Le Cours de l'histoire — Créatures fantastiques, des histoires : Mi-humains, mi-bêtes, la fantastique histoire des théranthropes
France Culture, 2 mars 2026
Host: Thomas Beau. Invités: Philippe Groseau (philosophe), Hélène Bouillon (spécialiste de l'Égypte antique), Xavier Mauduit (chroniqueur)
Aperçu de l’Épisode
Cet épisode explore la figure des théranthropes (mi-humains, mi-bêtes), des origines préhistoriques aux grandes civilisations du Proche-Orient, en passant par l'Égypte ancienne et la Grèce. Les intervenants retracent l’histoire, la signification, et les mutations de ces créatures hybrides—toujours en évitant la surinterprétation—afin d’interroger la relation profonde et mouvante entre l’homme et l’animal dans l’histoire des représentations.
Points Clés et Développement Chronologique
1. Qu’est-ce qu’un théranthrope?
Définition, étymologie, cadre conceptuel
- [02:27] Philippe Groseau : « Théranthrope, étymologiquement, c'est un mixte entre un homme, Anthropos, et Thérone, donc la bête. (…) un mélange très étrange d’hybridation, littéralement mi-homme, mi-bête. »
- [03:12] Lien entre représentation de l’animalité interne et corporelle : il ne s’agit pas de simples traits animaux présents dans l’humain, mais d’une hybridation visible, de marque physique.
- [03:46] Les origines égyptiennes : les dieux seulement animaux, puis progressivement anthropomorphes pour représenter des actions humaines.
2. Origines préhistoriques et art rupestre
Découvertes récentes en Indonésie, l’importance de la figuration, évolution entre continents
- [05:47] Philippe Groseau : Les plus anciennes représentations hybrides sont indonésiennes (Sulawesi, -50 200 ans) ; en Europe, homme-lion en ivoire de mammouth de 40 000 ans.
- [07:53] « Ils représentaient des fictions. Et ça, c’est le début d'une pensée de type religieux, de la mythologie, de la religion, etc. » (Groseau)
- [08:11] Première scène narrative préhistorique (Sulawesi) : une action racontée en images, impliquant des entités hybrides.
- [09:15] Parallélisme surprenant entre l’Europe et l’Indonésie : mouvement simultané chez les chasseurs-cueilleurs, sans transmission directe.
- [10:41] La dimension artistique assumée de ces premières figures hybrides : « …ils sélectionnent leurs pigments... Je vois aucune raison de leur soustraire ce beau qualificatif [d’artistes]. »
3. Rareté et fonctions des théranthropes dans l’art pariétal
- [16:49] Dans les grottes européennes: présence faible (environ 0,5% des figures, une quarantaine identifiées), mais omniprésente dans les sites majeurs.
- [17:54] Jean-Loïc Le Quellec sur le « sorcier » de la grotte des Trois-Frères : « Un être composite qui ne correspond à rien de réel… à la fois réaliste… et en même temps tout à fait fabuleux. »
- [19:13] Discussion sur la notion de « sorcier » : éviter d’y voir un chaman/déguisement, il s’agit de véritables représentations hybrides.
4. De la pensée fluide à l’anthropocentrisme
- [21:16] Groseau distingue deux conceptions de l’humain :
- Paléolithique : fluidité entre espèces, indistinction.
- Néolithique : centralité de l’humain, représentation anthropocentrée.
- [24:18] Au néolithique, les théranthropes deviennent porteurs d’ancestralité, liés à la question « d’où venons-nous ? », marquant un basculement vers l’histoire humaine individuelle.
5. Théranthropes et religions du Croissant fertile : Égypte, Mésopotamie
- [14:55] Les « hybrides » du Proche-Orient ancien sont souvent des gardiens des marges, entités ambiguës, sur lesquelles on dispose de peu de textes explicites, appartenant à un univers du chaos à dompter.
- [34:45] Xavier Mauduit détaille l’évolution égyptienne : d’abord des dieux-animaux, puis anthropozoomorphes ; l’hybridité sert à représenter puissances ou concepts, parfois pour des raisons pratiques (ex. : donner des bras pour figurer des gestes).
- [36:57] Paco Rabanne raconte une vision mystique moderne du Sphinx (anecdote marquante, voir quote), rejoignant l’ancien imaginaire sacré et « initiatique » (cf. expériences pharaoniques, [39:10]).
6. Cas emblématique : le Sphinx
- [41:09] Origines royales : le Sphinx incarne d’abord le roi, puis devient une entité divine et gardienne, se féminise chez les Grecs (« sphinx » est féminin en grec).
