
Avoir raison avec... Louise Weiss 5/5 : Louise Weiss, l’Europe pour la paix
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Marion Gaillard
Le nom de Louise Weiss est associé.
Interviewer
À l'idée d'une Europe pacifiée, sinon d'une Europe unie, voire unifiée. Bien entendu, on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant l'Europe, l'Europe, l'Europe, mais ça n'aboutit à rien, expliquait le général de Gaulle en 1965. Alors quelle vision européenne pour celle qui fut surnommée Madame Europe avant d'être la grand-mère de l'Europe ?
Louise Weiss
C'est donc comme Madame Europe que je me présente aujourd'hui devant les auditeurs que vous avez bien voulu alerter. Je crois à des valeurs communes unissant tous les peuples de ce continent qui s'est souvent entredéchiré.
Interviewer
Louise Weiss en 1969. Bonjour Marion Gaillard.
Marion Gaillard
Bonjour.
Interviewer
Vous êtes historienne enseignante à Sciences Po Paris. Vous êtes l'autrice de Figures de l'Europe. Pensez, construire et incarner l'unité d'un continent. C'est publié au Cavalier Bleu. Dites-nous, Louise Weiss est-elle une de ces figures de l'Europe ?
Marion Gaillard
Oui, clairement, c'est pour ça que vous lui consacrez un épisode d'ailleurs. Oui, oui, et vous avez dit, elle se présente comme Madame Europe, on la présente souvent aussi comme la grand-mère de l'Europe. Et pour une raison d'abord très simple, c'est qu'elle l'était. C'était la mamie du Parlement européen en 1979, puisqu'elle est la doyenne. et que c'est à ce titre qu'elle est la présidente d'un jour, comme elle le dit dans son discours, et qu'elle prononce le discours inaugural de ce premier parlement européen élu au suffrage universel direct. Donc c'est une figure de la construction européenne.
Interviewer
Mais avec vous, nous allons essayer de comprendre qu'est-ce que l'Europe pour Louise Weiss. Parce que quand on dit Europe, on n'a pas dit grand chose en réalité. L'Europe, construction européenne, est-ce que Louise Weiss pense à l'Europe comme une construction ? politique éventuellement, mais en tout cas une unité entre les pays.
Marion Gaillard
Alors, une unité, oui, une construction, moins. Donc elle est une figure de l'Europe parce qu'elle veut une Europe pacifiée, une Europe de la coopération entre les États, mais elle n'est pas une penseuse de l'unification du continent européen. Elle ne produit pas un projet concret d'unification européenne comme on en a eu dans les siècles précédents et même parmi ses contemporains, comme par exemple Richard Coudeneuve qu'allergie, mais on a des figures de l'Europe dès le Moyen-Âge. comme Pierre Dubois qui est un avocat normand, qui parle de créer une unité européenne avec l'idée que le pape pourrait être celui qui règle les différends in fine. On a plein d'autres, je pourrais vous en citer d'autres, mais donc elle ne fait pas ça. Elle ne propose pas un projet avec des institutions, un marché commun, des droits de douane, etc. Mais elle promeut, à travers notamment sa revue l'Europe nouvelle, l'idée d'un continent qui est une unité culturelle et qui doit aller vers la pacification, à travers notamment cette revue qu'elle conçoit comme un forum de dialogue, comme un moyen de présenter différents pays. Ça c'est très intéressant parce que quand on feuillette un peu l'Europe nouvelle, On voit qu'il y a une rubrique assez originale qui est celle de présenter les opinions publiques des différents pays. Qu'est-ce qu'on pense en Angleterre de ça ? Qu'est-ce qu'on pense en Tchécoslovaquie de ceci ? Et donc cette idée, je l'ai trouvée très intéressante parce que ça sous-tend le fait que pour arrêter la guerre, il faut se connaître. Il faut lutter contre les préjugés. et il faut appréhender la façon dont l'autre pense. Et ça, ça a été beaucoup repris par d'autres, encore récemment parmi mes confrères, l'idée de décentrer le regard. Que pour faire la paix, il faut décentrer le regard. Pour construire l'Europe, il faut comprendre comment pense son interlocuteur au Conseil européen. Donc ça, c'est assez novateur. Et donc, en ce sens, elle est effectivement une pionnière, une précurseur, mais elle ne produit pas un projet concret à l'agent monnaie.
