Le Cours de l’Histoire — Cambodge, des histoires khmères 4/4 : De bronze et d’or, l’art khmer dans tous ses États
Podcast: France Culture — Le Cours de l’histoire
Date: 1 mai 2025
Animateur: Xavier Mauduit
Invités:
- Pierre-Baptiste: Directeur de la conservation des collections du musée Guimet à Paris, conservateur général de la section Asie du Sud-Est.
- Gabrielle Abbe: Docteure en histoire, autrice d’une thèse sur le patrimoine khmer à l’époque coloniale.
Thème général de l’épisode
Cet épisode clôt la série consacrée à l’histoire du Cambodge en s’attachant à sa richesse artistique matérialisée par l’art khmer, en particulier la statuaire et la métallurgie (bronze et or), et à la manière dont cet art a suscité, de l’époque coloniale à aujourd’hui, fascination, convoitise et nouvelles approches, tant locales qu’occidentales. Les intervenants discutent du regard porté sur le patrimoine khmer : origine, conservation, spoliations, réappropriations et transmission.
I. L’Art Khmer : Un Patrimoine au-delà du Cambodge
(Début–03:16)
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Définir l’“art khmer”
La notion d’art khmer ne doit pas être bornée par les frontières actuelles du Cambodge.« À son apogée, le Cambodge, c’était le Cambodge d’aujourd’hui, le sud du Laos, tout le sud du Vietnam actuel et une bonne partie de la Thaïlande. »
(Pierre-Baptiste, 02:06) -
Persistance du patrimoine
L’art khmer s’exprime dans de vastes zones d’Asie du Sud-Est :- Sanctuaires khmers notables en Thaïlande (Pimai, Phanom Rung)
- Sites khmers majeurs au Laos (Wat Phou)
- Vestiges anciens au Vietnam (delta du Mékong)
II. Découverte et Construction du Patrimoine par l’Occident
(03:16–12:07)
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Premiers contacts et vision européenne
L’Europe, surtout la France coloniale, découvre l’art khmer dès le milieu du XIXe siècle, mais des récits plus anciens existent.« La France ne découvre pas encore, en tout cas au sens où les autorités coloniales vont vouloir le faire croire au XIXe siècle. »
(Gabrielle Abbe, 03:41) -
La “découverte” comme outil politique
Le terme “découverte” est fortement questionné, souvent galvaudé pour légitimer le contrôle colonial.« Dire que l’on découvre quelque chose, ça légitime sa présence. »
(Gabrielle Abbe, 09:18) -
Vue occidentale versus perception locale
Les Occidentaux voient en Angkor un symbole perdu et sauvage, alors que les Cambodgiens ne l’ont jamais oublié et le considèrent comme sacré, pilier de la légitimité royale.« Angkor, c’est vraiment le cœur symbolique du système de légitimation de la royauté. »
(Gabrielle Abbe, 08:22)
III. L’imaginaire d’Angkor : Entre Mythe, Cliché et Réalité
(12:07–15:19)
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Angkor Wat : mythe d’une merveille engloutie
Angkor Wat devient “le Versailles du Cambodge” dans l’imagerie coloniale, une comparaison qui séduit encore.« J’avoue que c’est un sentiment qu’on a quand on arrive à Angkor Wat et qu’on voit ces grandes douves absolument merveilleuses… »
(Pierre-Baptiste, 12:07) -
Des sites abandonnés ou méconnus
Certains monuments étaient effectivement inaccessibles ou inconnus, mais jamais absents de la mémoire locale.
IV. Les Premiers Explorateurs et l’Émergence d’une Science Patrimoniale
(15:19–23:50)
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Difficultés des pionniers
Les premiers voyageurs européens arrivent sans carte ni connaissances, confrontés à la jungle et à l’inconnu. -
Louis Delaporte : reconnaissance de la grandeur khmère
Delaporte fut parmi les premiers à placer l’art khmer au niveau des plus grandes civilisations du monde.« L’art khmer, issu du mélange de l’Inde et de la Chine, épuré… par des artistes qu’on pourrait appeler les Athéniens de l’Extrême-Orient... »
(Lecture par Raphaël Lalum, 16:25–17:23, Delaporte) -
Difficulté d’interprétation
Les œuvres arrivent au Louvre où elles sont incomprises ; la datation et l’identification restent longtemps floues.