- [44:30] L’énigme du Sphinx : le dialogue Œdipe/Sphinx (lecture de Germaine Montero, [45:36]) incarne la bascule vers une réflexion sur l’humain par l’animalité.
- « Quel est l’animal qui marche sur quatre pattes le matin… » — Germaine Montero/Cocteau [45:36]
- [46:41] Groseau : le Sphinx, rare exemple de théranthrope quadrupède, engage la question de « l’humain » plus que celle de l’animal.
7. La moquerie gréco-romaine et la distance critique moderne
- [51:52] Lucien de Samosate (IIe siècle) se moque des dieux égyptiens hybrides, confirma nt le changement de paradigme et la nécessité « d’initiation » pour comprendre la logique symbolique ancienne.
- « Hé toi, la tête de chien, l’Égyptien… » — Lucien de Samosate [51:52]
- [52:57] Bouillon rappelle que cette moquerie révèle l’impossibilité pour les Grecs/Romains d’accéder au sens profond des symboliques égyptiennes sans transmission initiatique.
8. D’une fluidité ontologique à la domination de l’humain
- [54:28] Le processus de néolithisation impose l’humain au centre du vivant, affirme la question de l’humain comme interrogation dominante.
- « …La question de l’humain est depuis très longtemps fixée et dominante. L’hétéranthrope, lui, renvoie à un temps où l’humain n’est pas nécessairement le centre… » — Groseau [54:28]
Notables Citations et Moments Mémorables
- [02:27] « Théranthrope… un mixte entre un homme, Anthropos, et Thérone, donc la bête… un mélange très étrange d’hybridation… » — Philippe Groseau
- [07:53] « Ils représentaient des fictions. Et ça, c’est le début d'une pensée de type religieux, de la mythologie, de la religion… » — Philippe Groseau
- [17:54] « Un être composite qui ne correspond à rien de réel, mais qui est parfaitement bien dessiné… à la fois réaliste, naturaliste… et en même temps tout à fait fabuleux. » — Jean-Loïc Le Quellec
- [25:54] « Une autre humanité que la nôtre. » — Thomas Beau
- [26:02] « Il est tout à fait frappant… que dans les rares représentations d’hommes, l’animalité déteigne. » — Georges Bataille
- [36:57] Paco Rabanne relate sa vision du sphinx, mêlant imaginaire moderne et motifs traditionnels « …le Sphinx tourne sa tête vers moi et m’explique pourquoi il a été créé, comment l’homme animal, les quatre pieds du sphinx, peut devenir un humain et par l’œuvre du soleil atteindre la divinité… ».
- [45:36] « Quel est l’animal qui marche sur quatre pattes le matin, sur deux pattes à midi, sur trois pattes le soir ? » — Germaine Montero (Cocteau)
- [51:52] « Hé toi, la tête de chien, l’Égyptien enveloppé de serviettes… » — Lucien de Samosate
Timestamps pour les Segments Clés
- Définition, étymologie, enjeux linguistiques : [02:27] – [03:35]
- Origines préhistoriques, Indonésie/Sulawesi : [05:47] – [09:51]
- Théranthropes en Europe, rareté et iconographie : [16:49] – [18:44]
- Changement néolithique, bascule anthropocentrée : [21:16] – [24:18]
- Égyptiens, Mésopotamiens et hybrides : [34:45] – [36:32]
- Le Sphinx, évolution, symbolique et énigme : [41:09] – [45:00]
- Lecture de l’énigme, Cocteau/Montero : [45:36] – [46:07]
- Moquerie de Lucien de Samosate : [51:52] – [52:40]
- Synthèse sur l’évolution du « centre » du monde : l’humain : [54:28] – [57:06]
Résumé analytique
- Mutation des figures hybrides : Des êtres fluides, marqueurs de porosité inter-espèces au paléolithique, aux symboles d’une humanité sacralisée, centrée sur elle-même à l’âge du bronze et du fer.
- Sur la prudence interprétative : Les intervenants insistent sur la nécessité de ne pas projeter nos catégories (sorcier/chaman/divinité) sur le passé lointain.
- Continuité symbolique : Les théranthropes, du loup-garou au sphinx, hantent toujours culture populaire, art et littérature pour interroger, par la figure de l’Autre (animalisé), la définition même de l’humain.
Conclusion
Cet épisode s’affirme comme une formidable traversée de l’histoire longue de nos formes symboliques et de notre difficulté toujours actuelle à « penser » l’hybridation, la frontière, la création du mythe et la question « Qui sommes-nous ? » à l’aune des premiers récits visuels de l’humanité, incarnés par les indéchiffrables et fascinantes figures théranthropes.
