
Avoir raison avec... Louise Weiss 2/5 : Louise Weiss, "Madame serait-elle une suffragette ?"
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Thomas Beau
Avoir raison avec Louise Weiss, Madame serait-elle une suffragette ? Le 26 juin 1936, alors que l'hippodrome de Longchamp, près de Paris, est investi par les suffragettes, Louise Weiss prend la parole au micro.
Louise Weiss (archive voice)
Nous avons en effet reçu un geste parti pour que les Françaises obtiennent toutes le droit d'être immédiatement associées à la direction de leur pays dont la vie matérielle et la vie morale sont en danger. Si nos suffragettes veulent avec une telle force, avec une telle passion, conquérir un nouveau statut civil et politique, c'est pour améliorer le sort du peuple, pour l'aider à enfanter la mystique de force et de bonheur vers laquelle ils tendent.
Thomas Beau
Anne-Sara Bouglay-Mohalic, bonjour ! Vous êtes docteure en histoire, chercheuse associée à l'Université de Caen en Normandie, l'autrice de la marche des citoyennes publiées aux éditions du CERF. Peut-on dire que Louise Weiss est une suffragette ?
Anne-Sara Bouglay-Mohalic
Je pense qu'elle aurait apprécié qu'on la présente comme ça. Après, c'est un petit peu plus compliqué que ça pour deux raisons. D'une part, sur l'utilisation même du mot suffragette, qui est très connoté à une période donnée, à un petit groupe de personnes et on pourra y revenir. Et d'un autre côté, est-ce que Louise Weiss est une suffragette Elle a milité quatre ans en faveur du suffrage des femmes par rapport à d'autres féministes suffragistes qui ont eu un engagement plus long. Et donc, ça peut interroger aussi sur son combat suffragiste, même s'il était certainement tout à fait sincère.
Thomas Beau
Quand on dit suffragette, d'ailleurs, effectivement, de quoi parle-t-on ?
Anne-Sara Bouglay-Mohalic
Les suffragettes sont vraiment liées au mouvement de la famille Pankhurst. On est au début du XXe siècle où il y a une radicalisation d'un courant suffragiste en faveur des droits politiques des femmes. Et ce mouvement, au Royaume-Uni, il est très ancien. C'est-à-dire que depuis la fin des années 1860, on a des parlementaires et des femmes qui militent en faveur de leurs droits de vote. Ils le font et elles le font dans le cadre de la loi, comme nos françaises, nos suffragistes, et ça n'aboutit pas. Et donc, on a, vers 1904-1905-1906, une radicalisation autour de la famille Pankhurst et où là, on arrive à un usage notamment de la violence. Et là, on va avoir vraiment des débordements avec des femmes qui vont poser des bombes, créer des incendies, abîmer des œuvres d'art. et quelques scènes marquantes, notamment la mort d'Emily Davidson qui se jette sous le cheval qui portait la casaque du roi au derby d'Epson. Donc voilà, ça c'est les suffragettes et c'est très violent et très radical et donc avec en face une réponse gouvernementale qui est une réponse policière, très violente aussi et extrêmement brutale. Voilà pourquoi les actions de Louis Weiss sur lesquelles on va revenir peuvent quand même, malgré tout difficilement, être perçus comme suffragettes.
Thomas Beau
Avec Louise Weiss qui est née en 1893, c'est-à-dire qu'elle est à la suite de ce mouvement. Déjà, si on regarde la chronologie, quand elle a 20 ans, on est au début du XXe siècle, dans les années 1910. Ce mouvement existe déjà, il y a déjà eu ces actions dont vous venez de parler.
Anne-Sara Bouglay-Mohalic
Oui, et même des actions en France. On a un mouvement suffragiste qui est déjà ancien quand Louise Weil se s'en empare, même quand elle a 20 ans. Alors évidemment, on avait déjà eu des féministes qui revendiquaient un droit de vote sous la Deuxième République, donc vraiment très loin de la troisième et de ce début du XXe siècle. Mais en effet, avant 1914, on a déjà plusieurs manifestations en faveur du vote des femmes avec des associations structurées qui ont des argumentaires connus déjà, ça passe dans la presse. Il y a déjà une vraie médiatisation de ce sujet-là et même une unité du mouvement suffragiste qui était un petit peu moins évidente à la fin du XIXe siècle. Et même dans les années 1920 et les années 1930, On a apparemment, selon les chiffres de cette association, des dizaines de milliers de personnes qui sont adhérents ou sympathisants de ces associations-là. Parce qu'il y a eu aussi un long parcours législatif, déjà, quand Louis Weiss arrive en 1934.