Interviewer
Marion Gaillard, tout est signifiant et au moment où nous évoquons Louise Weiss et cette idée de rock, vous citez un nom, Richard Codonov, qu'allergie. Pourquoi citez-vous cet homme ?
Marion Gaillard
Parce que Richard Koudenov-Kalergi, c'est quelqu'un qui fait partie de l'aristocratie européenne, son père est ambassadeur, donc c'est l'aristocratie de l'Empire d'Autriche-Hongrie, et sa mère est japonaise, et il est donc dans ces familles, dont justement l'Europe Nouvelle dans un éditorial de 1925, au moment où l'Europe Nouvelle publie le manifeste Pan-Europe de Richard Kounovka-Lergy. L'éditorial, c'est drôle, il n'est pas signé, donc je ne sais pas si c'est Louise Weiss qui l'a rédigé, mais elle dit qu'il fait partie de ces familles qui ont des tombeaux partout en Europe. Et donc cette idée de cette Europe des cours, des cours au sens des cours royales. Et donc Richard Coudenhove-Kalergi, lui, promeut dès 1923 un livre qui s'appelle Pan Europa, qui est absolument extraordinaire dans sa prémonition presque j'allais dire. Quand on lit des extraits, on a l'impression qu'on parle de 1947, c'est-à-dire il dit il y a deux dangers pour l'Europe. c'est la domination économique américaine et la domination militaire russe. Et face à ces deux dangers, la seule voie d'une Europe morcelée économiquement et morcelée politiquement, c'est Pan-Europe, donc l'Union Européenne. Et ça évidemment, ça résonne aujourd'hui avec Trump et Poutine de manière à un siècle d'écart vraiment assez extraordinaire, mais ça peut nous faire penser aussi à 1947. Et donc c'est une figure, coup de neuf qu'allergie, extrêmement importante de la pensée européenne, pour le coup, vraiment d'une construction.
Interviewer
De ces années 1920, début des années 1920, au lendemain de la Première Guerre mondiale, là où Louise Weiss s'investit dans cette idée européenne avec la revue que vous avez citée, l'Europe Nouvelle, parce que c'est ça, en cherchant la généalogie d'une idée, on arrive à ce moment, Première Guerre mondiale.
Marion Gaillard
Oui. Elle, son obsession, c'est la paix. et notamment parce qu'elle a été très marquée par la Première Guerre mondiale, puisqu'elle a ouvert un dispensaire en Bretagne, soignée des blessés, alors qu'elle avait à peine 21 ans. Donc elle a cette volonté de l'Europe pacifiée chevillée au corps, et puis même peut-être par ses ascendances, parce qu'en fait il y a toujours, je le disais, coup de neuf qu'Allergie est le fils d'un aristocrate austro-hongrois, tchèque ensuite, etc. Elle, elle est alsacienne par son père, d'une famille d'Alsace qui a choisi la France en 1871, qui a un peu tout perdu en Alsace et qui est venue en France. Et puis, par sa mère, allemande, tchèque, juive, donc cette Europe médiane qui la préoccupe beaucoup après la Première Guerre mondiale. Et donc, elle a cette idée de la paix, parce qu'elle a à la fois cette ascendance, elle vient de régions qui ont été brinquebalées par les différents conflits européens, et puis par son expérience personnelle des violences et des blessures de la guerre. Et donc c'est ça qui guide, je pense, toute son action en réalité.
Interviewer
Louise Weiss est bien connue pour ses combats pour le droit des femmes, notamment son féminisme. Mais dans cette idée-là, on peut la comparer à d'autres figures européennes féminines qui combattent aussi pour la paix. Est-ce que Louise Weiss se distingue de ces figures qui sont, j'ai l'impression, souvent masculines, en tout cas dans les années 1920-1930 et sans doute encore par la suite ?
