
Grand brigandage, les revers de l'unification italienne
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Narrator
Grand
Host
brigandage en Italie, les revers de l'unification, le site Gallica, la bibliothèque numérique de la Bibliothèque Nationale de France, nous offre des fonctionnalités remarquables. Par exemple, il est possible de chercher des mots proches les uns des autres dans l'immensité des publications accessibles gratuitement en ligne. Tapons brigands. italien à une distance maximale de seulement deux mots et ce sont des centaines de résultats qui surgissent en à peine une seconde délivrent la presse pourquoi pas des images car le bandit italien est une grande figure du 19e siècle personnage incontournable de l'unité italienne direction le sud de l'Italie
Singer/Performer
Les trois bandits de Napoli Tout doucement y descendaient de la montagne Pour aller au ravitaillement Car par-dis au bout d'un moment Maquaient la fin et l'vouténaille les entrailles Le plus petit marchait devant Car le pays il est infesté de gendarmes Au moindre bruit, au moindre vent On l'entendait qu'à la quille des dents C'était sa façon de donner la larme
Host
Les trois bandits de Napoli par Annie Cordy dans le cours de l'histoire. Un plaisir pour ouvrir cette émission avec vous, Gilles Pécou.
Gilles Pécou
Bonjour. Bonjour.
Host
Vous êtes historien. Vous êtes professeur à l'école normale supérieure de la rue Dune, mais président de la Bibliothèque nationale de France. Et avec vous, ainsi qu'avec Simon Sarlin, nous allons parler des brigands italiens. Bonjour, Simon Sarlin.
Gilles Pécou
Bonjour.
Host
Vous êtes historien également, maître de conférence à l'université Paris-Nanterre. Cette figure du bandit italien qui va nous intéresser, c'est particulièrement celle des années 1860. Il se passe quelque chose à ce moment-là, mais pour comprendre cette intensité et ce phénomène, il faut remonter un peu en arrière. Gilles Pécou, cette figure du brigand, du bandit italien, ça traverse le siècle, mais presque depuis le 18e siècle, il est déjà présent.
Gilles Pécou
Le grand banditisme méridional politique et militaire, nous le verrons, c'est vrai, il date du début des années 1860. Mais la figure littéraire, la figure du bandit, et du bandit italien, du bandit méditerranéen, elle devance celle du grand brigand des années 1860. Le bandit, la figure du bandit est une figure de l'Europe romantique, de l'Europe méditerranéenne romantique. Voilà qu'à la fin du 18ème et juste dans la première moitié du 19ème se développe cette figure d'un bandit qui est un bandit d'honneur, d'un bandit qui est un bandit amoureux, d'un bandit qui est un bandit qui combat pour la liberté et d'un bandit qui dans tous les cas est présent sur tous les rivages de la Méditerranée. Le bandit que nous allons chercher dans le sud de l'Italie, nous le trouvons déjà sous la forme ou la figure du bandit corse. Nous le trouvons en Grèce, avec le cleft et l'armatol, donc il y a réellement un ethnotype littéraire du bandit qui se développe et qui est porté par la littérature. Alexandre Dumas, nous y reviendrons sans doute, pour le bandit du sud de l'Italie, du sud du Lazium, de Sicile, de Campani. Berlioz, on se le rappelle aussi, qui a ce magnifique passage sur les bandits dans sa symphonie italienne. Énormément de sources littéraires nous rappellent que le bandit est là. La question que l'on doit se poser, c'est comment se transforme ce bandit romantique, ce bandit d'amour, ce bandit d'honneur, que l'on voit avec Luigi Vamp dans le conte de Montecristo, que l'on voit avec Carlini qui préfère voir tuer, qui préfère assassiner sa propre femme plutôt que la voir souiller par d'autres. Comment se transforme cette figure du bandit en bandit politique?
Host
Simon Sarlin, il est bourgeois parce qu'il nous pose la problématique. C'est vrai, la transformation du bandit romantique qui est une figure stéréotypée, on a évoqué la littérature, mais stéréotypée au point qu'on le reconnaît. Mais d'un simple coup d'œil, il ressemble à quoi ce bandit-là?
Simon Sarlin
Alors si vous parlez du brigand tel qu'on le trouve dans l'Italie du Sud, on a effectivement quelque chose qui correspond ou qu'on lit en rapport avec ces stéréotypes qu'on a. en rappelant aussi que cette figure du brigand, elle est ambiguë. Elle est caractérisée par l'ambiguïté. C'est un personnage qui est à la fois fascinant, dont on va souligner des capacités ou des qualités physiques, personnelles, qui vont aller du côté de l'héroïsme, du charisme, de l'esprit d'aventure, puisqu'il y a aussi toute cette aspéromantique dans la lecture du brigand. mais qui a aussi des aspects négatifs qui sont liés à la violence voire à une violence déchaînée et qui sont en fait aussi consubstantiels de ce que c'est que concrètement être brigand et être à la tête d'une bande armée qui mène des actions qui sont à la frontière entre la criminalité et l'action politique et qui fait qu'on va retrouver effectivement chez ces brigands. Alors d'ailleurs, des brigands, donc du grand brigandage, c'est très souvent aussi des brigands tout court. Il y a une continuité dans les parcours biographiques entre des personnes qui ont déjà des activités de brigandage avant l'unité et qui vont s'engager dans la lutte contre l'état unitaire, parfois en passant d'ailleurs par la révolte libérales pour l'unité et qui vont mettre à profit des expériences aussi et jouer de cet imaginaire pour construire une capacité d'action et aussi un discours politique, qu'il ne faut pas négliger, autour de leur action.
Host
Oui voilà, ce ne sont pas simplement des voleurs.
Gilles Pécou
Le bon exemple, au début du XIXe siècle, c'est le bandit napolitain Fradia Volo, qui a d'ailleurs été illustré au cinéma jusqu'au XXe siècle. Fradia Volo est un vrai bandit. On dirait un délinquant. Simplement, Fradiavolo, début du XIXe siècle, est utilisé par tous ceux qui veulent lutter contre la présence française, la présence napoléonienne dans les états de Naples. Le cardinal Ruffo, le premier, utilise Fradiavolo. Et Fradiavolo, comme cela vient d'être dit par Simon Sarlin, Fradiavolo qui est un bandit, un délinquant, dirait-on, devient un... défenseur de la liberté des napolitains contre les français et l'un des plus illustres généraux de Napoléon est envoyé pour combattre Fradiabolo puisque c'est le père de Victor Hugo, le général Léopold Hugo va dans les états de Naples pour combattre Fradiabolo qu'il considère comme un délinquant mais qu'il considère aussi comme un ennemi politique. dont la figure ambiguë, ambivalente, qu'évoquait à l'instant Simon Sarlin, elle ne date pas des années 1860. Nous la voyons déjà camper le personnage du bandit, du brigand italien, qui a un long chapeau pointu, une houppelande, qui est en même temps portraituré de façon très stéréotypée également, entre le costume du berger et le... le costume du cheminot, de la personne qui parcourt les chemins de traverse, mais qui aussi est armé. Vous l'avez dit, Simon, la caractéristique première du brigand, c'est qu'il manie les armes, et qu'il les manie en groupe, en bande.
