Le Cours de l'histoire – Crimes contre l'humanité. Nommer, dénoncer, juger : 1945. Crime contre l'humanité, forger un concept pour le droit
Podcast: Le Cours de l'histoire, France Culture
Date: 26 août 2025
Animateur: Xavier Mauduit
Invités principaux:
- Bénédicte Vergé-Chagnon, historienne, spécialiste Seconde Guerre mondiale, de l'Occupation et des procès pour crimes contre l’humanité
- Anne-Laure Chaumette, professeure de droit public, Université Paris-Nanterre
Aperçu général
Cet épisode propose une exploration approfondie de la notion de « crime contre l’humanité », de sa genèse à sa reconnaissance en droit international et en droit français. Les intervenants décryptent la lente émergence du concept, ses mutations juridiques et lexicologiques, les enjeux historiques et moraux qui l'entourent, des premiers usages au procès de Nuremberg, puis au fil des grands procès français (Barbie, Touvier, Papon). L’émission se concentre sur les étapes et les débats qui ont nourri et façonné ce pilier du droit pénal international, toujours au carrefour entre mémoire, droit et histoire.
1. Genèse du concept : le « crime contre l'humanité »
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Défi du vocabulaire face à l'horreur
- Comment nommer les atrocités commises à grande échelle ?
- Bénédicte Vergé-Chagnon pose d'emblée la question de l'instrumentalisation des termes juridiques dans la justice des bourreaux (00:07).
- L'évolution du champ lexical : du « massacre » au « génocide », du « crime contre la paix » au « crime contre l'humanité ».
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Premières occurrences et cheminement sémantique
- L’association formelle des mots « crime » et « humanité » apparaît dans la déclaration interalliée du 24 mai 1915, face au génocide des Arméniens :
- « Les alliés disent "crime contre l'humanité et la civilisation" » (07:23, Laurent Adler).
- D'autres expressions antérieures : « lois de l’humanité », « causes d’humanité », « crime de lèse-humanité ».
- En 1924, la commission sur les réfugiés arméniens utilise l’expression telle qu’elle sera plus tard fixée.
- Mais : « Il n’y a pas de définition et il n’y a pas d’application judiciaire… On est dans la déclaration de principes, on se réfère à des valeurs morales » (08:59, Xavier Mauduit).
- L’association formelle des mots « crime » et « humanité » apparaît dans la déclaration interalliée du 24 mai 1915, face au génocide des Arméniens :
2. De la morale au droit : vers Nuremberg
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Droit international et État souverain
- Fin XIXe-début XXe : évolution du paradigme juridique ; l’État n’est plus seul maître de ce qu’il inflige à sa population.
- « Ce qui se passe à l'intérieur d'un État à l'égard des individus peut intéresser la communauté internationale. » (11:24, Laurent Adler).
- La notion de « cause d’humanité » justifie les premières interventions humanitaires (notamment pour les minorités persécutées de l’Empire ottoman).
- Fin XIXe-début XXe : évolution du paradigme juridique ; l’État n’est plus seul maître de ce qu’il inflige à sa population.
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Lien entre « crime contre l’humanité » et génocide
- À l’origine, les deux termes sont souvent interchangés ; ils se distinguent lors de la Seconde Guerre mondiale :
- « Le crime contre l'humanité cherche à protéger l'individu contre un État, le génocide protège les groupes d'individus. » (14:48, Laurent Adler).
- À l’origine, les deux termes sont souvent interchangés ; ils se distinguent lors de la Seconde Guerre mondiale :
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Obstacles juridiques et politiques
- Dans le traité de Sèvres (1920) on évite « crime contre l’humanité » au profit du terme « massacre » par précaution diplomatique (16:42, Laurent Adler).
3. Le moment Nuremberg : fondement et limites
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Définition originelle lors du procès (1945)
- Les quatre chefs d’accusation de Nuremberg (00:32, Pierre Krenes) :
- Complot en vue de guerre d’agression
- Crime contre la paix
- Crime de guerre
- Crime contre l’humanité
- Définition à Nuremberg (03:55, Xavier Mauduit) :
- « Assassinats, exterminations, réductions en esclavage, déportations, pratiquées au nom de motifs politiques, religieux, raciaux ou philosophiques, dans le cadre d'un plan organisé. »
- Les quatre chefs d’accusation de Nuremberg (00:32, Pierre Krenes) :
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Implication pour la justice française
- La notion est absente du droit français jusqu’en 1964 :
- « Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale… il n’y a pas, en France, d’accusations de crimes contre l’humanité. » (04:51, Bénédicte Vergé-Chagnon).
- La notion est absente du droit français jusqu’en 1964 :
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Débat sur la dimension démocratique et procédurale
- Nuremberg marque la volonté d’une justice exemplaire et procédurale :
- « Les criminels, si évidents, si odieux soient-ils, ont droit à un procès en bonne et due forme. » (17:19, Xavier Mauduit).
- Le procès suscite, déjà, des critiques sur sa lenteur, son « luxe de précautions », et la place laissée à la défense (Tribune de Paris, 18:19).
- Importance de la mise en scène et de l’image de la justice (peu relayées, faute de télévision à l'époque).
- Nuremberg marque la volonté d’une justice exemplaire et procédurale :
4. Débats juridiques et évolution internationale
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Naissance du concept au Statut de Londres
- Élaboration complexe, entre la vision américaine et la vision soviétique (21:34, Laurent Adler).
