
Avoir raison avec... Louise Weiss 4/5 : Louise Weiss, la vie comme un voyage
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Xavier Mauduit
Avoir raison avec Louise Weiss, Xavier Mauduit.
Evelyne Winclair
Louise Weiss la vit comme un voyage en 1976. Louise Weiss a 83 ans. Elle vient d'achever le sixième volume de ses mémoires d'une européenne, volume intitulé « L'illumination humaine ».
Louise Weiss
Je demande aux lecteurs de me suivre en Amérique centrale, en Alaska, dans les Alouissiennes, et puis le Japon que j'ai vu en train de digérer le message démocratique que le général MacArthur le forçait à avaler. Et puis alors, j'ai vu la Chine, la Chine d'avant Mao, et puis la Chine d'après Mao, et puis l'Indochine, et puis la Russie, où j'ai eu l'extraordinaire chance journalistique et en même temps humaine d'approcher les grands héros de la Révolution. J'ai tout de même connu Lénine, qui m'a donné son portrait. Je me suis liée d'amitié avec Trotski. J'ai aussi été dans toute l'Afrique, jusqu'à la pointe de l'Afrique et à l'île Maurice. Enfin, j'ai essayé de vivre avec les gens.
Evelyne Winclair
Evelyne Winclair, bonjour.
Xavier Mauduit
Bonjour, Xavier Mauduit.
Evelyne Winclair
Vous êtes l'autrice de Louise Weiss, une journaliste voyageuse au cœur de la construction européenne. Voyageuse, c'est peu de le dire.
Xavier Mauduit
Oui, parce que Louise Weiss a voyagé très tôt, premièrement. Deuxièmement, elle a voyagé toute sa vie. Son dernier voyage, elle l'a effectué à l'âge de 89 ans, au Liban. Et c'est une fille, une jeune fille, une femme de la frontière, comme l'ont dit d'autres avant moi. Elle est d'origine aldacienne, donc c'est une région transfrontalière. Elle vient d'une famille dont son père est protestant, sa mère est juive. Les racines familiales sont là aussi en Hongrie, en Tchécoslovaquie, en Allemagne. Très tôt elle a voyagé, sa mère l'a envoyée à Oxford pour parfaire son anglais. Et elle a rejoint son père aussi à l'âge de 18 ans qui était inspecteur des mines, ingénieur d'abord puis inspecteur des mines, en Galice où elle a parcouru la région à cheval. Et ce qui est intéressant dans le rapport à l'expérience viatique c'est que Très tôt, très vite, elle a tenu des journaux de voyage, des carnets de voyage. C'est une polygraphe, elle a écrit toute sa vie. Et l'idée même du voyage, c'est-à-dire d'un autre rapport à l'altérité, que ce soit géographiquement, humainement, puisque dans l'extrait que vous avez diffusé, elle dit qu'elle aime être proche des gens, ce qui est vrai et parfois ce qui n'est pas vrai. Ça dépend des gens et des territoires parcourus. Mais voilà, ça commence très tôt, effectivement.
Evelyne Winclair
Ça commence très tôt avec cette jeune fille, nous sommes au tout début du XXe siècle, qui voyage. Elle voyage dans quel environnement ? Nous sommes ici avec un voyage de la bonne société, des jeunes filles de la bonne société ?
Xavier Mauduit
Non, parce que d'abord elle voyage, d'abord elle a passé l'agrégation à 21 ans, mais elle a très vite refusé d'enseigner parce qu'elle estimait que les émoluments n'étaient pas à la hauteur de ce travail et elle a choisi le journalisme. On peut diviser ces voyages chronologiquement en deux périodes. On peut parler des voyages de jeunesse avant la première guerre mondiale et même avant les années 30 et des voyages de la maturité, c'est-à-dire après la seconde guerre mondiale. Elle voyage seule en début de période lorsqu'elle part en Tchécoslovaquie en 1919. et lorsqu'elle part, ce qu'elle appelait son premier voyage professionnel, on pourra peut-être en reparler, c'est-à-dire que c'est sa manière à elle d'envisager le journalisme, et son voyage en Russie, ce que l'historienne Sophie Queret appelle le laboratoire du communisme, en 1921. Donc là, elle part seule, mais alors seule, c'est-à-dire tout de même, elle prépare son voyage en amont, avec des réseaux. Elle rencontre également des compatriotes que ce soit en Tchécoslovaquie ou en Russie. Et dans la deuxième partie du XXe siècle, elle part cette fois-ci avec un réalisateur comme Georges Bourdelon qui l'a accompagné notamment en Syrie mais également en Inde et qui lui d'ailleurs loue son rapport à l'altérité dans le cadre de ses voyages. ce qui peut être parfois aussi discutable dans l'un ou l'autre exemple que j'ai en tête. Et dans un autre voyage au Mexique, elle est accompagnée du fils d'un couple de diplomates qui est en train de préparer sa thèse sur la paysannerie mexicaine et qui lui sert de guide et d'interprète.
