le contexte français.
Thomas Abbot
Avec ici un personnage qui est déjà médiatisé pour utiliser un mot qu'on utilise très facilement aujourd'hui, on parle d'elle, c'est-à-dire que c'est un personnage qui apparaît régulièrement dans la presse parce qu'elle le souhaite et puis parce que c'est une bonne cliente, elle sait le faire, elle est journaliste aussi de formation et puis la vraie journaliste de terrain.
Yves Denechère
Oui, oui, puis elle connaît toutes les ficelles du métier et elle a un réseau tout à fait extraordinaire dans le monde de la presse et dans le monde politique et dans le monde, pour caricaturer un peu, du tout Paris aussi. Donc oui, c'est une bonne cliente. Elle sait faire les choses, elle sait choisir le bon mode d'action pour qu'on parle d'elle, pour qu'on parle de sa cause. Jeter de la poudre de riz, arrêter un match de football, etc. Ça, incontestablement, elle sait y faire.
Thomas Abbot
Et elle le fait avec humour.
Louise Weiss
J'ai été présidente de la grande association féministe La Femme Nouvelle, J'ai mené des années de campagne ardente pour les droits politiques des françaises. J'ai eu des difficultés, que l'on veut bien dire célèbres, avec la police puisque j'ai fait parler la poudre, j'entends la poudre de riz. J'ai battu le sénateur Duplantier dans sa circonscription. Mes amis et moi-même, nous avons compromis la réélection du président du Sénat et nous avons obtenu certaines modifications du code civil, du code du travail, avant que l'obtention des droits politiques ait fait de nous l'égal dans la nation des Français. Toutes ces aventures, je les ai retracées dans un livre qui s'appelle « Ce que femme veut » et qui, parlant de ses années de lutte pour le.
Droit de suffrage, a eu à l'époque un grand succès.
Thomas Abbot
J'ai fait parler la poudre, la poudre de riz. Louise Weiss en 1957. Yves Nénécher, nous avons ici un personnage qui sait faire parler d'elle, avec toujours cette problématique. Que met-elle en avant ? Elle-même ou les idées ?
Yves Denechère
Les deux. Les deux. Elle construit et elle crée son personnage. C'est visible dans les modes d'action qu'elle choisit dès les années 30 pour son combat pour le droit de vote des femmes, en critiquant beaucoup les autres féministes, si j'ose dire. Mais ça se voit aussi que très tôt, dès 1968, elle écrit ses mémoires. Elle les publie. Et là, elle propose en quelque sorte une espèce de reconstruction de sa vie. elle réinvente sa vie par l'écriture. Et il y a un certain nombre d'épisodes qui, aujourd'hui, historiquement, ne sont pas considérés comme des faits. Mais néanmoins, se mettre en avant, montrer qu'elle a eu une logique d'action, qu'elle a su flairer l'air du temps, qu'elle a su être en avance sur son temps, ça, c'est quelque chose qui lui importe beaucoup.
Thomas Abbot
Vous avez des exemples de cette reconstruction des événements historiques qui ne correspondent pas du tout à ce qu'elle écrit dans ses mémoires ?
Yves Denechère
On pense évidemment à la résistance. Bien sûr. Jenny Aubry, sa sœur, a été une vraie résistante. Et voyez, dans la manière dont je le dis, si sa sœur a été une résistante authentique, une vraie résistante, c'est que, évidemment pour elle, les choses sont beaucoup moins établies. C'est le moins qu'on puisse dire. Néanmoins, elle en fait état dans ses mémoires. Elle a des omissions aussi dans ses mémoires. Par exemple, le 19 juin 1940, on est le lendemain du 18, et de l'appel du général de Gaulle, elle refuse l'offre de son ami Jean Monnet, qu'elle a bien connu à la SDN. Il était secrétaire adjoint de cette SDN. Elle refuse l'offre de Jean Monnet de partir avec lui à Londres. Donc, historiquement, on peut avoir tort avec Louise Weiss aussi.
