Le Cours de l’histoire – "Couleur, lumière, mouvement, histoire de l’impressionnisme"
Épisode 1/4 : Barbizon, 1847. Peindre la fin d’un monde
Diffusion : 25 mars 2024
Podcast : Le Cours de l’histoire – France Culture
Animateur : Xavier Mauduit
Invitées principales :
- Servane Dernier de Vitry (historienne de l’art, conservatrice, Musée d’Orsay, commissaire scientifique de l’exposition "Théodore Rousseau, La Voix de la Forêt")
- Isolde Pludermareur (historienne de l’art, conservatrice générale du département peinture, Musée d’Orsay)
Aperçu de l’épisode
Thème principal :
Ce premier épisode d’une série dédiée à la naissance de l’impressionnisme remonte aux années 1840 à Barbizon. Il interroge comment, à la lisière de la forêt de Fontainebleau, des peintres paysagistes précurseurs, en rupture avec les codes classiques, inventent une nouvelle approche de la nature, entre résistance à l’industrialisation, émergence de la modernité, et glissements progressifs vers la révolution impressionniste.
1. Barbizon : Le berceau d’une révolution tranquille ([00:09]-[04:05])
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Barbizon et l’auberge Ganne
Le village de Barbizon, à la frontière de la forêt de Fontainebleau, devient au XIXe siècle le point de ralliement de nombreux artistes désireux de peindre la nature réelle, loin des cadres institutionnels. L’auberge Ganne accueille une communauté de peintres (Théodore Rousseau, Millet, Diaz de la Peña, etc.), tous fascinés par les infinies nuances de la forêt."Les artistes veulent s’évader de l’atelier, fuir sa lumière monotone et froide, travailler sur nature, peindre de vrais arbres et de vrais rochers." (Historian commentator, [00:39])
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Un héritage institutionnel dispersé
Les grands artistes de Barbizon se retrouvent aujourd’hui partagés entre les collections du Louvre et celles du musée d’Orsay, reflet des divisions muséales qui diluent leur unité."Rousseau est plutôt au Louvre et Millet est à Orsay, alors que c’était deux amis très proches." (Servane Dernier de Vitry, [01:38])
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Reconnaître un tableau de Barbizon
Ce ne sont pas des œuvres homogènes : c’est un art de la diversité, du singulier, qui plonge le spectateur "au plus près du sol", au cœur des arbres, au sein de la nature elle-même.
2. La transformation radicale du paysage ([04:05]-[10:13])
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Du paysage allégorique au paysage “pur”
Au XIXe siècle, on assiste à une rupture : les peintres souhaitent représenter une nature réelle, non plus décor ou support d’un récit mythologique, mais protagoniste à part entière."On va peut-être, en tout cas pour certains artistes, essayer de doter tout contenu mythologique, tout contenu biblique, tout contenu allégorique à ces tableaux de représentation de la nature." (Servane Dernier de Vitry, [06:05])
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L’émergence du plein air et la hiérarchie des œuvres
La pratique du plein air évolue : il ne s’agit plus seulement d’études, mais d’œuvres exposées, même si la frontière entre “étude” et “tableau fini” demeure objet de débat. L’esthétique du “non fini” commence à être valorisée."Ce glissement est assez fondamental pour la compréhension de cette bascule" (Isolde Pludermareur, [09:14])
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L’éloge de l’inachevé
Rousseau passe des années à retoucher ses tableaux, cultivant des effets picturaux vibrants jusqu’alors jugés “non finis”."Tu ne cherchais pas le fini dans la peinture, mais l’infini dans la poésie." (Théophile Thoré, cité par Servane Dernier de Vitry, [11:44])
3. Influences et ruptures internationales ([12:41]-[16:08])
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L’influence britannique : Turner et Constable
