Résumé détaillé de l’épisode
Le Cours de l’histoire — Cambodge, des histoires khmères (2/4) : Du protectorat à l’Indochine française, le Cambodge colonisé
Date : 29 avril 2025
France Culture, animé par Xavier Mauduit
Invité·es : Maria Berdam (maîtresse de conférence, EHESS), Mathieu Guérin (professeur à l’INALCO), Francine Lajournade Bosque (doctorante Paris 1)
Thème général de l’épisode
Cet épisode explore la transformation du Cambodge sous le protectorat puis la colonisation française (1863–1954), en interrogeant les dynamiques politiques, sociales, économiques et culturelles à l’œuvre. La discussion s’attarde sur le fonctionnement du royaume khmer au XIXᵉ siècle, le jeu des élites et du pouvoir, l’impact du colonialisme sur la société cambodgienne, la domination culturelle à travers la musique, et le processus menant vers l'indépendance.
1. Le contexte de l’installation du protectorat
- Prémices de la présence française
- La signature du traité de protectorat (1863) s’inscrit dans un contexte de volonté, pour le roi du Cambodge, de s’extraire des tutelles du Siam (Thaïlande) et du Vietnam. La France saisit cette opportunité pour établir une tête de pont vers l’Asie et espérer accéder au marché chinois via le Mékong.
- Maria Berdam rappelle :
« Le projet d’Andong, c’est de trouver un intermédiaire avec qui dialoguer pour sortir, entre guillemets, le Cambodge de la double suggestion dans lequel le royaume se trouve depuis des décennies vis-à-vis de ses deux grands voisins, le Siam et le Vietnam. » [02:36]
- Les intérêts français
- Construction de routes commerciales, volonté de contrôler le Mékong (qui se révélera finalement peu navigable) [04:07].
- Volonté de s’allier aux royautés locales stratégiques, en particulier pour rivaliser au niveau régional.
2. Le Cambodge précolonial et l’installation coloniale
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Un royaume structuré, mais sous tutelle
- Mathieu Guérin souligne la réalité d’un royaume rural, dont l’administration (gouverneurs de province, dignitaires royaux) fonctionne, bien que le pouvoir central soit « assez lâche » [05:45].
- Phnom Penh n’est pas encore la capitale à l'époque du traité, Udong joue ce rôle.
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Lenteur de l’implantation coloniale
- Maria Berdam précise que la mise en place de l’administration coloniale fut très progressive :
« Les Français vont mettre plusieurs dizaines d'années à installer véritablement une administration coloniale, au sens fort du terme, au Cambodge, et que, jusqu'aux années 1880, la présence française reste assez limitée, et que les institutions royales cambodgiennes fonctionnent. » [07:13]
- La royauté et les élites royales gardent un rôle central, et la transition de la capitale vers Phnom Penh (par Norodom en 1865) répond à des enjeux de souveraineté et d’économie fluviale.
- Maria Berdam précise que la mise en place de l’administration coloniale fut très progressive :
3. La figure du roi et le regard colonial
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Représentations et anecdotes
- Francine Lajournade Bosque relate l’anecdote de la statue du roi Norodom à Paris, puis le traitement moqueur dans la presse française (fausses histoires de musiques occidentales entendues par le roi) [09:00].
- Citation :
« La presse quotidienne régionale de l'époque, va reprendre ce qu'aujourd'hui on appellerait une fake news partout...» [10:27]
- Le traitement médiatique témoigne d’un regard souvent raciste et condescendant sur la monarchie cambodgienne.
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L’instrumentalisation de la musique
- La musique est utilisée pour « instrumentalis[er]… la figure du roi » [11:55], et plus largement comme outil de domination et de moquerie culturelle.
4. Élites cambodgiennes et jeu du pouvoir dans le protectorat
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Le rôle-clé des élites
- Maria Berdam :
« Les rapports de force vont aussi jouer en faveur de ces souverains vis-à-vis des Français qui ont tout à fait besoin d'eux. [...] Jusqu'à la fin de la période coloniale, sans les élites cambodgiennes, le protectorat ne peut pas fonctionner. » [13:41]
- Les élites se rallient au pouvoir colonial pour préserver leur position, parfois au détriment de l’autorité du roi lui-même.