Thomas Beau
Oui, ce parcours législatif, il est bien souvent oublié. Quand Louis Weiss arrive dans cette histoire-là, Quelles sont les propositions qui ont pu être faites et qui ont été rejetées ? On le sait bien parce que le droit de vote pour les femmes en France, c'est 1944.
Anne-Sara Bouglay-Mohalic
Rejeté ou accepté, puisque en 1919, on a quand même une proposition de loi qui est votée à la Chambre des députés en faveur de l'égalité politique entre les hommes et les femmes à une majorité de députés. Donc, si on avait été dans un système unique éméral avec une seule chambre, les femmes françaises auraient voté en 1919. Mais le Sénat va bloquer en 1922 et va rebloquer en 1932. Le Sénat a une grande force d'inertie sur cette période-là, alors qu'en face, on a des députés et la Chambre des députés qui est très active sur le sujet et qui va reproposer plusieurs fois des textes de loi qui varient. Parfois, ils varient pour que ça puisse re-rentrer dans le circuit parlementaire et il fallait que ce ne soit pas le même texte qui n'était pas encore discuté au Sénat. Mais donc on est dans un moment où le sujet est bien pris en compte par les élus, par le grand public aussi, puisqu'on est à un moment où l'opinion publique globalement est extrêmement favorable au vote des femmes, même si on n'a pas forcément une opinion publique très militante. Mais on le voit, la presse globalement a tourné Kazakh depuis quelques années. Un des meilleurs exemples, c'est l'exemple du Temps, qui est donc le grand journal de l'époque, un peu l'équivalent du Monde aujourd'hui. Et le temps, qui était plutôt opposé au droit de vote, ou qui en tout cas était très mesuré sur cette question, arrive à faire une grande enquête auprès de ses lecteurs et de ses lectrices à la fin des années 1920, et décide que finalement, ils vont devenir plutôt favorables à cette question et soutenir cette nouvelle législation.
Thomas Beau
Avec ici un personnage, Louise Weiss, Ansara Bougley-Mohallick. À quel moment s'intéresse-t-elle au mouvement féministe ? Parce que vous nous avez dit une petite période où il y a vraiment de l'action. C'est quelle période ?
Anne-Sara Bouglay-Mohalic
C'est 1934-1937.
Thomas Beau
Pourquoi à ce moment-là ?
Anne-Sara Bouglay-Mohalic
C'est vraiment très précis. Alors pourquoi à ce moment-là ? Sans doute parce que le Sénat en 1932 a à nouveau rejeté la discussion sur le vote. et qu'elle ressent, et sans doute d'autres ressentent, une forme d'essoufflement du mouvement suffragiste. C'est vrai que ça fait très longtemps que toutes ces femmes militent et qu'il y a sans doute une forme de lastitude à un moment, mais ça ne veut pas dire qu'elles avaient arrêté. Ce n'est pas parce que Louise Weiss le dit, attention, qu'elles ont vraiment arrêté de militer. Après, on est aussi à un moment pour la France où la crise économique a quand même rattrapé le pays. La crise de 1929 est bien en train de s'installer en France, donc ça pose pas mal de problèmes, notamment au niveau du travail féminin. Ça pose beaucoup de questions. Et puis, au fur et à mesure, surtout à partir de 1933, on sent le début de la montée des fascismes en Europe et en France. Et tout ça pèse sur une réforme, sur en tout cas une requête qui touche précisément à la République et à la stabilité, à la constitution de la République. Donc voilà, on peut là comprendre qu'il y a plein de facteurs différents qui peuvent limiter un petit peu cette propagande suffragiste. Et Louise Weiss, peut-être aussi pour des raisons personnelles, puisqu'elle a quitté l'Europe nouvelle, donc elle peut être en recherche de nouveaux challenges, de nouveaux défis, s'intéresse au suffragisme à ce moment-là et rentre en discussion avec des associations constituées. Elle rentre en discussion d'abord pour dire qu'elle veut s'engager, faire des choses, mais en lien presque avec une forme de convention avec l'Union française pour le suffrage des femmes. Et puis quelques temps après, manifestement, ça ne lui suffit pas, et elle ouvre une boutique suffragiste sur les Champs-Elysées. On est en octobre 1934. Et en parallèle, elle crée une association, une nouvelle association qui s'appelle La Femme Nouvelle. Et ça lance ces quelques années de militantisme en faveur du vote des femmes.