Les artistes français de Barbizon s’inspirent du nord et non plus de l’Italie, de l’audace du paysage “à l’anglaise”, plus libre, plus atmosphérique, moins cadré."Les artistes regardent vers le nord après avoir, pendant des siècles, regardé vers le sud et vers l’Italie." (Servane Dernier de Vitry, [14:14])
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Institutions, Salon, et critique d’art
Pour exister artistiquement, il faut être exposé au Salon (le grand rendez-vous de l’époque), dont la critique pose les enjeux esthétiques et commerciaux du paysage. Baudelaire, Chanfleury, entre autres, sont essentiels à cette reconnaissance.“Être un bon paysagiste, c’est savoir d’abord faire des sacrifices par rapport à ce que l’on observe. [...] Il faut travailler avec l’imagination.” (Isolde Pludermareur, [17:27])
4. Eugène Boudin, la Normandie et la modernité en marche ([18:30]-[22:49])
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Boudin : généalogie et singularité d’un paysagiste de la mer
Boudin, formé sur le tard, s’inspire de Barbizon (via Troyon) tout en inventant une modernité balnéaire, avec ses plages, ses ciels, ses bourgeoisies oisives.“Il invente ces scènes de plage et montre, inscrit dans le paysage, la présence du monde moderne et de la bourgeoisie.” (Isolde Pludermareur, [21:43])
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Barbizon vs Boudin : gommer ou embrasser la modernité
Les premiers veulent représenter le monde avant qu’il ne disparaisse, parfois en effaçant les signes de l’industrialisation :“Les artistes déjà protestent contre la disparition d’une nature qu’ils voudraient garder primitive, intacte, qu’ils voient menacée par l’industrialisation croissante.” (Servane Dernier de Vitry, [23:37])
A contrario, Turner introduit le train dans ses tableaux.
5. Les peintres comme acteurs politiques et militants écologiques ([23:37]-[28:44])
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Naissance de la protection de la nature
Rousseau s’érige en défenseur d’une forêt mythique, écrivant au duc de Morny pour instaurer la première réserve naturelle mondiale (la “série artistique” de Fontainebleau, 1853).“Il s’est fait lui-même la voix de la forêt au sens où il a pris la plume pour demander la création d’une réserve naturelle. [...] Cette réserve, elle est demandée par Rousseau au nom de l’art.” (Servane Dernier de Vitry, [25:08])
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Un paradoxe social
Les peintres de Barbizon utilisent les facilités de l’industrialisation (le train), tout en s’opposant symboliquement à la modernité dans leurs œuvres, leurs acheteurs étant eux-mêmes les industriels de leur temps.“Ces paysages très naturels vont être achetés par des collectionneurs qui sont aussi les industriels de l’époque.” (Servane Dernier de Vitry, [28:44])
6. Marketing, modes, authenticité et transmission ([29:37]-[34:39])
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La mode Barbizon
À partir de 1867, Barbizon devient un phénomène de marché, parfois décrié par ses membres fondateurs (Millet en particulier). -
Boudin, entre Paris et la province
Boudin illustre la nécessité d’un ancrage parisien pour une carrière artistique, tout en alternant périodes de peinture “sur le motif” en Normandie ou Bretagne, et élaboration d’œuvres finies à Paris.“Pour lui, cette alternance est absolument nécessaire... il n’imaginerait pas... rester uniquement dans son coin.” (Isolde Pludermareur, [33:10])
7. Regards sur l’atelier, la lenteur et la contemplation ([34:46]-[37:06])
- L’atelier demeure central
Contrairement à l’impressionnisme à venir, les peintres de Barbizon méditent longuement leurs tableaux, valorisent la lenteur, la contemplation, le temps d’observation, pour générer de l’empathie envers la nature.“Leur art, c’est une éloge aussi de la lenteur, du temps passé à observer. [...] Il faut créer de l’empathie. Et cette empathie, elle passe par le temps qu’on va prendre à s’immerger dans ces tableaux.” (Servane Dernier de Vitry, [36:32])