Evelyne Winclair
Voyager, ça ne veut pas dire la même chose pour tout le monde. Et selon les moments, partir en Russie en 1921, c'est une aventure. Elle en est où de son rapport au journalisme à ce moment-là ?
Xavier Mauduit
Alors effectivement, c'est une aventure. Elle n'a pas appelé son livre comme... ses écrits comme Madeleine Pelletier, « Mon voyage aventureux en Russie communiste », mais elle part en Russie d'abord parce qu'elle veut être là où les choses se passent. Et évidemment, en 1917, c'est la révolution bolchevique et c'est un bouleversement de l'histoire. Ça, c'est sa première motivation. Sa deuxième motivation, ce sont les affamés de la Volga. Il faut dire que la Croix-Rouge internationale a accepté une antenne de la Croix-Rouge russe, pas encore soviétique. Pour précision, la France reconnaît la République des Soviétes officiellement en 1924. C'est là qu'elle installe une ambassade à Moscou. Voilà, c'est pour ça que je mobilise encore le terme Russie en parlant de 1921. Ou Russie Rouge, entre guillemets. Mais voilà, elle veut voir ce qui se passe. C'est l'histoire qui avance ou qui recule selon les acteurs et les actrices qui l'envisagent. Et elle est soucieuse de ce qui se passe là-bas au plan humanitaire. Elle parlait des gens dans l'extrait que vous avez diffusé. Elle était aussi infirmière pendant la Première Guerre mondiale. En tous les cas, elle faisait partie d'une association caritative de sa grande-tante Sophie Wallerstein. Donc il y a tout de même ce rapport à l'autre humain qui est important chez elle. Alors vous parlez d'aventure. Effectivement, on peut parler d'aventure parce que, si vous voulez, cette période entre 1920, 1921 et 1924, c'est une coupure totale au plan diplomatique et des relations internationales entre la France et la Russie. Et évidemment, d'autres femmes ont voyagé en Russie avant elle, mais dans un contexte où les relations étaient basées sur les affinités lectives entre des voyageuses et une aristocratie russe. Plus tard, on pense à André Violi, qui est un autre grand reporter, mais qui a voyagé dans les années 30, à une époque où les voyages étaient beaucoup plus encadrés. pour des raisons idéologiques évidemment, au point d'ailleurs que le régime tentait de dissuader les voyageurs et voyageuses individuelles de louer une chambre d'hôtel individuelle. Alors que lorsque Louise Weiss y va, elle y va seule. Elie-Joseph Bois, qui est le propriétaire de la revue l'Europe Nouvelle, à qui elle demande un statut de grand reporter parce qu'elle prépare en amont ce voyage de manière extrêmement précise. Elle met 18 mois à voir son visa et Elie-Joseph Bois lui dit mais vous, vous serez victime de la famine et vous mourrez du typhus. Le tifus effectivement sévissait en Russie, mais il l'entendait également au sens métaphorique, le tifus étant le danger de la contagion du communisme.
Evelyne Winclair
L'Europe Nouvelle, revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, c'est cette revue fondée par Louise Weiss. Comment ça se passe d'ailleurs son rapport avec la direction en chef ? Parce qu'ici on sent bien qu'elle est envoyée d'une revue qu'elle a elle-même fondée ?