Louise Weiss (archive voice)
Je pose ma candidature à la députation dont la circonscription s'ordonne Jardin des Plantes. Et mon amie, Mme Denise Maurice-Fina Aviatrice, pose la sienne dans la circonscription Saint-Victor-Val-de-Grâce. Le cinquième arrondissement est l'arrondissement de la jeunesse des écoles. Nous avons décidé de faire campagne dans cet arrondissement car la jeunesse est avec nous et la jeunesse c'est l'avenir de la France.
Thomas Beau
Dans ce moment-là, 1934 et puis les années qui suivent, nous savons toutes les tensions qu'il y a au sein de la société française. À quoi ressemble le mouvement pour la lutte des droits des femmes ? Parce qu'il y a eu de l'action violente par le passé. Il y a plein de voies possibles. Louise Weiss s'inscrit dans quelle démarche ?
Anne-Sara Bouglay-Mohalic
Alors, c'est vrai qu'en France, on n'a pas eu d'action violente, contrairement au Royaume-Uni, qui est à peu près le seul pays qui a connu une vague de suffragettes, même si aujourd'hui, on retient ce mot-là plus qu'un autre. En France, on a un mouvement qui est très légaliste. On a des femmes qui veulent rester dans les clous et montrer que puisqu'elles veulent s'intégrer à la République, elles en respectent les codes. Ça, c'est un premier point. Un autre point, c'est que c'est un mouvement où on a beaucoup de femmes qui ne se voient sans doute pas aller casser des vitres ou manifester violemment. Ce n'est pas non plus dans l'époque où on est encore sur une forte répartition des rôles entre hommes et femmes, sur des injonctions sociales qui sont très importantes. Donc on a du lobbying, beaucoup de tentatives d'influence auprès d'hommes politiques, de parlementaires pour faire avancer les dossiers. On a évidemment beaucoup d'écritures, de livres, d'articles de presse, certains titres de presse qui sont justement les vecteurs de ces informations autour de la condition des femmes, des conférences à Paris, mais dans toute la France aussi. On voit qu'elles tournent ces présidentes ou ces responsables d'associations suffragistes. Et puis, peu à peu, on en voit même qu'ils vont s'emparer, et ça, Louise Weiss aura une particularité sur ce sujet. Elles vont s'emparer d'outils modernes, et notamment Maria Verone, qui, elle, est présidente de la Ligue française pour le suffrage des femmes, qui est un peu plus à gauche que l'Union française pour le suffrage des femmes. Maria Verone va enregistrer un disque, par exemple, un vinyle avec un discours sur les droits des femmes. Il y a ces enregistrements, il y a de la radio aussi. Et elles font comme ça leur propagande. Encore une fois, à un moment dans ces années 30 où le public est très réceptif maintenant à cette question.
Louise Weiss (archive voice)
En 1921, au cours d'une cérémonie organisée par la Ligue pour le droit des femmes, Monsieur Poincaré, ancien président de la République, déclarait. Les femmes ont été les égales des hommes dans la guerre. Nous ne voudrons pas leur refuser dans la paix le moyen de faire entendre leur voix. La paix, elle est inscrite en tête du programme féministe international. C'est pourquoi du haut de la tribune de la Société des Nations, Aristide Briand, qui incarnait l'idéal pacifiste, s'écriait, c'est surtout aux femmes que je m'adresse. Mais pour répondre à cet appel, il faut des droits. Or, l'égalité politique des sexes n'est pas encore reconnue partout. Dira-t-on que les femmes ne manifestent pas assez énergiquement leur volonté de devenir citoyenne ? Mais, ainsi que le faisait remarquer René Viviani en 1919 à la Chambre des députés, a-t-on attendu que les esclaves expriment le désir d'être des hommes libres pour leur octroyer la liberté ? Et le grand féministe, qui succéda à Victor Hugo et à Victor Schoelcher comme président d'honneur de la Ligue pour le droit des femmes, ajoutait « qui ne vote pas, ne compte pas ». Les françaises veulent compter dans le monde afin de préparer à leurs enfants un avenir de paix et de sécurité.