Marion Gaillard
Oui, parce qu'en réalité, elle se distingue par son sexe, effectivement. Pourquoi il n'y a pas de mère fondatrice de l'Europe ? Tout simplement parce que qui sont les pères fondateurs ? Ce sont les chefs de gouvernement et ce sont les ministres des affaires étrangères. Et il n'y a pas de femmes à ces postes à cette époque-là. Et donc, c'est pour ça qu'il n'y a pas de mère fondatrice. Et par ailleurs, dans le milieu du journalisme, c'est très rare de voir des femmes qui sont dans le journalisme diplomatique. Il y a des grandes femmes journalistes au XIXe siècle, on pense bien sûr à Marguerite Durand, à Séverine par exemple, ou à Hubertine Auclair encore avant, mais il n'y en a pas dans le journalisme diplomatique. Elle a décidé de ne pas être prof, d'abandonner le côté agrégé de lettres, pour faire du journalisme parce qu'elle a dit « je veux que le journalisme soit une arme pour faire la guerre à la guerre ». Et donc, on revient sur la paix. Et elle est un peu seule dans ce milieu très masculin du journalisme diplomatique. Elle arrive à s'infiltrer et à suivre la conférence pour la paix à Versailles en 1919. Et ensuite, elle se crée des réseaux, beaucoup, puisqu'elle va rencontrer Édouard Hériault, par son biais Aristide Briand, aller à Genève et elle y rencontre Jean Monnet, le père finalement de l'Europe, s'il y en a un. Et en fait, je crois que justement, pour faire le lien avec votre question précédente, elle, elle place ses espoirs de paix dans l'ASDN en réalité. C'est pour ça qu'elle ne pense pas une union européenne avec un marché commun, une union douanière, parce qu'elle place son espoir dans cet espace qu'est l'ASDN de dialogue justement.
Interviewer
Avec, ici, ces grandes institutions internationales. Durant l'entre-deux-guerres, il y a la Société des Nations, la SDN, et puis après la Seconde Guerre mondiale, il y a une autre institution, l'ONU, l'Organisation des Nations Unies. Louise Weiss qui traverse ce siècle a un regard sur ces institutions.
Louise Weiss (archive recording)
L'ONU est actuellement un club de dictateurs qui impose sa loi ou qui essaye de l'imposer. à un monde qui, heureusement, a encore quelques îlots démocratiques, notamment en Europe. Je l'attaque avec toute la déception que m'a inspiré le naufrage de la Société des Nations, que j'avais défendu avec la ferveur de la jeunesse issue de la Première Guerre mondiale, et je vois que l'ONU actuellement mérite le nom de machin que lui avait décoché un soir de conférence de presse le général de Gaulle. Pour l'européenne convaincue que vous avez été et que vous restez, comment voyez-vous l'avenir de l'Europe et son action ? Je crois que là, l'Europe, en se réunissant sous une égide législative qui légiférera sur un état de fait, car l'Europe économique existe, Là, nous pouvons nous retrouver tous ensemble à poursuivre un but sacré de sauvegarde de notre civilisation, ce but sacré qui nous manque tellement et qui pourrait redevenir un moteur puissant d'amélioration générale et de triomphe des valeurs spirituelles et individuelles. qui nous reste très cher en face de la poussée totalitaire qui nous menace.
Interviewer
En 1976, Louise Weiss sur Alsace Soir. Et on entend bien ici la comparaison qu'elle peut faire entre une construction politique ou en tout cas législative d'une Europe avec la Société des Nations, avec l'ONU, le machin du général de Gaulle. Mais elle emploie ce terme de civilisation, défendre la civilisation. Est-ce que c'est cela, Louise Weiss aussi, la civilisation européenne ?
Marion Gaillard
Oui, oui, oui. Je veux juste rebondir parce qu'elle parle du fait que l'ONU est un club de dictateurs et dans son discours de juillet 79 en tant que présidente du Parlement européen, elle dit il faut chasser les génocidaires de l'ONU. Elle fait allusion à ce moment-là au Khmer Rouge au Cambodge. Et donc on voit bien qu'elle a quand même chevillé aussi au corps, au-delà de la paix, le respect des droits humains et de la légalité internationale, laquelle est aujourd'hui très mal menée alors que nous célébrons les 80 ans de la naissance de la charte de l'ONU en juin 1945. Mais effectivement, il y a cette notion de civilisation chez Louise Weiss, qui est très importante, qui est ancrée dans un contexte, évidemment. Donc il y a des choses, quand on le lit avec le regard d'aujourd'hui, qui paraissent extrêmement réactionnaires, voire issues d'une pensée clairement post-coloniale. Donc oui, il y a cette idée de civilisation. On le voit aussi dans son discours toujours, je cite le même, celui du 17 juillet 1979, où elle égrène un peu les défis auxquels l'Europe se trouve confrontée, pour elle, dans l'avenir, et elle cite la natalité. Ce qui rejoint le fait qu'elle est une féministe sur les questions politiques, mais pas du tout sur les questions de droit à disposer de son corps, elle s'est opposée à l'avortement. Elle est très nataliste et elle dit qu'il n'y aura bientôt plus d'Européens. À ce rythme, nous n'aurons bientôt plus d'Européens. Elle cite à la tribune du Parlement européen les indices de fécondité des différentes Européennes. Et donc elle est très préoccupée par ça. Donc effectivement, elle tient à ce que perdure la civilisation européenne, avec aujourd'hui, si on le traduisait, on pourrait aller jusqu'à « n'est-elle pas en train de nous parler de grands remplacements ?
