
Avoir raison avec... Louise Weiss 3/5 : Louise Weiss, une certaine idée du féminisme
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Xavier Mauduit
Avoir raison avec Louise Weiss.
Louise Weiss
Xavier Mauduit.
Xavier Mauduit
Pacifiste et humaniste, Louise Weiss a combattu pour le droit de vote des femmes. Mais qu'en est-il de son féminisme ? Quelle place occupe Louise Weiss parmi les filles de Marianne ?
Christine Barré
En ce qui concerne les années à.
Louise Weiss
Venir, les Françaises trouveront devant elles toutes les boîtes ouvertes.
Un intervenant ou expert invité
Elles peuvent déjà et pourront assumer toutes.
Louise Weiss
Les charges, publiques ou privées. Il n'est même pas impensable d'imaginer que l'une d'elles, un jour, sera présidente de la République.
Xavier Mauduit
France Culture, avoir raison avec Louise Weiss, Xavier Mauduit, Louise Weiss en 1965, au moment de l'élection présidentielle. Bonjour Christine Barre.
Christine Barré
Bonjour.
Xavier Mauduit
Vous êtes professeure d'histoire contemporaine à l'université d'Angers. Les filles de Marianne, histoire des féminismes 1914-1940 est l'un de vos ouvrages. Louise Weiss est-elle une fille de Marianne ?
Christine Barré
Oui, bien sûr, elle a sa place dans cette thèse. Une place qui n'est pas si importante que cela, parce qu'elle est active uniquement pendant trois années, au cœur des années 30. Elle se présente dans ses mémoires comme une européenne avant tout. L'identité de féministe n'est qu'une identité parmi d'autres pour elle. Donc une action assez brève, mais tonitruante, remarquable, médiatisée. et préservée par une mémoire qu'elle entretient soigneusement avec tout son art de journaliste. Donc j'évoque aussi les conflits avec les autres féministes.
Xavier Mauduit
Oui, parce que dans la chronologie ou dans l'histoire des féminismes, pour le dire simplement, nous sommes dans ces années 1930, un moment où il y a tellement eu d'action par le passé. Alors, je ne veux pas dire qu'elle arrive un peu tard, parce qu'elle arrive et c'est ça peut-être le plus important. Mais elle s'inscrit dans une histoire qui est déjà écrite depuis un bon moment.
Christine Barré
Tout à fait. Mais une histoire qu'elle ne prend pas tellement en compte et qu'elle méprise aussi un peu. En tout cas, sur ses contemporaines, ou les féministes un petit peu plus âgées qu'elle, de la génération précédente, elle porte un regard assez critique, voire méprisant. Elle a du mal à s'inscrire dans une action vraiment collective. Elle est critique à l'égard du mouvement, des associations.
Xavier Mauduit
Qu'est-ce qu'elle leur reproche à ces associations ?
Christine Barré
Alors, elle reproche une certaine apathie, elle reproche la proximité avec le parti radical pour les dirigeantes de l'Union française pour le suffrage des femmes, pour les dirigeantes du Conseil national des femmes françaises, donc les grandes associations réformistes qui structurent le mouvement féministe en France. Pourtant, sociologiquement, elle est assez proche de ses élites. Mais elle reproche les divisions, le manque de sens de l'action dans la rue. Et c'est vrai que c'est ça quand même qu'elle va apporter à partir de 1934. Elle se présente comme une suffragette. Elle est centrée sur l'action pour le suffrage des femmes et elle ne s'intéresse pas tellement aux autres enjeux du féminisme de son temps. Et certains reproches qu'elle formule peuvent être justifiés en partie, mais vraiment, il va y avoir des relations très, très tendues avec les autres associations. Elle leur reproche une grande division, mais elle crée elle-même une association de plus, la Femme Nouvelle.
Xavier Mauduit
Nous parlons de féminisme. D'ailleurs, Christine Barche, je profite de vous avoir. Comment définissez-vous le féminisme ?