Thomas Beau
Il n'y a pas d'agitation au moment des élections ?
Anne-Sara Bouglay-Mohalic
Alors, on a en effet au moment des élections, depuis très longtemps, depuis les années 1880, des femmes qui s'emparent de cette période-là pour, là aussi, venir parler du droit de vote des femmes. Quelques-unes ont essayé de voter, ça c'est vu, mais ce n'est pas fracassant. Par contre, en effet, plusieurs se sont portées candidates. On a dans les années 1880, Louise Barberousse, par exemple, qui essaye. Il y a même un arrêté d'âme Barberousse au niveau du Conseil d'État, puisqu'elle a vraiment poussé son militantisme jusque-là. Et ensuite, on voit d'autres tentatives très régulière. Une qui est assez connue, c'est en 1908, Jeanne Lalloë, qui est une journaliste, qui va en fait vouloir en quelque sorte s'infiltrer dans le mouvement suffragiste, qui au final va être assez convaincue de la démarche. Et on va avoir comme ça des articles qui se suivent dans Le Journal. Je pense que ça s'appelle Le Journal, son titre de presse. Et ça va là aussi promouvoir un côté très sympathique du combat en faveur des droits des femmes. Et puis ensuite, on va avoir aussi des candidatures plus politiques, avec des femmes qui vont être intégrées dans des partis politiques et qui vont endosser les couleurs de leurs partis. Ça, c'est un peu plus tardif parce que les partis politiques ont mis un peu de temps à s'ouvrir aux femmes. Je crois que le parti radical, c'était en 1924. Et puis d'autres partis, et là je pense notamment au Parti communiste, qui va vraiment mettre en avant des femmes, notamment en 1925, et mettre des femmes en tête de liste. C'est-à-dire que quand leur liste va être élue dans certaines communes, on va avoir des femmes élues. C'est le cas, alors, assez célèbre maintenant de Joséphine Pincalé, à Douarnenez, mais il y en a d'autres, souvent dans des communes rouge, la ceinture rouge de Paris, autour de Saint-Pierre-des-Cors, à côté de Tours. Et ces femmes, ce qui est intéressant, c'est que, bien sûr, on va vouloir annuler leur élection, mais le temps que ça arrive, elles vont quand même siéger pendant un certain temps. On va aussi avoir, dans ces années 35-36, des communes qui vont s'emparer du sujet et qui vont dire, voilà, chez nous, les femmes vont voter. avec plein de moyens différents. Soit c'est au suffrage universel, soit c'est un suffrage féminin. Et en tout cas, on élit des conseillères municipales officieuses. Elles n'ont pas de pouvoir, mais c'est quand même aussi un moyen de faire rentrer ce sujet du vote qui ne passe pas par la porte, par le Parlement. On les fait rentrer par la fenêtre, par les communes. En 1936, on avait donc déjà eu un vote en 1919, avec une majorité de députés en faveur du vote des femmes. Et en 1936, ce qui se passe, en effet, on arrive avec la nouvelle législature, celle de Léon Blum, et le point du vote des femmes n'était même pas à l'ordre du jour de l'Assemblée. Et là, un des députés, qui est Louis Marin, qui est très en faveur du vote des femmes, depuis très longtemps, proposent une procédure d'urgence et ils votent à l'unanimité, à main levée, en faveur de l'égalité politique des femmes et des hommes. Sauf que là, on est en 1936 et que, bien sûr, le texte va être envoyé au Sénat, mais il ne sera jamais étudié.
Thomas Beau
Qu'apporte Louise Weiss dans cette histoire-là ? Parce que moi, je vous écoute et je me rends compte qu'elle apparaît vraiment dans cet univers du combat politique pour le droit des femmes, en tout cas pour le droit de vote, en 1934. Auparavant, il n'y avait rien chez Louise Weiss, rien de significatif.