Louise Weiss (archive recording)
».
Marion Gaillard
Mais je ne veux pas aller jusque-là, parce qu'il ne faut pas extrapoler et toujours analyser un discours et une pensée dans son contexte historique. Donc il y a cette idée de civilisation qui est, à mon sens, à relier avec sa vision de l'Europe, qui est une Europe comme une entité culturelle. Ce qu'elle dit dans ses discours, et on en a entendu des passages là, c'est que l'Europe c'est une culture, il y a une unité des peuples, il y a une unité dans l'histoire, et elle le fait aussi dans son discours. Charlemagne, etc., Kant, Hugo, elle égrène différentes figures. et on voit qu'elle est marquée par ça, et elle dit qu'il faut faire l'Europe par la culture, ce qui rejoint l'Europe nouvelle, sa revue, puisque j'ai parlé tout à l'heure de décentrer le regard, et cette revue, son sous-titre, c'est « Revue hebdomadaire de relations internationales, de questions économiques et de littérature ». Et il y a des points sur la littérature, des romans qui sortent, etc. Et donc il y a bien cette idée d'une Europe culturelle. Et c'est intéressant parce que là aussi c'est faire la paix en mettant l'accent sur ce qui nous unit, c'est-à-dire la culture, notre civilisation, plutôt que sur ce qui nous désunit. Et elle rejoint en ce sens Stéphane Zweig, qui d'ailleurs a intitulé ses mémoires « Souvenirs d'un Européen », ce qui peut faire écho à « Mémoire d'une Européenne » pour Louise Weiss. Il fait une conférence extraordinaire sur laquelle je suis tombée par hasard il y a peu, qui est une conférence en 1932 en Italie qui s'appelle la désintoxication morale de l'Europe et il dit il faut arrêter d'enseigner à nos petits européens à l'école cette histoire bataille, cette histoire politique qui ne fait que souligner nos désaccords et les guerres qui nous ont opposés pour aller vers une histoire culturelle. Donc ça c'est intéressant parce qu'on le retrouve chez Zweig, on le retrouve chez Louise Weiss, la culture et l'éducation. Zweig parle beaucoup dans le monde d'hier, souvenirs d'un européen, des voyages, de la nécessité de faire des échanges, etc. Et Louise Weiss revient dessus, je dirais pour moi à deux reprises. Elle fonde en 1930 la nouvelle école de la paix. dans laquelle elle veut former beaucoup des instituteurs. Elle offre des bourses pour les instituteurs, pour qu'ils aillent voyager et voir comment ça se passe ailleurs, pour en faire des apôtres de la paix. Et donc, ça c'est quand même quelque chose qui est très très marquant, et ça rejoint évidemment la fondation du programme Erasmus. Et dans son dernier discours de juillet 79, elle revient là-dessus en disant qu'il faut absolument former des Européens, jouer sur l'éducation, l'école est à la traîne, il faut faire l'Europe de l'éducation. On n'y est pas encore.
Interviewer
On n'y est pas encore et l'Europe se construit autour de la table.
Louise Weiss
J'appartenais à une famille qui était européenne, presque de vocation, et que j'avais appris l'Europe dès ma plus tendre enfance par les gâteaux, comme mon arrière-grand-mère, qui était une contemporaine de la reine Victoria. recevait de sa lignée qui était dispersée aux quatre coins de l'Europe. Alors, à Noël, je voyais arriver les poudings d'Angleterre, les gaufres de Carlsbad, les boudins d'Alsace, les confitures particulières de la Hongrie, les caviars et autres poissons de la Russie et de la Roumanie. Enfin, j'avais, en festoyant avec les miens, le sentiment qu'il y avait une Europe. Et déjà à ce moment-là, on considérait dans ma famille les États, quant à leur degré de civilisation, par le raffinement de leur cuisine et de leur politique, car les miens étaient fort au courant de ce qui se passait dans le monde.