8. Le paysage, un choix de société et d’idéal politique ([37:55]-[49:00])
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La fuite hors de la ville, le refuge de Barbizon
S’installer en dehors de Paris, c’est construire un contre-modèle social, presque égalitaire et démocratique : la nature comme bien commun, matrice d’une possible société idéale.“Le paysage, c’est le symbole de la démocratie, parce que la nature appartient à tout le monde.” (Servane Dernier de Vitry, [44:40])
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Courbet : manifeste pictural et engagement
Courbet, avec son “atelier du peintre”, affirme ce choix politique du paysage. Sa technique, son couteau à palette sont autant de symboles de rupture.“Le paysage, c’est la peinture de notre siècle, c’est la peinture de notre temps.” (Eugène Pelletan, cité par Servane Dernier de Vitry, [46:35])
9. Vers l’impressionnisme : glissements, processus, filiations ([49:00]-[54:12])
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Manet et le refus institutionnel
Manet, figure centrale du Salon des Refusés en 1863, marque une étape clé. Il réactive le scandale, la stratégie de la marge, mais ne s’inscrit pas tout à fait dans la filiation paysagiste de Barbizon.“Peu de tableaux auront soulevé autant de critiques et auront provoqué tant d’admiration.” (Sacha Guitry sur “Olympia”, [48:19])
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La révolution de Barbizon comme point de départ
L’école de Barbizon, par sa rupture avec le paysage historique, sa défense de la nature, ses techniques et postures, pose tous les jalons de la modernité qui mènera à l’impressionnisme.“Ils ont fait le grand pas pour passer d’un paysage historique à un paysage ‘pur’. [...]. Tout est déjà en germe, tout ce dont on va parler après pour l’impressionnisme est déjà là avec eux.” (Servane Dernier de Vitry, [53:06])
Sélection de citations marquantes
- “Le non-fini, c’est ce qui permet à la poésie d’advenir, au sentiment d’advenir.” (Servane Dernier de Vitry, [11:44])
- “Le paysage, c’est la peinture de notre siècle, parce que la science nous a rendu la nature... nous sommes des frères de tous les végétaux et de tous les animaux.” (Eugène Pelletan, cité par Servane Dernier de Vitry, [46:35])
- “Baudelaire s’insurge… parce que finalement l’imagination, la reine des facultés, a déserté l’école du paysage.” (Isolde Pludermareur, [17:27])
- “Courbet se présente en artiste paysagiste… vêtue de manière élégante, avec un très beau chien… il nottoise, comme ça, de son regard un peu hautain.” (Isolde Pludermareur, [42:09])
- “C’est ce glissement, c’est ce processus.” (Isolde Pludermareur, [54:40])
Repères temporels
| Segment / Sujet | Timestamps (MM:SS) | |----------------|-------------------| | Introduction à Barbizon | [00:09] – [04:05] | | Mutation du paysage | [04:05] – [10:13] | | Influences britanniques | [12:41] – [16:08] | | Eugène Boudin et la modernité | [18:30] – [22:49] | | Barbizon et la nature protégée | [23:37] – [28:44] | | Modes, marché, authenticité | [29:37] – [34:39] | | Atelier vs plein air | [34:46] – [37:06] | | Lieu, refuge et dimension politique | [37:55] – [44:40] | | Manet et stratégie du refusé | [48:19] – [52:21] | | Conclusion et passage à l’impressionnisme | [53:06] – [54:12] |
Conclusion
Cet épisode, riche en analyses et anecdotes, montre comment la génération Barbizon pose les bases de la révolution impressionniste tout en proposant un art du paysage qui est autant un acte esthétique qu’un geste politique. Entre défense de la nature, critique de la société en transformation, innovations techniques et glissements progressifs, il s’attache à remettre en lumière ce “moment Barbizon”, aussi profondément enraciné dans le passé que tourné vers la modernité picturale.
À suivre pour comprendre comment ces glissements prépareront la radicalité des premiers impressionnistes, dans la couleur, la lumière, le mouvement…