Xavier Mauduit
En fait, c'est Filouze, Jacinthe Filouze, qui lui a proposé de fonder cette revue avec lui en 1918. Elle collabore de 1918 à 1920 et il y a une rupture en 1919 à son retour de son voyage en Tchécoslovaquie. Et à ce moment-là, en 1919, elle va travailler pour Le Petit Parisien. qui est un journal à très grand tirage, avec une réception effective notable. Et en 1920, elle revient finalement à l'Europe Nouvelle, et là, elle dirige l'Europe Nouvelle. Alors, les mauvaises langues diront oui, et son père était conseiller d'administration, certes. Mais ça n'enlève rien à ses qualités de journaliste puis de grand reporter. C'est une revue, alors qu'il se présente de ses deux colonnes sur 54 pages, et c'est une revue assez ambitieuse parce que, alors évidemment elle traite des questions de politique internationale, nous sommes dans un contexte de l'après Première Guerre mondiale, avec les traités de Saint-Germain-en-Laye en 1919 et de Trianon en 1920. qui réorganise territorialement le continent européen. Et nous sommes dans ce que Louis XIV appelle la débalkanisation de l'Europe, c'est-à-dire la démocratisation de l'Europe avec notamment le démembrement de l'Empire Austro-Hongrois et la naissance justement de nouvelles démocraties, encore fragiles certes, mais réelles.
Evelyne Winclair
Avec dans cette histoire-là une volonté de voyage. Le journalisme, bien sûr, s'en est une. Qu'est-ce qu'elle cherche dans ses voyages ? Elle veut rapporter de l'information qu'elle seule peut donner. Parce que vous l'avez bien dit, cette Russie de 1921, on est juste avant la naissance de l'URSS, c'est un monde encore fermé.
Xavier Mauduit
Exactement. Alors il y a aussi une raison peut-être un peu plus personnelle, qui me semble intéressante, c'est qu'elle, alors évidemment elle le dit dans ses mémoires, qu'il faut lire avec un intérêt, certes, c'est ce que je fais, mais avec du recul et une analyse critique. J'attends une publication des mémoires avec une édition critique, mais enfin voilà. Et elle y raconte qu'elle a un désir continu de partance. Je trouvais cette expression très jolie parce que ses relations avec son père sont très tendues. Alors elle vient quand même d'une famille de la bourgeoisie républicaine, fortunée. Et ma foi, comme toutes les femmes de cette époque, son mode de vie est tout de même soumis au code Napoléon de 1804. Et c'est une femme, une jeune fille déjà, qui veut s'émanciper. Elle veut faire ce qu'elle a envie de faire. Elle est profondément libre. S'il y a un mot, deux, choisissons deux mots, ce serait libre et déterminé ou pugnace même. Et donc il y a ce désir de partance qui continue. Et puis le fait de voir l'histoire en marche et d'en rendre compte. Alors Fred Koopferman, historien, parle de trilogie, du voir, du savoir et du comprendre. J'aime beaucoup cette expression, j'y rajouterais de transmettre ce qu'elle veut faire avec l'Europe nouvelle, mais elle le fera plus tard aussi avec la nouvelle école de la paix, qui est un peu le pendant de l'Europe nouvelle, qui est créée en 1930, avec cette idée de transmettre ce qui se passe, que ce soit d'ailleurs pour attester de la véracité de fait qu'elle a observée, comme en Russie, mais aussi pour travailler à une Europe pacifiée après la première guerre mondiale.
Evelyne Winclair
Avec la nouvelle école de la paix, Louise Weiss, donne des conférences. Dans le même temps, cette transmission, elle est là par les conférences parce que cette aventure, on peut même mettre au pluriel, ces aventures, elle souhaite les raconter.
Narrator/Interviewer
Madame Louise Weiss vient d'effectuer un voyage à travers le Grand Nord. Voyage qui d'ailleurs est presque une exploration. Mais si vous le voulez, Madame, nous allons refaire le plan de votre voyage et partir avec vous sur cette terre que peu de Français connaissent.
Louise Weiss (voice or recounting)
Imaginez que je suis au pied des montagnes rocheuses. En Alberta, l'une des provinces du Canada, les plus riches en blé, en charbon, en fourrure, en bois, et dont le pétrole jaillit plus abondant tous les jours.
Narrator/Interviewer
Mais quels ont été exactement vos états ?
Louise Weiss (voice or recounting)
Eh bien, je me suis d'abord arrêtée à Fort Saint-Jean, où j'ai retrouvé les fleurs de lys du vieil établissement fondé par les explorateurs, nos ancêtres. Puis à Fort Nelson, le centre des trappeurs de castors, à Whitehorse également sur le Yukon, aboutissement d'un prodigieux pipeline construit à toute vitesse à travers les forêts désertes pour amener pendant la guerre au Pacifique le pétrole découvert à Norman Wells sur le fleuve Mackenzie, en deçà du cercle polaire.