Interviewer
Louis Weiss, qui nous donne envie d'aller grignoter un peu tout cela, nous étions en 1968 sur France Culture. Marion Gaillard, l'Europe imaginée par Louis Weiss, c'est aussi une Europe avec des particularités. Imaginez cette union, et vous l'avez dit avec beaucoup de justesse, c'est regarder ce qui nous unit, mais sans effacer ce qui nous différencie.
Marion Gaillard
Oui, tout à fait. Vous savez bien que la devise aujourd'hui de l'Union européenne, c'est unis dans la diversité. Donc, il ne s'agit pas de faire un grand Léviathan européen qui ressemblerait à l'Union soviétique et qui gommerait toute forme de particularisme. Il s'agit d'unifier les peuples européens pour la paix. en mettant en avant ce qui nous rassemble, et il y a énormément de choses, sans gommer les différences. Elles existent, elles sont notre richesse. Elle parle du pouding, des boudins d'alsace, etc. C'est tout à fait vrai. Et la cuisine, c'est merveilleux pour s'unir, justement, et c'est joyeux. Donc on peut goûter, on aime plus ou moins certaines choses. C'est intéressant qu'elle dise ça. Et c'est la même chose aujourd'hui, en réalité, parce que On est riche de ces diversités. Si on prend la question de la langue, on dit toujours qu'on ne pourra jamais faire une union européenne avec autant de langues, c'est pas possible, regardez les Etats-Unis, ils ont une seule langue, etc. Mais en fait, la langue, c'est une richesse, et notamment une richesse pour comprendre l'autre. Parce que quand on parle la langue, on est obligé de rentrer un peu dans le cerveau de l'autre, dans sa façon de penser. Et je crois que c'est très très important de préserver cette diversité linguistique, même si, on va pas se mentir, l'anglais est la langue parlée dans les couloirs de la Commission européenne ou du Parlement. Mais le fait que chaque député ait le droit de s'exprimer dans sa langue, avec la précision de sa langue maternelle, ça c'est très intéressant. Et le rôle des interprètes est fondamental. et ils se glissent justement dans la mentalité de l'autre, et c'est pour ça qu'il faut continuer aussi à l'école, à enseigner. On ne peut pas parler 24 langues, mais à ce qu'on ait tous deux langues en gros, parce que ça nous permet de penser un peu mieux le pays voisin. Donc oui, elle insiste sur cette diversité qui est une richesse, et donc elle est... convaincue qu'il existe une civilisation européenne, et en même temps, elle trouve et elle met en avant cette richesse, c'est ce que je vous disais dans l'Europe nouvelle, c'est comment pensent les Anglais, comment pensent les Tchèques, et puis elle dit toujours, dans le discours du 17 juillet, « notre », alors elle donne des exemples, elle dit « Kant de notre Allemagne » ou bien « Mazzini de notre Italie », et donc ce « notre », c'est-à-dire il y a des individualités, mais qui sont notre héritage commun à nous toutes et tous européennes et européens.
Interviewer
Louise Weiss assiste dans les années 1950 à cette construction européenne, alors économique dans un premier temps. Communauté européenne du charbon et de l'acier. Et puis tout ce qui s'en suit avec des grandes figures que l'on cite souvent. Monet, Schumann, l'Alsace est très présente. Elle est alsacienne. Est-ce qu'elle participe à cette aventure ?