Thomas Abbot
Il y a dans ce personnage quelque chose de complexe. Nous l'entendons bien, l'action. C'est au cœur de ce personnage qu'elle est en train de se construire. Et dans le même temps, beaucoup d'engagement, mais pas d'engagement politique où, au moment de la grande décision, par exemple, de prendre l'avion en juin 1940 et de rejoindre Londres, elle ne passe pas le pas. Il n'y a pas d'engagement politique Evident, si ce n'est peut-être à la fin de sa vie, mais c'est encore autre chose à ce moment-là.
Yves Denechère
Alors, dans les années 20, clairement, elle soutient le gouvernement de cartel des gauches. C'est une amie de Hériault et elle le soutient très souvent. Et celui qu'elle adulte, d'une certaine manière, c'est brillant. C'est Briand avec faire une paix juste avec l'Allemagne, c'est la réconciliation franco-allemande, c'est le pacte de Locarno, c'est mettre la guerre hors la loi avec le pacte Briand-Kellogg, c'est le grand discours de Briand pour la construction d'une Europe unie. Là, elle est pleinement engagée là-dedans. Après, à la fin des années 30, son patriotisme ne fait aucun doute. Évidemment, il est chevillé au corps vraiment de Louis Weiss. Et donc, là, elle s'engage dans un certain nombre d'actions, mais qui ne seront pas les actions des résistants de la première heure, etc. Il ne faut pas oublier son ascendance juive. Elle a aussi échappé à cette persécution. Mais incontestablement, en 1945, cette absence d'engagement dans la Résistance, et d'une manière très claire, lui manque. Et en 1945, elle est dans une situation un peu délicate. C'est-à-dire qu'elle n'a pas de titre à faire valoir en quelque sorte, de titre d'engagement à faire valoir dans cette période si importante.
Thomas Abbot
Il faut attendre donc les années 1960 et même 1970 pour retrouver un engagement politique. Évident, même s'il est toujours présent par des soutiens politiques. Mais c'est là où elle devient candidate. pour les élections européennes.
Yves Denechère
Voilà, alors, Louise Weiss se réfère très souvent au général de Gaulle, au gaullisme, et elle a fait des offres de services pendant aussi la construction économique européenne, agent monnaie, etc., qui n'y a jamais répondu. Jean Monnet, dans ses mémoires, ne cite pas une seule fois Louise Weiss. Pas une seule fois. Donc, il y a comme ça des rendez-vous manqués, des déceptions sans doute aussi. Et puis, il faut toujours revenir sur ces mémoires qui commencent à apparaître à partir de 1968. C'est ça ce qui change tout. Et là, en quelque sorte, non seulement elle se réinvente, elle se reconstruit une vie, mais elle s'en invente une nouvelle. Et dans les années 70, effectivement, elle va réépouser d'une certaine manière la cause européenne, la cause européiste. Il ne faut pas oublier qu'elle n'était pas là au premier temps de la construction européenne. On peut dire que c'est une précurseur, mais pas une constructrice. Et dans ces années 70, quand Chirac lui demande d'être sa first lady sur la liste de 1979 pour les premières élections au suffrage universel pour élire les députés européens, elle dit oui. On ne peut pas dire que c'est un grand engagement politique. D'ailleurs, quand elle parle, c'est un atout dans le jeu de Jacques Chirac et du RPR à l'époque, mais c'est aussi une carte un peu encombrante. Quand elle parle et qu'elle dit qu'elle ne voit pas finalement beaucoup de différence entre les idées du RPR et les idées du président de la République, Valéry Giscard d'Estaing, on est en 79, bon, ça fait un peu désordre, quoi. Mais elle n'a pas beaucoup de prise de parole, d'ailleurs, pendant cette campagne.
Thomas Abbot
Dans cette histoire-là, nous voyons vraiment un personnage. Et dans les mouvements si nombreux du XXe siècle, il est difficile de la placer. Par exemple, vous évoquiez, Yves de Necher, ce qu'elle oublie dans ses mémoires, la lutte anticoloniale. Elle ne s'inscrit pas du tout dans cette histoire-là.