Anne-Sara Bouglay-Mohalic
Rien de significatif. Il n'y a pas d'engagement, en tout cas, même dans ses mémoires, quand elle rédige tous ces tomes qui racontent sa vie. Vraiment, le tome qui s'appelle Combats pour les femmes, c'est 1934-1939. C'est elle-même qui l'intitule comme ça. Donc après, ça ne veut pas dire qu'elle n'avait pas un engagement, mais il était sans doute plus discret. Et en tout cas, vraiment, son militantisme apparaît sur cette période 1934-1937. En 1937, c'est fini. Elle passe à autre chose.
Thomas Beau
Et donc, on a bien compris, c'est ce moment particulier. Sans doute, vous l'avez dit, 1932, où encore une fois, il y a un échec qui peut motiver son engagement. Mais une fois qu'elle s'engage dans ces années 1930, qu'apporte Louise Weiss à ce combat ? Qu'est-ce qu'elle apporte de particulier ?
Anne-Sara Bouglay-Mohalic
Je pense qu'elle apporte beaucoup de modernité. Elle a un sens du spectacle. D'ailleurs, elle le dit, un sens de l'information, un peu avec une inspiration américaine. Et l'idée pour elle est d'attirer la presse. Elle le fait très bien, puisqu'elle va créer beaucoup d'événements. Elle va se greffer sur d'autres événements aussi pour apporter, encore une fois, un gros coup de projecteur. On peut peut-être citer quelques-unes de ses manifestations. Elle commence par cette boutique suffragiste en 1934. Alors, si je fais un petit rappel, cette idée, d'autres suffragistes l'avaient déjà eue bien longtemps auparavant, puisqu'en 1914, il y avait eu des petits objets promotionnels vendus en faveur du mouvement pour le vote des femmes. Donc ça, c'était déjà fait, mais elle le refait. Elle organise beaucoup de manifestations. On voit, il y a pas mal de photos, ces grandes affiches, la femme nouvelle avec un certain nombre de revendications qui sont listées. D'autres affiches avec cette carte du monde, notamment de l'Europe, où la France apparaît en noir parce que tous les autres pays ont accordé le droit de vote aux femmes. Ça montre bien qu'elle a une spécificité française. Elle fait des actions variées, comme une action sur la place de la Bastille en mai 1935, où elle s'enchaîne avec d'autres femmes sur la place, pendant qu'une autre monte sur la colonne et envoie des tracts dans l'air. Après, les femmes se libèrent de leur chaîne. Vous imaginez tout le symbolisme de la scène. Elle va aussi utiliser encore une fois la modernité. Elle va s'appuyer sur des femmes aviatrices pour lancer des tracts dans l'air, pour faire un grand meeting aérien en faveur du vote des femmes. Donc là, c'est à Bordeaux et elle invite les grandes aviatrices du moment qui ont donc, elle aussi, une vraie visibilité dans l'espace public. C'est très malin. Et puis ensuite, il se passe peut-être deux choses un peu séparées. La grande campagne de 1935, parce que ça, il faut quand même en dire quelques mots, elle se présente en effet dans le quartier de Montmartre, mais c'est surtout, elle ne souhaite pas à ce moment-là faire de concurrence aux partis investis. Et elle fait donc des bulletins, soit avec des bulletins avec son nom, soit des bulletins juste en faveur du vote des femmes. Et elle a fait un grand meeting quelques jours avant, elle a vraiment fait campagne, il y a des hommes sandwich qui se baladent dans les rues avec la femme doit voter. Louise Weiss arrive avec ses camarades, elles ont des boîtes à chapeaux qui vont servir d'urnes, leurs paquets de tracts et elles installent une trentaine de sections de vote dans le quartier de Montmartre. Elles ont aussi installé une permanence électorale dans un café où elles font la promotion de l'eau et de la tisane pour lutter contre l'alcoolisme. Voilà, il y a tout un environnement comme ça autour de différentes causes, pas que le droit de vote. Et là, la police arrive. Et alors là, je pense que Louise Weiss jubile parce qu'elle invite la presse. où qu'elle aille, elle invite la presse. C'est ça aussi qui fait son succès. Elle