Marion Gaillard
Pas du tout. c'est, je dirais, ce que j'appellerais les paradoxes de Louise Weiss, parce qu'elle est très engagée en faveur de la pacification et de l'unification du continent, elle publie Coup de neuf qu'allergie, elle soutient le rapprochement franco-allemand opéré par le cartel des gauches en 1924 avec Aristide Briand et Édouard Hériault, elle promeut le discours d'Aristide Briand le 5 septembre 1929 à la SDN, donc elle est engagée très tôt, Et puis, en fait, elle abandonne en 1934, elle lâche l'Europe nouvelle parce qu'elle estime que c'est fichu, que Briand est mort, que la conférence pour le désarmement a échoué, donc elle jette l'éponge. Contrairement à d'autres, parce qu'à l'époque, vous avez dans les résistances européennes des gens qui promeuvent l'unification européenne, qu'ils la pensent, qu'ils écrivent des textes dessus en pleine guerre pour dire voilà ce qu'il faudra faire après. Et elle ne le fait pas du tout. On retrouve ça pour la résistance française chez Blum par exemple ou chez Frénet. Blum écrit en détention à Borenwald un livre où il parle d'unification européenne. Henri Frénet qui a fondé le mouvement combat en parle aussi. Et puis bien sûr le manifeste pour une Europe unie de l'Italie. Donc Elle n'est pas du tout là-dedans. Et puis quand ça se fait, elle n'est pas là. Elle parcourt le monde et elle ne s'y intéresse guère. Pourquoi ? Elle est engagée à l'époque au RPF, au rassemblement gaulliste. Or ces députés gaullistes s'opposent en 1951 à la ratification du traité de Paris qui crée la communauté européenne du charbon et de l'acier, et les députés gaullistes s'opposent en 1957 à la ratification du traité de Rome qui crée la CE. Donc elle est engagée dans un parti qui n'approuve pas la construction européenne telle qu'elle se fait, c'est-à-dire une intégration sectorielle, économique, supranationale, Et elle va s'engager sur la liste du RPR en 1979, liste menée par Jacques Chirac, alors que Jacques Chirac s'est opposé à la création du système monétaire européen et à l'élection du Parlement européen au suffrage universel direct. Donc elle est présidente d'un jour du premier Parlement élu par les peuples, alors qu'elle est sur une liste qui s'y est opposée. Donc c'est une femme extrêmement paradoxale.
Interviewer
Avec ce discours mémorable, celui du 17 juillet 1979, où, à la tribune, Louise Weiss, présidente d'un jour, est exceptionnelle.
Louise Weiss (archive recording)
Mesdames et messieurs, les élus de l'Europe, les étoiles du destin et les chamas de l'écriture m'ont mené à cette tribune pour y vivre présidente d'un jour, un honneur dont je n'aurais jamais osé rêver, et une joie, la joie la plus forte que puisse éprouver une créature au soir de son existence, la joie d'une vocation de jeunesse miraculeusement accomplie. Il me semble, en cet instant, n'avoir jamais traversé le siècle et sillonné le monde que pour venir à votre rencontre en amoureuse de l'Europe et pour tâcher de formuler avec vous avec votre approbation, les angoisses et les espérances qui tourmentent, qui soulèvent notre conscience collective.
Interviewer
Marion Gaillard, nous venons de l'entendre, c'est cette joie, cet aboutissement d'une vieille dame, elle est née en 1893, qui est présidente d'un jour parce que c'est la doyenne tout simplement.
Marion Gaillard
Oui, et elle va passer la parole à Simone Veil alors qu'elles se sont opposées effectivement sur la question de l'avortement, même si la campagne a été très... elle ne veut pas dire du mal de Simone Veil. Il y a une forme de sororité malgré tout. Ce discours il est extraordinaire, il est daté encore une fois mais il est extraordinaire. Alors ça me fait rire quand je l'entends dire miraculeusement accompli. La construction européenne ne s'est pas miraculeusement accomplie. Elle s'est accomplie parce qu'il y a eu des visionnaires dans les résistances européennes et des gens qui ont œuvré. Ensuite Jean Monnet, Robert Schumann, Konrad Adenauer et les autres. pour la naissance de ces communautés. Et on le disait, elle en était absente. Et donc c'est comme si elle avait zappé tout ça et puis, oh bah tiens, c'est sorti de nulle part. Et ça y est, on a les communautés européennes. Alors qu'elle sait très bien que ça existe, évidemment. Elle sait le fruit du travail que cela a été. Elle n'y a pas participé donc encore une fois c'est assez drôle, il y a une forme d'ironie. Elle est âgée mais elle est vive d'esprit et je pense qu'elle arrive à bien manipuler son discours pour se donner parfois un rôle qu'elle n'a pas toujours eu au début de la construction européenne. Elle louge en monnaie dans son discours alors qu'elle s'est opposée à ses projets initiaux. Donc c'est très drôle la façon dont elle parle.
