Le Cours de l'Histoire – Brigands, des histoires hors-la-loi : Grand brigandage, les revers de l'unification italienne
France Culture, 13 mars 2025
1. Aperçu général de l’épisode
Cet épisode du "Cours de l’histoire" se penche sur le phénomène du grand brigandage dans l’Italie du XIXe siècle et ses liens profonds avec les résistances à l’unification nationale. À travers la présentation de documents, d’extraits culturels et l’intervention de deux historiens spécialistes – Gilles Pécou et Simon Sarlin –, l’émission explore la figure du bandit italien, ses origines littéraires et historiques, son ambivalence entre crime et politique, et l’impact du processus unitaire sur l’explosion du brigandage dans le sud de la péninsule.
2. Principaux points de discussion et apports
L’ancienneté et l’ambiguïté de la figure du brigand italien
- Racines littéraires et ethnotypes méditerranéens (02:07)
- Depuis la fin du XVIIIe siècle, le bandit italien demeure une figure mythifiée, incarnant tantôt l’honneur, tantôt la résistance, tantôt l’amoureux romantique, et circulant dans la littérature européenne.
- Exemples : Alexandre Dumas, Berlioz, et l’héritage du bandit corse ou grec (cleft/armatol).
- Transformation en figure politique (04:06, 05:59)
- Le bandit romantique d'honneur se double d’une figure engagée politiquement, à la frontière entre criminalité endémique et protestation populaire.
Continuités du brigandage avant l’unité (07:50 – 10:43)
- Trois continuités importantes :
- Socio-économique : Endémicité dans la société méridionale, exacerbée en périodes de crise.
- Instrumentalisée lors de bouleversements politiques : Soutien de mouvements populaires (ex. contre la République de Naples en 1799, contre l’occupation napoléonienne).
- Répression étatique : Les différentes dynasties (Bourbons, Murat, etc.) répriment violemment le brigandage, souvent avec des lois spéciales et une justice d’exception (cf. loi de 1821).
L’unité italienne et le déclenchement du “Grand brigandage” (12:14 – 15:53)
- Résumé du processus d’unification (12:42 – 15:53)
- Division de l’Italie en trois ensembles après 1815 : Piémont-Sardaigne, États pontificaux, Royaume des Deux-Siciles, plus des territoires occupés ou vassaux.
- L’expédition de Garibaldi (les “Mille”) en 1860 rattache le Sud au Nord, via un plébiscite rapidement contesté.
- Naissance de la résistance méridionale
- Explosion du brigandage en réaction à l’État nouveau, portée par le rejet de la conscription, de la fiscalité, et d’un pouvoir perçu comme étranger (cf. 10:43 – 12:14).
Sociologie des brigands et politisation du phénomène (23:26 – 27:47)
- Ambiguïté entre criminalité et politique (23:56, 26:29)
- Les brigands arborent symboles royalistes, destituent les autorités, rétablissent parfois l’ordre ancien : “La question, c'est effectivement : quelle est la nature profonde ou la sincérité de cet engagement politique ?” — Simon Sarlin [31:34]
- Composition mixte : délinquants antérieurs, paysans, anciens soldats. Importance des chefs au passé militaire comme Crocco.
“J’avais une petite armée, avec une organisation complète. [...] Quelle importance qu’ils aient été bergers, paysans, cutéreux ? Les armées actuelles ne sont-elles pas composées des fils de la misérable plèbe ?” — Carmine Crocco, témoignage lu à [26:36]
Du mouvement politique à la guerre civile méridionale (27:47 – 36:55)
- Dimension militaire du brigandage (31:47 – 36:22)
- Certains épisodes relèvent de la guerre frontale classique, avant la répression massive instaurée par la loi PICA (15 août 1863), qui force la transformation du brigandage en guérilla "pure".
- Fragmentation des bandes, adaptation constante de leur mode opératoire.
“La guerre du brigandage ne peut qu’être guerre de guérilla. Que petite guerre...” — Gilles Pécou [36:22]
Répression et mythe dans la culture (37:03 – 40:12)
- Les carabiniers comme figures de la répression (37:03)
- Persistance du mythe du brigand italien dans la culture populaire (39:15 – 40:12)
“Le brigand méridional italien occupe peu à peu le devant de la scène [...] il y a toujours la figure particulière et spécifique du brigand du sud.” — Gilles Pécou [40:12]
Dimension internationale et reportage (49:52)
- Spectacle européen du “brigandage”
- Importance des journalistes et de la presse européenne.
- L’affaire italienne, structurante dans les débats en France (après l’attentat d’Orsini) et en Angleterre ("Garibaldomania"), tout autant que les enjeux religieux liés à la papauté.