Simon Sarlin
Alors effectivement, ce brigandage, il ne naît pas en 1860. Alors il faudra déconstruire d'ailleurs ce terme de brigandage pour qualifier ce qui se passe dans les années 1860. Mais l'appellation même qu'on retient en Italie de grand brigandage, pour désigner cette période, souligne à la fois le caractère exceptionnel de ce qui se passe et aussi la continuité avec des choses qui se sont passées avant. Et là-dessus, je voudrais dire qu'on peut passer cette continuité sur trois plans. Je m'excuse de développer un petit peu. Alors, il y a la continuité avec un phénomène de criminalité qu'on retrouve dans l'Italie du Sud, dans les décennies précédentes, ailleurs en Italie, et on voudrait dire ailleurs dans l'Europe méridionale, qui est lié à des conditions socio-économiques, au caractère un peu endémique de ce prigandage dans ces sociétés, dont vous avez sans doute beaucoup parlé au cours de la semaine. Il y a aussi le fait que, régulièrement, ce brigandage connaît des explosions à l'occasion de crises. Et ce brigandage sert aussi souvent de véhicule à des formes de protestations populaires. On voit ça pour l'Italie du Sud déjà, donc à la fin du XVIIIe siècle, en 1799, avec l'installation de la République, et après 1806 et l'occupation napoléonienne. Même s'il faut prendre des distances avec cette idée du brigand redresseur de torts justiciers. Il y a aussi une continuité, une dernière continuité qu'on pourrait souligner dans le fait que les États répriment le brigandage, c'est une constante, parce que ça remet en cause leur autorité et leur légitimité. Il y a aussi une peur de la rencontre entre les brigands et les oppositions politiques. Et là, il y a une véritable continuité. Vous citiez le cas du général Manès, qui se fait un nom dans la répression du brégandage au service de Murat, au début du XIXe siècle. Et Manès va faire partie de ces officiers qui sont confirmés par les Bourbons de Naples après la Restauration, à qui on va confier une mission de répression du brégandage. Il faut rappeler que les Bourbons de Naples, avant de se servir du brégandage, ont violemment réprimé le brigandage et en 1816, alors qu'ils doivent leur trône en partie à la révolte de brigandage, vont se lancer dans une vaste campagne militaire pour éradiquer le brigandage et vont adopter des mesures législatives, notamment avec une loi de 1821 pour la répression du brigandage et de la criminalité, on pourra discuter aussi de ce lien entre les deux, qui contient des dispositions qui sont très violentes. peine de mort pour les brigands et leur soutien, justice d'exception, justice militaire, récompense pour tout brigand qui pourra être tué, dont on va retrouver des traces ensuite, des continuités avec ce qui va se passer après 1861 à l'état italien. Et en 1859, donc on est juste avant l'unité italienne, le roi François II mène une activité, lance une autre campagne en calabre avec à peu près les mêmes ressorts. Donc ces continuités, elles sont frappantes et elles se font sur tous ces plans-là.
Gilles Pécou
Là, nous sommes clairement dans une situation où, de toute façon, ce qui importe c'est le maintien de l'ordre. Qu'il soit d'ailleurs urbain, comme rural, parce que l'arsenal juridique que vous évoquez, au début, ne fait pas la différence entre la répression de l'insubordination urbaine, et l'insubordination rurale. Sauf qu'ensuite, il s'agit d'assurer l'autorité dans les provinces, loin de la capitale. Et ça, c'est une dynamique que l'on retrouvera, Après 1860, c'est la même chose, il s'agit d'assurer l'autorité loin de l'ordre, pardon, le maintien de l'ordre, loin de la capitale et loin de l'endroit où se situent les centres du pouvoir politique et militaire. L'insubordination, l'agitation, le soulèvement des brigands, c'est un soulèvement social bien sûr, mais comme cela vient d'être dit, c'est un soulèvement anti-étatique. anti-étatique. Après les années 1860, il devient anti-unitaire, parce que l'État, c'est l'État unifié. Et donc, on retrouve les ingrédients classiques, anti-fiscalisme, donc contre la fiscalité, et surtout anti-conscription. Et c'est ce qui mettra d'ailleurs le feu aux poudres, c'est la loi de conscription de l'État nouveau piémonté.
Host
On comprend que ces années 1860 sont particulièrement importantes dans notre histoire du brigandage parce que c'est l'unité italienne. Gilles Pécou, il faut rappeler un peu cette histoire de l'Italie parce qu'on voit poindre tant et tant de moments, quand vous nous avez dit que l'agitation était propice au brigandage, tant et tant de moments où les brigands ont de quoi se manifester. Cette Italie est divisée, il faut le rappeler, en plein d'états et dans le sud de l'Italie, on a évoqué Murat, le prince Murat, le beau-frère de Napoléon qui se voit confier le trône de Naples.
Simon Sarlin
C'est pas rien déjà, c'est un beau cadeau.
Gilles Pécou
Oui, ça c'est durant la période française, de la décennie française, c'est extrêmement important, la présence française et la présence de Murat, qui tout en étant réellement là pour représenter l'ordre napoléonien, réussit à obtenir une forme d'autonomie dans l'exercice du pouvoir à Naples. Après 1815, l'Italie est divisée. Après le Congrès de Vienne, l'Italie est divisée, on le sait. La péninsule italienne n'est ni unie, ni souveraine, ni indépendante. On pourrait dire schématiquement que coexistent trois groupes de territoires et d'états. Des états souverains et indépendants, qui sont des plus petits états. Du nord au sud, le royaume de Piémont-Sardaigne, avec Turin comme capitale. Au centre, le royaume du pape, les états pontificaux, l'état pontifical qui va du Lacium jusqu'à l'Emilie-Romagne, de Rome jusqu'à Bologne et au-delà. Et au sud, le grand état des Bourbons, le royaume des deux Siciles. Ça c'est le premier ensemble. Voilà trois états souverains indépendants. Puis l'Italie, la péninsule italienne, ce sont aussi des territoires occupés, occupés par l'Autriche, la Lombardie et la Vénétie. Et enfin, troisième ensemble, l'Italie, ce sont des états vassaux de l'Autriche, qui ne sont pas occupés mais qui sont réellement sous la domination, sous l'ordre autrichien, le grand-duché de Toscane et puis des principautés du centre de l'Italie. Quelle est la tâche que l'on va se donner pour unifier l'Italie et quelle est la tâche surtout que va se donner l'État du Piémont-Sardaigne qui prend, d'une certaine façon, la direction des opérations grâce notamment au grand homme d'État et diplomate, Kecavour. La double tâche est de chasser les étrangers. donc les Autrichiens de Venise et de Milan, et puis de faire en sorte que soient rattachés les ensembles d'états qui constituent la péninsule. Cela commence en 1859, de 1859 à 1860, c'est la Toscane, c'est bientôt le nord des états du pape avec Milan, et puis en 1860, depuis le printemps de 1860, on s'attaque, si j'ose dire, au sud de l'Italie avec la grande expédition extrêmement connue, extrêmement médiatisée par les écrivains français qui est l'expédition des chemises rouges de Garibaldi qui part de Ligurie pour aller en Sicile. Garibaldi arrivé en Sicile remonte vers Naples et nous sommes là dans un processus qui est le processus de rattachement à la fois militaire et politique du sud de l'Italie au nord de l'Italie qui constitue la préfiguration du nouvel état italien. a lieu un plébiscite au mois d'octobre 1860, et ce plébiscite fait que l'ensemble du sud de l'Italie est désormais rattaché au nord de l'Italie, futur État national italien. Et c'est là que commencent les ennuis, et c'est là que commencent réellement à s'élaborer et se forger le mouvement de résistance à l'unité avec le grand brigandage.