Yves Denechère
Alors, vous savez que c'est la période où elle tourne beaucoup de documentaires, des films documentaires qui sont d'ailleurs très intéressants, en Asie, en Afrique, en Amérique, etc. Non, elle ne s'engage pas dans cette lutte, dans cette cause qui est sans doute peu la sienne. Il faut toujours remettre Louise Weiss dans son siècle. Elle a 21 ans quand éclate la guerre de 14. Elle en a 30 quand Hitler arrive au pouvoir. 52 déjà, à la fin de la deuxième guerre mondiale. Et donc, sans dire que c'est une femme du 19e siècle, c'est une femme pleinement dans son 20e siècle, évidemment. Mais cette cause de l'anticolonialisme, non, c'est pas pour elle.
Thomas Abbot
La lutte contre le fascisme aussi, comment se positionne-t-elle ?
Yves Denechère
Alors, si on revient dans les années 1920 et dans les années 1930, elle considère évidemment le fascisme italien comme une menace pour la paix. Et évidemment, il y a un certain nombre d'événements qui vont lui donner raison. Et quand Hitler arrive au pouvoir en 1933, là, elle considère que c'est vraiment un tournant. Elle dit que c'est pour ça qu'en 1934, elle casse sa plume, c'est-à-dire qu'elle quitte l'Europe nouvelle. qu'elle va prendre ses distances avec son école de la paix qu'elle a créée en 1930, etc. Parce qu'elle considère finalement que la paix, la SDN a failli, le fascisme, le nazisme sont au pouvoir et donc que cet idéal de paix finalement est caduque. Après, elle en aura d'autres, puisque finalement, s'engager pour le droit de vote des femmes, elle s'exprime à plusieurs reprises en disant que c'est finalement un moyen de garantir la paix. Donc, on est dans une des contradictions aussi de Louise Weiss qui dit la paix maintenant, c'est fichu, je casse ma plume, etc. Mais finalement, elle épouse une autre cause. en faisant toujours référence à cet idéal de paix.
Thomas Abbot
Avec un personnage que l'on associe au conservatisme, bien sûr. Mais la lutte contre le communisme, même s'il est présent, n'est pas quelque chose qui semble mis en avance. Et là, ça sointe, mais elle ne va pas s'engager politiquement de manière très nette contre le communisme.
Yves Denechère
Dès les années 1920 et dans la Russie bolchevique, alors elle s'engage sur un plan un peu humanitaire, qu'on a parfois oublié. Elle va faire un certain nombre de reportages, de films, montrer toute la détresse des enfants russes atteints par la famine, notamment en Ukraine, mais aussi ailleurs. Donc elle s'engage. Et elle montre en permanence, et dans ses écrits aussi, que De toute façon, le communisme n'est pas l'idéologie, n'est pas le mode de fonctionnement d'un État qui peut, au XXe siècle, permettre un progrès pour la société et la démocratie. Parce que c'est évidemment la démocratie qu'elle a chevillée au corps aussi. Donc voilà. Et puis après, dans les années 70, quand elle réapparaît finalement sur la scène médiatique, d'abord avec ses mémoires. Sans cette scène médiatique, il n'y aurait peut-être pas eu de scène européenne. Eh bien, elle adhère Elle adhère. Elle accompagne des mouvements politiques, le RPR de Chirac notamment, dont l'anticommunisme ne fait aucun doute.
Thomas Abbot
Mais vous avez raison de souligner, Yves Nélecher, qu'elle est devenue un personnage que les médias aiment bien inviter. Parce qu'elle a des choses à raconter. Elle a beaucoup voyagé. Elle a beaucoup agi. Elle porte toute une histoire. Et puis, elle parle bien. Elle est sympathique, Louise Weil. Ça devient, dans les années 1970, un personnage familier.
Jacques Chancel
Radioscopie.
Louise Weiss
Louise Weiss.
Jacques Chancel
Jacques Chancel.
Yves Denechère
Louise.