invite les actualités vidéos. C'est pour ça qu'aujourd'hui, c'est quasiment l'une des seules qu'on voit, puisqu'elle a utilisé ces outils modernes. La police arrive et chasse nos suffragistes qui s'en vont avec leurs urnes, qui courent. Et là, On a une scène épique où ces femmes sortent leur poudrier et leur poudre de riz qu'elles ont pour se repoudrer le nez et soufflent la poudre de riz au nez des gendarmes qui viennent les arrêter. C'est fabuleux en termes d'image. Après, en petits traits, elles ont fait parler la poudre. Elles se font emmener au commissariat pour une ou deux heures. Il y a la foule devant le commissariat qui attend les martyrs de la cause. Elles finissent par sortir parce qu'elles n'ont pas fait grand chose de très grave. Elles se réinstallent sous des portes cochères. Et à la fin de la journée, on peut dire que c'est un succès. Pourquoi ? Parce qu'il y a eu beaucoup d'images et ça va faire le tour du pays, cette scène. Et en plus de ça, on n'est pas loin des 19 000 bulletins de vote dans les urnes. Je ne sais pas s'il y a eu du bourrage d'urnes ou pas. Mais en tout cas, on a 19 000 bulletins qui sont évidemment pour le vote des femmes. Et ça, Louise Weiss peut s'en prévaloir.
Thomas Beau
C'est l'action aussi, on l'entend bien dans ce que vous nous racontez, qui joue du côté de Louise Weiss, Ansara Bouglé-Mohalic, vous êtes l'autrice de l'éternel antiféminisme, réflexion contemporaine autour de deux textes antiféministes, c'était aux presses universitaires de Caen. Passionnant d'ailleurs comme démarche, parce que le droit de vote des femmes, vous dire aujourd'hui, bah oui, personne ne développe d'argument contre, donc retrouver ces textes contre. D'ailleurs, c'est quoi les grands arguments pour dire non, elles ne doivent pas voter ?
Anne-Sara Bouglay-Mohalic
Il y a beaucoup d'arguments, parce que c'est une période très longue, mais c'est vrai qu'ils sont assez répétitifs sur des grandes thématiques. L'un des premiers arguments, c'est que la place des femmes, ce n'est pas de beauté. Il y a un argument de nature sur leur alors leur intelligence, mais surtout leurs nerfs. Ce serait trop énervant, elles seraient trop sensibles pour voter. Après, on va avoir des arguments toujours d'opportunité. Oui, mais ce n'est pas le moment, c'est assez dangereux maintenant. Il faudrait faire ça un petit peu plus tard. Elles ne sont pas prêtes, elles ne sont pas assez éduquées. Et par ailleurs, elles sont indifférentes au vote, voire contre. Et puis, deux grands arguments qui sont vraiment importants, la place de la femme dans la famille, la famille dans la société. Et là, on a une grande crainte que le vote des femmes, en leur accordant une voix qui serait différente potentiellement de celle de leur mari, vienne déstabiliser la famille, et si on déstabilise la famille, on déstabilise l'ensemble de la société. Et un dernier argument qui, à mes yeux, est tout à fait fondamental, qui est un argument politique de déstabilisation du régime. Et là, finalement, que ce soit des femmes ou n'importe quel autre type de population, on reviendrait au même argument, qui est que c'est dangereux d'augmenter le corps électoral de moitié. avec des gens dont on ne sait pas trop ce qu'ils vont voter, on ne sait pas s'ils sont assez éduqués, intéressés, etc. Alors dessus, on va venir évidemment mettre le cléricalisme présumé des femmes. Mais en fait, si on observe un peu dans la finesse tous ces arguments, on sent poindre la grande peur qui a été celle du coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte. En 1851, Louis-Napoléon Bonaparte avait été élu au suffrage universel. C'était le début du suffrage universel. Et on voit bien que ça a raté quelque part. Et donc moi je pense que nos radicaux, surtout nos républicains du parti radical et nos sénateurs qui se voient comme des conservateurs de la République, ont vraiment cette peur ancrée d'une déstabilisation du régime.