Host
Et c'est là que surgit un animal, le guépard.
Don Francesco
Et vous, Don Francesco, comment avez-vous voté le 22 octobre? Vous savez parfaitement qu'à Donna Fugate, tout le monde a voté oui. On dit même que c'est vous qui avez conseillé aux hésitants de voter de cette façon. Oui, c'est exact. Alors, vous avez voté oui? Non, Excellence. Moi, au moins, j'avais voté non. Non, cent mille fois non. Oui, je sais, Excellence, je sais bien
Gilles Pécou
ce que vous m'aviez dit.
Don Francesco
La nécessité, l'unité, l'opportunité, et peut-être que vous aviez raison. Mais Francis Cottomeo est un honnête homme. Artiste raté, pauvre et misérable, les pantalons en ruines, mais les bienfaits reçus, moi, je ne les avais pas oubliés. Vous le savez, Excellence, c'est la Reine Isabelle, une bourbon, quand elle était encore que Duchesse de Calabre, qui m'a fait étudier, et qui m'a permis de devenir
Host
ce que je suis aujourd'hui.
Don Francesco
Organiste de l'église principale, honoré de la bienveillance de votre excellence. J'admire votre fidélité et votre dévouement, mais il faut vous rendre compte que le peuple était surexcité par les victoires de ce Garibaldi. Ce plébiscite était le seul et urgent remède contre l'anarchie, croyez-moi. Il fallait bien que quelque chose change, pour que tout puisse rester comme avant.
Host
Burt Lancaster, Serge Reggiani dans le film Le Guépard de Lucchino Visconti. Alain Delon n'est pas loin, je vous rassure, dans Le Guépard, le film, c'est 1963, ça évoque ces événements de 1860. Simon Sarlin, pour bien saisir ce qui se passe, on l'a évoqué, sur ce sud de l'Italie, il y a ce royaume de Naples confié par Napoléon. Maréchal Murat, ça s'écroule en 1815. Qui sont ces Bourbons dont nous parlons tant, ces Bourbons italiens qui sont là et qu'il va peut-être falloir chasser pour mettre en place l'unité italienne?
Simon Sarlin
Donc c'est une branche des Bourbons, Charles III qui est passé par l'Espagne et qui s'est fait son trône en fait. Il est parti en Italie où on est dans le... au XVIIIe siècle, et il conquiert une partie de l'Italie par les armes. Il fonde un royaume qu'il quitte pour retourner en Espagne. Et il laisse donc sur place son rejeton, Ferdinand, qui va devenir Ferdinand IV, puis II, puis I. La blague, c'est que ses opposants vont dire qu'il va finir par devenir Ferdinand 0. Ces Bourbons fondent un royaume indépendant, c'est le retour d'un ensemble politique dans le Sud, qu'ils vont recréer après 1816, après la Restauration. En unifiant deux territoires, le royaume de Naples et la Sicile, on peut former un royaume des deux Siciles. Et ce qui est important, c'est de montrer la continuité entre ce royaume des deux Siciles et l'expérience napoléonienne. On a souvent l'idée de la restauration comme un retour à un ancien régime, alors que là, c'est l'exemple d'un ensemble politique qui reprend beaucoup de choses de l'organisation napoléonienne. Et un des traits qui va expliquer la fragilité de ce royaume, c'est justement lié à ses héritages est la construction d'un état qu'on appelle la monarchie administrative qui récupère beaucoup de la centralisation de l'appareil politique et qui va poser beaucoup de questions de légitimité notamment liées à la place des pouvoirs locaux et des autonomismes et qui va expliquer pourquoi ce royaume va finir en partie par s'effondrer et qui rend très difficile de comprendre quelle peut être la nature de l'attachement des populations méridionales avec cet ancien royaume et la dynastie qu'il incarne.
Host
Et c'est ça qui va nous aider à comprendre ce phénomène du banditisme. Gilles Pécou, vous nous avez bien dit que cette unification de l'Italie, ce Risorgimento, nait au nord. C'est le royaume de Piémont-Sardaigne. Mais il y a ce problème parce qu'il y a ce royaume du sud, celui des Deux-Siciles. Vous avez évoqué Garibaldi, l'expédition des milles, etc. Comment ça se construit, cette histoire-là?
Gilles Pécou
L'unification, comme processus militaire, politique et diplomatique, naît du Nord, du royaume de Piémont-Sardegne, de Turin, c'est vrai. Mais il naît du Nord avec le soutien et l'appui d'un certain nombre de membres des élites libérales du Sud. Nous ne devons jamais oublier que La première moitié du XIXe siècle, et surtout après 1848, entre 1848 et 1860, durant cette période, un grand nombre de libéraux, patriotes, promoteurs véritablement du Risorgimento, c'est-à-dire du mouvement d'éveil national qui doit conduire à l'indépendance, fuient, s'exilent du sud de l'Italie pour aller au nord pour aller en Piémont, pour aller à Turin, pour aller même passant par la Toscane et donc eux... favorisent véritablement l'éclosion de ce mouvement et l'accueil des idées nouvelles dans les élites libérales du sud. Donc, le mouvement, le mouvement, même s'il est diplomatiquement et militairement imposé du nord, n'arrive pas à greffer de rien dans le sud. Il reste que certains nombres de Membres également des notabilités, de notables ou de populations sont très attachés, restent attachés à la dynastie des Bourbons. On se demande bien comment et pourquoi, mais c'est ainsi. Ils restent attachés et ils sont surtout extrêmement liés à un clergé. qui n'est pas complètement et totalement ralliée à l'unité, même si une partie du clergé se ralliera aux idées libérales et en tout cas considérera que le piémont peut apporter, l'unité italienne peut apporter sérénité et un calme qui leur profiteront. Bref, on est dans un contexte très clair où un certain nombre de gens ont préparé depuis le sud l'arrivée des Italiens, des pieds montés, et donc l'unification, mais vont s'affronter avec le reste de leur propre société qui est contraire. Ce qui est très important, parce que ce qui nous laisse penser que le brigandage, le grand brigandage politique, méridional, qui est souvent lu, nous y reviendrons peut-être, comme une guerre civile italienne, C'est aussi, comme l'avait montré l'historien Pierre-Yves Manchon, une guerre civile méridionale. Ce n'est pas simplement l'affrontement entre le Nord et le Sud, c'est l'affrontement au Sud entre les partisans des idées nouvelles venues du Nord, ou des idées patriotiques, des idées d'unité, et ceux qui sont hostiles. Une forme de réaction aussi, qui a une dimension internationale, que l'on pourra évidemment évoquer, mais qui n'est pas simplement l'affrontement binaire entre les idées nouvelles venues du Nord et les idées réactionnaires restées au Sud.
