Le Cours de l’histoire – Avoir raison avec... Louise Weiss 3/5 : Louise Weiss, une certaine idée du féminisme
Émission France Culture – 16 août 2025
Animé par Xavier Mauduit
Invitée principale : Christine Barré, professeure d’histoire contemporaine à l’Université d’Angers, spécialiste des féminismes 1914-1940
Aperçu de l’épisode
Cet épisode s’attache à comprendre la place et la conception que Louise Weiss, figure majeure du 20e siècle, se fait du féminisme. En s’appuyant sur le regard de l’historienne Christine Barré, l’émission interroge comment Louise Weiss s’inscrit dans l’histoire des féminismes français, les buts qu’elle poursuit, ses relations parfois conflictuelles avec les autres mouvements féministes, ainsi que ses prises de position sur des sujets comme l’avortement ou l’action collective. L’épisode met en lumière le style particulier de Weiss, son engagement tonitruant mais bref, ainsi que les limites de sa vision du féminisme.
1. Introduction & Contextualisation de Louise Weiss
00:03–01:12
- Louise Weiss est introduite comme pacifiste, humaniste, et combattante pour le droit de vote des femmes.
- Question centrale : Quelle est l’idée du féminisme portée par Weiss ? Quelle place occupe-t-elle parmi les “filles de Marianne” (figures du féminisme en France) ?
- Christine Barré confirme que Weiss appartient à cette histoire, mais précise que son engagement est bref (trois ans, coeur des années 1930), spectaculaire, très médiatisé, mais pas fondamentalement collectif.
- La mémoire de Weiss est très travaillée, soigneusement entretenue par elle-même à travers ses mémoires et interventions publiques.
2. L’Relation de Louise Weiss aux Mouvements Féministes
01:12–05:53
- Arrivée Tardive & Individualisme
- Weiss agit sur le tard : l’histoire du féminisme est déjà bien entamée quand elle entre en scène.
- Elle affiche un certain mépris pour les générations précédentes de féministes, peine à s’inscrire dans l’action collective, critique les grandes associations existantes (“apathie”, “proximité avec le parti radical”, rivalités internes).
- Paradoxalement, tout en critiquant la division, elle crée “La Femme Nouvelle”, ajoutant une association de plus.
[04:08] Christine Barré : « C’est une lutte collective mais aussi individuelle pour l’émancipation des femmes […]. Il y a des dimensions de ce féminisme qui n’ont pas du tout intéressé Louise Weiss. »
- Action Spectaculaire
- Weiss défend un “féminisme d’action”, elle veut sortir le féminisme des “salons où ils se pavanent” et le porter dans la rue.
- Manifestations de rue, parfois rassemblant plusieurs milliers (ex : 4 000 personnes en 1936), mais souvent modestes.
- Recherche de visibilité médiatique, se présente aussi à des élections.
3. Définitions du féminisme selon Louise Weiss et débats
05:53–09:19
[06:01] Louise Weiss : « Le féminisme est une revendication précise consistant à demander que les femmes aient le même statut civile et civique que les hommes. Ce n’est rien de plus et ce n’est rien de moins. […] Le féminisme en France n’a commencé qu’avec la Révolution. »
- Définition Restrictive
- Weiss réduit le féminisme au suffragisme, à l’égalité des droits civiques, néglige les autres luttes féministes (droit au travail, droits sociaux, droit à disposer de son corps…).
- Christine Barré critique cette vision :
- Le féminisme est bien plus vaste, le suffrage n’est qu’un aspect.
- Des féministes comme Madeleine Pelletier défendaient dès la période la libération sexuelle, l’accès à l’avortement.
4. Contraste et conflits avec d’autres figures féministes
09:19–13:45
- Parallèle avec Madeleine Pelletier
- Madeleine Pelletier, issue d’un autre milieu social, militante de gauche, meurt persécutée.
- Louise Weiss, au même moment, fonde l’Union des femmes décorées de la Légion d’Honneur. Deux visions très éloignées du féminisme.
[10:25] Christine Barré : « On parle plutôt de féminisme radical… ancré à gauche […] féminisme révolutionnaire qui annonce des positions des années 70, parfois. »
- Relations conflictuelles
- Weiss reste isolée des grandes réunions et congrès féministes.
- Critique les figures conciliant action féministe et engagement dans un parti masculinisé, par exemple Cécile Brunschvicg.
- Barré estime ces critiques parfois injustes, relevant une part probable de jalousie.
5. Style de militantisme de Louise Weiss
13:45–16:36
- Absence d’innovation doctrinale
- Pas d’arguments nouveaux dans son féminisme : “La Française doit voter” est un slogan parmi d’autres, déjà utilisés.
- Son innovation tient dans le style : humour, usage du capital médiatique, personnalisation du combat. Le mouvement “La Femme Nouvelle” est très lié à sa propre personne.
- Cette personnalisation du leadership, bien qu’inhérente à d’autres mouvements fémininistes aussi, est frappante chez elle.