Christine Barré
C'est une lutte collective mais aussi individuelle pour l'émancipation des femmes et sur tous les domaines possibles et existants dans la vie en société. Il y a des dimensions de ce féminisme qui n'ont pas du tout intéressé Louise Weiss. Elle se concentre sur ce qui est devenu le combat principal depuis les années 1900-1910, la lutte pour l'égalité des droits civiques.
Xavier Mauduit
Et dans cette association, la femme nouvelle de Louise Weiss, que cherche-t-elle ? Que souhaite-t-elle ? Parce qu'on l'entend bien, il y a le combat pour le droit de vote des femmes et puis le féminisme qui est beaucoup plus large que ce combat, qui est déjà très important. Qu'est-ce qu'elle souhaite dans cette association ?
Christine Barré
Elle défend un féminisme d'action, d'action spectaculaire dans la rue. Elle dit qu'elle veut sortir le féminisme des salons où ils se pavanent. Elle a vraiment des mots très ironiques et très durs et très injustes. Donc elle organise des manifestations de rue. Donc avec assez peu de militantes. Ce ne sont pas de grandes manifestations. En 36, il y a quand même une manifestation qui réunit 4000 personnes. Mais avec plusieurs associations féministes. Sinon, ce sont des manifestations avec 50, 100, 200 personnes. Elle se présente aussi aux élections. Mais ça, elle n'est pas la première. Ça se faisait déjà au XIXe siècle. Et elle s'est attirée les médias.
Xavier Mauduit
Avec ici une définition du féminisme. Christine Barre, j'aimerais bien que vous écoutiez la définition de ce mot féminisme par Louise Weiss.
Louise Weiss
Le féminisme n'est pas bien défini en général lorsqu'on en parle. Le féminisme est une revendication précise consistant à demander que les femmes aient le même statut. civile et civique que les hommes. Ce n'est rien de plus et ce n'est rien de moins. Le féminisme en France n'a commencé qu'avec la Révolution. Car avant cette époque, il y a eu des reines de France qui n'ont jamais parlé féminisme et qui étaient les maîtresses du pays. Il y avait des femmes célèbres par leur salon, par leur influence politique, par leur savoir. qui n'ont jamais dit un mot du féminisme, et qui se désintéressaient d'ailleurs complètement du sort de la plèbe, les femmes étant à ce moment-là aussi malheureuses que les hommes. D'ailleurs, les femmes ont partagé le sort général, économique de l'humanité. Mais le féminisme a réclamé pour elles des droits qu'elles n'avaient pas. Et ce n'est pas autre chose que cette revendication extrêmement précise. Elle a commencé cette revendication avec la Révolution. Avec la fameuse Terwine de Méricourt, la fameuse Olympe de Gouges qui clamait sous les arcades du Palais-Royal, nous n'avons qu'un seul droit, celui de monter à l'échafaud.
Xavier Mauduit
Est-ce que cette définition du féminisme par Louise Weiss en 1980 correspond à la lecture de l'histoire du féminisme qu'ont les autres féministes du moment ?
Christine Barré
Non, elle a une définition très restrictive. Elle réduit le féminisme au suffragisme, en fait. Alors quand elle dit que l'orientation principale, ou même exclusive dans sa bouche, c'est de revendiquer des droits, là c'est vrai que c'est assez juste. C'est l'émancipation par le droit, par l'égalité des droits. Mais ça va au-delà des questions de statut personnel des femmes. mais aussi le droit au travail, les droits sociaux, tout le domaine de la liberté de disposer de son corps. Il y a déjà des militantes comme Madeleine Pelletier du droit des femmes à disposer de leur corps. Donc voilà, elle a quand même une vision limitée du féminisme. Mais c'est aussi ce qui est le plus visible dans les années 30, sans doute, même si les années 30, c'est quand même aussi des moments forts de mobilisation sociale. C'est le Front populaire, c'est l'organisation d'un mouvement antifasciste féminin. Et elle ne l'inclut pas dans la mobilisation, alors que face à la crise économique et sociale, des femmes, des féministes, de nouvelles générations de féministes se sont mobilisées, et avec un certain succès d'ailleurs, pour limiter la casse dans les restrictions à l'accès des femmes au travail.