Host
Ça va, le panorama est en train de se construire. On commence à saisir comment ces brigands vont s'inscrire dans cette histoire-là. Le légitimisme en armes, histoire d'une mobilisation internationale contre l'unité italienne. Simon Sarlin, c'est l'ouvrage que vous avez publié, issu de votre thèse. Votre thèse dirigée par?
Simon Sarlin
Jude Pécou.
Host
Avec ici cette difficulté de saisir le mot de brigandage, de criminalité, vous l'avez déjà évoqué. Maintenant qu'on a le contexte, nous sommes dans ce mouvement d'unification de l'Italie avec des oppositions, particulièrement dans le sud, on l'entend bien. C'est quoi cette criminalité, ce brigandage? Parce que le mot de guerre civile apparaît ici. Alors on se dit, où nous trouvons-nous? Sommes-nous avec des brigands ou avec des gens qui luttent de manière comme on le ferait pour une guerre civile?
Simon Sarlin
Alors, il y a une complexité du brigandage avec beaucoup d'interrogations, dès le début, sur la nature des motivations, des objectifs qui animent les brigands et une discussion sur leur politisation, qui est affichée et qui est réelle. C'est-à-dire qu'il y a plein de signes qui montrent que les brigands s'emparent d'une forme d'objectif politique. Ça va passer par le fait que des brigands se revendiquent comme agents de la monarchie déchue. Il y a des brigands qui portent des titres. Par exemple, Croque se revendique ou Cavone se revendique comme des généraux de François II. Ça passe par des symboles, le fait d'arborer la cocarde blanche, le drapeau blanc, la couleur des bourbons. par des actions, c'est-à-dire que les bandes vont occuper des localités où elles vont destituer les autorités, rétablir celles de l'ancien régime, rétablir les portraits du roi déchu, et une violence ciblée qui va s'en prendre aux représentants du nouveau régime et aux grands propriétaires libéraux. Alors la question c'est effectivement Quelle est la nature profonde ou la sincérité de cet engagement politique? Une des interprétations qui est donnée par les adversaires du brigandage, c'est de dire qu'il s'agit d'une pure manipulation. C'est-à-dire que les brigands se servent de cet aspect politique comme un paravent pour masquer une criminalité ordinaire. aussi pour engranger des soutiens, pour obtenir des soutiens des notables royalistes ou de la monarchie déchue. Et puis on pourrait lire aussi une forme d'opportunisme dans le sens où cette lecture politique, elle permet aussi aux bandes de brigands, et là, dans une guerre de guérilla, c'est essentiel, le fait d'obtenir le soutien de la population va aussi passer, mais pas seulement, par le fait de se prétendre les représentants de cette hostilité populaire, de ce rejet populaire vis-à-vis de l'État, du nouvel État, et l'hostilité envers les grands propriétaires. Et puis aussi le fait d'attirer dans les bandes une autre composante. Alors dans les bandes, il n'y a pas que des délinquants professionnels, il y a aussi toute une partie de la paysannerie qui participe, parfois occasionnellement, parfois qui s'engage comme brigands professionnels, et aussi les anciens soldats, qui jouent un rôle très important dans le brigandage, qui vont souvent avoir des fonctions de commandement, en raison de leurs compétences et de leur expérience militaire, et qui sont des éléments qui sont plus politisés que les chefs de bande issus de la criminalité.
Host
Avec un personnage que vous avez déjà évoqué, nous allons entendre témoignage de brillants, c'est Carmine Crocco.
Thomas Beau
J'avais une petite armée, avec une organisation complète. Un capitaine, un lieutenant, un médecin, des sergents-majors, des caporaux qui tous appartenaient à l'armée bourbonienne d'Isout. J'avais 600 soldats de tous les corps, chasseurs, cavalerie, artillerie, voltigeurs, sapeurs, mineurs, grenadiers de la garde et que sais-je encore? Quelle importance qu'ils aient été bergers, paysans, cutéreux? Les armées actuelles ne sont-elles pas composées des fils de la misérable plèbe? Si je devais choisir entre deux régiments, l'un bourgeois, l'autre de berger ou de paysan, je choisirais toujours le second, parce qu'ils sont habitués au froid, à la faim, au labeur et à la marche. Je ne dis pas que les jeunes gens de bonne famille sont des lâches, non. Dieu me préserve d'une calomnie aussi infâme. Mais je préfère l'homme rude, le rustre, plus facile à dresser, plus prompte à obéir, moins exigeant en nourriture et incapable de critiquer les ordres reçus.