Jacques Chancel
Weiss, il y a quelques jours, le président de la République vous a remis la plaque de grand officier de la Légion d'honneur. Avant vous, trois femmes seulement avaient obtenu cette distinction. La maréchale Liottais, Colette, le grand écrivain, et Germaine Tillon. Alors vous, l'octogénaire, vous avez été plaqué par le président de la République.
Louise Weiss
Je n'ai aucun mérite pour reprendre ce mot. Je l'ai enjolivée en lui disant que je n'avais pas l'habitude d'être plaquée par les hommes, même à mon âge. Cette aimable expression, je la dois à Édouard Hériault qui, en plaquant Colette, cérémonie à laquelle j'assistais parce que j'admirais à la fois Édouard Hériault et mon ami Colette, Cette expression, c'est Hériot qui, avec son esprit jovial et très fin en même temps, avait dit à Colette, je n'ai pas l'habitude de plaquer les femmes. Et en l'occurrence, je serais navrée que ce soit vous, si le terme ne pouvait être interprété de deux façons.
Thomas Abbot
Radioscopie Jacques Chancel en 1976 avec Louis Weiss, Yves de Necher. Nous avons maintenant le personnage qui est une mémoire du siècle passé mais telle qu'elle-même s'est construite. Avec ses mémoires qui paraissent à partir de 1968. C'est aussi cela qui reste d'elle. C'est son regard sur le passé.
Yves Denechère
Oui, et ça c'est une vraie construction, c'est une vraie entreprise mémorielle qu'elle opère avec la parution de ces différents tomes, de ces mémoires. Bon, il y a un petit peu de cabotinage aussi dans tout ça. On voit bien dans l'extrait que vous venez de passer. Tout ça, c'est un enrobage aussi de beaucoup de choses qui sont plus graves et qu'elle touche profondément dans ses mémoires. On n'a pas le temps, évidemment, de dégrainer tout cela. Donc oui, c'est une écrivaine. C'est une écrivaine intéressante. Elle ne sera jamais à l'Académie française. À son grand regret. Mais effectivement, c'est une plume, c'est une écrivaine et elle sait toucher le public. que ce soit à la radio, comme on vient de l'entendre là, ou par ses écrits. Par exemple, dans les années 70, quand elle écrit « L'être a un embryon », on est en plein débat sur l'IVG, sur le droit à l'avortement, etc. Elle prend des positions natalistes, très hostiles finalement à ce droit à l'avortement. Elle sait faire passer des messages aussi, vous voyez, parfois d'une manière un peu plus grave.
Thomas Abbot
Elle touche beaucoup de sujets, on ne va pas les égrener, vous avez raison de le dire parce qu'il y en a beaucoup, mais quel type de sujets elle peut évoquer dans ses mémoires qui sont porteurs de vraies préoccupations sociales ou politiques ?
Yves Denechère
Déjà la paix. S'il fallait peut-être garder un seul fil conducteur, moi ce serait peut-être celui-là pour Louise Weiss. La jeune Louise Weiss qui, à 21 ans, s'engage à Saint-Quai-Portrieux auprès de réfugiés de guerre, par exemple. Et puis qui va être évidemment touchée par cette guerre. Le Rock Nouvel, on en a déjà parlé, la SDN, tout ça c'est la paix. La grande école de la paix qu'elle monte en 1930, avant de la fermer en 1936. Et puis, dans l'après-guerre, quand elle fait ses tournées de films documentaires, etc., c'est souvent pour comprendre ce qui se passe. c'est-à-dire pour comprendre les conflits. Et donc, elle veut être au plus près. Et ça, c'est quelque chose qui, à mon avis, marque son existence. Et puis, elle est moins connue en France pour ça, mais plus reconnue finalement ailleurs, notamment aux États-Unis. Quant avec le sociologue Gaston Boutoul, elle crée finalement la polémologie, c'est-à-dire cette science d'étude de la guerre, des causes de la guerre. On est maintenant dans les années 60 et puis on va jusqu'en 1979, où son discours d'ouverture du Premier Parlement européen est dû au suffrage universel. Le fil rouge, c'est encore la paix. Donc je pense que là, on a une thématique, en quelque sorte, qu'elle incarne d'une façon très forte pendant toute sa vie.