- Importance du point-virgule vs virgule dans la rédaction des articles, déterminant pour l’étendue des poursuites (26:35, Laurent Adler) :
- La nécessité de lier crimes contre l’humanité à un crime de guerre ou contre la paix à Nuremberg, alors que certains auteurs (Park, Jackson) voulaient une portée plus large.
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Persistance de la question de la légitimité et de la prescription
- Question de la rétroactivité de la loi pénale pour juger des faits anciens (44:43, Laurent Adler).
- « Les nazis vont dire que le crime contre l’humanité n’existait pas avant 1939… Il a fallu démontrer que ce crime faisait déjà sens universellement. »
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Progrès ultérieurs : autonomie du crime contre l’humanité
- Les tribunaux pour l’ex-Yougoslavie et le Rwanda, puis la CPI, autonomisent totalement ce crime, ne l’associant plus à une guerre internationale (36:58, Laurent Adler).
5. Les grands procès contemporains en France
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Intégration du crime contre l’humanité au droit français (1964)
- Raison principale : empêcher la prescription des crimes de guerre et permettre les poursuites contre d'anciens collaborateurs (48:33, Xavier Mauduit).
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Exemples emblématiques : Barbie, Touvier, Papon
- Difficulté de définir les limites entre crimes de guerre et crimes contre l’humanité lors de ces procès bien postérieurs aux faits (28:06, Xavier Mauduit).
- La parole des témoins devient centrale, comme dans le témoignage de Simone Lagrange (51:30).
- Citation forte :
- « Il me posait la question. Il me frappait à coups de poing, à coups de pied… Je voudrais que vous rendiez un peu de justice à ceux qui sont encore vivants et que ceux qui nous ont envoyés là-bas soient punis. » (52:30, Simone Lagrange sur le procès Barbie)
- Citation forte :
- Innovation majeure : les procès sont filmés, créant des archives pour la mémoire collective (54:43).
6. Mutation et élargissement du concept depuis 1945
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Évolution de la définition et du champ d’application
- Statut de Rome de la CPI (1998, article 7) :
- « Attaque généralisée ou systématique contre une population civile », avec une liste élargie de crimes : meurtres, extermination, viols, grossesses forcées, apartheid, disparitions forcées, etc. (02:19, Laurent Adler).
- S’ajoutent progressivement les crimes de persécution pour motif politique, de genre, d’orientation sexuelle, etc. (57:29, Laurent Adler).
- Statut de Rome de la CPI (1998, article 7) :
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Souplesse vs. figement
- Avantage du crime contre l’humanité : notion malléable, qui a pu s'adapter aux évolutions morales et politiques (56:29, Laurent Adler).
- En comparaison, la définition du génocide est figée par la Convention de 1948.
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Imprescriptibilité et justice mémorielle
- Le caractère imprescriptible est mis en valeur comme condition de la poursuite de la justice face au temps (58:06, Bénédicte Vergé-Chagnon).
7. Citations et moments notables
- Sur la portée morale du crime contre l’humanité
- « Lorsqu'on vous prouve dix fois par jour que vous n'êtes rien, que vous n'êtes plus rien, il n'est pas difficile de vous donner l'envie de mourir. » (00:56, Frédéric Potscher sur la déshumanisation des victimes)
- Sur la naissance du terme
- « L’association des deux mots, crime et humanité, c’est daté, c’est 1915... » (07:23, Laurent Adler)
- Sur la fonction et la portée du procès Nazi
- « La justice de Nuremberg… Le traitement même dont bénéficient les criminels allemands doit faire ressortir les principes de droit et de civilisation dont se réclame le tribunal. » (18:29, Tribune de Paris)
- Sur l’engagement du témoin
- « Je ne voudrais pas que mes enfants et mes petits-enfants revoyent ces choses-là... parce que je voudrais que vous rendiez un peu de justice à ceux qui sont encore vivants... » (52:30, Simone Lagrange)
- Sur l’évolution de la notion
- « C’est la souplesse du crime contre l’humanité qui n’a pas été en 1945 écrite dans une convention qui lui a permis d’évoluer. » (56:29, Laurent Adler)
8. Timestamps clés
- 00:07 – 01:23 : Présentation des enjeux : Comment nommer l’horreur.
- 02:19 – 03:40 : Définition contemporaine (CPI) et évolution.
- 07:23 – 10:58 : Genèse lexicale et première utilisation du terme (génocide arménien).
- 17:19 – 18:17 : Dimension démocratique du procès de Nuremberg.
- 21:34 – 27:28 : Construction juridique du concept au tribunal de Nuremberg, débats de rédaction.
- 28:06 – 31:29 : Procès Barbie, Touvier, Papon & spécificités françaises.
- 39:36 – 41:12 : Procès Eichmann en 1961 et l’enjeu de la légitimité du tribunal.
- 51:30 – 53:01 : Témoignage de Simone Lagrange, procès Barbie.
- 56:29 – 57:31 : Évolution de la notion et élargissement des infractions constitutives.
9. Conclusion : entre mémoire, droit et actualité
Cet épisode met en perspective la lente maturation du « crime contre l’humanité », depuis la nécessité de donner un nom à l’indicible jusqu’à son intégration dans un droit international pénal évolutif et vivant. Le concept, tout comme ses procès fondateurs, reste au cœur des dilemmes juridiques et moraux contemporains, oscillant entre la mémoire des victimes, la volonté de justice, et l’adaptation nécessaire à l’histoire en mouvement.
« C’est beaucoup plus large maintenant, et donc on a eu un concept plus facilement mobilisable quand on est face à des grands massacres de population. »
(57:31, Laurent Adler)
Émission à retrouver et podcaster sur France Culture.