Interviewer
Oui, parce que nous sommes loin de ce que vous avez pu évoquer. Alors, ces textes de penseurs, de gens qui réfléchissent, notamment ce manifeste italien, celui d'Ursula, voilà, d'Altiero Spinelli, Ursula Hirschmann, ces gens qui, pendant l'occupation, pensaient l'Europe, pensaient le fédéralisme. Effectivement, regardez, à vous écouter, il y a quelque chose qui nous surprend. C'est comme si, à la fin, elles récupéraient l'ensemble de toute cette aventure-là, alors que Si elle y a participé, puisqu'elle y a participé, c'est surtout par la culture, par l'échange. C'était déjà très important, bien sûr, et on ne va pas mettre ça de côté. Mais tout l'aspect politique, la réflexion sur le fédéralisme, on ne la retrouve pas tellement chez Spice.
Marion Gaillard
Non, elle n'est pas une fédéraliste. Elle n'est pas du tout une fédéraliste. Il faut donc le rappeler, la liste sur laquelle elle est élue n'est pas du tout favorable à une Europe fédérale, c'est la liste gaulliste favorable à une Europe des patries. Déjà, quand il s'agit dans les années 20 d'Etats-Unis d'Europe, elle dit que ce n'est pas le problème pour l'instant. Et puis, dans son discours de juillet 79, de la même manière, elle dit que les Etats-Unis d'Europe, ce n'est pas forcément le bon modèle. Donc, elle n'est pas une fédéraliste européenne. Mais, quand bien même elle était une confédéraliste, elle n'a pas effectivement réfléchi concrètement. Ok, comment on crée l'Europe ? Comment on fait la paix ? Est-ce qu'on crée un sénat européen ? Une chambre des députés ? Comment ils sont désignés ? Quel est son pouvoir ? Est-ce qu'on crée un budget fédéral ? Etc. Pas du tout, du tout. Donc elle est effectivement dans cette réflexion pan-européenne sur l'éducation, la culture, le dialogue. Et c'est très bien parce que c'était, comme vous l'avez dit, aussi extrêmement utile. Mais, c'est vrai qu'on sent qu'elle construit sa postérité. Et malheureusement pour elle, elle ne l'aura pas vue, mais ça a marché puisque le bâtiment qui abrite l'hémicycle porte son nom depuis 1999. Donc elle a construit au fur et à mesure sa légende et elle y est parvenue post-mortem.
Interviewer
Voilà le siège du Parlement européen à Strasbourg, c'est le bâtiment Louise Weiss. C'est aussi parce que elle est le témoin d'un siècle entier. Et on peut dire qu'authentiquement, née à la fin du XIXe, ces deux guerres mondiales et ce combat en continu, il y a ça qui est intéressant vraiment avec Louise Weiss, c'est que l'idée de lutter pour la paix en Europe est quelque chose qui arrive très tôt, on l'a bien dit, dès la première guerre mondiale. C'est ça aussi qui est à son honneur, c'est d'avoir eu conscience très tôt des évolutions du monde, en tout cas celles qu'il fallait porter pour la paix.
Marion Gaillard
Oui, complètement. Et d'ailleurs, elle a cette idée aussi du droit, de la légalité, du respect du droit international. Or l'Europe, c'est un forum de pays qui ont avant tout l'idée de respecter une norme commune. C'est remplacer la force par le droit. C'est fini la loi de la jungle, on fait des règles, on les respecte. Et ça, on retrouve ça dans la société des nations, c'est l'idée du droit international. Mais effectivement, elle s'est tout à fait méritée, loin de moi l'idée de dire que c'est un dû, bien entendu. Et il y a aussi le fait que c'est une femme. Il était peut-être temps de faire entrer au Panthéon de l'Europe une femme. Donc je pense que ça a aussi joué. Donc il y a le fait qu'elle traverse le siècle, qu'elle s'est engagée pour l'Europe, qu'elle a terminé sa vie au Parlement européen puisqu'elle est morte en 1983, elle n'a pas achevé son mandat. Donc c'est sa dernière mission. Et puis que c'est une femme.
Interviewer
Mais oui, parce que dans vos figures de l'Europe, Marion Gaillard pensait construire, incarner l'unité d'un continent. Y a-t-il beaucoup de femmes ?
Marion Gaillard
Il n'y en a pas énormément et j'ai essayé d'en inclure le plus possible. Mais ce n'est pas forcément facile parce que le monde était masculin et l'est encore très largement.
