
Du protectorat à l'Indochine française, le Cambodge colonisé
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Maria Berdam
Du
Xavier Mauduit
protectorat à l'Indochine française, le Cambodge colonisé c'est en 1863 sous Napoléon III que le Cambodge subit le regard avide de la France sous couvert de tutelle et de protection. Une discussion s'engage entre l'empereur des français et le roi du Cambodge qui aboutit à la signature d'un protectorat qui lui-même conduite à la colonisation. Mais là, c'est sous la République, des élites à la musique, des villes aux campagnes. Comment la vie des Cambodgiennes et des Cambodgiens est-elle affectée par la colonisation? Nous sommes actuellement au Palais de l'Élysée, exactement dans le bureau même du président de la République, où va être signé dans quelques instants le traité franco-cambodgien.
Narrator/Archive Voice
Guerre extérieure se greffant sur des guerres civiles. un complot, une révolution de palais. C'est la trame de cette histoire. Et voici que deux Cambodgiens, armés de bâtons, se mirent à frapper l'eau devant nous. Aussitôt, des centaines de poissons se mirent à bondir hors de l'eau en une sarabande extraordinaire. Et maintenant, c'est fini. Dans quelques temps, les antennes de Radio France Asie, que vous aviez l'habitude d'écouter, cesseront de vibrer.
Xavier Mauduit
l'évocation du Cambodge ici pour débuter cette émission qui va nous permettre de saisir ce qu'a été l'histoire de ce Cambodge dominé, colonisé par la France. Maria Berdam, bonjour! Vous êtes maîtresse de conférence à l'école des hautes études en sciences sociales, le HESS. Avec vous aujourd'hui, Francine, la journée de Bosque, bonjour! Vous réalisez une thèse sur la colonisation sonore, ça veut dire quoi colonisation sonore?
Francine Lajournade Bosque
Alors on va en parler justement à la colonisation sonore, c'est remettre le son comme vous avez essayé de le faire il y a 15 jours dans le cours de l'histoire, dans une histoire qui est souvent très silencieuse et de voir comment la musique a pu aussi participer à cette entreprise coloniale.
Xavier Mauduit
Représentation, circulation, usage de la musique dans les relations de la France avec le Cambodge sous le protectora 1863-1954 sous la direction de?
Francine Lajournade Bosque
d'Ersingara Velloum et de Cécile Reynaud.
Xavier Mauduit
Voilà, qu'on salue, c'est à l'université Paris 1, Panthéon-Sorbonne. Quand on parle du protectorat, on commence quand en fait dans cette histoire-là? Je vois souvent la date de 1863 apparaître, Maria Bergdamm?
Maria Berdam
Oui tout à fait, c'est la date de la signature du traité de protectorat de 1863. Alors on pourrait remonter dix années en amont, en 1853, lorsque le roi Andong, le père du roi Norodom qui va signer le traité, fait les premiers pas vers la diplomatie française en Asie du Sud-Est. Alors le projet d'Andong, c'est de trouver un intermédiaire avec qui dialoguer pour sortir, entre guillemets, le Cambodge de la double suggestion dans lequel le royaume se trouve depuis des décennies vis-à-vis de ses deux grands voisins, le Siam et le Vietnam. Évidemment, le projet final que va mettre en place la France en Asie du Sud-Est ne correspondait pas tout à fait aux ambitions du roi Andong, mais donc une dizaine d'années, entre 1853 et 1863, vont permettre à la France de construire les prémices de sa présence coloniale en Asie du Sud-Est. A partir de 1862, vous avez le premier traité, le traité de Saigon, puis 1863, et puis ensuite vous avez classiquement jusqu'en 1893 la construction de l'Indochine française qui se met en route.
Xavier Mauduit
On voit bien l'intérêt, vous nous le dites clairement, pour le roi du Cambodge d'avoir une alliance avec la France parce qu'il a des voisins un petit peu envahissant la Thaïlande d'un côté et le Vietnam de l'autre. Très bien. L'intérêt de la France ici?
Maria Berdam
L'intérêt de la France, c'est d'une part de construire un port d'attache entre l'Europe et la Chine, qui est le grand marché qui intéresse particulièrement la France coloniale. L'intérêt de la France, c'est également de construire des alliances avec les royautés qui contrôlent en particulier le cours du Mekong, le fleuve que la France espère navigable pour pouvoir entrer sur le marché chinois, non seulement par la façade maritime, mais aussi via les fleuves du sud vers le nord. Alors, malheureusement pour la France, le Mekong n'est pas un fleuve navigable tout au long de son cours, mais en 1863, au moment où se signe le traité de Protectorat, on ne le sait pas encore.
Xavier Mauduit
Voilà c'est ça, c'est que ici c'est toute une aventure qui s'écrit en se méfiant systématiquement de la suite de ce qui va se passer parce que historiennes, historiens et puis tous ceux qui s'intéressent à l'histoire le savent, mais en 1863 au moment où est signé le protectorat, on ne sait pas ce qui va se passer par la suite. Aujourd'hui avec nous dans le cours de l'histoire également Mathieu Guérin, bonjour! Vous êtes professeur à l'Institut national des langues et civilisations orientales avec votre réflexion sur cette histoire du Cambodge colonisé. On parle souvent d'histoire diplomatique, on l'entend bien ici, signature de protectorat, on parle souvent de ville, on parle souvent d'élite. D'ailleurs, moi je voudrais savoir de quoi on parle quand on parle du Cambodge au moment du protectorat en 1863. On entendait la rivalité avec les voisins thaïlandais et vietnamiens. C'est quoi le Cambodge?—
Mathieu Guérin
Alors le Cambodge, effectivement, c'est un pays qui est sous tutelle. Il doit verser le tribut à la fois à la cour de Bangkok et à la cour de Hué. C'est un pays essentiellement rural. Phnom Penh, qui est la plus grande ville, qui est une ville commerçante, n'est pas la capitale. La capitale est à Udong, quelques dizaines de kilomètres au nord de Phnom Penh. Et c'est un gros bourg. Et donc on a, pour couvrir l'ensemble du pays, un maillage de provinces dirigées par des gouverneurs qui sont nommés par le roi. Mais ce qu'on voit apparaître dans les archives... Parce qu'on a la chance, avec le Cambodge, d'avoir un pays sous protectorat, donc qui a déjà une administration. Cette administration a produit des archives qui ont été en partie préservées. Et donc on a une idée de comment fonctionnait l'administration du royaume Khmer avant la prise de contrôle des Français. Et ce qu'on voit, c'est un contrôle en fait assez lâche du pouvoir central, de l'ensemble du territoire.
Xavier Mauduit
Ici, un contrôle assez lâche mais qui existe cependant. On parle d'un royaume, on a un roi, le roi du Cambodge. Il y a toute une infrastructure qui existe déjà et qui permet de comprendre comment la France ici s'inscrit dans un territoire qui est déjà bien administré. C'est ça qu'il faut souligner peut-être Marie Habermann.