Host
Thomas Beau dans le cours de l'histoire qui nous lisait ce témoignage. Carmine Crocco qui publie « Moi brigand » traduit en français par « Ma vie de brigand ». Ce personnage est très
Gilles Pécou
intéressant et qui est-il? Très, très. Carmine Crocco qui d'ailleurs est un des brigands qui n'est qui n'est pas mort victime de la répression. Nous rappelons qu'il est mort à un âge vénérable, il devait avoir 70-75 ans dans des geôles, donc il a pu porter témoignage réellement et réfléchir sur son témoignage. Carmine Ecroc est intéressant parce qu'il est passé par un certain nombre des phases de l'enrôlement militaire, de la guerre. Il a été garibaldien également, garibaldien déçu, comme d'ailleurs son grand lieutenant, Ninkan Nank, qui était très cruel, considéré comme un bandit féroce, et qui est devenu brigand parce que lui avait été refusé par l'armée garibaldienne. Donc il y a cette dimension militaire qui était précédemment évoquée, qui est la chose un peu nouvelle par rapport à la figure du brigand romantique du premier 19e siècle que nous évoquions. Une dimension militaire, d'armée irrégulière, en quelque sorte, de nation armée, de contre-nation armée par rapport à la nation armée garibaldienne ou à la future nation armée du Rizangimento. Cette dimension, elle est porteuse d'idées politiques également. Cela a été dit très clairement, contre-révolutionnaire, réactionnaire, anti-étatique, en tout cas largement et facilement utilisable par la monarchie des Bourbons. Ce sont les portraits de François II qui sont brandis, cela a été dit. C'est souvent même, non seulement drapeau blanc, mais l'écusson extrêmement compliqué des Bourbons, qu'il fallait quand même savoir se procurer, pouvoir se procurer. C'est matériel, mais c'est extrêmement intéressant, ça signifie que tout cela a été préparé. Et qu'est-ce qu'on vise quand on est l'armée de brigands qui arrivent dans un village de Lucanie, de Basilicat ou de Campanie? On vise les maisons. des patriotes locaux, des notables locaux ralliés au nouvel État, ont détruit les portraits du roi Victor Emmanuel, ont détruit les images de Garibaldi, et les images de Garibaldi sont très nombreuses dans les campagnes à cette époque. Donc, on a indéniablement des objectifs politiques. Quoi qu'on en dise, ce qui n'empêche pas que ces objectifs politiques en de pair avec tout ce qui accompagne parfois une armée irrégulière. Une armée irrégulière, ce sont les pillages, les mises à sac. Borgès lui-même, donc un étranger espagnol qui rejoint l'armée de Croco, qui a été bien étudié, et bien Borgès s'émeut de voir que ces insurgés de l'armée de Crocs se livrent à des pillages, à des mises à sac, voire à des viols qui sont, je dis voire, mais très souvent à des violences extrêmement importantes, à des viols, et considérant que tout cela peut nuire à la cause politique. En réalité, cela va de pair et
Host
est assumé comme tel. Au printemps 1860, dans ce mouvement de l'unité italienne, il y a l'expédition des milles menée par Garibaldi venu du nord et qui débarque en Sicile. On l'a entendu dans l'extrait du Guépard tout à l'heure. En octobre 1860, il y a le référendum en Sicile, le plébiscite. Et ces brigands agissent, moi je l'entends dans ce que vous dites, ils sont du côté de la monarchie. Est-ce qu'on peut dire, Simon Sarlin, que ces brigands sont contre l'unité italienne, sont du côté des Bourbons, donc de la monarchie, sont réactionnaires? Est-ce que c'est l'image qu'on a à véhiculer d'eux ou c'est
Simon Sarlin
ce qu'ils sont réellement? Alors, c'est une question qui est complexe comme on vient de le dire avec cette réflexion sur la politisation. Ce qui me semble important, c'est de remarquer que l'apparition du brigandage, donc défini comme la présence des bandes armées suffisamment nombreuses et organisées pour tenir sous contrôle des territoires et qui poursuivent des objectifs de lutte contre l'État, Elle se fait dans une phase qui va de l'automne 1860 au printemps 1861, qui coïncide avec le processus de création, de l'intégration du Sud dans ce qui va devenir l'État unitaire. Et la date du plébiscite, donc on est fin octobre 1860, joue une date charnière. Alors il y a déjà des choses qui se jouent auparavant. dont vous avez rappelé l'avancée triomphale de Garibaldi, qui l'amène de la Sicile à Naples en quelques mois, qui repose sur l'adhésion des populations qui vont se révolter et soutenir les troupes garibaldiennes, qui vont constituer une grande partie des troupes garibaldiennes. Mais déjà en septembre, les choses commencent à changer. Dans le nord du pays, il y a des phénomènes de résistance organisée, parce que c'est lié à la présence des troupes royales, c'est lié à des conditions socio-économiques qui sont un peu différentes. Et ce qu'on voit en octobre, notamment à la tenue des plébiscites, c'est cette extension du mécontentement, qui va se traduire par des protestations contre la tenue des plébiscites un peu partout, sauf en Sicile. Il faudrait revenir sur cette opposition entre le Midi continental et la Sicile, qui marque le début de ce climat insurrectionnel dans lequel on a une double dynamique. On a des révoltes dans des bourgades, des révoltes spontanées. et la multiplication ou la croissance des bandes, qui existent souvent par ailleurs, et les deux sont liés, c'est-à-dire que la répression des révoltes pousse des individus à rejoindre les bandes, et les bandes, à leur tour, vont jouer un rôle dans les révoltes. Ensuite, il y a un mouvement de pause au cours de l'hiver parce que le brigandage est un phénomène saisonnier qui va revenir, donc se réveiller au printemps avec là un phénomène d'explosion. Avec cette même dynamique, révolte et extension des bandes qui vont parfois atteindre des tailles très respectables, d'un millier de mille hommes. La bande de Croco est une des plus importantes, elle compte environ 2000 hommes. et qui va donc voir la transformation du climat insurrectionnel en véritable guerre. Le brigandage joue un rôle essentiel et on peut se demander effectivement qui instrumentalise l'autre, sans doute
Host
un peu des
Gilles Pécou
deux. Oui, c'est ça. C'est vrai que l'aspect militaire de guerre réelle, des brigandages, est essentiel, même comme guerre classique frontale. Certes, on retient surtout la guérilla, la petite guerre, le harcèlement, les attaques... Le brigandage entre 1861 et 1864, après ce sera plutôt la guérilla, mais à ce moment nous avons de vrais épisodes d'affrontements militaires frontaux réellement. Cela se produit également avec pillages, incendies qui font que le reste... On préfère toujours le harcèlement, l'embuscade à la baïonnette, mais il y a aussi des assauts à la baïonnette, ce que l'on avait méconnu longtemps. Oui, ce
Simon Sarlin
sont des armées aussi. Je nuancerais parce qu'on est toujours dans le cadre d'une guerre de guerrilla, d'une guerre de partisans, dans laquelle les principes sont qu'on ne va à l'affrontement que quand on est sûr de gagner. Qu'est-ce qui s'est arrivé? En grande partie aussi sur la mobilité de ces bandes qui se rendent dans des postes très rapidement, des lieux qui sont peu gardés et puis qui empartent aussi très rapidement les occupations de localités. Elles durent peu longtemps, elles durent quelques jours. Alors ce qui va changer effectivement, c'est l'état des forces. On a à un certain moment donné, entre 1861 et peut-être 1863, parfois des grosses bandes, pas toutes, qui ont des capacités militaires, des organisations militaires qui leur permettent, à l'occasion, d'aller vers l'affrontement avec les gardes nationales ou les troupes. Ce qui fait qu'effectivement on a cet aspect de guerre. Et ça va basculer dans la chronologie de brigandage à partir de 1862 jusqu'en 1865 dans un contexte qui change parce que c'est l'augmentation des forces de la répression et des techniques de la répression qui vont faire qu'il va y avoir une adaptation de la guérilla avec une réduction de la taille des bandes, leur fragmentation, l'abandon des occupations de lieux et l'évolution vers une guérilla de type plus classique et de plus en plus vers
Gilles Pécou
une forme de criminalité. Ce qui fait évoluer les choses, n'est-ce pas, c'est que le 15 août 1863... entre en vigueur la loi PICA, qui est une loi d'exception de répression extrêmement rigoureuse, même considérée comme violente. Et à partir de ce moment, eh bien, la guerre du brigandage ne peut qu'être guerre de guérilla. Que petite guerre, puisque la répression liée à l'HCPIC, à la loi PICA du 15 août 1863, c'est
Host
une répression véritablement massive. répression massive avec une figure ici qui apparaît, c'est celle du Carabinier
Xavier Mauduit
1869, les Brigands d'Offenbach. Quand j'entends un bruit de bottes, de bottes, de bottes, de bottes, de bottes, c'est le premier Carabinier. C'est le premier Carabinier. Ce sont les bottes, les bottes, les bottes, les bottes, les bottes, les bottes, les
Gilles Pécou
bottes des Carabiniers. Sous-titres S'il faut se battre,
Xavier Mauduit
me voilà, me voilà. Alcola, petit, alcola, éteignons-tout, faisons silence. Plus tard, plus tard, nous montrerons du cœur une étape pour la valeur et une la communauté réalisés d'Amara.org para étape pour la prudence.