Thomas Abbot
Louise Weiss, à la croisée des combats, c'est ça en fait. Yves de Necher, vous êtes l'auteur de ces Françaises qui ont fait l'Europe. Donc on la retrouve, évidemment, parce que c'est une de ses grandes figures. Mais on ne peut pas dissocier tous ces combats et toutes ces actions. On sent que l'ensemble est tressé ici.
Yves Denechère
Oui, elle l'a tressée, elle-même, cet ensemble, dans ses mémoires. Il faut toujours y revenir. Et effectivement, dans son discours du 17 juillet 1979, elle a 86 ans, Elle dit que c'est une vocation de jeunesse miraculeusement accomplie. Donc, elle saute en fait, vous voyez, presque des années 20 avec l'Europe nouvelle jusqu'en 1979. Et vous me parliez de ces idées politiques, etc. Ce discours-là, qui a laissé beaucoup de traces dans les mémoires de ceux et de celles qui l'ont écouté, qu'ils l'ont écouté, qu'ils l'ont peut-être vécu plus qu'écouté. Parce que quand on regarde le fond du discours, quand elle parle, par exemple, des trois Karls qui ont fait l'Europe, Charlemagne, Karl Marx, Charles de Gaulle, etc. On voit qu'on a une espèce d'amalgame un petit peu dans lequel, finalement, elle puise ce qu'elle considère, elle, comme être l'Europe.
Thomas Abbot
Voilà, c'est une vision de l'Europe et merci vivement à vous, Yves de Necher, de nous avoir parlé de Louise Weiss, cette femme à la croisée des combats. Merci beaucoup.
Yves Denechère
Merci, au revoir.
Thomas Abbot
Prochain épisode, Louise Weiss, Madame serait-elle une suffragette ? Avoir raison avec Louise Weiss, une émission réalisée par Thomas Abbot, préparée par Sidonie Lebeau, avec à la technique Olivier Arnet. Émission à retrouver en ligne sur le site internet franceculture.fr et l'appli Radio France.
Podcast: Le Cours de l'histoire (France Culture)
Episode: Avoir raison avec... Louise Weiss 1/5 : Louise Weiss, à la croisée des combats
Date: August 16, 2025
Host: Thomas Abbot
Guest: Yves Denechère (professeur d’histoire contemporaine à l’université d’Angers)
Special Archive Guest: Louise Weiss
This episode inaugurates a week-long exploration of Louise Weiss, key twentieth-century French activist, journalist, feminist, and Europeanist. It seeks to situate her at the crossroads of historic social and political battles: from women’s suffrage to peace to the shaping of modern Europe. The episode contextualizes Weiss’ life and multifaceted engagements, highlighting her capacity to operate within male-dominated spheres, the construction of her public persona, and the intricate relationship between her private life, activism, and the writing of her own memory.
On historical perspective:
"J'aurais voulu avoir 2000 ans pour avoir pu assister à toute l'évolution de l'histoire et bien me rendre compte des profonds changements qui ont affecté la vie féminine..." – Louise Weiss [00:36]
On public action and persona:
"Elle sait faire les choses, elle sait choisir le bon mode d'action pour qu'on parle d'elle, pour qu'on parle de sa cause... arrêter un match de football, etc. Ça, incontestablement, elle sait y faire." – Yves Denechère [09:41]
On memory and self-mythology:
"C'est une vraie construction, c'est une vraie entreprise mémorielle... Il y a un petit peu de cabotinage aussi dans tout ça." – Yves Denechère [23:51]
Humorous moment during media appearance:
"Je n'ai pas l'habitude d'être plaquée par les hommes, même à mon âge." – Louise Weiss, discussing her Legion of Honor induction [22:42]
This episode paints Louise Weiss as a pioneering, complex, and sometimes self-contradictory figure, whose life was woven from a series of public battles and private reinventions. She remains emblematic both of bold female emancipation and of the multifaceted struggles—feminist, pacifist, and Europeanist—of the 20th century. The podcast promises to delve further in subsequent episodes into each of these "combats" with which she is so deeply associated.