- Le jeu des successions (ex. entre Norodom et Sisovat) illustre comment les élites peuvent utiliser la présence française à leur profit.
- Maria Berdam :
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L’intégration des élites dans l’administration coloniale
- Le pouvoir colonial s’appuie sur les réseaux familiaux et administratifs locaux pour gouverner efficacement, ce qui crée frustration, incompréhensions et parfois des révoltes, comme celle de 1885-1886 [14:56–17:05].
- Mathieu Guérin :
« Les Français ne comprennent pas comment fonctionne la royauté cambodgienne… Les rois du Cambodge sont présentés comme des despotes orientaux… Les sources nous montrent une réalité très différente. » [14:56]
5. La société rurale cambodgienne : campagnes et esclavage
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Dominance de la paysannerie et changements sociaux
- Mise en valeur économique (routes, plantations, exportation du riz), mais peu de changement pour la majorité rurale.
- Citation de narration d’archives sur la « mission civilisatrice » (discours de la France sur sa modernisation de l’Indochine) [24:18–25:44].
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Abolition de l’esclavage
- La réforme majeure des Français est l’abolition progressive de l’esclavage, avec différentes catégories d’esclaves touchées (esclaves-marchandises, corvéables/Nethniers, engagés pour dette/Knyamké).
- Mathieu Guérin :
« La réforme [abolition de l’esclavage] qui a eu le plus de conséquences au Cambodge… Mais elle n'est réellement appliquée qu’en 1897… » [28:37]
- L’abolition ne conduit pas à la société idéale imaginée par les Français, et contribue à la formation d’un prolétariat rural, souvent marginalisé [32:09].
6. L’économie, la monétarisation et les mutations élitaires
- Transformation des relations de pouvoir et des pratiques élitaires
- Maria Berdam décrit comment la monétarisation de l’économie chamboule les modes de vie et de pouvoir des élites, qui deviennent plus prédatrices, confrontées à de nouvelles logiques de corruption et de rapports sociaux [32:23].
- Importance de comprendre l’histoire à travers les archives coloniales mais aussi orales et familiales [17:38–19:28].
7. Musique, échanges culturels et domination
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Etude de la ‘colonisation sonore’
- Francine Lajournade Bosque explique que la tentative de transcrire la musique cambodgienne avec des outils européens est un acte de domination culturelle.
« Ce qu’elle a d'universel c’est que tout le monde fait de la musique mais ne la fait pas du tout de la même façon… » [19:46]
- Anecdote sur Albert Tricon, qui réduit la musique cambodgienne à une version très simplifiée pour pouvoir l’écrire dans une notation occidentale — acte révélateur d’une volonté de dominer et de méconnaissance [19:46–22:47].
- Influence de cette démarche sur la perception européenne (ex. Debussy, Jolivet).
- Francine Lajournade Bosque explique que la tentative de transcrire la musique cambodgienne avec des outils européens est un acte de domination culturelle.
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Appropriation culturelle
- Le débat sur « inspiration ou appropriation » chez les compositeurs européens, qui utilisent des éléments musicaux asiatiques [24:07].
8. L’Union indochinoise et la place du Cambodge
- Création de l’Union indochinoise (1887)
- Maria Berdam explique que le Cambodge reste un royaume mais est intégré à cette fédération coloniale qui vise à harmoniser l’administration et réduire les coûts, tout en divisant les territoires pour mieux régner [35:24].
- Importance d’articuler administration impériale et autonomie locale.
9. Émergence du nationalisme, Sihanouk et la marche vers l’indépendance
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Évolution de la figure royale et du nationalisme
- Norodom Sihanouk, musicien et cinéaste, illustre la synthèse culturelle recherchée dans la construction d’une identité moderne cambodgienne (saxophone comme symbole d’unification des influences) [37:46].
- Francine Lajournade Bosque :
« On va construire une musique moderne cambodgienne qui va être à la fois très cambodgienne et très moderne car inspirée d’eux. » [41:44]
- Sihanouk joue un rôle décisif dans l’affirmation du nationalisme khmer, grâce à sa capacité à maîtriser les réseaux de pouvoir et à cultiver les relations internationales [41:45–43:38].