V. Construction, Exposition et Instrumentalisation Coloniale
(23:50–26:25)
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Muséification et expositions
Le “Service des arts cambodgiens” (G. Grolier, 1917) structure la conservation et la diffusion du patrimoine.
L’art khmer devient un outil de justification coloniale et d’influence politique.« C’est là que va venir s’insérer la justification de l’action culturelle, coloniale de la France au Cambodge. »
(Gabrielle Abbe, 26:17) -
Construire l’émotion et convaincre la métropole
Les moulages et expositions stimulent une émotion esthétique, mais servent aussi à justifier la présence française et à camoufler l’agenda colonial.
VI. Comprendre et Reconstituer le Bronze Khmer
(30:22–37:26)
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Richesse des matériaux
La hiérarchie dans les matériaux sacrés : or, bronze doré, puis pierre.« Les plus précieuses… étaient en or, en alliage d’or et d’argent. Ensuite, la deuxième plus haute catégorie, ce sont ces statues de bronze dorées [...] Ensuite seulement, on a la statuaire de pierre. »
(Pierre-Baptiste, 33:13) -
À travers l’exposition “Bronzes Royaux d’Angkor” (Musée Guimet)
Retracer, grâce à l’archéologie, les routes du cuivre, les techniques de fonte à la cire perdue, depuis l’extraction jusqu’à la réalisation des statues.« On démarre même avant la fabrication… On part de l’extraction du minerai [...] du cuivre que l’on trouve au Cambodge… »
(Pierre-Baptiste, 35:00)« Quand vous dites au public que ce sont des bronzes fondus à la cire perdue, la majeure partie des gens sourient… et ne savent pas du tout en quoi consiste cette technique... »
(Pierre-Baptiste, 36:07)Dans l’exposition, un bronzier khmer contemporain a reconstitué toutes les étapes, rendant ce processus visible.
VII. Transmission, Regard Cambodgien et Contemporain
(39:58–41:12)
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La dimension du sacré
Pour les Cambodgiens, temples et statues n’ont jamais perdu leur lien avec le sacré, au-delà de leur valeur esthétique.« D’abord, pour les Khmers, le premier élément qui domine, c’est le sens du sacré... »
(Pierre-Baptiste, 39:58) « Aujourd’hui, il y a des artistes contemporains qui travaillent sur le regard à l’égard de ce patrimoine, mais qui ont toujours, malgré tout, ce même regard. »
(Pierre-Baptiste, 40:32) -
Rites contemporains
« Quand la ministre de la Culture est venue inaugurer l’exposition, elle a déposé une gerbe de fleurs sur le piédestal du Vishnu... Elle a retiré ses chaussures avant de le faire... »
(Pierre-Baptiste, 41:05)
VIII. Le Regard Occidental, l'École d’Art et l’Exportation de l’Art Khmer
(41:38–45:39)
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Georges Grolier : fondateur du “Service des arts cambodgiens”
Il théorise la nécessité de revivifier et encadrer l’art khmer face au “déclin”.« Il ne s’agissait déjà plus d’enrayer une décadence trop rapide. C’était une disparition imminente qu’il fallait prévenir…”
(Lecture par Maël-Vincent Randonnier, 44:06–45:05, G. Grolier) -
Le patrimoine comme art de marché
Dès les années 1920, l’art khmer devient une valeur sur le marché international, ce qui génère convoitises et pillages.