Maria Berdam
Alors, ce qu'il faut souligner, c'est que les Français vont mettre plusieurs dizaines d'années à installer véritablement une administration coloniale, au sens fort du terme, au Cambodge, et que, jusqu'aux années 1880, la présence française reste assez limitée, et que les institutions royales cambodgiennes fonctionnent. Depuis 1848, depuis la fin des guerres civiles et des occupations étrangères, L'administration cambogène a repris du poil de la bête, si on peut dire, et elle s'inspire notamment des grandes réformes administratives qui ont été celles des royautés, des sultans avoisants, pour reconstruire la souveraineté du roi Norodom en particulier sur ce territoire. sur ce territoire où des agents du roi, des dignitaires, essayent de faire régner la justice du roi. Les grands projets du roi Norodom, c'est notamment de reconstruire toute une infrastructure économique pour valoriser les richesses du pays. Et c'est pourquoi le roi Norodom va décider de déplacer la capitale depuis Udong vers Phnom Penh en 1865 pour être plus proche de l'axe fluvial Mekong qui va lui permettre de faire le lien avec Saigon en particulier.
Xavier Mauduit
Avec ici cette figure du roi qui est très importante dans cette histoire-là. Et avec, pour évoquer la figure du roi, la musique qui peut accompagner son existence, musicien de la cour de Norodom ici, ce que nous entendons. Avec cette musique et cette figure royale. Francine Lajournade Bosque, c'est quoi ce roi? Qu'est-ce qu'il représente ce roi du Cambodge?
Francine Lajournade Bosque
La question est très vaste. Je vous rappelle que nous avons une heure, donc c'est compliqué. Moi, je peux vous dire ce qui peut représenter, par exemple, dans l'esprit des Français à la même époque. On a un exemple, une petite anecdote que je peux vous raconter, par exemple, on est en 1875, à ce moment-là, et il y a une statue du roi Norodom, qui va être Norodom Ier, donc on parle bien de Norodom Ier, et qui va être érigée Grossièrement, là où se trouvait le palais de la découverte. Vous voyez au bout des Champs-Elysées à Paris. On est à Paris. Et cette statue qui doit partir à Phnom Penh, qui est une statue du roi du Cambodge, d'un pays déjà colonisé, est érigée pour quelques temps avant son départ à Phnom Penh. La presse s'en fait un petit peu écho. Quand on lit la presse de l'époque, on voit qu'on parle de cette statue. Bon, rien d'important. Et tout à coup, le journal Le Siècle, journal républicain, et il faut bien repréciser aussi pour nos auditeurs et auditrices que journal républicain, à l'époque, ça ne veut pas dire journal de Bruno Retailleau, c'est le journal des personnes qui sont pour le régime républicain, publie un article absolument injurieux contre le roi en le ridiculisant complètement et en disant il a bien fière allure ce roi honorodome sur son cheval. Et il y a quelques années, quand le voyageur, quand le français Henri Mouho, il y a une faute à Henri Mouho, vous savez parler d'Henri Mouho, l'avait visité, il lui avait fait écouter des boîtes à musique en lui faisant écouter « J'ai du bon tabac », en repassant la musique, en repassant comme ça continuellement cette boîte à musique de façon complètement ridicule. Et cet article ridiculise beaucoup Leroy. Qu'est-ce que ça nous apprend? Alors déjà la presse, la presse quotidienne régionale de l'époque, va reprendre ce qu'aujourd'hui on appellerait une fake news partout. Il y en a dans la Dépêche, il y en a dans tous les journaux de l'époque. Et ça dure, ça dure pendant des mois. On parle de ce roi qui écoute Jésus du Bon Tabac sur ses boîtes à musique et on le trouve complètement ridicule. Sauf que si on revient au journal d'Henri Mouhot, qui est déjà aussi une source secondaire, on voit que ce n'est pas du tout « J'ai du bon tabac » qu'il fait écouter. C'est « Le chant des Girondins » et « La Marseillaise ». Donc il y a une réutilisation politique en France de ce que peut représenter ce roi dans une jeune colonie, un jeune protectorat, et cette réutilisation va être faite par la musique, en
Xavier Mauduit
instrumentalisant, sans mauvais jeu de mots, la musique. Quand on évoque cette figure du roi Narodom Ier, celui qui est, alors c'est pas vraiment toute l'histoire, on a bien ici une transition entre un premier roi qui est en contact avec les français et puis ce roi-là qui vit le protectorat et sans doute la déception d'ailleurs de cette alliance avec les français. On peut évoquer Maria Berman, ce regard en écho à l'anecdote qui vient d'être Racontez, un peu raciste des Français aussi, est-ce qu'une alliance entre ces deux pays est viable, sachant
Maria Berdam
qu'il y a un regard méprisant d'un côté? Alors, l'alliance va devenir nécessaire pour les deux parties, si je puis dire, à partir du moment où le roi Norodom, vieillissant, va faire face à, disons, des tensions au sein de sa cour. Et dans son gouvernement, une partie des élites cambodgiennes vont jouer le jeu, je dirais, des institutions coloniales parce qu'elles y ont un bénéfice vis-à-vis du pouvoir vieillissant du roi. Et c'est notamment le demi-frère cadet, le prince Sisovat du roi Norodom, qui va cultiver ses contacts avec les Français du Cambodge et obtenir d'ailleurs de leur assentiment lorsque, à la mort du roi Norodom en 1904, il monte sur le trône, laissant les fils du roi Sisovat sur le carreau du point de vue de la succession. Alors, bien sûr, les clichés coloniaux à propos de la famille royale du Cambodge ont la vie dure et on entend encore perceptiblement ce genre de commentaires dans ceux qui sont produits à propos des descendants de ces deux rois, le roi Norodom et le roi Sisovat, en particulier Norodom Sihanouk, dans sa relation avec les autorités françaises au moment des négociations à propos de l'indépendance du Cambodge en 1953. Néanmoins, les rapports de force vont aussi jouer en faveur de ces souverains vis-à-vis des Français qui ont tout à fait besoin d'eux. Je rappelle que la présence française dans le protectorat est très limitée. Jusqu'à la fin de la période coloniale, sans les
Xavier Mauduit
élites cambodgiennes, le protectorat ne peut pas fonctionner. Oui, parce que vous avez travaillé, vous, Maria Berman, particulièrement sur ces élites cambodgiennes en situation coloniale. C'est le début du titre de votre thèse. Mathieu Guérin, c'est important de rappeler tout cela parce que pour comprendre le processus de colonisation et les formes de domination, il est bien nécessaire de distinguer ce qui se passe d'un côté avec les élites et puis le reste de la population. On peut dire que ce protectorat ou cette domination française au
Mathieu Guérin