Narrator/Interviewer
Je crois qu'il sera difficile après cela de dire que les Français et surtout les Françaises ne savent pas voyager.
Evelyne Winclair
Le Yukon, le Pipeline, c'est charmant d'entendre Louise Weiss raconter nous étions en 1946 après un voyage dans le Grand Nord. Elle donne ces conférences-là. Evelyne Winclair, elle raconte bien. Et c'est très important de le souligner parce que voyager c'est une chose, raconter le voyage c'en est une autre.
Xavier Mauduit
Tout à fait, c'est une formidable oratrice. Elle peut parler une heure, debout, sans note. Elle a beaucoup d'humour. Ça se voit déjà dans ses écrits corollaires à ses voyages dans la première moitié du XXe siècle, dans son art du portrait. mais elle est très très à l'aise, et aussi dans son rapport aux populations autochtones, même si parfois son regard peut être condescendant. Alors dans l'extrait que vous avez diffusé, c'est quelque chose que l'on retrouve de manière récurrente, la description des paysages, les ressources, les infrastructures nouvelles, Mais selon les destinations, c'est peut-être aussi le regard d'une européenne que l'on pourrait qualifier d'européocentrée, par exemple. Lorsqu'elle est au Kenya et qu'elle tourne des reportages, comme le reportage Pastorales africaines, Elle tente de justifier à sa manière la colonisation de la Grande-Bretagne en disant que si la Grande-Bretagne ne renonce pas au Kenya, c'est pour éviter des rivalités tribales. Bon, c'est évidemment indiscutable. Au Mexique, elle parle de femmes dévêtues qui portent leurs enfants sur le dos avec leur, je cite, leur mamelle pendante. Donc, regard de femme à femme qui peut sembler surprenant. Alors qu'en Russie, elle montrait beaucoup d'empathie face aux femmes décharnées dans les bains municipaux de Moscou, alors que ses vies, c'est la famine. Ce qui est intéressant, quand on étudie ces agendas, qui se trouvent au musée du château d'Héroïne de Saverne, on voit qu'elle est en voyage tout le temps. et elle écrit tout le temps. Et ces deux activités sont totalement imbriquées dans ses agendas. Elle est encore en voyage, qu'elle prépare déjà le voyage suivant. La description de paysages qu'elle traverse sont souvent empreintes de poésie aussi. Elle a un regard sur la beauté du monde, indépendamment de ce côté parfois condescendant ou que certains vont jusqu'à nommer colonialiste avec des guillemets. Mais c'est aussi une femme de son.
Evelyne Winclair
Temps Bon, on peut aller jusqu'à raciste, parce que c'est quelque chose qu'on voit bien. Et vous avez raison, Évelyne Baclaire, de le rappeler. C'est une femme de son temps, ce qui ne justifie absolument rien. Mais absolument rien, elle voyage quand même et elle s'intéresse aux populations parce que d'écrire les paysages, d'écrire les populations qu'elle rencontre, les plus modestes. Et puis il y a les rencontres. Alors, pour le voyage en Russie, elle présente Lénine et Trotsky comme des petits potes. On va nuancer peut-être. Et c'est ça qui est fascinant dans la manière qu'à Louise Weiss de présenter sa propre existence. C'est, mais c'est le travail de l'historienne aussi, prendre de la distance avec ce récit-là.