Thomas Beau
Donc on n'a pas chez Louise Weiss des arguments théoriques pour lutter contre ces arguments anti-féministes. Elle s'inscrit dans quelque chose qui existe déjà. Dites-nous, Ansarab ou Glemo Halik, ça s'arrête après pour Louise Weiss, on l'entend bien, son combat en 1939. Il y a la Seconde Guerre mondiale et puis après, les femmes en France obtiennent le droit de vote. Donc on va dire, ce combat pour le droit de vote des femmes disparaît. Aujourd'hui, avoir raison avec Louise Weiss en ce qui concerne le suffrage des femmes. Oui, bien sûr.
Anne-Sara Bouglay-Mohalic
Elle aurait eu tendance à tirer un.
Thomas Beau
Peu la couverture vers elle ?
Anne-Sara Bouglay-Mohalic
Beaucoup. On peut le dire, je pense. Elle a des relations détestables avec l'ensemble des autres mouvements suffragistes. Il faut dire qu'elle a la dent extrêmement dure quand elle parle d'elle. Dans ses mémoires, il y a des phrases qui sont perfides, vraiment. Et il y a des balles pour tout le monde. Et à côté de ça, elle a l'impression en effet, quand on lit ses mémoires, on a l'impression qu'elle serait la première à vraiment avoir pensé ce volet spectaculaire, alors qu'en fait, à chaque fois, on voit que ces méthodes ont été partiellement utilisées par d'autres avant. Et puis, elle se voit persécutée très vite, puisque des gens ne sont pas d'accord avec elle. Et donc, tout de suite, elle écrit que dès qu'elle a commencé vraiment à défendre ce sujet-là, elle a eu beaucoup d'ennemis. qui étaient ses ennemis personnels, pas des ennemis du vote des femmes. Et puis à côté de ça, on voit aussi quelque chose d'assez amusant, c'est qu'elle se voit vraiment en tête d'affiche. Et là, j'ai juste une petite citation et je ne résiste pas à l'idée de vous la citer. On est justement dans ces années 1935 et elle écrit quand même au moment de cette scène à Montmartre. Elle écrit « À mon passage, des jeunes gens ouvraient leur veste pour me montrer ma photographie épinglée sur leur cœur. Vous voyez, ça pose un peu le personnage quand même de ce que pouvait être Louise Weiss.
Thomas Beau
C'est une jolie conclusion d'ailleurs. Avoir raison avec Louise Weiss. Oui, pour le vote des femmes, on est tous d'accord. Mais c'est ce mais que vous nous apportez, Anne Sarabou. Gleymou Halic, merci vivement à vous. Je rappelle votre ouvrage La marche des citoyennes, c'est au cerf et l'éternel anti-féminisme qu'on retrouve aux presses universitaires de Caen. Merci vivement à vous. Prochain épisode, Louise Weiss, une certaine idée du féminisme. Avoir raison avec Louise Weiss, une émission réalisée par Thomas Beau, préparée par Sidonie Lebeau. Merci à Benoît Mervand, à ICI Normandie-Camp. Avoir raison avec Louise Weiss, à retrouver en ligne sur le site internet franceculture.fr et l'appli Radio France.
Podcast: Le Cours de l'histoire
Date: August 16, 2025
Hôte: Thomas Beau (France Culture)
Invitée: Anne-Sara Bouglay-Mohalic, historienne, autrice de La marche des citoyennes
Cet épisode explore l’engagement de Louise Weiss dans la lutte pour le droit de vote des femmes, questionnant la pertinence du terme "suffragette" dans son cas. L’émission replace Louise Weiss au sein du mouvement féministe français, en analyse la spécificité ainsi que les enjeux et débats autour du suffrage féminin dans l’entre-deux-guerres.