Cambodge réussit grâce au ralliement des élites cambodgiennes.— Ah oui, très clairement. Alors après, quand on reconstruit l'histoire de la prise de contrôle du Cambodge par les Français, on se rend compte qu'il y a beaucoup d'incompréhension du côté français. Francine, la journée a bien montré que les Français ne comprennent pas comment fonctionne la royauté cambodgienne. Les rois du Cambodge sont présentés comme des despotes orientaux ayant tout pouvoir. Les sources nous montrent une réalité très différente. Et petit à petit, on a des administrateurs coloniaux français qui apprennent le Khmer, qui discutent avec les dignitaires cambodgiens, avec des bonses, qui commencent à mieux connaître le pays. et qui donc peuvent plus facilement relayer des informations utiles à la fois pour le pouvoir mais aussi pour le ministère des colonies. Comprendre comment mettre en place un système de contrôle à la fois des institutions et de la population qui ne va pas heurter les Cambodgiens. Alors ces administrateurs ont vu leur place augmenter, notamment dans l'année 1880. Mais au même moment, on a un retournement, puisque en Cochinchine française est établi un nouveau régime de gouverneurs généraux qui s'intéresse au Cambodge. et qui tente de mettre la main sur le Cambodge, ce qui provoque une énorme révolte en 1985-1986. Cette révolte, les Français ne vont pas réussir à la circonvenir. Ils vont devoir renégocier avec le roi. Ils vont devoir renégocier avec l'administration cambodgienne. Et ils vont choisir des moyens moins brutaux pour essayer de contrôler le pays, notamment en intégrant, comme Marie l'a bien montré dans ses recherches, en intégrant une partie
Xavier Mauduit
des élites dans leur propre réseau de pouvoir. Marie Aberdam, on peut lire le fruit de vos recherches, notamment dans les collections de l'Histoire, le magazine l'Histoire Cambodge, d'encore au génocide Khmer Rouge, où il y a des livraisons de vous, de Mathieu Guérin, on va retrouver ici cette construction de l'Histoire du Cambodge et de ce protectorat français. Mais le regard porté sur les élites, c'est aussi ça qui nous permet de saisir vraiment comment ça se construit, se protectera. C'est très difficile d'étudier le phénomène colonial. Comment on procède pour travailler sur cette
Maria Berdam
histoire des élites? Comment vous avez travaillé, vous? Comme l'a dit Mathieu, on a la chance d'avoir conservé les archives coloniales dites d'administration au quotidien de la société cambodgienne par le protectorat et ses élites. Et ces archives sont coloniales, leur nature est tout à fait coloniale, mais elles ont permis de conserver un certain nombre des usages et des pratiques de l'administration royale cambodgienne qui était sous tutelle française. Et donc à travers ces archives, on peut trouver différents moyens de faire le récit d'une histoire sociale qui permet de parler des élites en situation coloniale, des élites qui sont sous un régime colonial, mais qui ne sont pas que ça. Elles ont leur propre modèle d'organisation. et notamment elles fonctionnent à travers des structures sociales que nous appelons réseaux de pouvoirs, réseaux de pouvoirs familiaux, qui sont des structures d'entraide qui permettent aux grandes familles de gouverner au quotidien la société Khmer. Et à travers, si vous voulez, cette structure sociale, si nous l'appliquons aux archives, si nous essayons d'en trouver les traces dans les archives, on arrive à reconstituer une partie des institutions sociales de ces élites à travers les archives. Ce qui est intéressant aussi, c'est de comparer ces archives avec l'histoire orale telle qu'elle se transmet dans la société Khmer jusqu'à nos jours, et notamment l'histoire familiale, qui fait le récit de cette colonisation à travers différents types de références. Et en particulier, moi, je me suis intéressée au récit de généalogie qui met en scène
Xavier Mauduit
ces fameux dignitaires cambodgiens durant la période française. Avec la musique ici qu'on peut évoquer dans ses relations d'élite parce que la musique aussi est un phénomène de domination, on l'a bien entendu, et une histoire de transfert, de transfert culturel, un va et vient et ce
Francine Lajournade Bosque
double regard entre la France et le Cambodge. Oui tout à fait. On dit souvent que la musique est universelle, il n'y a rien de moins vrai en fait. Ce qu'elle a d'universel c'est que tout le monde fait de la musique mais ne la fait pas du tout de la même façon. Et c'est une des erreurs qu'ont fait, ou pas d'ailleurs, peut-être que c'était complètement volontaire, ça je vous le dirai le jour de ma soutenance, qu'ont fait les Européens quand ils arrivent, quand ils commencent à étudier des musiques, qu'on va appeler rapidement de l'ailleurs, en se plaçant là vraiment dans un regard européen. Des musiques qui sont faites d'une façon qu'ils ne connaissent pas en fait. Et si je reviens au Cambodge, là on est un peu plus tard dans la période, on est dans les années 20, il y a un recueil de chansons qui est fait par un C'est un avocat, ce n'est pas vraiment un musicien, c'est un mélomane. Il connaît bien la musique et il s'appelle Albert Tricon. Il fait un recueil de chansons cambodgiennes. Et obsession que retrouve beaucoup de personnes qui écrivent sur la musique, il veut l'écrire sur une partition. Sachant que la partition, c'est une anomalie dans la musique, j'adore les partitions attention, mais c'est quelque chose de purement européen et telles qu'elles sont faites à cette époque, je ne dirais pas la même chose pour des partitions telles que nous les connaissons, On ne peut pas, c'est vraiment faire rentrer des ronds dans des carrés, d'essayer d'écrire des musiques qui sont, je ne vais pas être trop technique, mais qui sont modales dans un système tonal. Donc vraiment ça ne marche pas. Et pour revenir à Albert Tricombe, cet auteur qui écrit ce recueil, il y a dans sa préface quelque chose qui est presque mignon, parce qu'à un moment il est content, il dit « ça y est j'ai réussi à écrire une partie de la mélodie, des musiciens avec lesquels je travaille, des musiciens cambodgiens. Et puis il commence à jouer et tout de suite, ça marche plus. Ce qu'il a écrit ne marche plus puisqu'on est sur un... Si je veux caricaturer un peu, on est plus sur de l'improvisation. Donc il est complètement désespéré de ne pas réussir à, encore une fois, faire rentrer des ronds dans des carrés. Mais toutefois, il écrit quand même dans son recueil des partitions qui sont Vraiment pour le musicien, de l'ordre de la comptine sur le niveau de difficulté musicale, c'est extrêmement simple. C'est la première année de solfège. Donc il réduit complètement cette musique extrêmement complexe à quelque chose d'extrêmement simple par méconnaissance ou par volonté aussi de domination. Puisque après, le discours ce sera de dire c'est
Xavier Mauduit
des musiques simples en fait, ou des musiques inaudibles. On retrouve ici, à travers la musique, ces formes de domination et la volonté de mettre par écrit une musique qui ne peut pas être mise par écrit, avec de
Francine Lajournade Bosque