Xavier Mauduit
Absolument. Et de fait, elle n'a pas rencontré Lénine. Elle a demandé un portrait de Lénine qui lui a été transmis par un obscur employé d'un GAF, c'est-à-dire d'une administration russe. Mais elle a rencontré Trotsky. Elle a rencontré le rédacteur en chef de La Pravda et elle a rencontré Alexandra Kollontai qui exerce des responsabilités politiques en Russie à ce moment-là et dont elle fait un portrait absolument élogieux. Et elle parle, je cite, d'une intensité de feu chez cette femme. Donc outre la description physique au demeurant très rapide qu'elle fait d'elle, elle parle de ses qualités en disant on voit que c'est une femme qui malgré son âge et dans un combat, voilà. Et on se demande si elle ne parle pas d'elle, vous voyez, par effet de miroir. Vous avez raison de dire qu'il faut vraiment prendre de la distanciation parce que Louise Weiss, évidemment, dans l'écriture de ses mémoires, qui par définition sont un genre littéraire qui participe d'une écriture évidemment rétrospective, a tendance à parfois embellir les choses. A tel point qu'un article de Libération a d'ailleurs repris, après sa mort en 1983, le fait qu'elle ait rencontré les Linz, ce qui n'était pas le cas. Mais elle rencontre des compatriotes, comme Madeleine Pelletier par exemple. Alors là aussi, je n'ai pas réussi à prouver que c'était vrai ou que c'était faux. Elle est la seule à en parler dans ses mémoires. Madeleine Pelletier n'en parle pas dans son livre mais il se trouve qu'une réunion a lieu à Moscou et qu'elle raconte qu'elle rencontre la doctoresse Pelletier. Madeleine Pelletier qui est une féministe socialiste donc qui a intégré la SFIO et qui est la première femme médecin diplômée de psychiatrie en France. Ce n'est pas le même type de féminisme. C'est un féminisme très radical. Par exemple, Madeleine Pelletier est pour l'avortement. Louise Weiss écrit « L'être un embryon » en 1973. On n'est pas dans la même approche de la question de l'avortement. Cependant, elle raconte avec beaucoup d'humour qu'elle est interpellée dans cette réunion par Madeleine Pelletier qui l'appelle « camarade ». Et elle la rabroue en disant « Adressez-vous à moi comme à Paris, je ne suis pas votre camarade ». Alors on voit les la grande bourgeoise un peu comme ça de droite, même si justement elle n'est pas que cela. C'est pour ça que c'est intéressant quand même de lire aussi ces articles et pas uniquement les mémoires et du coup s'installe dans l'Assemblée une espèce de climat de suspicion, comment ces deux femmes étrangères capitalistes se connaissaient avant notre réunion, entre camarades, que se passe-t-il ? Voilà, donc c'est une rencontre assez inattendue finalement que l'on retrouve dans les mémoires, si tant est qu'elle ait été exacte.
Evelyne Winclair
Voilà, il y a toujours ce doute. On ne va reprocher à personne de dire du bien de soi dans ses mémoires parce que s'ils ne le font pas eux-mêmes, personne ne va faire à leur place cette bonne guerre. Dans cette histoire de Louis Weiss, dans sa pensée, dans sa réflexion, nous voyons bien que les voyages sont là, omniprésents. Et d'ailleurs, c'est pour ça qu'elle en fait sans arrêt. C'est quand même une force de pouvoir dire j'y étais, que ce soit à la Russie ou que ce soit ailleurs parce qu'elle traverse le monde. J'y étais, moi j'ai vu.
Xavier Mauduit
C'est très intéressant parce que ça participe de la professionnalisation du journalisme qui a débuté dès l'entre-deux-guerres et du témoignage attestatoire. Il faut être présent sur les lieux, avoir vu pour légitimer une information. Louis Weiss n'a pas participé de la construction européenne après la deuxième guerre mondiale. Je dirais de la construction technique de l'Europe. Mais, c'était une femme de terrain, absolument. Elle s'intéressait à la situation, à tous les aspects des pays qu'elle traversait. Les infrastructures, le mode de vie des personnes. Au Mexique, par exemple, il y a de très belles et intéressantes lignes sur, par exemple, l'art du folklore. Elle parle des vêtements chamarrés, des femmes aussi, ce qui est intéressant aussi, comme regard de Sans réduire... Alors, grande question, est-ce qu'on peut parler de voyageux féminins ? Parce que c'est une femme qu'elle regarde les tenues chamarrées des femmes mexicaines. Mais peut-être prendre cette expression plutôt dans le sens de risque spécifique pour les femmes qui voyagent. et même dans la deuxième moitié du XXe siècle d'ailleurs. Parce que, certes, elle est reconnue grâce à cette formidable série d'articles, les 5 semaines à Moscou, qui est parue dans l'Europe Nouvelle et qui est parue dans Les Petits Parisiens, qui l'a rendue mondialement célèbre, mais le risque n'en est pas moins présent lorsqu'elle voyage dans la deuxième moitié du XXe siècle. Un consul, par exemple, lui dit attention, n'allez pas au Yémen, il y a eu des problèmes politiques, etc. Vous risqueriez d'être chahuté. Donc elle s'appuie beaucoup sur les institutions diplomatiques, militaires, qui lui donnent des renseignements.