IX. Pillage, Spoliations et Restauration
(45:39–54:43)
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L’affaire Malraux : du mythe à la spoliation
André et Clara Malraux sont arrêtés après avoir tenté de piller le temple de Banteay Srei en 1923, marquant une prise de conscience des enjeux de protection.« C’était une démarche pour l’enrichissement, pour la revente. »
(Xavier Mauduit, 51:19) -
Musée Guimet et la question des provenances
Les collections du musée Guimet, arrivées à une époque sans institution patrimoniale au Cambodge, répondent à la logique de transmission et non de prédation comparée aux pillages ultérieurs.« Elles sont là comme les premiers témoignages...arrivés en France, en un temps où il n’y a aucune institution muséale sur place, au Cambodge. »
(Pierre-Baptiste, 47:26) -
La restauration intégrale comme méthode
« Nous nous sommes aperçus que la seule façon de conserver les monuments était de les reconstruire intégralement… avec un grand luxe de précaution... »
(Bernard-Philippe Grolier, 53:17–54:13)
X. Clôture : Le Bronze Royal, le Vishnu du Musée Guimet, Renaissance du Sacré
(54:43–57:18)
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L’évocation du Vishnu d’Angkor
Le Vishnu en bronze, pièce majeure du Musée Guimet, incarne la grandeur et la spiritualité khmères malgré les vicissitudes du temps.« Ce Vishnu à quatre bras a conservé toute sa majesté... la poésie extraordinaire de son regard...il médite ce que sera le monde à venir après que Shiva ait détruit l’univers. »
(Pierre-Baptiste, 54:43) -
Réappropriation contemporaine
Les Cambodgiens revisitent aujourd’hui leur patrimoine, entre tourisme et pèlerinage, réaffirmant la vivacité du lien à l’art khmer.« Il y a beaucoup de touristes internationaux encore, mais maintenant il y a énormément de touristes cambodgiens qui sont en même temps des pèlerins. »
(Pierre-Baptiste, 57:00)
Citations-clés et moments marquants
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Louis Delaporte sur l’art khmer
« L’art khmer… est resté en effet comme la plus belle expression du génie humain dans cette vaste partie de l’Asie… Ce sont au contraire des formes laborieuses, complexes, tourmentées. C’est en un mot, une autre forme du beau. »
(Raphaël Lalum, 16:25) -
Sur la dimension sacrée du patrimoine
« Pour les Cambodgiens, ce sont d’abord tout ça. Ce sont des témoignages du passé, des témoignages des ancêtres et qui sont à ce titre sacrés. »
(Pierre-Baptiste, 39:58) -
Sur la transmission artistique
« L’idée, c’est de réinsuffler de la tradition dans la création contemporaine… de pouvoir faire vivre ainsi mieux les artisans. »
(Gabrielle Abbe, 19:46) -
Sur le pillage
« Ce qu’il ne peut pas emmener... il le moule en plâtre pour en montrer de beaux exemples à Paris. »
(Pierre-Baptiste, 47:26)
Repères temporels
- 00:08 — Introduction du sujet artistique : matériaux et processus de fonte
- 02:06 — Définition de l’aire khmère
- 09:18 — Instrumentalisation du terme “découverte”
- 16:25 — Lecture Louis Delaporte : une nouvelle forme du beau
- 19:46 — Le Service des arts cambodgiens
- 30:22 — La richesse des trouvailles archéologiques (statues, bronzes, pierre)
- 33:13 — Explication de la hiérarchie matérielle dans les œuvres khmères
- 35:00 — Découverte des mines de cuivre et filières métallurgiques
- 41:05 — Évocation de la persistance du sacré, même dans l’art contemporain
- 44:06 — Lecture du programme visionnaire de Grolier (1931)
- 47:26 — Musée Guimet et la question des collections
- 54:43 — L’extraordinaire Vishnu en bronze du musée Guimet
- 57:00 — La renaissance des temples en tant que lieux de pèlerinage
Conclusion & Ton général
Ce dernier épisode se distingue par la profondeur de ses réflexions : loin des mythes coloniaux, il montre l’art khmer comme bien commun en perpétuelle (ré)interprétation. Les voix invitées conjuguent l’érudition historique et émotion, soulignant l’extraordinaire résilience du patrimoine cambodgien, son ancrage sacré et les enjeux (matériels, politiques, symboliques) de sa conservation et de sa renaissance contemporaine.
L’épisode allie analyse critique, témoignages historiques et émerveillement devant l’œuvre humaine.