grands noms quand même, Debussy et De La Partie. Alors Debussy a plus écouté, c'est plus les musiques javanaises qui l'auraient inspiré. Mais effectivement, il y a André Jolivet, on a une mesure de musique cambodgienne qu'a retranscrite André Jolivet en 1931 quand il va à l'exposition coloniale. Effectivement, là on revient en Europe et là on est vraiment sur de l'histoire, plus de l'histoire de la musique. On est dans des périodes de grands bouleversements dans l'histoire de la musique, de grands questionnements. et de réinvention aussi. On cherche des nouvelles formes, des nouvelles inspirations. On va chercher dans la musique ancienne, on va chercher la présence des expositions coloniales, universelles, fait qu'on entend des sons de l'ailleurs. Effectivement, Claude Debussy va beaucoup s'inspirer de ça et Claude Debussy est une figure absolument charnière dans la musique française et même, je vais même dire, dans la musique européenne. Qu'est-ce qu'il y a de l'inspiration ou de l'appropriation? Aujourd'hui, on aura vraiment tendance à dire
Xavier Mauduit
que c'est de l'appropriation en fait, de l'appropriation culturelle. Avec dans cette histoire-là, toujours en toile de fond et plutôt qu'en bande-son, le même mot qui revient sans
Narrator/Archive Voice
cesse, c'est la mission, la mission française, mission civilisatrice. Les Cambodgiens, Laotiens et surtout Vietnamiens sont des peuples frôlifiques. animer les uns et les autres, quelle que soit leur religion propre, du désir d'assurer largement leur descendance. L'action de la France, qu'elle se soit attachée à rétablir la paix ou à lutter contre les endémies, ne pouvait que favoriser considérablement l'accroissement de la population indochinoise, dont on peut dire qu'elle a triplé depuis le rétablissement dans ce pays. La tâche la plus urgente consistait donc à domestiquer la nature pour permettre à un seul trop exigu de nourrir ses nombreux enfants. La pénétration dans l'ouest cochin chinois offre un exemple de l'ampleur des créations françaises. En 60 ans, en Cochin Chine, plus de 2 millions d'hectares de terrains propres à la culture ont été transformés en rizières. Simultanément, dans le delta tonquinois, un vaste programme de modernisation et de renforcement des digues de protection est achevé. Un système de surveillance de tous les instants Destiné à prévenir et à détourner les terribles crues du fleuve rouge était mis au point. Enfin préservé de ce fléau, le paysan tonkinois obtint de sa terre des rendements inespérés. Ainsi, un total de 5 millions d'hectares supplémentaires avaient été mis par la France à la disposition du paysan indochinois. Dans les années qui précédèrent la guerre, l'Indochine était
Xavier Mauduit
devenue le second pays exportateur de riz du monde. En 1951, dans l'émission Paris vous parle, on entend bien que c'est Paris qui parle, il n'y a pas de problème, il y a la mission civilisatrice de la France. Quel beau travail accompli! Mathieu Guérin, cette histoire-là, c'est une histoire des campagnes aussi. Et là, on l'a entendu, par la fierté véhiculée de manière radiophonique en 1951, il y
Mathieu Guérin
a tout un intérêt porté sur les campagnes cambodgiennes. Alors oui, quand on regarde les campagnes, on regarde la majorité des habitants du Cambodge sous protectorat. Il y a effectivement un discours de mise en valeur économique, de mission civilisatrice qui est porté par le colonisateur. Et quand on regarde les archives à la fois françaises et cambodgiennes, on voit qu'il y a un écart entre ce discours et la réalité sur le terrain. Cette mission civilatrice s'est développée sur plusieurs axes. D'abord, ça a été au niveau économique, la construction de routes de pénétration, ce qui a permis effectivement de faciliter les échanges entre l'intérieur du pays et Phnom Penh, et ensuite Saïgon et donc l'export vers le reste de l'Asie. Il y a la mise en place des plantations d'Evea dans les années 1920. Donc là, vraiment une culture... Daniel Emery parlait d'usines agro-industrielles, qui représentent l'apothéose de la modernité à l'époque de l'agriculture, qui est destinée à l'exportation, mais qui en fait ne touche qu'une toute petite partie de la population. Pour l'essentiel des paysans cambodgiens, on voit peu d'évolution dans les méthodes culturales, on voit peu d'évolution dans les produits ou dans le stockage. Donc il y a toujours une assez grande fragilité par rapport aux événements climatiques ou autres. Je dirais que la réforme qui a été imposée par les Français, qui a eu le plus d'impact, le plus de conséquences au Cambodge, ça a été l'abolition de l'esclavage. Il y avait des modes d'esclavage, de dépense extrême des populations qui existaient au Cambodge, avec beaucoup de modalités différentes que les Français n'ont pas toujours voulu voir. Et ça a heurté les Français, notamment à partir de l'émergence de la Troisième République et donc l'idée que la France se devait de libérer les Cambodgiens. Et donc on a plusieurs séries d'abolition d'esclavage en 1977, en 1984. Mais elle n'est réellement appliquée qu'en 1997, lorsque les Français prennent le contrôle de l'administration du Cambodge. Et là, donc, ils décident d'abolir l'esclavage sans réaliser ce que ça veut dire pour à la fois les gens qui sont les maîtres des esclaves et pour les esclaves eux-mêmes. En gros, on a trois catégories d'esclaves que l'on voit dans les sources. Une première qui ne représente que quelques centaines de personnes qui sont réellement des esclaves marchandises, des gens qu'on achète sur le marché, qui sont ensuite au service de leurs maîtres et qui peuvent être revendus. et qui viennent en général des hauts terres entre Cambodge, Vietnam et Laos, qui ne sont jamais des Khmer, et qui ont été radiés dans leurs villages. Ça, c'est une toute petite partie de cette population. La deuxième, ce sont ceux qu'on appelle en Khmer les Nethniers, Donc les corvéables, ce serait probablement la meilleure traduction, ce sont des gens qui sont mis au service du roi ou des pagodes et qui doivent un service gratuit aux souverains, aux mandarins ou aux pagodes. parce que leurs ancêtres ou eux-mêmes ont été coupables de rébellion ou d'atteinte à l'autorité du roi. Et c'est une condition héréditaire. Pour autant, ces gens, lorsqu'ils ne réalisent pas le service de hauts souverains, sont libres de faire ce qu'ils veulent dans leur village. Ils sont sous le contrôle de mandarins. mais ce n'est pas des esclaves de particuliers. Et enfin, la dernière catégorie, qui est probablement la plus nombreuse, ce sont en Khmer les Knyamké, qu'on pourrait traduire par serviteurs d'un autre, qui sont des engagés pour dette, des gens qui ont emprunté de l'argent ou qui ont été condamnés par voie de justice. et dont le travail ne fait que payer les intérêts de la dette qu'ils ont par rapport à leur maître. C'est une condition dont il est difficile de sortir. On peut en sortir par les aubaines ou parce que le maître décide de vous libérer, notamment à sa mort. Mais donc on a des situations de dépendance extrême. Est-ce que lorsque les Français essaient d'abolir l'esclavage, Il se trouve confronté à la réalité de ses conditions sociales. Et