Narrator
Silence, silence, silence. France Culture, le cours
Xavier Mauduit
de l'histoire. Xavier Mauduit.
Host
Nous arrivons! Nous arrivons! Les carabiniers qui arrivent toujours trop tard chez Offenbach dans Les Brigands avec en 1869 Offenbach qui reprend ce que vous nous expliquiez, Gilles Pécou, cette figure du brigand romantique, donc lui il en est là, il n'y a aucune allusion à l'actualité, les brigands d'Offenbach ça se passe au nord, ça se passe à Mantoux, l'Italie est une frontière avec l'Espagne dans Les Brigands donc la géographie est un petit peu chamboulée. C'est intéressant à voir comment cette image du brigand italien demeure au même moment où d'autres au sud combattent. Il y a comme un décalage ici temporel entre les représentations
Gilles Pécou
et puis l'actualité politique. Oui ça c'est indéniable tout en considérant malgré tout le brigand méridional italien occupe peu à peu le devant de la scène dans dans la littérature, dans l'opéra. Alors c'est vrai que de 1840 date déjà l'opéra Le brigand calabré, mais enfin, cela pour dire que malgré tout, derrière la figure générique du brigand, du bandit italien, il y a toujours la figure particulière et spécifique du brigand du sud, du brigand avec tous les ethnotypes liés au Méditerranée, à tel point d'ailleurs que dans la littérature coloniale française, on met l'accent sur l'apparenté qui lie l'agitation, l'insurrection des deux côtés de la Méditerranée, en Algérie et en Sicile et au sud de l'Italie, en considérant qu'on est là typiquement dans une espèce de communauté ethnique même, cela est dit ainsi. Du reste pour les Italiens également à l'époque. L'idée, l'urgence en 1861, c'est de mettre fin à l'état de guerre endémique dans le sud de l'Italie. Cavour, sur son lit de mort, aurait eu comme propos, on les lui prête en tout cas, ils sont rappelés très souvent. En juin 1861, Cavour aurait dit, mettons fin à la guerre dans le sud, mettons fin... Alors, en disant, ce n'est pas de la faute des méridionaux, ils ont été si mal gouvernés. Ce n'est pas de la faute des méridionaux, c'est la faute des bourbons. N'empêche que ce sont les méridionaux qui sont caractérisés de barbares, dont il y a toujours néanmoins cette image. Ce superpose donc vraiment au-delà de l'aspect militaire qu'on a évoqué, l'aspect politique et
Host
l'aspect ethnologique. Très clairement. Oui, le bandit calabré qu'on va retrouver chez Alexandre Huna, etc. Eh bien, il est là. Avec une répression qui est bien loin de ces carabiniers évoqués par Hoffenbach qui arrivent toujours trop tard. C'est extrêmement violent ce qui se passe. Cavour meurt en 1861, c'est-à-dire au moment de l'unification de l'Italie. C'est une véritable guerre, Simon Sarlin. On peut le lire ainsi avec, du côté de la monarchie des Bourbons et de ceux qui s'opposent à l'unité italienne, une force considérable représentée par les brigands. Ils peuvent
Simon Sarlin
s'appuyer sur ces brigands. En tout cas, ils veulent le faire. Il y a cette idée qui apparaît très rapidement d'utiliser la guérilla pour au service d'un projet de restauration qui va passer par des formes d'encouragement, c'est ce que j'ai étudié dans ma thèse, et qui va devenir aussi centrale dans le discours politique sur le brigandage, c'est-à-dire qu'on va mettre en avant ces incitations extérieures pour expliquer la révolte et pour justifier la répression. Dans la réalité, la rencontre se fait difficilement. Et alors, si ces encouragements existent, ils ont joué sans doute leur rôle, notamment sur les régions frontalières. Mais la manière dont se passe la rencontre entre les partisans, les agents de la monarchie déçue et les brigands, se passe mal. Je vais prendre deux exemples de rapports entre des volontaires étrangers, qui s'engagent au service de François II, et qui sont envoyés dans le sud de l'Italie pour prendre le commandement des bandes. Donc il y en a deux grands. Il y a Borges, qu'on a évoqué tout à l'heure, qui est espagnol, qui avant ça a été un officier de l'armée carliste, donc légitimiste espagnol. et donc il va rencontrer Crocco en Basilicat, en 1861, et Tristagne, lui aussi espagnol, lui aussi officier carliste, qui est envoyé dans les Abruzes en 1862. Et les deux se retrouvent dans une position très inconfortable et de conflit avec les bandes parce qu'ils arrivent avec des objectifs et une manière une idée de la conduite de la guerre qui ne correspond pas. Ils veulent transformer la guérilla en guerre avec des objectifs politiques et une organisation, on va dire, régionale avec des objectifs qui sont définis par des stratégies qui sont définies par la politique. Et les chefs de bande s'y opposent et ça va produire des conflits qui vont se traduire différemment. En Basilicat, ça se termine au détriment de Borges qui va être abandonné à son triste sort par Croco. Et Borges va devoir s'enfuir, il va presque y arriver, mais va être capturé à la frontière avec l'Etat pontifical et exécuté
Gilles Pécou
par les autorités italiennes. Il est capturé par le garde national. Ce qui veut dire qu'il n'est pas capturé
Simon Sarlin
par les pieds montés. Non, mais il est exécuté par un détachement de berceliers. On pourra revenir sur ces gestions. Et c'est intéressant parce qu'il y a des témoignages partagés des deux côtés, de Croco et de Borges, qui mettent en scène leur vision très différente. Et dans le cas de Tristan et de Keavon, c'est là le volontaire étranger qui l'emporte. Il arrive à se débarrasser. Il fait vraisemblablement assassiner Keavon. Mais ça ne marche pas, puisque à la mort du chef de bande, la bande se disperse et Tristan finit assez rapidement
Host
par abandonner la partie. Ils ne veulent pas cette autorité qu'on leur impose avec peut-être aussi des règlements que ces brigands ne veulent pas
Simon Sarlin
appliquer, des règlements militaires. Alors il y a la question des rivalités personnelles, sachant que ces bandes sont largement fondées sur l'autorité charismatique du chef de bande. Il y a des questions aussi qui sont liées à la conduite même de la guerre. Et on pourrait dire que, si on devait dire qui a raison dans l'histoire, c'est plutôt les chefs de bande qui savent très bien quelles sont les conditions dans lesquelles on peut mener une guerre de guérilla et qui opposent au plan des légitimistes extérieurs une impossibilité. C'est-à-dire l'idée de transformer cette guerre de guérilla en véritable guerre, elle a très très peu de chances d'aboutir. Et il y a d'ailleurs un historien légitimiste qui écrit une histoire du royaume des Deux Céciles qui va jusqu'aux années 1860, qui s'appelle Jacinthe d'Aissive, qui écrit donc au milieu de la décennie et qui fait un bilan de ce qui s'est passé. Donc, il sait que l'histoire, que le brigandage à son époque est déjà en train de décliner. et qui donne raison au chef de bande en disant que cette idée de passer de la guerre de guérilla, ce qu'il appelle la guerre fragmentée, à la grande guerre était