Xavier Mauduit
Christine Barr, vous avez assuré l'édition critique des mémoires d'une féministe intégrale. Ce sont les mémoires de Madeleine Pelletier. D'ailleurs, on peut rappeler qui est Madeleine Pelletier.
Christine Barré
Oui, Madeleine Pelletier, à partir de la génération précédente. Elle est née en 1874. Elle est morte en 1939. Elle est morte dans un asile, arrêtée pour avoir pratiqué des avortements, alors qu'elle avait été la première femme interne des asiles d'Aliéné. une fin vraiment, vraiment tragique. Et ce qui me frappe, c'est l'écart énorme avec Louise Weiss, évidemment, pas les mêmes milieux sociaux, des orientations politiques totalement divergentes, des vies militantes tellement opposées. Au moment où Madeleine Pelletier est persécutée pour avoir défendu le droit à l'avortement, Louise Weiss crée l'union des femmes décorées de la Légion d'honneur. Ça dit tout.
Xavier Mauduit
Ça dit tout et ça nous permet d'évoquer le féminisme intégral parce qu'il y a aussi des distinctions à opérer dans le mouvement. Mais encore, je ne sais pas si le mouvement est adapté. Dans le féminisme, il y a le féminisme intégral. Ce féminisme-là, quel est-il ?
Christine Barré
Intégrale, c'est le qualificatif de Madeleine Pelletier, mais on parle plutôt de féminisme radical. C'est un féminisme qui est ancré à gauche, qui prend la gauche la plus radicale, mais critique à l'égard du stalinisme. critique à l'égard du sexisme présent dans les organisations politiques de gauche. C'est un féminisme révolutionnaire qui annonce des positions des années 70, parfois. Et parfois, ce qu'elle défend est un peu daté. Par exemple, La femme nouvelle, le nom qu'elle donne à son association, ça renvoie plutôt aux années 1900. C'est une figure des années 1900, la femme nouvelle. Après, on va plutôt parler de la femme moderne, dans les années 1920 et 1930. Donc elle peut avoir un côté décalé.
Xavier Mauduit
Elle a un côté décalé, mais est-elle en relation avec les autres figures féministes de son temps ? Parce que vous nous évoquez, Christine Barre, des critiques, et c'est complètement compréhensible, mais y a-t-il des échanges, des moments où ces femmes, entre autres, parce qu'il y a des hommes aussi, se retrouvent pour discuter lors de conférences, lors de réunions ?
Christine Barré
Alors oui, bien sûr, il y a de grands congrès, il y a des colloques. Le CNFF a organisé des états généraux du féminisme en 1929, 1930, 1931. Les grands lieux parisiens comme la Mutualité accueillent des réunions publiques, vraiment, avec des milliers de participantes. Louise Weiss, elle est un petit peu isolée par rapport à toute cette dynamique collective. Elle joue perso. Et elle critique les grandes figures, comme je l'ai dit tout à l'heure, notamment Cécile Brinchvick. qu'elle a rencontré. Alors, Marcel Kramerbach aussi, qui était au Parti Radical. Elle en veut particulièrement à ces femmes, qui ne sont pas représentatives de l'ensemble du mouvement féministe, mais qui ont fait le choix d'être à la fois des militantes suffragistes et des militantes au Parti Radical, qui était le parti qui bloquait la réforme pour le droit de vote des femmes. Elles ont d'abord dû se battre pour que le Parti Radical accepte les adhésions de femmes. Ça, c'est seulement à partir de 1924. et avec le soutien de la Ligue des droits de l'homme. Et ensuite, ces femmes, c'est vrai qu'elles ne vont pas peser lourd dans la machine du Parti radical. Elles sont seulement 1% dans les congrès du parti. Donc une influence limitée, un certain insuccès de leur politique d'entrisme, en fait. Et ça, évidemment, Louise Weiss ne manque pas de le souligner. Mais je trouve qu'elle est quand même très injuste avec ces femmes qui ont su construire, notamment avec l'Union française pour le suffrage des femmes, une association puissante, bien représentée dans tous les départements de France, Et Cécile Brunjuic a vraiment joué un rôle majeur et ne manquait pas d'efficacité. Ce n'est pas un hasard si elle entre au gouvernement en 1936 et pas Louise Weiss. Donc il y a une part de jalousie, certainement.