Difficultés d’alliance entre brigands et légitimistes étrangers (44:06 – 47:47)
- Echec de la politisation par l’extérieur
- Exemples des Espagnols Borges et Tristagne. Conflit d’autorité avec les chefs locaux (Crocco, Chiavonne…).
- Impossibilité de transformer la guérilla en guerre véritable sans appui diplomatique fort.
La fin du Grand brigandage et héritages (54:39 – 57:11)
- Épisode de reddition manquée de Crocco et la loi PICA (53:24 – 54:39)
- Dissolution du phénomène "grand brigandage" (54:39)
- Phénomène massif cesse à la fin des années 1860, la question méridionale demeure.
- Pas de filiation directe, mais superpositions avec d’autres criminalités (mafia, camorra), bien que ces mondes restent fondamentalement distincts (56:24).
3. Citations marquantes et moments-clés (avec timestamps)
- “Le bandit, la figure du bandit est une figure de l'Europe romantique, de l'Europe méditerranéenne romantique.” — Gilles Pécou [02:07]
- “C'est un personnage qui est à la fois fascinant, [...] mais qui a aussi des aspects négatifs liés à la violence, voire à une violence déchaînée.” — Simon Sarlin [04:22]
- “Fradiavolo, début du XIXe siècle, est utilisé par tous ceux qui veulent lutter contre la présence française." — Gilles Pécou [06:02]
- “L'insubordination, l'agitation, le soulèvement des brigands, c'est un soulèvement social bien sûr, mais comme cela vient d'être dit, c'est un soulèvement anti-étatique.” — Gilles Pécou [10:43]
- “Il y a une complexité du brigandage avec beaucoup d'interrogations, dès le début, sur la nature des motivations, des objectifs qui animent les brigands et une discussion sur leur politisation, qui est affichée et qui est réelle.” — Simon Sarlin [23:56]
- “J’avais une petite armée, avec une organisation complète.” (témoignage de Carmine Crocco, lu par Thomas Beau) [26:36]
- “La guerre irrégulière ne fonctionne et ne réussit que là où elle sert une diplomatie claire et nette. […] le seul espoir de restauration des Bourbons, il était diplomatique, c'est tout. Donc c'était voué à l'échec dès le début, nous savons bien…” — Gilles Pécou [46:47]
- “Le brigandage était ensuite relayé [...] par tous les vecteurs de méridionalisme. [...] Mais que l'État piémonté [...] n'a quand même pas fait tout ce qu'il devait faire et que va surgir [...] une vraie question et un vrai problème méridional.” — Gilles Pécou [54:39]
4. Timestamps clés
- 00:08 – Introduction au thème du brigandage et à ses figures emblématiques, ancrées dans la culture.
- 02:07 – Origines littéraires et ethnologiques de la figure du brigand.
- 07:50 – Approche comparative du brigandage avant/après l’unité italienne, rôle de la criminalité, crises et répression.
- 12:14 – 15:53 – Synthèse historique de la division et de l’unification italiennes.
- 23:56 – Naissance de la politisation du brigandage et ses ambiguïtés.
- 26:36 – Témoignage de Carmine Crocco.
- 36:22 – Adoption de la loi PICA et mutation du brigandage en guérilla.
- 39:15 – 40:12 – Illustration du décalage entre la figure culturelle du brigand et la réalité politique/militaire du Sud.
- 44:06 – 47:47 – L’échec des alliances entre brigands méridionaux et légitimistes étrangers comme Borges.
- 53:24 – 54:39 – Début du déclin du brigandage, conséquences de la loi PICA.
- 56:24 – Essentials of the difference between rural brigandage and urban mafia phenomena.
5. Réflexions finales et héritages
- Le grand brigandage en Italie du Sud incarne à la fois la résistance à l’État-nation naissant, la permanence des cultures locales et la difficulté pour un pouvoir central de gouverner un territoire historiquement morcelé.
- Sur le plan politique, la répression du brigandage contribue à la “question méridionale” et nourrit pour longtemps le sentiment d’injustice et de distance entre le Sud et le reste de l’Italie.
- Sur le plan culturel, la figure du brigand, oscillant entre mythe romantique, héros social et criminel, demeure un repère symbolique puissant, faisant l’objet d’un foisonnement d’appropriations, de réinventions et de débats.
6. Pour aller plus loin
- Travaux de Simon Sarlin : Légitimisme en armes, histoire d’une mobilisation internationale contre l’unité italienne
- Ouvrages de Gilles Pécou : histoire de l’Italie au XIXe siècle
Cet épisode propose une plongée vive, documentée et nuancée dans la face sombre du Risorgimento, conjuguant enjeux historiques, lectures culturelles et débats d’interprétation avec pédagogie et richesse narrative.