Gilles Pécou
une illusion en fait. Et je me demande si cela ne traduit pas de façon plus générale un phénomène qu'on observe pour toutes les guerres du Risorgimento et également au XIXe siècle pour d'autres guerres nationales, c'est que la guerre irrégulière Parce qu'elle a existé, pas seulement chez les brigands, mais les volontaires garibaldiens, c'est aussi la guerre irrégulière. La guerre irrégulière ne fonctionne et ne réussit que là où elle sert une diplomatie claire et nette. Et là, le seul espoir de restauration des Bourbons, il était diplomatique, c'est tout. Donc c'était voué à l'échec dès le début, nous savons bien, parce que Les italiens, pour le processus unitaire et les pieds montés, ont utilisé aussi des troupes irrégulières. Les garibaldiens, je ne dis pas que ce ne soit rien à voir avec le brigandage, mais enfin ce sont des troupes irrégulières qu'il a fallu discipliner. Il a fallu discipliner parce qu'on a réussi à les discipliner, à canaliser une armée irrégulière. Là, c'était impossible parce que le... savait, avait étudié, nous le savons, le royaume des Deux Siciles, il était abandonné diplomatiquement par toutes les puissances qui auraient pu le sauvegarder.
Host
Et donc, c'était fichu. Les brebons des Deux Siciles, là, sont un peu seuls en exil. C'est cet exil que vous avez étudié, Simon Sarlin, avec cette volonté de s'approcher des brigands, mais ça ne fonctionne pas. Juste pour y voir plus clair, moi je vous propose qu'on envoie un reporter sur place.
Narrator
Nous sommes en 1862. Dans la longue conversation que j'eus avec Chiavonne, je pus me convaincre d'une chose, c'est que Chiavonne n'est rien moins que dévoué à son roi. C'est un paysan qui, ayant été soldat, a pu apprécier combien il était doux de commander au lieu d'obéir. Son premier soin, quand il a été appelé à jouer le rôle qu'il remplit depuis un an, a été de se faire faire un uniforme de général avec des galons d'or. Il porte des bottes et des éperons, et il a une cravache Ainsi Kyavon a pris le titre de général en chef des armées de François II. Tous ses hommes l'appellent aveuglément général. J'ai revu une dernière fois Kyavon, blessé à l'épaule gauche. Il ne peut comprendre comment les français, qu'il avait toujours laissé tranquille, le poursuivent aussi obstinément depuis quelques jours. Je lui ai promis, s'il se faisait tuer pendant mon séjour dans ses provinces, de faire faire un autre
Host
portrait de lui, mort. Raphaël Lalloum qui n'était pas en reportage en Italie en 1862 mais en tout cas qui nous disait cet extrait de l'illustration, le journal d'illustration le 11 janvier 1862. Intéressant là aussi de voir l'intérêt que l'on porte sur ce qui se passe en Italie. Vous l'avez dit, c'est une histoire internationale et d'ailleurs Simon Sarlin ce mot international ça apparaît dans le
Simon Sarlin
titre de votre ouvrage. Alors cet extrait, il est intéressant, je le connais bien. Le journaliste qui se rend en Italie du Sud pour interviewer Cavan, c'est Charles de La Varenne, qui n'est pas un Bourbonnien. C'est quelqu'un qui se définit comme libéral, qui a soutenu Garibaldi et qui est envoyé comme correspondant pour les grands journaux européens. avec des conditions un peu rocambolesques. On a des sources là-dessus, parce qu'il se fait un peu arrêter par les autorités locales qui le prennent pour un farfelu. C'est quelqu'un qui voyage avec 14 caisses de matériel, un peintre, un photographe, pour aller, et il va finir par y arriver, pour aller interviewer Kiavon et le reportage parait avec une illustration de Kiavon. Et ce qui traduit l'intérêt des grands journaux européens pour ce qui se passe en Italie du Sud, qui se manifeste un peu partout par le nombre de correspondances et l'envoi de journalistes, de reporters, on est au début du reportage, pour ce qui se passe en Italie. Alors, avec un intérêt médiatique qui se situe dans le sillage de l'intérêt pour ce qui s'est passé auparavant pour l'unité italienne, qui résonne aussi avec tout ce qu'on a dit sur l'imaginaire des brigands. Donc il y a un aspect un peu sensationnaliste, de goût de l'aventure, dans ce qui est raconté ici, dans le reportage, qu'on retrouve en Italie du Nord, qui ont cet aspect un peu d'exotisme appliqué à l'Italie du Sud et partout en Europe. A ça se rajoute une lecture politique parce que ce qui se passe en Italie du Sud est lié à ce qu'on appelle la question italienne qui a plusieurs dimensions, qui est liée à la création d'un état national libérale et la possibilité donc de refonder la carte de l'Europe sur de nouveaux principes qui sont ceux des nationalités et des principes libéraux. Et aussi la question religieuse qui est liée à la présence de la papauté en Italie et à l'idée encore... à incarner à cette époque, d'une souveraineté pontificale, qui déclenche des passions partout en Europe et donc des prises de position en fonction des différents camps, en faveur ou contre l'unité, qu'on va retrouver aussi chez les adversaires de l'unité, ce que j'ai étudié, qui vont s'engager en faveur de brigandages au nom d'un imaginaire aussi. Il y a un imaginaire aussi contre-révolutionnaire de brigandages, avec la comparaison, l'assimilation entre ce qui se passe en Italie du Sud et des expériences précédentes, les guerres de Vendée ou le
Host
soulèvement espagnol contre Napoléon. À ces terribles états pontificaux qui enquiquinent ceux
Gilles Pécou
qui veulent l'unité italienne. D'ailleurs, les états pontificaux me font songer qu'il y a deux pays dans lesquels, et deux opinions publiques, dans lesquels la question italienne est centrale. Elle structure même le débat politique et le débat médiatique depuis la fin des années 1850. C'est la France, comme cela vient d'être dit, en France notamment, avec l'attentat d'Orsigny en 1858. A partir de 1858, on
Host
ne parle que d'Italie. Il a voulu
Gilles Pécou