Xavier Mauduit
Vous avez évoqué le Front populaire en 1936 où l'idée de la semaine des 40 heures pour les femmes est une mesure critiquée par Louise Weiss. Est-ce qu'on peut expliquer ce qui se passe à ce moment-là ?
Christine Barré
Elle n'est pas une militante de gauche. Elle n'est pas dans la dynamique du Front populaire. Donc c'est certainement comme ça qu'on peut l'expliquer. Elle est sans doute aussi hostile à toute mesure, différentialiste. Mais les 40 heures, elles sont pour toutes et tous.
Xavier Mauduit
C'est toujours étonnant parce que nous associons facilement et sans doute de manière erronée les mouvements féministes à des mouvements sociaux qui vont au-delà du droit des femmes. Or, on voit bien ici qu'avec Louise Weiss, on va trouver un mouvement féministe de courte durée, vous nous l'avez bien dit, dans les années 1930, mais qui diffère des autres mouvements. Est-ce qu'on peut dire que Louise Weiss propose une autre forme de féminisme ?
Christine Barré
— Non, pas du tout. Pas du tout. Et surtout pas sur le fond. Il n'y a aucune innovation dans l'argumentaire. D'ailleurs, les affiches portent des mots très simples, des slogans très brefs. « La Française doit voter », « La femme nouvelle ». Enfin voilà, on a vraiment le minimum au niveau de l'argumentation. Tout a été élaboré avant elle. Là où elle innove, c'est dans l'utilisation d'un certain humour. Et puis ce culot, cette façon aussi d'exploiter son capital symbolique personnel. Tout est très personnalisé. La Femme Nouvelle, c'est le mouvement de Mme Louise Weiss. Elle se met beaucoup en avant. Ce n'est pas la première fois dans l'histoire du féminisme qu'une association est réduite. à la figure de sa dirigeante. C'est un problème récurrent pour le féminisme. C'est peut-être aussi parfois un passage obligé, mais c'est très frappant avec elle. Elle apporte sa notoriété et un exemple aussi de réussite professionnelle qui est intéressant, mais pas du tout unique non plus à l'époque.
Xavier Mauduit
Avec ici une figure qui traverse tout le XXe siècle. Et dans cette histoire-là, il y a des moments en référence. Alors ce moment après Première Guerre mondiale avec la figure de la garçonne. Christine Barr, vous êtes l'autrice de cet ouvrage « Les garçonsnes, mode et fantasmes des années folles ». Louise Weiss, à ce moment-là, est active. Elle est journaliste, elle voyage, elle va en Russie. Mais ce mouvement des garçonsnes, elle passe à côté, ou volontairement d'ailleurs, ça ne l'intéresse pas.
Christine Barré
Oui, comme la plupart des féministes qui ont quand même un problème moral avec la garçonne. Il y a encore une homophobie, une lesbophobie très importante à cette époque, une invisibilité des lesbiennes dans les mouvements féministes de cette époque. Donc tout ce qui est un petit peu de trouble dans le genre est représenté pour la plupart des féministes. un problème à gérer parce que depuis longtemps, dans les yeux des antiféministes, les féministes sont de ce côté-là, du trouble dans le genre. Donc, il y a des réactions parfois hyper moralisatrices du côté des féministes qui se défendent, qui ne veulent pas être confondues avec ces garçons si subversifs. Et donc ça peut surprendre, mais pour les féministes de la première vague de cette époque-là, les revendications en matière de sexualité ne sont pas très progressistes. C'est le moins qu'on puisse dire. Il y a même une opposition à l'avortement. Elles approuvent la loi de 1920 qui accroît la répression de l'avortement et de la contraception. Ce qu'elles défendent, c'est révolutionnaire d'une certaine manière, c'est une seule morale sexuelle pour les deux sexes, mais en alignant la morale sexuelle des hommes sur la morale sexuelle des femmes.