[14:48] Christine Barré : « Là où elle innove, c’est dans l’utilisation d’un certain humour. […] Tout est très personnalisé. La Femme Nouvelle, c’est le mouvement de Mme Louise Weiss. »
6. Les angles morts du féminisme de Louise Weiss
16:36–20:09
- Indifférente à certaines luttes
- Weiss se désintéresse du mouvement de la “garçonne” (années 1920), tout comme de la question de la sexualité, de l’avortement, et plus généralement des questions “troublant le genre”.
- Les revendications sexuelles sont presque absentes de son horizon, alors que le mouvement féministe de cette époque comporte souvent de nettes oppositions à l’avortement.
[18:21] Louise Weiss : « Être féministe ne veut pas dire que l’on repousse toute féminité… l’homme et la femme sont des êtres différents […] leurs droits politiques et juridiques devraient être égaux. »
- Féminisme de la différence
- Weiss défend l’idée d’une égalité en droits, mais pas d’une identité “naturelle” entre hommes et femmes.
- Christine Barré : cette position l’ancre du côté conservateur, bien éloignée des féministes radicales comme Pelletier qui remet en cause la notion même de différence des sexes.
7. Fin du militantisme, mémoire et postérité
21:29–28:11
- Après l’obtention du droit de vote (1944)
- Louise Weiss se retire de la scène féministe, se consacre à d’autres causes et à l’écriture de mémoires, se donne le beau rôle.
- Son action, brève mais retentissante, a contribué au succès tardif du droit de vote, mais elle tend à en minimiser l’aspect collectif.
[22:36] Christine Barré : « Elle a joué sa partition, mais elle a un peu nié l’existence de l’orchestre. »
[23:30] Christine Barré : « Elle prend position contre le droit à l’avortement en 1973 [...]. Elle est tout à fait hostile à ces nouveaux mouvements qui sont aussi très ancrés à gauche. »
- Sur la perception du combat
- Pour Weiss, après l’obtention du vote, le principal est acquis. Il reste seulement à sensibiliser les femmes à leurs droits.
- Christine Barré tempère : le féminisme connaît un reflux dans les années 1950-1960, et il reste peu de substance sur la vie réelle des femmes dans la pensée de Weiss.
8. Héritage, limites et conclusion
26:58–Fin
- Mémoire de Louise Weiss
- Célèbre comme européenne et pionnière du droit de vote ; son héritage féministe reste “en marge”.
- Christine Barré souligne l’importance de lire d’autres figures (“lisez aussi les mémoires d’une féministe intégrale de Madeleine Pelletier”, 28:11) pour mesurer les écarts entre courants féministes.
Citations et moments clés
- [04:08] Christine Barré : « C’est une lutte collective mais aussi individuelle pour l’émancipation des femmes […]. Il y a des dimensions de ce féminisme qui n’ont pas du tout intéressé Louise Weiss. »
- [06:01] Louise Weiss : « Le féminisme est une revendication précise consistant à demander que les femmes aient le même statut civile et civique que les hommes. Ce n’est rien de plus et ce n’est rien de moins. »
- [14:48] Christine Barré : « Là où elle innove, c’est dans l’utilisation d’un certain humour. Et puis ce culot, cette façon aussi d’exploiter son capital symbolique personnel. »
- [18:21] Louise Weiss : « Être féministe ne veut pas dire que l’on repousse toute féminité. [...] Leurs droits politiques et juridiques devraient être égaux. »
- [22:36] Christine Barré : « Elle a joué sa partition, mais elle a un peu nié l’existence de l’orchestre. »
- [28:11] Christine Barré : « Oui, pour mesurer les écarts abyssaux qui peuvent exister entre féministes, effectivement. »
Timestamps des passages principaux
- 00:03–01:12 : Introduction et situation historique de Louise Weiss
- 01:12–05:53 : Individualisme et critiques de Weiss envers les autres associations féministes
- 05:53–09:19 : Définition du féminisme pour Weiss et critique par Christine Barré
- 09:19–13:45 : Parallèle entre Weiss et Pelletier, féminisme radical et intégral
- 13:45–16:36 : Style “personnalisé” du militantisme de Weiss
- 16:36–20:09 : Absence de prise en compte des questions sexuelles, féminisme de la différence
- 21:29–22:36 : Après 1944, Weiss quitte l’action féministe, gestion de la mémoire
- 23:30–24:04 : Hostilité à l’avortement dans les années 1970
- 26:09–27:11 : Place des femmes après le droit de vote selon Weiss
- 28:11–Fin : Nécessité de lire aussi les mémoires d’autres féministes pour comprendre la diversité du féminisme
Conclusion
Cet épisode détaille la singularité et les contradictions du parcours de Louise Weiss : une militante marquante, mais dont l’approche du féminisme reste centrée sur le droit de vote, au détriment de luttes plus larges ou intégrales. Si son engagement personnel est un facteur de visibilité, il provoque aussi tensions et marginalisation. L’émission suggère l’importance de croiser les mémoires féministes pour saisir la richesse et la complexité de ce mouvement, loin de tout récit unique ou héroïque.