- Xavier Mauduit :
« Néanmoins, Sihanouk réussit à persister, à rester le chef de l’État jusqu’en 1970. » [43:38]
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Les chemins de l’indépendance
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La revendication de l’intégrité territoriale, dès le protectorat, s’inscrit dans un temps long, démarrant dès 1863 [47:33].
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Indépendance de 1953 (croisade de Sihanouk), accords de Genève (1954) et reconnaissance internationale des frontières cambodgiennes.
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Mathieu Guérin :
« Les gens dont je vous disais qui sont dans les campagnes, les laisser pour compte, vont être assez facilement récupérés par le mouvement communiste… » [44:21]
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10. La fin de la domination française et la question culturelle perdurante
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Fin de la présence française
- Fermeture de Radio France-Asie après 1955, symbole de la fin de l’influence coloniale [50:42].
- Francine Lajournade Bosque :
« On ne l’a jamais vraiment comprise cette musique-là, en fait. On a essayé de la comprendre mais le regard de l’historienne nous permet aussi de voir combien cette musique a été instrumentalisée... et en partie méprisée aussi, vous l’avez dit. » [52:06]
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Le rôle de la radio dans la construction nationale
- La radio devient après 1955 un vecteur essentiel de la culture et de la modernité cambodgienne.
Timestamps des segments clés
- 00:07 — Introduction du contexte du protectorat français
- 02:36 — Origines diplomatiques et objectifs du roi Andong et de la France
- 05:45 — Description du Cambodge d’avant 1863 (structure sociale et administrative)
- 09:00 — Anecdotes sur le regard français sur la monarchie cambodgienne, musique et fake news
- 14:56 — Nécessité du ralliement élitaire et malentendu franco-cambodgien
- 19:46 — L’enjeu culturel de la musique, tentative de transcription et domination culturelle
- 24:18 — Discours colonial sur la mission civilisatrice (archive sonore)
- 28:37 — Réformes sociales et abolition de l’esclavage
- 32:23 — Mutation sociale et adaptation des élites à l’économie monétaire
- 35:24 — Création et fonctionnement de l’Union indochinoise
- 37:46 — Norodom Sihanouk : figure culturelle et politique, hybridation identitaire
- 43:38 — Le maintien au pouvoir de Sihanouk et l’évolution de la politique nationale
- 47:33 — Question de l’intégrité territoriale et revendications post-indépendance
- 50:42 — Fin de la radio coloniale et impact sur la culture post-indépendance
Mots et citations-clés à retenir
- Maria Berdam : « Les rapports de force vont aussi jouer en faveur de ces souverains vis-à-vis des Français qui ont tout à fait besoin d’eux. » [13:41]
- Francine Lajournade Bosque : « Ce qu’elle a d’universel c’est que tout le monde fait de la musique mais ne la fait pas du tout de la même façon. » [19:46]
- Xavier Mauduit : « Le protectorat entre la France et le Cambodge… c’est la colonisation qui apparaît dès lors. » [34:57]
- Mathieu Guérin : « La réforme qui a été imposée par les Français, qui a eu le plus d’impact… ça a été l’abolition de l’esclavage. » [28:37]
- Xavier Mauduit : « Néanmoins, Sihanouk réussit à persister, à rester le chef de l’État jusqu’en 1970. » [43:38]
- Francine Lajournade Bosque : « On n’a jamais vraiment compris cette musique-là, en fait. On a essayé de la comprendre mais le regard de l’historienne nous permet aussi de voir combien cette musique a été instrumentalisée... et en partie méprisée aussi, vous l’avez dit. » [52:06]
Conclusion
Cet épisode fonde une compréhension fine du processus colonial au Cambodge, loin des schémas simplistes. Il éclaire les tensions entre maintien d’institutions locales et domination française, la complexité du jeu des élites, l’intériorisation et la résistance aux modèles culturels et politiques, et la profonde transformation sociale induite par la colonisation. La musique intervient comme révélateur du rapport de domination culturel, tandis que la figure de Sihanouk marque la transition entre la fin de l’emprise française et les nouveaux défis d’une nation indépendante, marquée par ses héritages coloniaux.
À suivre dans le prochain épisode : la montée des Khmers rouges…