Xavier Mauduit
C'est ce poids du passé qui pèse sur les épaules, en tout cas selon Louise Weiss, avec, profitez-en, une autre définition du féminisme.
Louise Weiss
Nous nous trouvons dans ce cas sociologique et historique tout à fait exceptionnel, c'est que les lois sont en avance des mœurs. Par la loi, comme nous sommes la majorité, et que nous vivons en République, sous un système majoritaire, nous devrions pouvoir imposer complètement notre volonté. Or nous ne le faisons pas et nous nous considérons encore comme frustrés. C'est parce que nous traînons sur nos épaules, je dirais, le poids du passé, et que nous ne sommes pas arrivés encore à nous libérer de traditions et de coutumes dont la loi plus en avance que les mœurs permettraient de nous libérer. Je voudrais définir le mot de féministe. Je crois qu'il en a très besoin. Il ne faut pas prendre ce mot comme tant d'écrivains, ou tant d'humoristes, ou tant d'hommes politiques l'ont fait. Être féministe ne veut pas dire que l'on repousse toute féminité. Au contraire, je ne crois pas qu'il faille interpréter l'égalité politique comme une égalité naturelle. Nous sommes des êtres, l'homme et la femme sont des êtres différents. qui obéissent à des lois et des impulsions différentes, mais leurs droits politiques et leurs droits juridiques devraient être égaux. C'est ce qu'explique le combat que j'ai mené dans une république d'ailleurs à l'agonie.
Xavier Mauduit
Louise Weyss, en 1970, Christine Barre, un commentaire avec ici, quelque chose qui est toujours très clair de la part de Louise Weyss. Son propos est toujours très cohérent. Après, l'inscrire dans une histoire plus large, ça permet d'encerner la portée.
Christine Barré
Ce discours sur le féminisme de la différence, il la situe du côté conservateur, du côté d'un féminisme de droite ou modéré, des sensibilités qui ont toujours existé. Là aussi, on est très loin de Madeleine Pelletier, qui défend une égalité absolue et qui déconstruit ce qu'on appelle la différence des sexes. Voilà donc ce qu'on appelle aujourd'hui le genre. Louise Weiss, elle y croit à cette différence. Chacune, chacun a sa vision. Elle rejoint les féministes modérées de son époque là-dessus. Ce qui est aussi frappant chez elle, c'est à quel point elle a... C'est aussi une façon de se mettre en valeur et de poser en femme d'avant-garde, à quel point elle exagère certainement l'apathie des femmes. Elle dit que les femmes en France ne s'intéressent pas au féminisme, à leur émancipation. Et peut-être sans le savoir, elle reprend là un des arguments importants des anti-féministes qui disent que les femmes françaises ne veulent pas du droit de vote et ne s'y intéressent pas.
Xavier Mauduit
Avec cette action de courte durée dans les années 1930-1944, les femmes obtiennent le droit de vote. Peut-on dire que l'action de Louise Weiss dans cet univers féministe est terminée à ce moment-là ?
Christine Barré
Oui, elle passe à autre chose, surtout qu'elle ne peut pas non plus mettre en avant un passé de résistante, donc elle n'a pas de carrière politique. Certaines féministes de l'avant-guerre vont reprendre une activité toujours de défense des droits des femmes. Donc, elle, elle est vraiment passée à autre chose, mais elle va rester présente à travers ses mémoires, ses mémoires qui vont être réédités, des mémoires précoces aussi, dès 1946, ce que femme veut. Donc, elle s'inscrit très vite dans l'histoire. en se donnant un beau rôle parfois exagéré. Elle a contribué au succès très tardif en France du droit de vote. Elle a joué sa partition, mais elle a un peu nié l'existence de l'orchestre.
Xavier Mauduit
C'est très joliment dit et ça agace, j'imagine, de la part de toutes celles et ceux qui peuvent lutter depuis longtemps pour les droits des femmes, de se rendre compte qu'elles se présentent, et vous l'avez dit très fort, médiatiquement, comme celles qui sont le symbole du mouvement. C'est ça aussi qui crée toutes ces tensions, au-delà même des idées conservatrices ou progressistes.