ce qui s'est passé, c'est que globalement, ces gens qui étaient au service de maître, en étant libérés, ont aussi perdu la domination du maître, mais aussi la protection qu'apportait le maître. Et notamment le fait qu'il devait nourrir et habiller ses serviteurs. Et dans ce qu'on voit apparaître à partir du début du XXe siècle, c'est un prolétariat rural qui doit mettre ses bras au service des propriétaires de terrains, plus ou moins grands, et dont la survie socioéconomique reste extrêmement fragile, d'autant plus qu'à la même époque, les Français criminalisent le vagabondage sur le modèle du code pénal français. Et donc on a ce qu'on voit émerger... Alors que les Français avaient aboli l'esclavage avec l'idée de créer une société de paysans propriétaires exploitant leur terre avec leur famille, l'idéal de la France rurale du XIXe siècle, ce qu'on voit, c'est... Alors beaucoup de propriétaires moyens qui, effectivement, exploitent leur terre, mais aussi entre 25 et 30% des habitants des campagnes qui relèvent du proletariat rural, qui sont
Xavier Mauduit
des manoeuvriers et dont la vie est extrêmement dure. Mathieu Guérin nous explique comment ce protectorat français chamboule l'existence des Cambodgiens et des Cambodgiennes. Maria Berdam, qu'en est-il pour les
Maria Berdam
élites? C'est un monde complètement bouleversé avec la colonisation. Alors, complètement bourleversé, je ne dirais pas ça comme ça, mais si on prend la suite de ce que nous expliquait Mathieu, à partir du moment où vous avez une monétarisation croissante de l'économie, les élites vont devoir s'adapter à de nouvelles références, à de nouveaux modèles. et en particulier dans leurs relations avec les populations et les paysans en particulier, elles vont transformer leurs usages et elles vont en particulier restreindre leurs interactions sociales face à la crise, face aux difficultés démultipliées d'existence. vous avez une forme de contraction des relations sociales qui va aggraver les phénomènes en particulier de prédation. Alors les maîtres des esclaves, les maîtres de réseaux qui interagissaient avec leurs esclaves, avec leurs réseaux et faisaient circuler le bénéfice des dons contre dons vont avoir tendance à avoir des pratiques de plus en plus prédatrices, en fait, sur les ressources, parce qu'il faut de plus en plus d'argent pour vivre, tout simplement. Les soldes deviennent extrêmement importantes pour les ministres dans l'administration, alors que le roi du Cambodge ne fournissait pas de salaire. L'économie était très peu monétarisée jusqu'aux années 1870. Et vous avez tout un phénomène de marché de la faveur qui se met en place. dont sont exclues la plus grande partie des Cambodgiens, mais qui va amener les élites à produire ce que les Français appellent de la corruption à très grande échelle, par contre au sein de l'administration. Donc vous avez des phénomènes de tensions très fortes qui se donnent à voir entre toutes ces élites qui partagent un pouvoir social tout à fait conséquent, mais qui ont de plus en plus de difficultés à financer leur train de vie et à mettre en scène leur pouvoir social aux yeux de la population. En particulier, les princes de la famille royale, les princesses de la famille royale, sont amenées à à rentrer en conflit les uns avec les autres pour justement le partage
Xavier Mauduit
de leur clientèle, le partage de leurs ressources sociales. Avec en 1863, on l'a dit, ce protectorat entre la France et le Cambodge, enfin de la France sur le Cambodge, enfin c'est la colonisation quoi, qui apparaît dès lors. 1887, c'est la création de l'Union Indochinoise, donc c'est quoi ce regroupement? On a le Vietnam, le Laos, le Cambodge, qui sont regroupés, c'est... On pourra rajouter la Cochinchine aussi. C'est un
Maria Berdam
regroupement, donc le Cambodge existe toujours dans cette entité-là. Tout à fait. Alors, le projet, si vous voulez, c'est de faire un ensemble territorial qui permette d'administrer ces territoires qui sont assimilés dans une, disons, une administration impériale commune, mais qui reste distinct les uns des autres, à la fois pour la France divisée pour mieux régner, on partage par exemple l'empire du Vietnam en trois, entités territoriales, mais réduire les coûts d'administration, tout simplement, et permettre en particulier la circulation des fonctionnaires à l'échelle de ces territoires. Alors 1887, création de l'Union, 1893-1897, création formellement des protectorats, puis du protectorat sur ce qui va s'appeler le Laos. Et à échelle du Cambodge, on peut dire 1905, finalisation du projet impérial, fonctionnement, je dirais,
Narrator/Archive Voice
standard
Valérie Hanin
de l'administration coloniale, le cadre des résidences
Xavier Mauduit
français. ... ... ... ... ... France Culture, le cours de l'histoire. Xavier Mauduit. Fleur de Ventiane composée par Narodom Sianouk. qui alors plus tard est roi du Cambodge, mais on a ici l'exemple d'un prince compositeur. La musique est produite ici par les élites. C'est intéressant
Francine Lajournade Bosque
toujours de voir comment la culture fait partie aussi de la formation des élites. Oui, alors nous ça nous paraît un peu bizarre d'avoir un roi, on parle de Norodom Sianouk, qui a fait du cinéma, qui a fait de la musique, qui a composé, qui a fait énormément de chansons. tout à peu près à la gloire de son épouse ou à la gloire du Cambodge. Donc ça nous paraît étrange, mais ce n'est pas si étrange que ça, d'autant que la musique est très très présente au Cambodge. Et c'est à nous qu'il a bien compris aussi que ça nous paraissait un petit peu bizarre parce qu'il va le dire tout le temps quand il devient roi et qu'il doit parler de son amitié profonde avec la France. Il dit oui et puis il y a la culture qui est importante. Moi je suis musicien, mon père était musicien, nous sommes saxophonistes. Et il met le saxophone en avant. Le saxophone qui, cela ne vous aura pas échappé, n'est pas un instrument cambodgien à l'origine. mais bien un instrument du XIXe siècle inventé par Adolphe Saxe dans une période où on réforme beaucoup les musiques militaires. Et comme exemple de circulation, assez évident, il y a effectivement les musiques militaires qui vont arriver dans tous les processus coloniales et dans le processus militaire. Et là on parle de musique militaire récréative, c'est-à-dire pas de musique militaire qui sert à donner des ordres. Et donc les instruments en cuivre, et là pour une fois je vais mettre le saxophone dans les instruments en cuivre et les spécialistes d'organologie ne m'en voudront pas. Les instruments en cuivre vont être très présents. On peut même parler de l'Indochine. On a des photos de musiciens, il y a un orchestre du roi qui est composé uniquement de cuivre et qui va perdurer. et qui va perdurer même jusqu'à l'indépendance. Et je me suis un petit
Xavier Mauduit