Evelyne Winclair
Voyage après voyage, elle devient spécialiste. Et d'ailleurs, ça explique pourquoi au moment d'annoncer une actualité, les journalistes ont besoin de quelqu'un qui peut leur expliquer. Qui appelle-t-on ? Louis Weiss. Depuis deux jours, entre l'Inde et le.
Narrator/Interviewer
Pakistan, c'est pratiquement la guerre.
Evelyne Winclair
On se bat en frontière de l'Himalaya, on se bat pour le Cachemire. Louise Weiss, vous connaissez bien le Cachemire.
Xavier Mauduit
Pourquoi s'y bat-on ?
Louise Weiss (voice or recounting)
Pour des raisons complexes. Le Cachemire est le fer de lance de la Fédération indienne, fiché dans le cœur de l'Asie centrale, en bordure de la Chine et du Tibet. C'est un paradis. Le combat d'aujourd'hui est un combat pour le paradis. On se bat dans la plaine parce qu'il s'agit de se couper l'accès à ce paradis. c'est-à-dire les passes de l'Himalaya. Ces passes ont fait que le Cachemire, très inaccessible, est resté le conservatoire de tous les fanatismes religieux. Ces fanatismes, je puis dire que je les ai vécus avec les hindous, en montant avec 5000 pèlerins à 5000 mètres d'altitude pour adorer les attributs de Shiva en glace. Et j'ai également vécu le fanatisme musulman ou au cours de la cérémonie de la tragédie de Karbala, on les voyait se battre eux-mêmes, se flageller avec des cloutes terminées par des lames de rasoir. Ce fanatisme explique le caractère des combats actuels, de ces combats pour le paradis.
Evelyne Winclair
Le journal de 20h en 1965, au moment d'évoquer ce qui se passe au Cachemire entre l'Inde et le Pakistan, fait appel à Louise Weiss. On trouve à ce procédé rhétorique, je l'ai vécu, ça je l'ai vu. Louise Weiss veut aussi être vue parce que c'est aussi cela qui motive ses voyages. C'est être présente là où il se passe quelque chose pour qu'on dise, ah mais regardez, elle est là.
Xavier Mauduit
Exactement. Alors, en guise d'exemple, une exposition au palais du Luxembourg en 1985 dit que Louise Weiss, je cite, est maintenant un journaliste de réputation internationale. Louise Weiss a une dimension européenne, c'est un expert écouté. Alors évidemment c'est au masculin, la loi sur la... La féminisation des fonctions, des métiers, des professions n'existait pas. Mais elle est dans une demande de reconnaissance. Et elle l'a cherché toute sa vie en fait. Une reconnaissance aussi du père qui a refusé qu'elle fasse, sans faire de psychanalyse évidemment. mais qui a refusé qu'elle fasse des études. Elle a demandé, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, à Jean Monnet s'il voulait qu'elle tourne un reportage sur la construction européenne et il a d'abord hésité à plusieurs reprises et puis finalement il ne lui a pas répondu. Donc elle est restée un peu sur sa faim. Alors est-ce que c'est parce qu'elle a répondu non quand il a proposé de monter dans un avion le 19 juin 1940 pour aller à Londres après l'appel du général de Gaulle ? C'est une hypothèse, mais en histoire, nous savons que les causes sont toujours plurielles. Donc voilà, elle est en demande constante de reconnaissance.
Evelyne Winclair
Mais Eveline Winclair, avec tout ce qu'elle produit, que ce soit ses articles, ses conférences et ses documentaires, il y a aussi un message qui est envoyé. Alors 1921, elle se trouve en Russie, la Russie soviétique. Elle n'est pas du tout, du tout communiste, Louise Weiss. Mais est-ce qu'il y a de la politique dans ses voyages ?