Distinction terminologique :
« Les suffragettes sont vraiment liées au mouvement de la famille Pankhurst [...] une radicalisation d’un courant suffragiste [...] usage de la violence : pose de bombes, incendies, abîmer des œuvres d’art... »
— Anne-Sara Bouglay-Mohalic, 01:58
France vs Royaume-Uni :
Antériorité et développement du mouvement :
Blocages institutionnels :
« Le Sénat a une grande force d’inertie sur cette période-là, alors qu’en face, la Chambre des députés est très active sur le sujet... »
— Anne-Sara Bouglay-Mohalic, 05:07
Chronologie de l’engagement :
Premières actions :
« ...elle ouvre une boutique suffragiste sur les Champs-Elysées. On est en octobre 1934. Et en parallèle, elle crée une association, La Femme Nouvelle. »
— Anne-Sara Bouglay-Mohalic, 07:11
Légalité & Modernité :
« ...on est sur du lobbying, beaucoup de tentatives d’influence [...] peu à peu, on en voit même qui vont s’emparer, et ça Louise Weiss aura une particularité sur ce sujet, d’outils modernes... »
— Anne-Sara Bouglay-Mohalic, 10:15
Evénements créatifs :
« ...leurs paquets de tracts et elles installent une trentaine de sections de vote dans le quartier de Montmartre. [...] Ces femmes sortent leur poudrier et leur poudre de riz [...] soufflent la poudre de riz au nez des gendarmes... »
— Anne-Sara Bouglay-Mohalic, 18:14–21:53
Impact :
Arguments récurrents contre le vote des femmes :
« ...la place des femmes, ce n’est pas de voter... elles seraient trop sensibles pour voter [...]. On sent poindre la grande peur qui a été celle du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte... »
— Anne-Sara Bouglay-Mohalic, 23:18
Louise Weiss ne s’inscrit pas dans un combat théorique ou argumentaire, mais principalement dans l’action visible et la médiatisation.
Relations tendues :
« À mon passage, des jeunes gens ouvraient leur veste pour me montrer ma photographie épinglée sur leur cœur. »
— Anne-Sara Bouglay-Mohalic citant les mémoires de Louise Weiss, 27:15
Sur la radicalité des suffragettes anglaises:
« On va avoir vraiment des débordements avec des femmes qui vont poser des bombes, créer des incendies, abîmer des œuvres d’art... »
— Anne-Sara Bouglay-Mohalic, 01:58
Sur la presse favorable:
« Un des meilleurs exemples, c’est l’exemple du Temps [...] décide [...] de soutenir cette nouvelle législation. »
— Anne-Sara Bouglay-Mohalic, 06:54
Sur l’entrée en scène de Louise Weiss:
« Elle a ouvert une boutique suffragiste sur les Champs-Élysées. »
— Anne-Sara Bouglay-Mohalic, 07:11
Louise Weiss et le spectacle:
« Elle a un sens du spectacle [...] un sens de l’information, un peu avec une inspiration américaine. [...] Elle invite la presse, [...] les actualités vidéos. »
— Anne-Sara Bouglay-Mohalic, 18:14–19:20
Sur la poudre de riz contre la police:
« Ces femmes sortent leur poudrier et leur poudre de riz [...] soufflent la poudre de riz au nez des gendarmes qui viennent les arrêter. C’est fabuleux en termes d’image. »
— Anne-Sara Bouglay-Mohalic, 21:28
Sur les motivations anti-suffrage:
« Il y a une grande crainte que le vote des femmes vienne déstabiliser la famille, et si on déstabilise la famille, on déstabilise l’ensemble de la société. »
— Anne-Sara Bouglay-Mohalic, 24:21
Sur l’ego de Louise Weiss:
« À mon passage, des jeunes gens ouvraient leur veste pour me montrer ma photographie épinglée sur leur cœur. »
— Louise Weiss (cité par Anne-Sara Bouglay-Mohalic), 27:15
| Timestamp | Segment | | ---------- | ----------------------------------------------- | | 00:59–03:29| Définition et histoire du terme "suffragette" | | 03:46–06:54| Histoire du mouvement suffragiste en France | | 07:07–09:20| Engagement de Louise Weiss à partir de 1934 | | 10:15–12:15| Spécificités du militantisme suffragiste français| | 18:14–22:51| Sens du spectacle et actions de Louise Weiss | | 23:18–25:31| Principaux arguments anti-suffrage | | 26:00–27:38| Ego et positionnement de Louise Weiss |
L’épisode adopte une approche très documentée mais accessible, avec des anecdotes, des citations savoureuses, et une analyse nuancée du parcours de Louise Weiss – une femme à la fois pionnière du spectacle militant et figure controversée dans le paysage féministe de l’entre-deux-guerres.