peu perdue dans mon propos. Je ne sais plus quelle était votre question, Xavier. Mais parce que vous nous disiez, Francine, la journal Bosc, que cette musique cambodgienne est faite d'improvisation, beaucoup. Et donc dès lors, vous illustrez cette musique cambodgienne avec cette figure. de Norodom Sianouk est important dans notre histoire, parce que vous l'avez bien dit, personnage singulier aussi, qui sait jouer de son image et qui impose une forme de royauté avec une arrivée au
Francine Lajournade Bosque
pouvoir particulière de Norodom Sianouk. D'ailleurs, on peut rappeler comment il arrive au pouvoir. Juste pour pas que... Avant de dire comment il arrive au pouvoir, et ça je laisserai Marie nous en parler, Justement pour revenir à la musique, vous parliez de musique improvisée, je vous parlais aussi de musique, de la différence entre les musiques d'Europe et du Cambodge, et Sihanouk justement va essayer de faire la synthèse. Il l'exprime, mais très clairement en disant, on va construire une nouvelle nation, on va les prendre pour les arts, on ne va pas faire ce qu'ont fait les japonais qui ont vendu leur âme à l'Occident, il le dit un peu dans ses termes, très clairement, nous aller prendre au pays qui nous inspire ce qu'on trouve de mieux. Donc le cinéma ça sera l'Inde, la musique ça sera la France et la Russie et on va construire une musique moderne cambodgienne
Xavier Mauduit
qui va être à la fois très
Maria Berdam
cambodgienne et très moderne car inspirée d'eux. Avec cette identité, cette identification cambodgienne, Sihanouk. Alors Sianouk c'est le parfait exemple de ce que sont les élites cambodgiennes disons à la fin de la période coloniale. Notre dame Sianouk, il monte sur le trône dans un contexte extrêmement tendu, celui de la seconde guerre mondiale qui va rebattre toutes les cartes de la colonisation française en Indochine et deux jeunes premiers lycéens, je nomme que la France de Vichy en Indochine, veut manipuler pour assurer la continuité de la présence française malgré la seconde guerre mondiale en Indochine, et bien il va le devenir l'une des figures du nationalisme Khmer au début des années 50. Donc c'est quelqu'un qui à la fois est capable d'exercer sur les élites françaises une véritable fascination parce qu'il a une culture française, francophile, francophone extrêmement solide, comme tous les hommes de son groupe social et de sa génération. et qui en même temps est un pur produit du Cambodge dans le sens où il va devenir maître S-jeu politique du point de vue des élites cambodgiennes en maîtrisant ces fameux réseaux de pouvoir pour se maintenir à la tête d'un état qui voit des idées politiques diverses et variées, républicaines, démocratiques se développer au cours des années 50, qui remettent en question le pouvoir de la royauté. Il va
Xavier Mauduit
néanmoins réussir, Neuronam Sianouk, à persister, à rester le chef de l'État jusqu'en 1970. Oui parce que c'est vraiment une figure étonnante. Il arrive au pouvoir en 1941 avec le soutien du régime du maréchal Pétain. On est dans le contexte de la seconde guerre mondiale. Mathieu Guérin, ce personnage-là est un peu aussi le reflet de toute la réflexion qu'on peut avoir sur ce système colonial un peu complexe avec le ralliement d'une partie des élites, avec ce jeu depuis la France pour s'appuyer sur les uns contre les autres, diviser. Et lui aussi il joue de
Mathieu Guérin
cela, il divise, il s'amuse.
Xavier Mauduit
à regarder d'un côté et à regarder de l'autre. Je pense
Mathieu Guérin
pas qu'ils s'amusent. Je l'ai senti, mon mot était mal choisi en le disant.— Chez Sianouk, effectivement, il va jouer sur les différentes factions. La question des réseaux au Cambodge est extrêmement importante. Même le souverain ne peut pas se maintenir au pouvoir sans s'appuyer sur des réseaux d'hommes-liges qui vont le soutenir, lui venir en aide lorsqu'il en a besoin, et qui vont être l'extension de son pouvoir dans tous les coins du pays. Et c'est à nous qu'il a effectivement assez rapidement réussi à construire des réseaux, à faire en sorte que les réseaux concurrents se tapent dessus plutôt que contre lui. En créant le Sanctum Christium dans les années 50, il a essayé d'agglomérer l'ensemble des forces politiques du Cambodge, ce qu'il ne réussit évidemment pas à faire, enfin que de manière très superficielle. Les gens dont je vous disais qui sont dans les campagnes, les laisser pour compte, vont être assez facilement récupérés par le mouvement communiste qui, à ce moment-là, émerge dans les années 50 et 60, et vont constituer la base de ce qui va être le mouvement de la Mer Rouge, qui finalement prend le pouvoir dans les années 70. Il y a d'autres mouvements, des mouvements plus proches des États-Unis, ou au contraire plus progressistes, dans le sens où ils vont chercher une libéralisation de la femme. C'est à ce côté assez étonnant d'arriver à jouer des différents courants et
Xavier Mauduit
d'essayer de les maîtriser, mais ce qu'il n'a pas réussi à faire, in fine. Oui, ce qu'il n'a pas réussi à faire in fine avec toujours l'importance de contextualiser. Parce que ce n'est pas du tout la même chose en 1941, alors que c'est la guerre mondiale et que c'est Pétain qui est au pouvoir. Alors que quelques années plus tard, après
Narrator/Archive Voice
la seconde guerre mondiale, le contexte a complètement changé. Déclaration de Sihanouk en 1946. des assurances formelles quant à la générosité de la politique que la France entend suivre à l'égard de notre nation, c'est avec la plus sincère émotion que nous avons enregistré les promesses qui nous ont été
Xavier Mauduit
faites au sujet de la restauration de l'intégrité territoriale du royaume Khmer injustement mutilée. Maria Berdam, cette intégrité territoriale du royaume Khmer évoquée ici en 1946, c'est une finalité, c'est un mouvement qu'on oublie bien souvent. Ces processus pour l'indépendance débutent, mais j'ai presque envie de dire, le jour de la colonisation. Ils sont très très longs et souvent dissimulés, mais ils sont toujours là à présent. L'idée c'est ça, c'est d'avoir un Cambodge indépendant. La question c'est indépendant de
Maria Berdam
quoi? De la France. C'est une chose, mais il y a toujours les voisins. Alors c'est l'un des enjeux de la signature du traité de protectorat tout simplement en 1863. Le roi Norodom et le roi Sisovat ensuite après lui espèrent bien que la France va soutenir la question de l'intégrité territoriale du Cambodge qui en 1863 ou les moments où les français arrivent dans cette histoire est amputé d'une très grande partie de ses territoires historiques au nord, à l'ouest et au sud du Cambodge parce que le Siam et le Vietnam se sont appropriés ces provinces. Alors, les accords avec le Siam qui sont signés par la France vont permettre en 1908 au Cambodge de récupérer une grande partie du nord et de l'ouest Par contre, les territoires qui étaient anciennement sous souveraineté du roi du Cambodge au sud du Cambodge, dans ce qui est aujourd'hui le delta du Mekong, vont être définitivement appropriés par le Vietnam. La vraie question qui se pose à l'indépendance du Cambodge, c'est d'assurer ces frontières cambodgiennes nées à la période coloniale et de les faire reconnaître à la fois par la Nouvelle-Thaïlande, par le Laos et par le Vietnam au moment même où la France quitte l'Asie du Sud-Est, prévoit de la quitter et que les différents États sont en