Christine Barré
Oui, c'est aussi pour ça qu'il est difficile d'avoir raison avec Louise Weiss.
Xavier Mauduit
Pour le dire simplement, avec ce moment qui nous conduit sur la partie de la vie de Louise Weiss, avec l'Europe au cœur de ses préoccupations, et puis des conséquences sociales, et puis des événements auxquels elle doit réagir. Je pense particulièrement à l'avortement. Dans ces longs combats sur l'avortement, comment se positionne-t-elle ?
Christine Barré
Elle prend position contre le droit à l'avortement en 1973, donc au plus fort des luttes féministes avec le MLAC, avec le MLF. Elle est tout à fait hostile à ces nouveaux mouvements qui sont aussi très ancrés à gauche. C'est une femme conservatrice. marquée par une socialisation dans une autre époque où l'on craignait la dépopulation et où l'on réprouvait moralement l'acte d'avorté.
Xavier Mauduit
Et quand elle met en place cette association La Femme Nouvelle, nous sommes dans le premier tiers du XXe siècle, mais vous nous l'avez dit Christine Barre, elle évoque plutôt quelque chose qui se passe au début du siècle, qui a comme un décalage temporel. D'où cette question dans les années 1960, sommes-nous arrivés au bout des luttes ?
Un intervenant ou expert invité
Je crois que si les femmes n'avaient pas eu le droit de vote, l'organisation sociale de la France actuelle n'aurait pas été tout à fait la même. On s'est beaucoup occupé d'assurance sociale, de protection des foyers, de protection de l'enfance, de toutes sortes d'aménagements qui protègent la famille et donnent aux enfants toute leur chance. Enfin, il est évident également que les femmes ayant tous les droits politiques et civiques, aucun candidat ne se peut s'opposer à leurs intérêts. Alors on en est arrivé, lentement, à modifier le statut de la femme mariée, de la femme qui travaille, de la femme propriétaire de biens fonciers ou commerciaux. Elles ont beaucoup plus de liberté. Et maintenant, je dirais que comme les femmes sont la majorité, au point de vue politique. Qu'elles peuvent, en somme, faire triompher les lois qui leur conviennent. Pourquoi continuerait-on à s'occuper d'elles dans une campagne revendicatrice, sinon pour leur faire prendre conscience de leurs droits ? Conscience qui leur manque encore quelques fois.
Xavier Mauduit
Louis Weiss et les conséquences du droit de vote des femmes en mai 1965. On est dans le contexte de l'élection présidentielle de 1965. Christine Barré, on a presque l'idée que c'est bon, le droit de vote a été obtenu et puis globalement la place des femmes dans la société convient. Il faut juste maintenant dire aux femmes qu'elles ont obtenu ces droits. Mais ça y est, le combat est terminé.
Christine Barré
Et quand on veut, on peut. D'ailleurs, c'est le titre de ses mémoires dans la première édition, « Ce que femme veut ». Oui, mais on est aussi dans un contexte de creux de la vague pour le féminisme. Donc, finalement, c'est un témoignage de plus sur le fait que le féminisme a beaucoup perdu en puissance dans ses années 50 et 60. C'est un petit peu en train de redémarrer au fil des années 60. Et puis encore une fois, elle parle des droits, du statut, mais on est loin des conditions réelles de vie des femmes, des mères, des travailleuses. Il y a des tas de sujets que travaillent les féministes et qui sont toujours absents de son horizon de pensée.
Xavier Mauduit
Et qu'en reste-t-il aujourd'hui ? Pour finir, on voit bien que la mémoire de Louise Weiss comme combattante pour l'Europe, Ça demeure, mais lié au féminisme, c'est en marge, bien sûr.