Xavier Mauduit
Alors, on peut se poser la question de savoir si ces voyages ont participé d'une politisation, en fait, et s'ils ont eux-mêmes été un outil dévolu à la faire réfléchir à ses propres représentations. Nous avions dit tout à l'heure qu'elle est originaire d'une famille de la grande bourgeoisie. Mais elle, ses voyages la questionnent et la font s'interroger sur ses propres représentations et ses stéréotypes. La France, il faut se souvenir qu'à l'époque où Louis Weiss est allé en Russie, la France, au plan social et sociétal, aborait le communisme. Les effectifs du Parti communiste, les adhésions, ont diminué de moitié entre 1920 et 1923. Donc c'est un signe très fort. Néanmoins, elle parle d'un idéal au retour lorsqu'elle revient en France. Elle parle d'un idéal magnifique qu'il a laissé sur sa fin et d'autres la qualifient d'aristocrate de gauche. Alors c'est à prendre évidemment avec des pincettes. Mais elle n'a jamais été, elle n'est pas et ne sera jamais communiste. Mais il y a une forme d'empathie y compris vis-à-vis du Kidam qu'elle rencontre, des femmes. Elle parle avec beaucoup de sensibilité, avec beaucoup d'humanité. des rencontres qu'elle fait même de manière extrêmement spontanée, puisqu'on disait tout à l'heure que c'est une époque où il n'y a pas de médiation et qu'on peut très facilement rencontrer la population dans la rue, ce qui n'est pas le cas des voyages de la deuxième moitié du XXe siècle, parce qu'elle utilise précisément, vous le disiez, la caméra, l'appareil photographique, donc un média, et elle a une plus grande distanciation finalement avec la population rencontrée. On peut aussi s'interroger sur la question de la véracité, puisque quand elle est à Alep en Syrie, par exemple, elle veut filmer ou prendre en photographie une jeune femme typique et elle trouve une chrétienne, je cite, et elle envoie un de ses assistants filer au marché du coin pour acheter une paire de babouches. Lorsque le film est montré à Paris, le quai d'Orsay l'attends quelque peu en disant que ce n'est pas possible de diffuser parce que les Syriennes portent des chaussures. Donc là on a aussi, c'est quoi le statut du document finalement ? Quelle est la part, ma foi, du moi dans cette histoire et d'une espèce de glorification ? du moins. Alors qu'il me semble que dans les voyages de jeunesse, il y a une plus grande sincérité dans son rapport à l'altérité, y compris la plus radicale, y compris celle qui va à l'encontre de ses représentations, de son éducation, des stéréotypes qu'elle a pu intérioriser.
Evelyne Winclair
Et puis, est-ce que ça a fait évoluer son féminisme, tous ces voyages ?
Xavier Mauduit
Alors ça c'est très intéressant également. On a souvent l'idée que le féminisme de Louise Weiss débute dans les années 30 parce qu'elle a été déçue par l'absence d'aboutissement de son projet de construction d'une paix européenne, notamment avec Aristide Briand, la SDN, etc. Et que ma foi, elle s'est raccrochée à ce wagon-là du féminisme en créant La Femme Nouvelle qui est d'ailleurs le titre. de l'un des livres d'Alexandra Kohlenta et on peut se demander si ça n'a pas un lien ici. Son féminisme a été certes transformé, mais je me pose la question de son rapport à un féminisme européen, à un autre féminisme, un autre type de féminisme, avec toujours la prégnance de ce regard d'européenne qui aurait une mission civilisatrice finalement, y compris dans ces reportages dont vous parliez. qui parfois ont un aspect un peu touristique. On sent la journaliste, la grande reporter beaucoup plus quand on lit 5 semaines à Moscou que lorsqu'on voit certains reportages de ces voyages de la seconde moitié du XXe siècle.
Evelyne Winclair
Avoir raison avec Louise Weiss, avoir raison ou pas raison, mais en tout cas c'est une pensée inscrite dans son siècle, un voyage aussi. Merci vivement Évelyne Winclair, Louise Weiss, une journaliste voyageuse au cœur de la construction européenne. Et je me permets de conseiller aussi, avoir raison avec Alexandra Kollontai de My One Gives You, à retrouver sur franceculture.fr et l'appli Radio France. Merci, vivement à vous. Prochain épisode, Louise Weiss, l'Europe pour la paix. Avoir raison avec Louise Weiss, une émission réalisée par Thomas Beau avec à la technique Ludovic Auger, émission préparée par Sidonie Lebeau. Avoir raison avec Louise Weiss, à retrouver en ligne sur le site internet franceculture.fr et sur l'appli Radio France.