Xavier Mauduit
guerre contre la France, alors à des échelles d'intensité différentes en fonction des territoires. À quel moment, Mathieu Guérin, on peut dire que le Cambodge se débarrasse de cette domination française? Parce qu'on
Mathieu Guérin
sait bien, le contexte vient d'être rappelé, il y a la guerre en Indochine. Il y a eu la croisade pour l'indépendance du roi Sihanouk en 1953 qui lui a permis d'obtenir des soutiens à l'étranger et donc de faire reconnaître de manière formelle l'indépendance du Cambodge en novembre 1953. Mais c'est essentiellement les accords de Genève qui mettent fin à la guerre de la Chine qui permettent, comme Marie l'a bien indiqué, de garantir la sécurité et les frontières du Cambodge dans ces frontières coloniales. Alors ce qui est à la fois rassurant pour le Cambodge, parce que les territoires qui ont été repris, notamment la région d'Angkor et la province de Battambang, sont reconnus comme appartenant au Cambodge. Mais il y a toujours – et ça reste jusqu'à aujourd'hui – un motif de... Le mécontentement par rapport au protectorat français, le fait que des territoires qui étaient considérés comme
Xavier Mauduit
étant Khmer dans l'état du Mekong sont devenus vietnamiens. Et là, le Cambodge doit les abandonner. Pour terminer, Francine, la journée de Bosque, pour diffuser la musique, évidemment,
Narrator/Archive Voice
c'est la radio. Sauf que les Français s'en vont. Et en 1955, Radio France Asie s'éteint. Et maintenant, c'est fini. Dans quelques temps, les antennes de Radio France-Asie, que vous aviez l'habitude d'écouter, cesseront de vibrer. On ne vit pas sur des souvenirs, je souhaiterais cependant que celui de Radio France-Asie reste homme au cœur aussi vivant qu'il le sera dans le nôtre. Ce n'est pas sans un serment de cœur que nous ferons taire cette voix de la France à l'extrême-orient, faisant ainsi disparaître, après tant d'autres dans ce pays, l'un des éléments de la présence française. Je voudrais que tous ensemble, Nous ici, et vous qui nous écoutez, soit à Saigon, soit à l'intérieur du pays, perdu dans les rizières, la brousse ou la montagne, vous vous joignez à nous pour
Xavier Mauduit
un dernier chant des adieux. Ce n'est qu'un au revoir, mes frères, ce n'est qu'un adieu. Bah oui, ce n'est qu'un au revoir qu'on entend sur Radio France Asie. Hop, la radio est coupée. Francine Lagionnade-Bosque, on ne va pas parler de l'influence française après l'indépendance. Ce serait le sujet d'une autre émission. Juste pour terminer, on peut dire qu'on n'a jamais vraiment compris cette musique-là, en fait. On a essayé de la comprendre mais le regard de l'historienne nous permet aussi
Francine Lajournade Bosque
de voir combien cette musique a été instrumentalisée. et en partie méprisé aussi, vous l'avez dit. Oui, je ne sais pas si on ne l'a jamais compris, je ne sais pas si on a essayé de la comprendre
Xavier Mauduit
ou d'en faire autre chose.
Francine Lajournade Bosque
Ça serait presque une question pour l'émission suivante sur la philosophie. On demandera à Géraldine Mühlmann. Mais quand même sur l'archive que vous avez, très rapidement sur l'archive que vous venez de diffuser aux accents très giscardiens, ça ne veut pas dire que la radio s'arrête complètement et il va y avoir justement une... la radio va être quelque chose
Xavier Mauduit
de très très important aux premières heures de l'indépendance au Cambodge et dans les années 60. Merci beaucoup à tous les trois de nous avoir présenté ce Cambodge colonisé parce que c'est difficile d'étudier à la fois politiquement et puis culturellement, socialement, l'importance de cette domination. Maria Berdam. Et on vous retrouve dans les collections de l'histoire Cambodge d'encore au génocide Khmer Rouge. Mathieu Guérin, merci vivement à vous. A l'ombre du palmier, à sucre, les campagnes cambodgiennes sous protectorat français. C'est édité par l'école française d'Extrême-Orient et merci de nous avoir appelé depuis Singapour où vous êtes en mission. Et merci à vous Francine, la journal Bosque et bon courage pour terminer votre thèse. Prochain
Narrator/Archive Voice
épisode dans le cours de l'histoire, Khmer Rouge, de l'idéologie au centre de mise à mort. Ils sont organisés depuis 1954 au sein du parti du peuple Khmer. Ils étendent sans cesse leur influence. On les appelle les Khmer rouges. La rue devient chaque jour plus
Xavier Mauduit
hostile au prince, qui est renversé par le général Lon Nol pendant son absence en 1970. Dans le cours de l'histoire, cette histoire cambodgienne est
Valérie Hanin
à retrouver
Xavier Mauduit
dans les collections de l'histoire Cambodge d'encore au génocide Khmer Rouge. Bonjour Valérie Hanin. Bonjour Xavier. Rédactrice en chef du magazine L'Histoire avec pour le numéro que j'ai sous les yeux
Valérie Hanin
Haïti, la révolution des esclaves et en titre de votre éditorial Crimes d'indifférence. Très joli titre. Merci, merci beaucoup Xavier. Oui, c'est un crime d'indifférence parce que c'est une histoire qui a été quand même très, très largement oubliée. Il est beaucoup question de Haïti ce printemps et ça n'est que justice parce que c'est une autre histoire coloniale, plus ancienne, mais une histoire largement occultée, pourtant exceptionnelle à beaucoup d'égards. J'irais à trois égards au moins. D'abord, la première Haïti, sous le nom de Saint-Domingue, est une des premières colonies françaises. Sous Louis XIV, c'est même le fleuron de l'empire colonial français. C'est une île à sucre extrêmement prospère, la pièce maîtresse du système de plantation qui produit du sucre, mais aussi de l'indigo, du café qui fait la richesse de Nantes et de Bordeaux. un prix humain absolument exorbitant. Il y a 500 000 esclaves à Saint-Domingue, à la veille de la Révolution. 