Christine Barré
Pour revenir sur ce qu'elle dit sur le vote, il n'y a rien sur l'éligibilité, mais qu'est-ce que l'égalité des droits politiques a réellement changé pour les femmes ? Quelle est, dans les années 1960, la part des femmes dans la vie politique ? Le pourcentage de femmes dans les partis, dans les différents gouvernements ? Dans les assemblées, il y a quand même une immense déception qui couvre dans ces années-là, qui n'éclate pas encore en revendications en faveur de la parité, mais il y a quand même des blocages énormes, une masculinisation de la vie politique qui se perpétue, et on ne le voit pas.
Xavier Mauduit
Donc pour conclure, on peut dire que c'est très bien de lire les mémoires d'une Européenne de Louise Weiss, mais vous allez nous dire, lisez aussi les mémoires d'une féministe intégrale de Madeleine Pelletier.
Christine Barré
Oui, pour mesurer les écarts abyssaux qui peuvent exister entre féministes, effectivement.
Xavier Mauduit
Merci vivement Christine Barre d'être venue aujourd'hui nous parler de Louise Weiss, une certaine idée du féminisme. Merci beaucoup à vous. Prochain épisode, Louise Weiss, la vie comme un voyage, avoir raison avec Louise Weiss, une émission réalisée par Thomas Beau, préparée par Sidonie Lebeau, avec à la technique Olivier Arnet. Émission à retrouver en ligne sur le site internet franceculture.fr et l'appli Radio France.
Émission France Culture – 16 août 2025
Animé par Xavier Mauduit
Invitée principale : Christine Barré, professeure d’histoire contemporaine à l’Université d’Angers, spécialiste des féminismes 1914-1940
Cet épisode s’attache à comprendre la place et la conception que Louise Weiss, figure majeure du 20e siècle, se fait du féminisme. En s’appuyant sur le regard de l’historienne Christine Barré, l’émission interroge comment Louise Weiss s’inscrit dans l’histoire des féminismes français, les buts qu’elle poursuit, ses relations parfois conflictuelles avec les autres mouvements féministes, ainsi que ses prises de position sur des sujets comme l’avortement ou l’action collective. L’épisode met en lumière le style particulier de Weiss, son engagement tonitruant mais bref, ainsi que les limites de sa vision du féminisme.
00:03–01:12
01:12–05:53
[04:08] Christine Barré : « C’est une lutte collective mais aussi individuelle pour l’émancipation des femmes […]. Il y a des dimensions de ce féminisme qui n’ont pas du tout intéressé Louise Weiss. »
05:53–09:19
[06:01] Louise Weiss : « Le féminisme est une revendication précise consistant à demander que les femmes aient le même statut civile et civique que les hommes. Ce n’est rien de plus et ce n’est rien de moins. […] Le féminisme en France n’a commencé qu’avec la Révolution. »
09:19–13:45
[10:25] Christine Barré : « On parle plutôt de féminisme radical… ancré à gauche […] féminisme révolutionnaire qui annonce des positions des années 70, parfois. »
13:45–16:36
[14:48] Christine Barré : « Là où elle innove, c’est dans l’utilisation d’un certain humour. […] Tout est très personnalisé. La Femme Nouvelle, c’est le mouvement de Mme Louise Weiss. »
16:36–20:09
[18:21] Louise Weiss : « Être féministe ne veut pas dire que l’on repousse toute féminité… l’homme et la femme sont des êtres différents […] leurs droits politiques et juridiques devraient être égaux. »
21:29–28:11
[22:36] Christine Barré : « Elle a joué sa partition, mais elle a un peu nié l’existence de l’orchestre. »
[23:30] Christine Barré : « Elle prend position contre le droit à l’avortement en 1973 [...]. Elle est tout à fait hostile à ces nouveaux mouvements qui sont aussi très ancrés à gauche. »
26:58–Fin
Cet épisode détaille la singularité et les contradictions du parcours de Louise Weiss : une militante marquante, mais dont l’approche du féminisme reste centrée sur le droit de vote, au détriment de luttes plus larges ou intégrales. Si son engagement personnel est un facteur de visibilité, il provoque aussi tensions et marginalisation. L’émission suggère l’importance de croiser les mémoires féministes pour saisir la richesse et la complexité de ce mouvement, loin de tout récit unique ou héroïque.