Interviewer
C'est ça, c'est toujours ce problème de réflexion sur notre passé avec ces figures de l'Europe. Merci vivement à vous d'être venue nous parler de Louise Weiss, l'Europe pour la paix.
Marion Gaillard
Merci Marion Gaillard.
Interviewer
C'était Avoir raison avec Louise Weiss, une émission réalisée par Thomas Beau avec à la technique Olivier Arnet, émission préparée par Sidonie Lebeau, à retrouver en ligne sur le site internet franceculture.fr et la fille Radio France.
France Culture – August 16, 2025
Host: Interviewer (unnamed), Guest: Marion Gaillard (historian, Sciences Po Paris)
This episode explores the vision and legacy of Louise Weiss—journalist, activist, feminist, and “grandmother” of Europe—focusing on her unwavering pursuit of a peaceful and unified Europe. Instead of being a builder of concrete political structures, Weiss embodied a broader, cultural quest for European understanding, exchange, and pacification.
Louise Weiss is recognized as a pioneering woman in the European project, dubbed both “Madame Europe” and the “grandmother of Europe,” particularly after presiding (as dean by age) over the inaugural session of the first directly elected European Parliament in 1979.
Marion Gaillard: “Oui, clairement… elle est la mamie du Parlement européen en 1979… et qu’elle prononce le discours inaugural de ce premier parlement européen élu au suffrage universel direct.” [01:11]
While Weiss deeply desired European unity and peace, she never produced a technical blueprint for European integration (unlike contemporaries such as Richard Coudenhove-Kalergi).
She saw Europe foremost as a cultural and civilizational community, advocating for cross-border understanding and cooperation, but did not elaborate specific policies or institutions for unification.
Her journal “L’Europe nouvelle” emphasized the importance of understanding the perspectives of different European national publics to overcome prejudices and foster peace.
“Je veux que le journalisme soit une arme pour faire la guerre à la guerre.” – Marion Gaillard on Weiss’s intentions [07:26]
Initially, Weiss placed her faith for European peace in international organizations—first the League of Nations (SDN), later the UN—which she came to view with deep disappointment.
Louise Weiss (archive): “L’ONU est actuellement un club de dictateurs qui impose sa loi ou essaye de l’imposer… Je l’attaque avec toute la déception que m’a inspiré le naufrage de la Société des Nations...” [09:17]
In her later vision, a legislative Europe emerges as the real guardian of civilization’s values against totalitarian threats, especially after the UN’s perceived failures.
Weiss’s Europe is defined by a shared civilization, history, and culture more than institutions or single markets.
She is quoted expressing anxieties about Europe’s demographic decline, and was inconsistent on social issues (notably, opposed to abortion), reflecting both her traditional and progressive sides.
Culture and education were, for Weiss, the main tools for ensuring peace:
She championed diversity—not uniformity—as Europe’s strength:
Gaillard underscores the relevance of the EU motto “united in diversity,” echoing Weiss’s attitude towards language and culture.
“Elle est présidente d’un jour du premier Parlement élu par les peuples, alors qu’elle est sur une liste qui s’y est opposée. Donc c’est une femme extrêmement paradoxale.” – Marion Gaillard [19:40]
“Elle n’est pas une fédéraliste… elle n’a pas réfléchi concrètement… comment on crée l’Europe ?” – [25:26]
“Pour arrêter la guerre, il faut se connaître. Il faut lutter contre les préjugés…” – Marion Gaillard [01:59]
“L’ONU est actuellement un club de dictateurs…” – Louise Weiss, archive audio [09:17]
“…en festoyant avec les miens, le sentiment qu’il y avait une Europe.” – Louise Weiss, on her multicultural family and culinary memories [15:45]
“La devise aujourd’hui de l’Union européenne, c’est ‘unis dans la diversité’…” – Marion Gaillard [17:07]
“Les étoiles du destin et les chamas de l'écriture m’ont mené à cette tribune pour y vivre présidente d'un jour…” – Louise Weiss, inaugural Parliament speech [22:02]
Louise Weiss’s Europeanism is rooted in cultural understanding, education, and pacifism rather than institutional engineering. Her legacy bridges the personal and the political, the symbolic and the practical, embodying the complexity—and enduring challenge—of building a peaceful Europe “united in diversity.” Both marginalized and mythologized, Weiss remains a unique European voice, whose historical role is now inscribed in the heart of EU memory, even if her concrete impact on its legislative structures was indirect.