tuer l'empereur Napoléon III. Oui, vraiment, là on ne parle que de cela. Et puis l'autre pays, c'est l'Angleterre, tout simplement, qui est le pays de la Garibaldomania, mais qui est surtout un pays dans lequel ces thématiques-là, non pas anti-résorgimentales, mais pro-italiennes, ont une ampleur toute particulière, parce qu'évidemment, quand on se mobilise contre le pape en Angleterre, ça marche,
Host
et ça marche bien. Et oui, c'est parce que c'est ici cette histoire-là qui ne peut être qu'une histoire internationale avec peut-être le temps maintenant de réfléchir à la fin de ce brigandage. Y a-t-il une fin? Je
Narrator/Reader
mets le point d'interrogation. La récente loi PICA permettait de garantir la vie sauve et des réductions de peine à ceux qui se présentaient volontairement. La manœuvre fonctionna et Crocco accepta de se rendre. Le 7 septembre 1863, il s'avança seul dans Rio Nero, brandissant un drapeau italien et criant « Vive le roi! Vive Garibaldi! Le général Fontana, qui commandait alors à Melfi, ». eut un premier entretien avec Crocco et Volonino, au terme duquel il fut décidé de laisser repartir les différents chefs de brigands, en leur accordant un laissé-passer d'une semaine devant leur permettre de convaincre leurs quelques 250 hommes de se rendre collectivement. Et si Giuseppe Caruso et une quinzaine d'autres brigands décidèrent de se rendre immédiatement, au bout de huit jours, Crocco et
Host
les autres chefs ne reparurent pas. qui disait cet extrait d'un ouvrage de 1865, donc on est vraiment avec les effets de cette loi PICA qui date de deux ans auparavant, c'est Giuseppe Borelli qui écrit sur le brigandage en Italie. A quel moment ça prend fin donc ce brigandage-là? Sachant que vous allez me
Gilles Pécou
répondre, ça ne prend pas fin. Historiquement, on considère qu'à la fin de la décennie, le grand brigandage tel qu'on l'a connu sous cette nature a pris fin. Je sais que ce n'est pas exact, parce que des brigands, il y en a toujours, et surtout des brigands qui revendiquent un mot d'ordre politique. Il y en a jusque dans les années de la monarchie libérale. Mais le grand brigandage, comme phénomène massif, comme phénomène lié à l'image d'une guerre civile, cela prend fin à ce moment. Et on a considéré, d'ailleurs, que le Le brigandage était ensuite relayé par tout ce qui transporte l'importance de la question méridionale, par tous les vecteurs de méridionalisme. En 1875, un grand historien italien qui a été ministre de l'Italie Unifiée, Pasquale Villari, publie ses lettres méridionales, lettres méridionales dans lesquelles il considère que C'est fini avec le brigandage, mais que l'État piémonté et l'État italien, dont il se revendique, n'a quand même pas fait tout ce qu'il devait faire et que va surgir véritablement une vraie question et un vrai problème méridional. Donc, je dirais que... Et Alexandre Dumas lui-même, puisqu'on parlait de médiatisation, considère que le brigandage se poursuit à travers les phénomènes assimilables
Host
à la mafia avec la Camorra. Oui, parce qu'il y a de ça ici. La mafia naît dans ces années-là également. Donc on peut les associer. Sur la chronologie, ce sont des phénomènes que l'on doit distinguer complètement? Ou alors est-ce qu'on peut y voir ici... Ah, vous
Simon Sarlin
me faites nom de la tête. Non, alors c'est effectivement une idée assez répandue qu'on pourrait expliquer l'origine de la criminalité organisée en lien avec le brigandage, alors que c'est deux phénomènes qui sont vraiment très différents. Vous rappelez la différence entre la criminalité rurale et la criminalité urbaine. Le brigandage est un phénomène qui est essentiellement rural, même s'il affecte les villes. Là où il y a une parenthèse, c'est sur les techniques de répression. On l'a rappelé, les mesures législatives ou les moyens employés pour la répression du brigandage servent aussi à la répression de la criminalité. Et il y a, c'est vrai, aussi une crainte d'une conjonction à la fois des criminalités et une conjonction de la criminalité avec les oppositions politiques. Là, qui anime vraiment, c'est une
Host
obsession des États du XIXe siècle. Et c'est notre obsession à nous aussi dans le cours de l'histoire, cette histoire du brigandage. Merci vivement à tous les deux de nous avoir éclairés parce que vous en avez besoin. Rappelez le contexte, mettez tout en place pour saisir la complexité de ce phénomène-là. Merci vivement, on retrouve vos bibliographies sur le site du cours de l'histoire franceculture.fr, Gilles Pécou, votre histoire de l'Italie, Simon Sarlin, cette histoire du légitimisme en armes. Merci vivement à tous les deux. Dans le cours de l'histoire, quatre épisodes à écouter. Des brigands antiques, mais pas en tant que de Romain Desbois, de Mandrin Cartouche et de toute la bande. Et bien sûr, ces bandits italiens. Alors, pour finir, un petit clin d'œil aux
Gilles Pécou
trois brigands. Ceux de Tommy Hengareur. Le premier, avec un tromblant. Le deuxième, un soufflet. Qui lançait du poivre. Et le troisième, une grande hache rouge. parce qu'ils apparaissaient, les femmes s'évanouissaient de frayeur et les hommes les plus
Le Cours de l'Histoire – Brigands, des histoires hors-la-loi : Grand brigandage, les revers de l'unification italienne
France Culture, 13 mars 2025
Cet épisode du "Cours de l’histoire" se penche sur le phénomène du grand brigandage dans l’Italie du XIXe siècle et ses liens profonds avec les résistances à l’unification nationale. À travers la présentation de documents, d’extraits culturels et l’intervention de deux historiens spécialistes – Gilles Pécou et Simon Sarlin –, l’émission explore la figure du bandit italien, ses origines littéraires et historiques, son ambivalence entre crime et politique, et l’impact du processus unitaire sur l’explosion du brigandage dans le sud de la péninsule.
“J’avais une petite armée, avec une organisation complète. [...] Quelle importance qu’ils aient été bergers, paysans, cutéreux ? Les armées actuelles ne sont-elles pas composées des fils de la misérable plèbe ?” — Carmine Crocco, témoignage lu à [26:36]
“La guerre du brigandage ne peut qu’être guerre de guérilla. Que petite guerre...” — Gilles Pécou [36:22]
“Le brigand méridional italien occupe peu à peu le devant de la scène [...] il y a toujours la figure particulière et spécifique du brigand du sud.” — Gilles Pécou [40:12]
Cet épisode propose une plongée vive, documentée et nuancée dans la face sombre du Risorgimento, conjuguant enjeux historiques, lectures culturelles et débats d’interprétation avec pédagogie et richesse narrative.