90% de la population, 80% des esclaves qui arrivent sur des bateaux français à Saint-Domingue sont... qui arrive, disons, dans les Caraïbes, arrive à Saint-Domingue. Et un sur trois imaginés meurt avant la première année. C'est évidemment une histoire qui a été largement oubliée, notamment parce qu'il y a un deuxième point, c'est l'histoire révolutionnaire. Ce n'est pas du tout un hasard, ce n'est pas du tout une exception. S'il y a une révolte d'esclaves à Saint-Domingue, 1791, on connaît l'histoire, Toussaint l'ouverture, sauf que C'est la seule fois qu'une colonie, avec des esclaves, se sont libérées absolument massivement et seules par les armes. En 1791, la révolte dégénère ou se transforme, disons, en révolution. Toussaint Louverture va devenir gouverneur de l'île, d'une île réunifiée. La première abolition de l'esclavage se fait là en 1793 et un autre avenir était possible dans les Caraïbes avec des anciens esclaves qui étaient devenus les maîtres de l'île. Sauf que 1802, Bonaparte rétablit l'esclavage et les armées qui vont arriver dans l'île pour reprendre le contrôle de l'île en 1803 vont évidemment déporter Toussaint l'ouverture mais incroyables choses, vont se faire battre par une armée de fortune et en 1804 Haïti se libère, Dessalines proclame l'indépendance de l'île et c'est la première république noire. Alors on raconte tout ça dans le dossier mais on raconte surtout ce dont il est beau, enfin on raconte aussi ce dont il est beaucoup question ce printemps, c'est le troisième acte. La chose aussi largement oubliée, Charles X qui arrive au pouvoir en 1825, Malgré les revendications des colons, accordent par une ordonnance le 17 avril l'indépendance à Lille, mais lui imposent une indemnité. Une indemnité, ce n'était pas exceptionnel non plus au siècle du propriétarisme triomphant, sauf que c'est la seule fois là aussi où on a fait payer des anciens esclaves pour indemniser des colons. Et on les leur a imposés pour payer la première échéance, d'emprunter sur le marché français des sommes, alors 150 millions de francs pour l'indemnité, plus l'emprunt. C'est ce qu'on appelle le mécanisme de la double dette. On a essayé de faire un schéma pour vous plaire, pour comprendre cette chose. assez compliqué, ce montage financier assez compliqué, mais qui a évidemment pesé sur le destin de l'île parce que ça a duré très longtemps. On a réaménagé, on a rééchelonné, mais on n'a jamais fait grâce. Et encore en 1914, Haïti, indépendante, paie. Les deux tiers du budget de Haïti sont consacrés au service de la dette. Alors, cette histoire-là, évidemment, les historiens la connaissent depuis longtemps des deux côtés en France, si je puis dire, des deux côtés en France et à Haïti. Beaucoup de gens ont travaillé. Mais du point de vue du grand public, c'est une histoire qui a été largement oubliée. La sortie du silence se fait depuis une vingtaine d'années. Il y a eu un article retentissant dans le New York Times. Et cette année, peut-être,
Xavier Mauduit
Emmanuel Macron a créé une commission mixte. Peut-être, enfin, on va regarder ce passé en face. Voilà, et en attendant, on lit le magazine d'histoire Haïti, la révolution des esclaves, Charles X, 1824-1825, c'est l'ordonnance qui reconnaît l'indépendance d'Haïti avec ce coup de poignard terrifiant sur un temps très long. Merci beaucoup Valérie Hanin, c'était le cours de l'histoire sur France Culture, une émission réalisée par Thomas Boueck, à la technique Alex Dang, émission préparée par Jeanne Delecroix, Jeanne Coperafel, Laloume, Clémentine Ducasse,
Le Cours de l’histoire — Cambodge, des histoires khmères (2/4) : Du protectorat à l’Indochine française, le Cambodge colonisé
Date : 29 avril 2025
France Culture, animé par Xavier Mauduit
Invité·es : Maria Berdam (maîtresse de conférence, EHESS), Mathieu Guérin (professeur à l’INALCO), Francine Lajournade Bosque (doctorante Paris 1)
Cet épisode explore la transformation du Cambodge sous le protectorat puis la colonisation française (1863–1954), en interrogeant les dynamiques politiques, sociales, économiques et culturelles à l’œuvre. La discussion s’attarde sur le fonctionnement du royaume khmer au XIXᵉ siècle, le jeu des élites et du pouvoir, l’impact du colonialisme sur la société cambodgienne, la domination culturelle à travers la musique, et le processus menant vers l'indépendance.
« Le projet d’Andong, c’est de trouver un intermédiaire avec qui dialoguer pour sortir, entre guillemets, le Cambodge de la double suggestion dans lequel le royaume se trouve depuis des décennies vis-à-vis de ses deux grands voisins, le Siam et le Vietnam. » [02:36]
Un royaume structuré, mais sous tutelle
Lenteur de l’implantation coloniale
« Les Français vont mettre plusieurs dizaines d'années à installer véritablement une administration coloniale, au sens fort du terme, au Cambodge, et que, jusqu'aux années 1880, la présence française reste assez limitée, et que les institutions royales cambodgiennes fonctionnent. » [07:13]
Représentations et anecdotes
« La presse quotidienne régionale de l'époque, va reprendre ce qu'aujourd'hui on appellerait une fake news partout...» [10:27]
L’instrumentalisation de la musique
Le rôle-clé des élites
« Les rapports de force vont aussi jouer en faveur de ces souverains vis-à-vis des Français qui ont tout à fait besoin d'eux. [...] Jusqu'à la fin de la période coloniale, sans les élites cambodgiennes, le protectorat ne peut pas fonctionner. » [13:41]
L’intégration des élites dans l’administration coloniale
« Les Français ne comprennent pas comment fonctionne la royauté cambodgienne… Les rois du Cambodge sont présentés comme des despotes orientaux… Les sources nous montrent une réalité très différente. » [14:56]
Dominance de la paysannerie et changements sociaux
Abolition de l’esclavage
« La réforme [abolition de l’esclavage] qui a eu le plus de conséquences au Cambodge… Mais elle n'est réellement appliquée qu’en 1897… » [28:37]
Etude de la ‘colonisation sonore’
« Ce qu’elle a d'universel c’est que tout le monde fait de la musique mais ne la fait pas du tout de la même façon… » [19:46]
Appropriation culturelle
Évolution de la figure royale et du nationalisme
« On va construire une musique moderne cambodgienne qui va être à la fois très cambodgienne et très moderne car inspirée d’eux. » [41:44]
« Néanmoins, Sihanouk réussit à persister, à rester le chef de l’État jusqu’en 1970. » [43:38]
Les chemins de l’indépendance
La revendication de l’intégrité territoriale, dès le protectorat, s’inscrit dans un temps long, démarrant dès 1863 [47:33].
Indépendance de 1953 (croisade de Sihanouk), accords de Genève (1954) et reconnaissance internationale des frontières cambodgiennes.
Mathieu Guérin :
« Les gens dont je vous disais qui sont dans les campagnes, les laisser pour compte, vont être assez facilement récupérés par le mouvement communiste… » [44:21]
Fin de la présence française
« On ne l’a jamais vraiment comprise cette musique-là, en fait. On a essayé de la comprendre mais le regard de l’historienne nous permet aussi de voir combien cette musique a été instrumentalisée... et en partie méprisée aussi, vous l’avez dit. » [52:06]
Le rôle de la radio dans la construction nationale
Cet épisode fonde une compréhension fine du processus colonial au Cambodge, loin des schémas simplistes. Il éclaire les tensions entre maintien d’institutions locales et domination française, la complexité du jeu des élites, l’intériorisation et la résistance aux modèles culturels et politiques, et la profonde transformation sociale induite par la colonisation. La musique intervient comme révélateur du rapport de domination culturel, tandis que la figure de Sihanouk marque la transition entre la fin de l’emprise française et les nouveaux défis d’une nation indépendante, marquée par ses héritages coloniaux.
À suivre dans le prochain épisode : la montée des Khmers rouges…