Le Cours de l’histoire – France Culture
Host: Xavier Mauduit
Guest: Evelyne Winclair
Date: August 16, 2025
Theme: Exploring the life of journalist and traveler Louise Weiss, focusing on her conception of life as a journey, her vast travels, her journalistic ambitions, the complexity of her worldview, and how travel shaped her politics and feminism.
This episode delves into Louise Weiss’s lifelong relationship with travel — as an explorer, journalist, and a woman of her era. Through her journeys, Weiss observed and narrated world history as it unfolded, bringing a uniquely personal and critical perspective to the events, peoples, and landscapes she encountered. The discussion also addresses how her travels informed her professional pursuits, her personal ambitions, and her views on politics and feminism.
"J'ai essayé de vivre avec les gens." (00:23)
– Emphasizing her effort to be close to people during her travels.
Context: Traveling to Russia in 1921 was perilous, both physically (typhus, famine) and politically (diplomatic isolation) (04:32–06:45).
The necessity of witnessing history firsthand – being "there where things happen" both for personal insight and for journalistic legitimacy (04:43).
Resistance and skepticism from contemporaries; preparing and justifying her journeys against warnings of danger (06:00–06:45).
Quote: Xavier Mauduit
"Elle veut voir ce qui se passe: c’est l’histoire qui avance ou qui recule selon les acteurs et actrices…" (05:05)
Renowned public speaker: could hold audiences effortlessly, skilled at both reporting and live description (13:07).
Evocative traveler’s tales: recounted journeys to places such as the Yukon, Pipeline expeditions in Canada, and the Grand Nord (11:59–12:45).
Notable Exchange (Louise Weiss recounting Yukon, 12:16):
"Je me suis d'abord arrêtée à Fort Saint-Jean… puis à Fort Nelson… Whitehorse également sur le Yukon… le pipeline construit à toute vitesse à travers les forêts désertes…"
Importance of storytelling: distinction between merely traveling and knowing how to communicate the experience (13:07–13:30).
Louise Weiss’s attitude could be both empathetic and patronizing, reflecting complexities and prejudices of her time (13:35–14:49).
Quote: Xavier Mauduit
"Selon les destinations, c’est peut-être aussi le regard d’une européenne que l’on pourrait qualifier d’européocentrée…" (14:05)
Ongoing discussion: To what extent is she a woman of her time and to what extent does she transcend or reinforce those limits? (15:11)
Tendency in memoirs to embellish encounters (e.g., claiming closeness with Lénine and Trotsky; in fact met Trotsky and others, but not Lenin directly) (15:50–17:45).
Fascination with Alexandra Kollontai and difference in approach with other contemporaneous feminists like Madeleine Pelletier (16:45).
Quote: Xavier Mauduit
"On se demande si elle ne parle pas d’elle, vous voyez, par effet de miroir." (16:10)
The importance of personal presence as a legitimizing factor in journalism—Weiss’s reputation built on being “there” (19:02).
Illustration: Her status as an expert summoned during international crises, e.g., Kashmir conflict (21:03).
Quote: Louise Weiss (on Kashmir, 21:11):
"Le Cachemire est le fer de lance de la Fédération indienne, fiché dans le cœur de l’Asie centrale..."
"Je demande aux lecteurs de me suivre en Amérique centrale, en Alaska… Et puis alors, j’ai vu la Chine… Enfin, j’ai essayé de vivre avec les gens." (00:23)
"C’est l’histoire qui avance ou qui recule selon les acteurs et actrices…" (05:05)
"C’est une formidable oratrice… elle est très, très à l’aise, et aussi dans son rapport aux populations autochtones, même si parfois son regard peut être condescendant." (13:07)
"Elle est dans une demande de reconnaissance. Et elle l'a cherché toute sa vie." (22:45)
"On a souvent l’idée que le féminisme de Louise Weiss débute dans les années 30… Son féminisme a été certes transformé, mais je me pose la question de son rapport à un féminisme européen..." (27:00)
The conversation maintains a balance of analytical, admiring, and critical tones—true to France Culture’s signature depth. Both host and guest employ nuanced, precise language, punctuated by direct quotes and lively anecdote.
This episode offers a rich, layered portrait of Louise Weiss as a restless explorer, a complex chronicler of her time, and a woman who strove for both personal freedom and public recognition in a world rapidly transforming through war, politics, and social change. Her achievements and blind spots are equally interrogated, painting a vivid picture of the enduring interplay between travel, self-perception, and historical witnessing.